‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 3 sur 46 · RUSSE · texte numérisé non relu

RUSSE

mm. .

fe.

Le tableau ci-dessus donne une transcription aussi complète que possible des mots slaves en français» et vice vertâ, sans qu'il en résulte aucune confusion alphar bétique. En se conformant aux règles contenues dans ces quinze lignes, on restitue leur caractère local à tous les mots slaves, en même temps qu'on leur enlève leur âpreté, étrange pour les yeux et les oreilles d'Occident II faut observer que dans ce système aucune lettre n'est muette ; on doit donc les faire sonner toutes pour avoir la vraie prononciation d'un mot Sans doute quelques sons slaves» impossibles pour l'organe français» n'ont pu être rendus ici qu'approximativement. Ainsi» nous représentons arbitrairement par ï l'j dipbthongue» comme devcika, pevaï ; par tj et rj le é et le t des Polonais. On substitue l'accent circonflexe à la cédille des § et ç polonais qui se prononcent on et en » la virgule à la place de la barre des 1 à la fois durs et gras des Polonais et des Russes , ainsi qu'on met celte même virgule à la suite » au lieu de la mettre au-dessus de û qui se prononcent gn, comme dans Bourgogne. A l'x oriental , qui manque en français, et qu'on écrit si mal à propos ch, comme le sch de nos voisins d'Allemagne» de sorte qu'on ne peut plus, dans la prononciation, distinguer les deux signes, nous avons substitué ici le kk, signe beaucoup plus exact usité dans nos anciens auteurs. Enfin nous remplaçons le w exotique, importé d'Allemagne en Pologne, par le v simple, le seul que les Slaves connaissent.

Notre méthode, en aidant le lecteur à prononcer exactement et sans étude les mots slaves les plus compliqués, permet d'une autre part au savant de reporter ces mêmes mots du français en slave , sans qu'ils aient subi aucune altération. Nous avons, il est vrai, omis quelques signes

particuliers, de peu d'importance , signes dont l'absence n'est pas de nature à changer en rien la signification des mots. C'est le g ou g des Bohèmes, toujours dur et très différent de leur g diphthongue , qui se prononce comme un î long. Ce g adouci est une transition vers le son de l'h bohème, qui a aussi sa tonalité à part, et qui tient du y des Grecs modernes, comme dans hniev. Nous rendrions au besoin par un 6 long i'é accentué que les Polonais prononcent presque comme u , et par û l'u bref des Rutheniens, qui a le son de l'u français ; tandis que dans toutes les autres langues slaves l'u 6e prononce ou, à l'exception d'un certain u bohème très allongé et qui se prononce oou. Nous omettons encore le é polonais , espèce de nuance entre le c et le z, parce que c'est un son trop raffiné et presque insaisissable.

Quant aux caractères cyrilliques , ils se trouvent déjà reproduits dans les alphabets que nous venons d'analyser. Nous ne signalerons donc ici que les lettres les plus embarrassantes des deux alphabets russe et serbe. Dans notre mode de transcription bi se traduit par y, ù pari, il par ïa, fc par ïe, to par ïu. L7\\ primitif bulgaro-slavon, rendu en maghyar par ô , en ruthenien par l'u bref, se rendrait mieux par l'ancien signe latin œ dans notre langue française , où l'on dit à tort Bulgare au lieu de Bœlgarc (Beulgare) qui est la véritable forme de ce nom. Les e muets, représentés en slavon par i> et b, se marqueraient suffisamment par des apostrophes appendues au-dessus de la lettre qui précède. Quant aux lettres serbes r.i (lj), H> (nj), ii (dch), 4j (dj) et l> (tj), elles se trouvent déjà , sauf quelques nuances légères, contenues dans le tableau ci-dessus.

Le mode de transcription que nous proposons à tous

les écrivains qui ont à reproduire en français des mots ou des textes slaves , offre cet avantage qu'il permet de faire repasser ces mêmes mots du français en slave et même en texte cyrillique, sans qu'ils aient rien perdu de leurs traits primitifs.

