LES INSTITUTIONS IMPÉRIALES RUSSES
Prouver que les institutions impériales russes n'ont rien de slave, mais qu'elles reposent sur des bases exotiques, est une thèse des plus faciles. Nous n'insisterons donc pas longtemps pour démontrer que le tsariqoe, le tcbin et le knout sont nés ailleurs qu'en Slavie.
Le mot tsar est une abréviation de César. Le premier des Césars ne fut, et le dernier d'entre eux ne sera jamais qu'un dictateur (imperator) investi par son pajs/pour une époque de crise, d'un pouvoir passagèrement illimité, pouvoir matériel, pouvoir de fait, simple délégation du pays, en qui résidait le droit , dm les Slaves comme dans l'antique Rome. Se portant pour les héritiers orientaux des anciens césars romains, les tsars ne peuvent doue prétendre à tirer leurs attributions et leur puissance dune autre source que du droit romain. Sous ce rapport, le tsarisme ressemble donc totalement aux autres souverainetés
européennes, issues, elles aussi, du même droit. Tout ce qui dans l'autocratie dépasse les limites assignées à la royauté par le géuie de l' Europe, est usurpé et illégitime aux yeux même de la nation russe, les courtisans exceptés, qui ne sont, comme on le sait, nationaux nulle part. En Russie, l'administration de la justice émane, non du tsar, mais des jurys, élus par le pays, de même que toutes les magistratures municipales et provinciales de l'empire. Cette observation, d'une haute importance, réduit d'un mot à d'étroites bornes le pouvoir légal des autocrates en fait de justice.
On sait que tous les Slaves et, par conséquent, fci Busses , ne comprennent la pouvoir qu'au point Ai vue de l'élection libre, et de la représentation des In* téiêtsde tous. Le titre même que porte aujourd'bat It sénat de Russie est en contradiction flagrante et hà*> teuse avec l'obéissance passive dont il fait proHesston. En effet , ce corps continue de revêtir un titre qui rappelle son ancienne participation à la souveraineté; il s'appelle Praviieltlvutuchtchi-SttuUy le sénat gon* vernant, ou qui fait la loi. Ainsi, même en Russie, M observait la maxime : Le roi règne et ne gouverne pas. Cette maxime n'est jamais sortie un montent éê l'esprit de la noblesse. En 1 730, on vit les sefgnenl» prescrire à l'impératrice Anne une constitution, qri changeait l'empire en monarchie limitée ; sons les tsaff Paul et Alexandre, les mêmes tentatives se renouf»» lèrtni. Si k sénat se trouve être aujourd'hui fnftiqns
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représentation du peuple auprès du trône, et ai ce sénat a cessé d'être une véritable assemblée constituante et législative, c'est par suite d'usurpations, qui ne constituent pas un droit.
Au point de vue religieux, les droits fondés du tsar sont encore plus limités. Quoiqu'il prétende, Tempe* reur n'est pas le chef de l'Eglise. Même en Russie, l'Eglise orientale ne reconnaît pas à un laïc le droit delà diriger. La prétendue papauté des tsars se réduit à une violation odieuse des droits de l'épiscopat russe, qui u'apas cessé de protester depuis qu'il est spolié. lie patriarcat de Gonstautinople , malgré sa dépendance temporelle des anciens césars byzantins , était indé* pendant spirituellement. Dans toute église greoo-slavè il j a deux trônes destinés aux deux pouvoirs, et qui sont d'égale hauteur, comme pour mieux indiquer que r Eglise et l'Etat sont également souverains, et qu'ib forment deux empires distincts et libres l'un et l'autre, quoique unis. Ainsi, en tendant, à la façon 4e Louis XIV, à absorber l'Eglise dans l'Etat, et à donner par conséquent à l' Etat une légitimité indépendante à la fois de la religion et du pays, le tsarisme agit directement contre l'esprit social des Gréco-Slaves; il suit les traditions philosophiques et anti-religieuses de Piarre-le-Grand ; il tend à constituer l'empire sur de» hases analogues à celles des Etats sécularisés, c'est-àdire protestantes de l'Occident. Rien de plus antislave que de pareilles tendances. Ainsi, les tsars ne sont pas plus autorisés à se dire les souverains pontifes
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de leur Fglise, qu'ils ne le sont à se croire les propriétaires absolus de leur empire.
Combien donc sont loin du vrai ces flatteurs éhontés de Nicolas, qui osent écrire des lignes pareilles à celles qu'on Ta lire ! « Basé sur la religion, confondu avec elle sans être néanmoins théocratique, le pouvoir, en Russie, est la source et le but de toute la vie nationale. Tout ce qui existe, tout ce qui se fait, tout ce qui se fera encore, n'est que l'œuvre du pouvoir, l'émanation de sa volonté... Etudier la Russie, c'est proprement étudier le pouvoir dans son action comme unique force créatrice et agissante. C'est bien en parlant de lui qu'on peut retourner la sentence catholique : Hors de l'Eglise, point de salut... En Russie, l'essence du pouvoir en fait l'expression la plus littérale de l'ordre divin transmis sur la terre, puisqu'il est omnipotent, unique, universel comme lui. Concentré, absorbé même dans la personne de l'empereur, qui est à la fois la tête de l'Etat et de l'Eglise, le pouvoir est une loi vivante ; car aucune parole écrite du passé ne peut Herses décisions. Na milost obraztsa niet, il n'y a pas de règle pour la grâce, dit le proverbe national, parlant de la volonté souveraine, comme pour exprimer l'infini du pouvoir, en appelant grâce tout le bien qu'il fait. .. Enfin, le territoire même de la Russie, comme sol, appartient au souverain, avec tout ce qui y existe, vit et se meut : car tel est le principe fonda* mental de l'autocratie. »
Ce scandaleux passage renferme autant de faussetés
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que de lignes. Dès lors on conçoit que les voyageurs occidentaux se jettent dans l'extrême opposé ; et qu'en présence de cette idolâtrie pour un trône, M. de Custine s'écrie arec dégoût : « La Russie n'est autre chose qu'une monarchie absolue, tempérée par F assassinai... Ici la fortune se compte par âmes... L'homme non libre est monnayé : Il vaut l'un dans l'autre dix roubles par an à son propriétaire, beaucoup plus dans certaines provinces industrieuses... Quand je pense à tous ces faits , je prends le pays , le gouvernement et toute la population en haine : Je ne songe plus qu'à fuir. » Ces phrases sonores , mais vides , ne rendent point la vérité. Autrement M. de Custine devrait prendre en horreur ses propres aïeux : car c'est précisément l'implantation de l'ordre de choses occidental qui a donné aux Russes l'absolutisme et le servage à la place de leur primitive liberté. Il est historique que h position exceptionnelle des tsars leur a été faite en grande partie par l'Europe marne, par l'Allemagne et la Pologne, et par l'hostilité invétérée du latinisme contre les intérêts nationaux des Slaves d'orient , qui se sont vns par là forcés de recourir à la dictature militaire. Mais cette dictature , transitoire comme tous les comités de salut public, cesserait du moment où F Europe deviendrait plus sympathique aux Slaves et à leur gloire que ne l'est l'étrange pouvoir chargé de sauver et de faire progresser le Slavisme.
On avait cru durant quelque temps Nicolas passionné pour les idées slaves. Tout cela était de pures appa.
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races. La gallomanie subsiste et subsistera à Pétersbourg comme le plus fort auxiliaire du despotisme. Otex cela, la liberté slave déborderait de toutes parts et tuerait le tsarisme. C'est eu enveloppant son peuple d'institutions étrangères, que le tsar est toot puissant. Tant il est vrai qu'une race ne peut s'affranchir qu'à la condition de rester elle-même. Chacune d'elles a reçu de la Providence, avec un génie propre, tous les moyens de développer et de défendre sa liberté et son bonheur. Si elle emprunte aux races voisines , ce ne doit être qu'à la condition d'approprier I* objet emprunté aux allures distinctives de ses enfants. Loin d'agir ainsi, le tsarisme dans ses réformes a pris une marche inverse. Aussi tout ce qu'il a créé n'a-t-il d'antre résultat que la glorification insensée du knout. Il a produit une merveilleuse organisation de police , mais non un gouvernement. Enfin le tsarisme est dans la vieille Russie un fait comparativement très récent. On l'avait accepté comme un fardeau nécessaire dans des temps difficiles. Maintenant cette dictature des temps d'invasion n'a plus de raison d'exister.