A ceux des slavistes qui nous reprocheraient de changer l'orthographe de leurs langues, nous répondrons que si l'on ne peut en France admettre leur orthographe, c'est parce qu'eux-mêmes n'ont pu convenir encore d'un alphabet uniforme pour tous les pays slaves, au moins pour tous ceux du rite latin. Ëvidemment notre système n'est qu'un système d'attente; car dè3 que les quatre nations slaves seront enfin convenues d'un alphabet et d'une orthographe qui leur soient communs à toutes, dès-lors, comme on Ta fait pour les dialectes germaniques , la France et l'Europe entière adopteront naturellement pour les idiomes slaves l'orthographe admise par tous les Slaves. Mais comme il peut s'écouler encore plusieurs siècles avant qu'une pareille convention soit conclue entre les peuples rivaux de la race slavone , la France, où l'on a besoin , en attendant , d'écrire assez souvent des noms slaves, la France littéraire ne peut rester sous ce rapport dans la même anarchie que les pays slaves ; et nous lui offrons ici les moyens d'en sortir.

LE

PABTZ0S POUTIQVI.

PREMIER TABLEAU

THÉORIE GÉNÉRALE DU SLAVISME, — APERÇU DE SON HISTOIRE ET DE SES TENDANCES,

ou

Du rôle médiateur des Slaves en lorope.

Da la médiation Slave en poKtu{aa.

Où allons-nous? quel sort la Providence réservet-elle à notre civilisation? Est-ce un hiver de mille ans qui va bientôt verser sur nous ses neiges et ses ténèbres glacées? Ou bien se lève-t-il quelque part un nouveau soleil, dont la chaleur printanière rendra à notre sang sa -fraîcheur? A cette question, aucun prophète ne sait répondre. Mais tous les hommes à longue vue jettent avec angoisse leurs regards vers les Slaves.

La vieille Europe attend du génie slave la fixation de son destin ; car elle ne parait plus en état de faire

sortir de son sein aucune force régénératrice. La religion reléguée au rang des pieux souvenirs, la philosophie se reniant elle-même, les sciences en dissolution, les académies s entre-combattant et détruisant réciproquement leurs systèmes , les langues jusqu'à présent classiques de la civilisation moderne se brisant sous le choc des théories et d'un néologisme incessant , enfin le génie même honni et spolié de sa couronne d'épines : voilà les preuves assez palpables de la décadence du vieux monde.

Et pourtant rien ne surgit; tout reste en suspens, et, de plus en plus, l'Occident s'engourdit dans une stérile attente. Les nouveaux congrès des empereurs et des rois, à Varsovie et ailleurs, viennent de se clore sans avoir apporté à la physionomie de l'Europe un changement notable. Aucune des questions pendantes n'a obtenu de solution. La Russie n'est active que sous un seul aspect, comme puissance retardataire. Devant son immobilité, tous les gouvernements, toutes les tempêtes de 1848 out échoué. La constitution d'une monstrueuse uuité germanique, dont le poids eût écrasé l'Europe continentale, les tentatives d'usurpation de l'Allemagne sur le Danemarck et la Scandinavie, les plaus de centralisation de l'Autriche au dépens des nationalités incorporées à son empire, enfin la marche formidable de la coalition monarchique contre la République française : tout cela est tenu en échec par un veto du tsar. Que se propose-t-il donc cet empereur de X univers en déployant taut de Ion-

TIIKORfB DU SLAV19ME. g

ganimité? Que peut-il vouloir, si ce n'est de laisser agoniser en paix une civilisation qui s'en va, affaissée sous le poids de ses propre» fautes?

En attendant, les ennemis du Slavisme nous peignent partout, sons d'horribles couleurs, l'avenir que les Slaves préparent aux autres nations. Ils confondent dans une seule et même idée les Slaves et les Russes ; pour eux, il n'existe pas de Russe , et partant pas de Slave, qni ne soit l'instrument de l'autocrate. De là la conclusion bien naturelle que tous les Slaves sont des réactionnaires, à l'exception des seuls Polonais, qa'oa regarde comme des boute-feux de révolutions et les pires des anarchistes. Cependant plus on étudie le rùle historique des Slaves, pins on se convainct que ce qni distingue cette race entre tontes, c'est le génie de médiation, c'est une tendance constamment modératrice, une mission à la fois de conservation et de progrès. Lear situation géographique elle-même les appelle à relier l'Occident à l'Orient dans un nœud fraternel : par conséquent, chez eux rien de tranché, rien d'exclusif, rien qui sente l'esprit de bouleversement.

Ce qui prouve d'ailleurs avec éclat combien le Slave est né pour la conciliation, c'est sa facilité étonnante à s'approprier toutes les idées, tous les idiomes des autres races. Il n'y a pas de peuple qui aime autant que les Slaves à s'entretenir dans les langues étrangères et qui s'en aproprie mieux l'accent. On sait avec quelle perfection le français est parlé à Varsovie et à Pétersbourg. Qu'est-ce qui a forcé toute l'Eu-*

rope à accepter le français comme langue diplomatique? qu'est-ce qui Ta fait devenir la langue universelle des salons et des affaires? Ce sont les Slaves. Et pourquoi Font-ils fait? Parce que le Français, à leurs yeux, représente la face occidentale, comme eux la face orientale de l'Europe; et ainsi connaissant à fond les deux extrêmes du monde civilisé, ils peuvent pénétrer plus vite les éléments intermédiaires. . Ce rôle d'entremetteurs entre l'Asie et l'Europe, entre l'immobilité et le progrès, entre le passé et l'avenir, eutre la conservation et la révolution, ce rôle plein d'écueils et en apparence si ingrat, les Slaves l'ont accepté dès le début de leur histoire avec une admirable abnégation. Dès le neuvième siècle, l'empire morave et illyrien se pose déjà comme un boulevard de l'Europe contre les invasions asiatiques et comme une digue de l'orient contre les envahissements de l'Allemagne. Devant les armées de l'empereur morave , le flot roulant des migrations s'arrête; mais quand les Ifagbyars et les Allemands coalisés ont brisé la Moravie, la barrière se rouvre pour les invasions barbares en Europe, et la période de conquête et d'oppression recommence. La Pologne , sous les Piasts , hérite de la couronne des Svatopluks, et se place de nouveau en médiatrice entre les deux camps et les deux saints empires d'Allemagne et de Bysance. La Pologne fut glorieuse et puissante aussi longtemps qu'elle resta fidèlement dans sou rôle. Mais devenue jésuite en religion et toute française dans ses mœurs, elle tomba,

THÉORIE DU SLAVISME. ft

punie d'avoir oublié ses devoirs d'arbitre impartial et neutre entre deux mondes. On peut dire toutefois que c'est pour avoir exagéré jusqu'à l'absurde une des missions du slavisme que la Pologne s'est brisée. Cette république cosmopolite était tellement devenue un grand chemin, elle était si bien ouverte à toutes les idées, à tous les intérêts de l'étranger, qu'elle avait fini par cesser d'être elle-même.

La Russie, pour succéder à la Pologne, a besoin d'être d'abord comme sa devancière , philosophe et libérale. Ce rôle, pour elle tout factice, la Russie sut le jouer avec une rare perfection sous Pierre Ier et sous Catherine la grande. Nulle part, durant tout le dix-huitième siècle, la philosophie voltairienne n'eut d'adeptes plus fervents que les tsars de Moscovie. Mais une fois consolidée, la nouvelle cour impériale changea subitement de caractère. Elle sentit qu'elle avait marché trop vite, qu'elle était trop en avant de son peuple, et qu'elle devait renoncer h la gloire d'une initiative toujours périlleuse, pour se tenir désormais comme une sentinelle circonspecte entre les deux extrêmes de la civilisation. Ce juste-milieu russe n'a pas cessé, depuis lors, de diriger tous les actes du cabinet des autocrates , constamment en arrière des progrès de l'Occident, et en avant des progrès de sa propre nation, comme de tout l'Orient, retardant les uns et accélérant les autres, étrange vaisseau politique, à la fois remorqué et remorqueur.