On peut affirmer à peu près la même chose du tcki*. Hue fois devenus anti-nationaux , une fois réduits à prendre le terrorisme comme moyen de se faire obéir, les tsars durent forcément créer une administration indépendante du pays, et une hiérarchie nobiliaire, dont les places fussent exclusivement à la nomination du trône. Ce fut Pierre 1er qui, pour mieux assurer l'influence de la couronne sur les classes les plus in-
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dépendantes du pouvoir central, sur les propriétaires terriens et £ur les marchands, abolit l'ancienne noblesse du pays , et la remplaça par une noblesse de services et d'état, qu'il divisa en quatorze classes. H réussit de cette manière à former une échelle non interrompue de rapports légaux et directs depuis l'es* claie josqn'aa tsar, échelle qui de la monarchie fédérale 4 communale des anciens Busses , fit sortir l'empire le plus centralisé qui existe, et, au lieu d'une rayante précaire et dépendante, créa tout-à-coup l'autocratie. Or en se refusant à reconnaître une valeur quelconque I tout individu qui n'est pas classé parmi les agents de l'état, et en étendant la centralisation et le joug de la loi officielle jusque dans les rapports les pins intimes de la vie des sujets, le tsarisme arriva à absorber i entai seul, ou mieux à faire disparaître l'idée même de la nationalité? 11 alla donc plus loin même que Louis XIV, foi se bornait à dire : L'état, eest moi? Une telle orfunsntion peut être admirable au point de vue gouvernemental ; elle peut cacher une force de résistance et de durée incalculable : elle peut offrir les analogies les pins frappantes avec le système chinois, elle n'en efire certes aucune avec l'organisation sociale des pays vraiment greco-slaves.
Le tchin ri est donc pas plus slave que le tsarisme. Cette noblesse de cour et d'état est le contraire de la noblesse russe primitive, simple patriciat agricole issu des mœurs et dn choix spontané des habitants, qui «materait les droits de protection et non pas de cm-
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trainte, des pères de famille sur leurs enfants et leurs clients. Quant aux six ghildes bourgeoises dans les*» quelles sont classés, chacun suivant la somme déclarée par eux, tous les propriétaires non nobles de l'empire, que faut-il en penser? Les glrildes concordait sans doute beaucoup mieux que le tebin avec l'idée sociale slave. Leur organisation n'aurait même rien d'oppressif, si elles ne dépendaient que d'elles seules et des Tilles ou communes qu'elles enrichissent, et si, se recrutant par leurs propres votes, elles étaient autonomes, comme chez tous les Grcco-Slaves. Hais, en Russie, les ghildes dépendent directement de l'Etat: nul ne peut y entrer sans la permission des commis* sairés de police impériaux, qui disposent ainsi de la fortune et de r avenir des citoyens. Cependant, au-dessous des ghildes , l'Etat ne reconnaît plus de classe légale ; il ne voit plus que de la populace, des esclaves, destinés à servir des privilégiés ; et, comme ceux-ci sont eux-mêmes à leur tour les esclaves du trône, il s'ensuit dès-lors qu'il n'y a dans l'empire entier qu'un senl être, le tsar, qui puisse se dire libre.