Il y a des puissances essentiellement obscurantistes,

et qui n'ont jamais abdiqué ce rôle dans tout le cours de leur histoire : comme l'Autriche. Telle ne fut jamais la Russie. Autant elle frémit d'une hypocrite horreur devant les révolutions, autant elle montre de dégoût pour toute réaction qui tendrait à faire reculer l'Europe vers ses antiques ténèbres : ce qui loi imposerait à elle-même une initiative dont elle se seut incapable. Aux autres de semer et de planter, à elle de recueillir les fruits. Pierre 1er demeure, on peut le dire, le modèle éternel des autocrates. Parti de la barbare Moscovie, il va à Amsterdam , à Londres, à Paris , s'initier aux progrès de la civilisation. Familier avec toutes les grandeurs du siècle de Louis XIV, il en prend tout ce qui lui parait rationnel et offre des gages de durée. Mais il se garde bien d'en prendre les côtés faibles et les exagérations. Révolutionnaire contre l'Orient et l'Asie, il est stationnai re contre l'Europe. Pierre 1" fonda l'empire de la contre-révolution , mais d'une contre-révolution modérée , qui sait s' imposer des bornes, qui ne veut que ralentir l'élan du char politique de l'Europe, qu'elle suppose laneé trop vite en avant. Tandis qu'il détruit, au nom de la réforme, sa garde des Strelits, premier type des janissaires du temps de Hahmud, Pierre combat en Pologne ce même esprit de réforme que ses héritiers s'habituent à appeler de l'anarchie chaque fois qu'il leur arrive des bords de la Vistule.

Charles XII et Pierre Ier représentent admirablement les deux forces opposées du monde moderne.

THEORK DU SLAVISME. 7

L'an a fondé la cité des immobiles : il a prétendu fiiér des limites au progrès indéfini, incessant de l'humanité. L'autre a jeté la réforme dans les voies révolutionnaires ? il a voulu faire du progrès à coups de sabre et de canon. Les Suédois d'alors étaient ce que furent plus tard les Français de 93. Les horribles dévastations de la guerre de trente ans, comme les promenades triomphantes, mais trop souvent stériles, de notre première république à travers l'Europe conquise, n'ont fait que trop sentir le besoin d'une force modératrice. La terre est lasse de porter des conquérants. Or, Charles XII daus les Steppes , ainsi que Napoléon sur le Nil et à Damas, rêvaient à la façon d'Alexandre le Macédonien et du tartare Timour, la conquête de l'Inde. En combattant son rival , et tout en le spoliant injustement de ses provinces, Pierre Ier se donnait déjà , comme aujourd'hui Nicolas, l'air de soutenir la cause du statu quo et des puissances établies. Dans la Suède, comme plus tard dans la Pologne, les autocrates prétendent n'avoir voulu détruire que la révolution occidentale. Charles XII à Pultava et à Bender, c'est Napoléon à Waterloo, et ensuite à Sainte-Hélène.

Ce fut surtout vis-à-vis de la première république française que le cabinet moscovite remplit , avec une persévérance en quelque sorte systématique , son rôle de juste-milieu. Pendant qne toutes les autres monarchies attaquaient avec tant de fureur la France déchirée au dedans, les prédilections de Y empereur

Paul étaient pour les réformateurs de l'Occident contre les absolutistes. Mais quand Napoléon, par ses premières conquêtes, eût révélé au vieux monde ses tendances agressives, dès-lors il ne cessa plus de rencontrer partout les Russes en face de lui. Pourtant Alexandre n'était sorti de sa neutralité qu'à contrecœur: il n'entra dans la Sainte-Alliance que par force, et pour sa propre défense. Alexandre à Paris, en 1813, fit reculer et avorter les projets de vengeance des rois du continent. En 1815 il sauvegarda avec plus d'énergie encore l'intégrité delà France, en dépit de la Prusse et de l'Autriche, et par sa modération il fonda ce qu'on a appelé depuis lors l'équilibre européen. Ce système se maintint pendant plusieurs règnes jusqu'à la cbùte de Louis-Philippe. Supposons, au contraire, qu'au lieu d'avoir les Busses à Paris , Napoléon fût resté maître de Moscou , que fût-il arrivé? y aurait-il eu un équilibre quelconque possible en Europe. L'empire français se fût étendu jusqu'à la Chine : il eût passé de la Russie dans l'Inde anglaise. L'Europe entière se fût déversée violemment sur l'Asie, comme elle s'était jetée au quinzième siècle sur l'Amérique. Une nouvelle ère de prodiges s'ouvrait pour l'cpée des conquérants. Mais en même temps l'impitoyable niveau de la centralisation française frappait de mort toutes les vieilles nationalités : le procédé radical et révolutionnaire prenait dans le monde entier la place du développement historique

THÉORIE DU SLAVISMB. 9

et du progrès naturel ; et la liberté humaine se trouvait étouffée pour des siècles.