On parle beaucoup du servage des paysans russes, et l'on suppose généralement les autres Slaves soumis tous plus ou moins au même joug. La vérité est que le Slave, naturellement agriculteur, admit dès les temps primitifs une classe de patrons ou patriciens, pour tes conduire et les protéger. Cette classe, puissante et honorée, quoique sans hérédité et sans monopole, se retrouve encore aujourd'hui chez les Bulgares et les
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Serbes danubiens, telle qu'elle était parmi les anciens moajiks de Russie, à l'état de patriarcat champêtre et populaire. Mais le servage moscovite actuel est si peu dans l'esprit russe et slave, que toute la popularité de Nicolas Tient de ses tentatives multipliées pour arriver à r abolition du servage. Enfin, tout le monde voit clair en Russie sur les conséquences, même industrielles, de cette institution barbare. Malgré l'innombrable quantité de mains employées à la construction des routes, des canaux- et des chemins de fer, ces travaux marchent en Russie avec une désespérante lenteur : c'est que les ouvriers qui les font sont des esclaves menés à coups de fouet, et dont cinq font à peine le travail d'un homme libre. Loués par leurs propriétaires aux entrepreneurs des voies publiques, ces infortunés sont traités, logés et nourris comme un vil bétail : ils succombent en foule aux misères de leur sort ; et, si les entrepreneurs n'avaient pas 100 roubles à payer pour chaque tête de serf qui meurt au milieu du travail, il y aurait encore beaucoup plus de victimes. A force d'aûières expériences, la noblesse en est venue à désirer vivement de voir ses serfs libres. Aussi, l'abolition de la servitude a-t-ellc marché d'un pas rapide, et elle n'écrase plus maintenant que 10 millions d'hommes, sur les 70 millions dont se compose la Russie. Mcolas voudrait bien , dit-on , restreindre ce chiffre encore énorme d'opprimés ; mais les hauts magnats qui l'entourent lui font craindre le sort de Paul Ier et d'Ale&audre, et l'obligent obstinément, depuis près de
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vingt aimées, à ajourner comme prématuré Takate d'affranchissement définitif de tous les serfs.
Le servage russe, malgré son origine étrangère, conserve du reste, dans sa physionomie, de nombreot traits slaves. On sait qu'à l'opposé des seigneurs allemands, les seigneurs slaves, en général, habitent les tilles au lieu d'habiter sur leurs terres, et ont des palais au lieu d'avoir des châteaux; il s'ensuit que le* serfs rosses ne connaissent que très peu leurs maîtres. Seigneurs et sujets se voient tout au plus une fois pfcr an. U en résulte qu'aucune solidarité ne peut s'établir entre eux : ils se trouvent dans les rapports de des* peuples distincts, dont l'un aurait subjugué l'autre. Les serfs russes sont vis-à-vis de leurs seigneurs à peu près comme les raïas chrétiens de la Turquie vis-à-vis de leurs spahis. La capitation ou l'impôt pour chaque tète mâle, que le raïa nomme haratch, le serf russe rappelle obrok. L'un et l'autre impôt est prélevé par les seigneurs de la même manière, c'est-à-dire à laide des anciens (startsi), élus par les serfs eux-mêmes pow faire la police de leurs villages. En outre, tout le ter» ritoire du village est cultivé en commun, et chaque année on tire au sort le lot qui doit écheoir à chacun. De cette manière y les villages de serfs en Russie, malgré leur servitude, s'administrent d'une façon essentiellement républicaine. Pour eux le conseil de la coflH mone, appelé mir, est comme la loi vivante. Aueuus loi d'Eglise ou d'Etat n'est obligatoire pour ces serfs grossiers, si elle n'est ratifiée par le mir. Or, dans k
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dut le seigneur n'a pas accès : il n'en peut être membre. Voilà comment il se fait que, malgré le plus avilissant servage, les paysans russes conservent pourtant des tendances essentiellement démocratiques.
Leurs hameaux offrent l'aspect d'autant de petites républiques, munies chacune de son arsenal, de son trésor, de son grenier d'abondance, de son hôpital, et de beaucoup d'autres institutions communales. Chei eux la culture du sol ne se fait pas comme chez nous, isolément et par chaque travailleur renfermé dans son champ, mais par de grandes réunions d'hommes labourant tous ensemble de vastes espaces, où les limites des propriétés individuelles s'absorbent et disparaissent sous une mer roulante de moissons. Il est vrai que ce système, trop simple, trop uniforme produit an revenu net bien inférieur au mode de culture d'Allemagne et d'Occident. Aussi les seigneurs s efforcentils tant qu'ils peuvent de l'abolir, pour y substituer ce qu'ils appellent des fermes économiques ou la culture à l'anglaise.
Le gouvernement favorise cette tendance des seigneurs avides d'augmenter ainsi leur richesse. Mais, d'un autre côté, il pouftse les moujiks à la résistance contre toute tentative de réforme qui leur vient des propriétaires du sol. Ainsi le moment d'une révolution radicale approche pour les paysans russes, macbiavéliquement placés entre deux ennemis également mortels pour leur existence, et dont il faudra tôt ou tard qu'ils se débarrassent, s'ils ne veulent pas cesser
qui est un avec le gouvernement, se compose des députés des diverses provinces présidés par le roi, qui représente dans le monde la nation entière. Ce système, on le voit, est une combinaison de démocratie à l'intérieur et de monarchie au dehors. L'aristocratie, considérée comme classe à part, comme noblesse de sang, est naturellement étrangère à un tel régime. Tout vrai Slave est noble, puisque, en qualité de membre d'une famille indigène, il participe nécessairement, dans une mesure quelconque, à l'exercice du pouvoir souverain. Ce droit de noblesse ou d'inviolabilité des familles et des communes rend impossible toute centralisâttai administrative ; chaque famille a, pour ainsi dire, ttb dieu lare; chaque cité, chaque province a son géblt, son conseil, et s'administre elle-même par des magistrats de son choix.
On Toit combien le tsarisme moderne a dénaturé H trois grands principes sociaux des Gréco-Slaves : Il participation du peuple au pouvoir souverain , l'absence de noblesse ou l'égalité dés familles, et VàbâebA de centralisation administrative ou l'autonomie <M communes. Par suite de son origine violehte et dé USâ caractère factice, le régime russe moderne est présidé en tout l'opposé du génie slave, puisqu'il tire le pouvoir d'en haut et le fait découler du trône sur tout U pays , au lieu de le faire naître , comme un grand fleuve, de la multitude des sources locales. Loin d'être la conséquence logique et suprême de tout l'ordre 06cial, le tsarisme s'impose au contraire à toute ta société
tomme une force de contrainte irrésistible. Tandis qtte chei les antres peuples greco-slaves la société façonne k pouvoir à son image, chez les Russes, le tsarisme façonne la société et la subordonne à ses besoins. Le peu d'éléments sociani qni soient restés slaves en But* rie forment avec ce régime le plus criant contraste. Tels sont, par exemple, les magnifiques privilèges légaux de la commune russe opposés aux mesures oppressives de F administration impériale, ce qui met perpétuellement en conflit les droits des pouvoirs locaux avec les exigences du pouvoir central, et fait lutter avec «m énergie toujours brisée, mais toujours renaissante, 1a loi contre le sabre, la nation contre le tsar.
Le tsarisme ne se contente pas de violer le génie slave en abolissant les franchises des provinces et en introduisant partout de force un code, une langue, on •rite unique, tandis que les différences morales les plus tranchées séparent entre elles les populations de rempîre. La loi du tsar combat encore les mœurs slaves par la hiérarchie nobiliaire qu'elle établit. En effet, ■ème chez ceux des peuples slaves où l'influence geraaniqoe a implanté F aristocratie, comme en Hongrie et en Pologne, l'égalité la plus parfaite règne au moins parmi les nobles, et les titres qu'on y rencontre ne sont que des titres allemands, sans aucune valeur indigène. En créant des comtes et des tarons de l'empire, en établissant des majorats et un code spécial pour la noblesse, les tsars vont directement contre le génie de leur nation. Le Busse, en effet, n'a pas même d'exprès-
sion pour désigner l'idée de noblesse ; il la rend par k mot dvoranitvo, qui signifie à la fois la courtisanerie et la réuuion des cultivateurs possédant en propre une cour et une terre qu'ils sont censés labourer de leurs mains. Le mot blagorodie (littéralement, bonne naissance) ne désigne qu'une naissance honnête, et convient à tout homme libre, sans désigner une classe particulière de citoyens. 11 en est de même de F ancien mot frotar, qui s'appliquait indistinctement à tontes les personnes riches.