La manière dont la révolution de 1843 a été accueillie chez tous les Slaves, témoigne plus hautement encore de leur esprit de conciliation, chacun d'eux à son point de vue seconde le mouvement de progrès, en s efforçant de le régler. Les Slaves d'Autriche se placèrent, comme on le sait trop, entre les radicaux allemands et la vieille aristocratie. Les Polonais, en Prusse , prirent une position analogue. L'émigration polonaise elle-même , malgré l'excès de ses malheurs , ne se laissa entraîner à aucune action indigne de sa cause. Comme pour faire mentir l'opinion qui les suppose atteints d'une incurable anarchie, dans tous les mouvements populaires de l'Occident , les émigrés intervinrent en agents de discipline et d'ordre.

En Italie et en Hongrie ils déployèrent des talents d'organisation et de stratégie, qui feront l'admiration des siècles. La Russie elle-même n'osa eutraver cet élan sublime des peuples devenus frères jusqu'au moment où des traîtres vinrent enfin s'offrir à elle. Et même alors , quoique partant de son point de vue autocratique , le Slave du nord se présenta encore en médiateur. La conduite de Paskievitch, en Hongrie, tranche sur celle de Haynau par son caractère de conciliation. D'où vient cette anomalie qu'obscurantiste par tous ses instincts, et si cruelle au dedans vis-à-vis de ses sujets révolutionnaires, la Bussie se montre parfois au dehors conciliante et facile? Ceci

tO LE MONDE SLAVE.

M s* explique que par F esprit slave qui pousse la Russie, malgré elle, en avant, et qui sous peine d'abandon la force à suivre vis-à-vis de l'Europe une politique slave , du moins quant aux apparences. Si la Russie pèse sur l'Europe, les Slaves à leur tour pèsent sur la Russie, et empochent l'autocrate de réaliser contre l'Europe ses projets de bouleversement.

Dans tout le cours de leur histoire , les Slaves, ennemis de la conquête, ne tendent qu'à l'association, à la mise en commun des intérêts et des idées. Leur mission est de travailler partout à la fraternisation universelle des peuples. Nulle race n'a contribué davantage à faire des nations de toute l'Europe nne grande famille de frères. Les Slaves seuls par d'immenses sacrifices transforment l'Autriche, et l'impreignent malgré elle du principe de l'égalité absolue des peuples, comme des citoyens : et ils tendent au même but en Turquie. Ainsi les Slaves réagissent sur leurs oppresseurs même. Grâce à eux l'opinion commence à flétrir l'antique proverbe, excuse de toutes les violences, le cri barbare du vœvictis. Nous voyons tomber peu à peu cet esprit d'implacable rivalité qui enlevait déjà au prolétaire antique sa place au soleil, esprit qui était resté la seule ligne de conduite de tous les empires, de toutes les civilisations connues jusqu'à nos jours.

Déjà fortement ébranlés par ce qu'on a appelé en 1813 la sainte-alliance des rois, et par les divers congrès européens tenus depuis lors, les envahisseurs avaient choisi pour dernier refuge le système des faits

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accomplis, et la théorie d'un équilibre tout mécanique entre les grandes puissances. Mais cette théorie encore radicalement hostile à l'esprit de race, n'admettait pas, ne pouvait admettre le droit à l'existence d'une nationalité vaincue. C'est en 1815 que ce droit fut, pour la première fois , sanctionné au congrès des rois à Vienne ; et s'il y fut accueilli, ce rie fut pas, certes, par le vœu des princes allemands , mais grâce aux inspirations toutes slaves de F empereur Alexandre. Ce monarque connaissait par expérience les fruits amers de l'esprit <T antagonisme. Il avait vu cet esprit amener des guerres d'extermination entre ses moscovites et la Pologne ; et il craignait avec raison de voir la lutte recommencer bientôt. C'est pourquoi il était porté à la conciliation et à des concessions dont les antres conquérants, jusqu'à lui, n'avaient point senti le besoin. En outre, les maximes d'égalité et de fraternité de la révolution française avaient éveillé la conscience des Slaves. Ils cherchaient tous alors à réaliser sérieusement parmi eux ce qui était resté en France à l'état de théories et de discours de tribune.

La réaction ne tarda pas, il est vrai, à venir glacer les premières fleurs trop tôt épanouies de la vie slave. La révolution de 1830 rejeta la Pologne dans une captivité si dure, si païenne, qu'elle rappelle celle des juifs à Babylone. L'esprit de centralisation et d'absorption unitaire reprit la direction des empires 5 et s'il s'est trouvé un moment terrassé en 1848, ce n'a

été que pour se relever eu 1850, plus menaçant que jamais. Pourtant le slavisme n'a pas fléchi.

On sait que le point du globe où l'esprit conciliateur et modérateur des Slaves s'est développé, et cela, il faut le dire avec le plus triste éclat, depuis ces trois dernières années, c'est l'Autriche. Les Slaves seuls ont réussi à remettre sur pied pour un temps ce vieux empire vermoulu, au nom de leur principe d'association non-seulement entre les peuples d'uue même race , mais encore entre les races les plus opposées. En dépit des tendances toutes centralisantes du cabinet de Vienne , les Slaves refoulent incessamment ce cabinet vers le fédéralisme; et leur fameuse maxime, tant ridiculisée par le radicalisme sceptique d'occident, la gleichberechligung (égalité des droits) entre les nationalités, survit à tout et s'enracine chaque jour davantage.

Maintenant il semble que des génies plus doux sont à la veille de prendre en main la protection des faibles et la destinée des vaincus. L'esprit de communauté et de conciliation des intérêts opposés parait saisir tous les peuples indistinctement de la grande famille européenne. Cet esprit d'assimilation commence par associer d'abord entre eux les pays qui, par leur situation, leurs origines, leurs mœurs et leur langage, se rapprochent le plus et s'amalgament le mieux ensemble. lien est résulté ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit de race.

Les Allemauds ont fait sonner bien haut leurs mé-

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rites et la part qui revient à leurs savants dans le développement qu'a pris chez la plupart des peuples civilisés ce nouveau culte pour la race, pour ses souvenirs et son génie.

Sans ce culte, en effet, la nationalité des Allemand?, éparpillée par la conquête sur des espaces disproportionnés avec sa force numérique , court grand risque de s' éteindre dans peu. Voilà pourquoi la conservation et l'avenir se présentent aux yeux des Allemands sous la forme de Vanité de race. Hais si le respect pour l'esprit de race en est venu jusqu'à former M base des idées d'une ère nouvelle; si , pour tous les opprimés, le problème de la délivrance consiste dans le retour aux liens de famille , aux alliances de sang réclamées par la nature même entre les peuples de mœurs et de langage analogues ; si le dogme de la solidarité esta la veille de célébrer sur l'esprit de haine et de conquête un nouveau triomphe, est-ce vraiment aux Allemands qu'on serait redevable d'un tel bienfait ! Ils voudraient bien nous le faire croire. Cependant voyez quelle fraternité unit entre eux les peuples de la race germanique! Dès l'époque des premiers Césars, ils s'exterminaient déjà les uns les autres. Sur mer, ils nous montrent la lutte éternelle entre les états Scandinaves et les villes anséatiques ; plus tard, entre l'Angleterre et la Hollande; sur terre, c'est l'antipathie indélébile entre l'Autriche et la Prusse. Certes, ce n'est pas F Allemagne qui parait destinée à faire triompher dans le monde le principe de la solidarité.

|ja fameuse école historique allemande , qui prétend enseigner au monde le respect des races , n'a su à Francfort, à Kremsier, à Erfurtb, faire autre chose que de consolider l'ancien système européen du droit djvin et absolu des empires, et de leur légitimité abstraite, en dehors du droit naturel, seul véritable droit des gens. Si donc le principe de l'association libre et universelle des peuples, et par-là des idées, doit triompher un jour, ce ne pourra être qu'à l'aide de l'esprit de solidarité des Slaves, et de leur influence croissante ea Europe.