Enfin, si l'on compare la liberté dont jouissent le paysan et le prolétaire greco-slave dans tout l'Orient non russe avec l'état de ces mêmes hommes sons k sceptre du tsar, on ne peut se défendre d'une douloureuse pitié pour les serfs moscovites. Les statistiques russes nous révèleut un fait terrible qui en dit pfau contre le régime tsarien que les déclamations les ptas passionnées ; l'empire apparaît plus peuplé et plus tarissant là où se trouvent le plus d'esclaves. Ainsi k yubernie de Moscou, terre classique de la servitude, a huit cents habitants par lieue carrée, tandis que edk de Smolensk, toute voisine, et dont le sol est beaucoup plus fertile, mais qui garde des traces du régime polonais, n'offre dans la même proportion que trois cent quarante habitants, et k gubernie de Novgorod, terre républicaine, n'en a par lieue carré que cent quarantecinq.
On prétendra que l'amélioration progressive da sort des serfs est le but des efforts constants du gou-
vernement russe, que c'est pour relever ces malhcurtux qu'il abaisse et humilie de mille manières l'aristocratie. Nous répondrons que le vrai génie slave n'agit pas ainsi. An lieu d'abaisser les uns au profit des autres, il fait participer tous les citoyens au pouvoir •vec un égal amour, et, au lieu de diminuer leurs droits, il les augmente progressivement. Partout où se manifeste un travail de régénération vrai meut conforme au génie greco-slave, ou voit chaque élément provincial, chaque force indigène, jouer sans crainte d'être étouffé le rôle que lui a décerné la nature. Le vieux principe romain, le principe impérial de la centralisation absolue, qui fait abstraction des nationalités ai faveur de l'état, élève sous ce rapport entre Fonçât slave et la Russie une insurmontable barrière. RsorlesGreco-Slaves, souveraineté et nation sont deux sots synonymes, et un seul état pour plusieurs peuples n'est possible à leurs yeux qu'à la condition èi plus large fédéralisme. Les patriotes slaves , dans kor puissant travail d'émancipation au sein des trois empires orientaux de Russie, de Turquie et d'Autriche, ne peuvent se proposer autre chose que de relever l'antique système grec des ampbictyonies, en lui imprimant la forte discipline moderne. Leur but est de réagir à la fois contre les trois empereurs coalisés de F Orient, pour établir partout des administrations indigènes à la place d'une bureaucratie d'étrangers, pour substituer le règne des capacités locales au règne éss créatures ministérielles, et au choix de cour le
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choix populaire. Quoique affaiblie par sa division eo mille tribus diverses, la race greco-slave n'a point cherché à diminuer le nombre de ces tribus ; vaincue ou non, chacune d'elles est restée inviolable dans son foyer. Les gouvernements occidentaux, si tristement habiles à détruire les nationalités qui les gênent, n'ont pu réussir encore dans leurs coupables desseins sur l'Europe orientale. Les puissances qui l'ont jusqu'ici opprimée n'ont su atteindre que le corps, elles n'ont pu étouffer les consciences. Or c'est cette conscience sociale des peuples qui, aujourd'hui réveillée, remue toutes les provinces des trois empires d'Orient. Lises l'histoire de ces empires : depuis un demi-siècle, kl patriotes n'y connaissent qu'un ennemi, et les absolutistes n'y ont qu'un allié, la centralisation. Plus la eour s'obstine à absorber, plus les provinces s'efforcent de retenir le pouvoir et de reconquérir leun droits. Toutes les guerres insurrectionnelles de cette partie de l'Europe n'ont qu'un but : relever les petits et les faibles vis-à-vis des puissants, réagir en faveur des indigènes contre les étrangers, et effacer jusqu'aux traces de conquêtes séculaires qu'on avait pu croin «nommées. En on mot, la révolution qui s'accomplit dans l' Europe orientale diffère de celle qui agite m» tort l'Occident en oe qu'elle est et restera un mouv* ment décentralisateur.
Ces tendances n'ont évidemment rien de favorable au développement de l' autocratie ; de là vient que le «• binet russe les combat avec acharnement. Les
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i, base de l'existeuce des nations orieu taies, sont surtout l'objet de la haine du tsar, qui ne se lasse pas de les poursuivre, au nom de Y ordre public, dans tout son empire, et jusqu'en Turquie et eu Grèce, opposant partout où il le peut à cet élément qu'il nomme démagogique le monopole nobiliaire. En faut-il davantage pour montrer combien le cabinet russe exerce parmi les Gréco-Slaves une action funeste? voulût-il même se montrer généreux, nous sommes convaincu fu'il ne le pourrait pas ; car, sous peine de déchoir et de cesser d'être impérial, il doit se maintenir centralisateur, il doit garder les traditions d'unité romaine, monarchique et militaire, au milieu de peuples fédéralistes parleurs institutions, démocrates par leurs instincts, et qui sont essentiellement pacifiques. Ainsi la législation primitive des Gréco-Slaves se trouve, par un invincible intérêt d'état, faussée et paralysée en Russie. Sans doute la société russe proprement dite est encore, •t restera slave ; mais tant que cette société n'arrivera pas à dominer tout- à-fait son gouvernement, les au* Ires Slaves ne peuvent espérer d'elle qu'un daugereux appui. Exclusivement protégés par le tsar, les Gréco- Slaves finiraient par perdre leur nature propre , et tontes les qualités qui doivent le plus exciter en leur faveur les sympathies de l'Europe.
Cest donc à tort que tant de publicistes occidentaux voudraient confondre la question russe avec la question slave. Sans doute le monde greco-slave forme
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une grande unité, et dans ce monde nouveau tous les esprits généreux, tous les hommes vraiment libéraux, h quelque parti qu'ils appartiennent, s* entendent et s'unissent pour glorifier la race dont ils sont les en* fants; mais ce n'est point par l'idolâtrie du tsar, c'est par un dévouaient de plus en plus actif au progrès et à la liberté qu'ils prétendent appeler sur leur commune patrie les sympathies de l'Europe. Quant aux peuples slaves non encore asservis à la Russie , on double intérêt, politique et moral, les portera toujours h désirer le refoulement de cet empire, qui les menace d'un double danger, car le tsarisme, faut-il le répéter? ne reconnaîtra jamais que forcément l'indépen-
danee des nationalités slaves étrangères h la Russie ; et une fois placées sous la suzeraineté du tsar, quelque large et tolérante que la supposent ses partisans, les nations slaves ne tarderaient pas à perdre entièrement leurs institutions propres et leurs tendances naturelles. En effet, si les peuples d'Occident, fiers de leur énergie, de leur activité généreuse , dédaignent avec raison les vertus passives où se concentre aujourd'hui la force nationale de la Russie, ils ne peuvent se «outrer aussi superbes vis» à-vis des autres Greco-Shves. Loin d'avoir comme les Russes actuels, pour rdighm politique, le devoir et la soumission, ces peuples, m contraire, se distinguent par un culte ardent pour h gloire, qu'ils appellent du nom même de leur ruée, $lava.
La gloire et l'assurance de jouer dans le monde m
absolutisme et liberté en slavœ. 305
rôle illustre, tel est le seul prestige par lequel la Russie pourrait fasciner les Slaves. Aidez-les à acquérir sans la Russie cette gloire, objet de leur culte; qu'ils se ▼oient aimés de r Europe , qu'ils sachent seulement qu'on les admire dans leurs luttes pour la liberté, et ils lesteront à jamais les adversaires naturels du tsarisme. Deux idées sont indissolublement unies dans le nom même de cette race : ces deux idées, pour ainsi dire jumelles 9 exprimées par les mots slovo et slava, parole et gloire, indiquent les deux passions dominantes et primitives des Slaves, qui n'ont jamais pu renoncer à avoir la parole haute, le droit d'élire et de voter joint au droit d' aspirer à toutes les charges , à toutes les illustrations civiques, c'est-à-dire de participer à tout ce qui peut élever l'homme. Un Slave dépouillé de ses deux privilèges du slovo et de la slava n'est plus un Save, c'est un transfuge banni des foyers paternels, c'est un être déchu qui , dans les dialectes slavons, n'a pas d'autre nom possible que celui de muet (niemcts). Cest pourtant à ce mutisme social , c'est à l'état de race sans parole et sans gloire que le régime russe réduirait les Slaves. Comment supposer qu'ils consentent jamais à le subir? Non, ceux qui travaillent à détrôner dans le monde l'absolutisme n'ont pas d'auxiliaires plus assurés que les Gréco-Slaves. Mourir en hommes libres est le refrain de tous les chants serbes comme des hymnes polonais. Chaque peuple opprimé du monde greco-slave secoue aujourd'hui ses chaînes, et répète à sa manière le fameux dithyrambe i. «0
(M6 Ll HeMDB SLÀVÏ;
qjm les Grecs modernes chantent dans tett l'Orient aux oreilles des oppresseurs :
« Enfin, nous te revoyons, ô Liberté I tu ta Dais reconnaître à ton glaive tranchant , au regard rapide dont tu mesures la terre. Sortie des ossements sacrés des martyrs , et pleine d'une nouvelle éltërgié , salut , 6 Liberté hellénique !
« Depuis des siècles , tu gisais dans la poussière , abreofée d'amertume et de honte , attendant qu'une voix divine te dît : £bh dii tombeau. Sans toi, nous n'Osions ni parler ni lever tel ftafc, la terreur dés tyrans comprimait nos àmW. Çùe fH il tarée à ta réveiller!
» Infortunée , il ne te restait qde ta IrisTÔ consolàUôh de rttfM Mix oreiHéa de nos fils tes gloires évanouie*, td te HMftriaoaia to sein» et tu fondais en larmes , priant H eflU di te secourir.
« Sdas tan linceul sanglant , tu te dressas enla » et gfomt dan pas fartif , tu allas mendier 1 assistance lies natme ttnegères... Mais tu revins seule 1 II est si difficile d'ouvrir les pertes, quand c'est la main de la misère qui frappe.
« 0 mère, à ton retour, tu laissais tomber languiséatainaèt h tète, comme le condamné pour qui la vie n'est plus qu'un pénible fardeau. Cependant, dès que la lionne revenue dans son rtytefre, s'àper^ôit dé l*èntèvement de ses lionceaux, elle s'élance, elle rôdé, altérée de sang ; elle court , elle volé à travers les bois, les vallons, les collines » et promène en tous tfee* k fureur, la ruine et la mort.
I La mort, la ruine, la foreur, signalent aussi ton et le cimeterre insolent des maîtres ne fait qu'en! iMftnét tu tolère. Sortie des ossements sacrés des martyrs, et farta de Un antique énergie , salut, Liberté grecque, salut à ton retearl •
ABSOLUTISIII ET LIBEBli IN SUTII. 307
Ce dithyrambe ardent peut être regardé comme le cri patriotique de tous les Gréco-Slaves. Est-il donc possible d* accuser ces peuples d'être dévoués à la cause et au génie des tsars? Conçoit-on qu'il y ait en France et en Angleterre des diplomates qui s'acharnent au nom de la liberté contre les nationalités slaves? Que leur hardi réveil effraie les absolutistes, nous le concevons ; mais ce n'est pas aux puissances libérales qu'il convient de craindre cette Europe nouvelle qui se lève dans toute la générosité et la noble exaltation de la jeunesse. Il serait temps que la vieille Europe comprit enfin cette sœur puînée, et que l'Occident latin sentit la nécessité de s'unir plus intimement aux descendants de ses vieux confédérés slavons contre les exigences ultra-orientales d'une autocratie asiatique, qui de plus en plus mine nos frontières.
SIXIEME TABLEAU