]>• la médiation ilava

On reproche aux Slaves de manquer de religion , d'être matérialistes, de n'avoir jamais en de Verbe religieux. On se fonde sur ce que dès les temps dn paganisme les Slaves idolâtres n'avaient que des fragments de doctrines, pdint de mythologie nationale complète et indépendante, point de sacerdoce organisé. Les dieux slaves étaient moitié Scandinaves, moitié grecs ou teutons, suivant les localités où. leur culte se trouvait établi. De même parmi les slaves baptisés on rencontre pratiquées indifféremment toutes les confessions chrétiennes. Voilà ce qu'on dit: et on accuse de nullité le génie Slave en religion. Pourquoi? — parce que l'action slave n'affecte pas une couleur tranchée, parce que sa couleur consiste dans la fusion môme de toutes les couleurs, daus une nuance destinée eu définitive à créer l'harmonie de l'ensemble.

Le rôle du slavisme dans l'histoire s'exprime par

deux mots : médiation perpétuelle, médiation en tout genre. Voyez... pour la religion comme pour les idées de civilisation et de progrès, le slavismc ne formet-il pas le canal toujours ouvert entre l'Europe et l'Asie, les latins et les grecs, 1* occident et l'orient? Depuis deux mille ans, c'est le slavismequi, caché dans l'ombre, sauve et restaure incessamment l' hellénisme et l'orientalisme religieux contre les envahissements du latinisme ; et par une action en apparence contraire, ce sout en même temps les Slaves qui propagent en Orient la partie saine des idées latines. Ainsi les Slaves forment comme un pont moral entre Rome et Rysance, qui sans cela seraient séparées par d'éternels abimes de haine.

Remontons anx origines, pour voir darii quelle situation se trouvaient la Rome du Tibre et la Rome du Bosphore, quand la médiation slave se dévoila pour la première fois avec éclat , dans les paroles des deux grands apôtres, Cyrille et Méthode. Alors les deux patriarcats latin et grec se livraient des luttes acharnées sur des questions d'intérêt tout matériel, tel que l'exploitation des dîmes de la grande Illyrie, que les prêtres de Rome prétendaient avoir rendu chrétienne, tandis que le même honneur était également revendiqué par le clergé grec. L'habile Photius avait su irriter, à ce sujet, l'orgueil national des Grecs, qui, pleins de mépris pour l'Occident, ne rêvaient que schisme et guerre religieuse. Que fit en cette occurrence le génie slave? il se jeta entre les deux camps comme mission-

naire de paix. Les prédications de Cyrille et de Méthode eurent pour résultat d'arrêter les progrès du schisme photien, de le séparer de l'Europe, de le rejeter yen l'Asie, en l'entourant d'une longue série de peuplades soumises à Borne. Ces peuplades, toutes slaves, pratiquant les rites slavons, constituèrent, sous le nom d'empire morave , une puissance moitié asiatique et moitié européenne, qu'on pourrait considérer comme r Autriche primitive. L'empire morave et l'église cyrillique ou slave servaient de nœud entre deux chrétientés ; ils y ramenaient les idées de concorde et d'amour fraternel. Ce n'est pas ce qui convenait aux barons féodaux et aux conquérants mitres de la Germanie. Aussi détruisirent-ils par la calomnie et la violence brutale l'église naissante et l'empire encore frêle de saint Cyrille et de Svatopluk. Le clergé cyrillique fut forcé de s'enfuir de Moravie, de Bohême et de Hongrie vers les provinces slaves de l'empire grec. Il y eut dans les Karpathes de nombreux martyrs slaves, qui, bien que très catholiques, n'en furent pas moins torturés par les évèques de l'apostolique Allemagne.

Les rites slaves, proscrits en Occident, se réfugié* rent alors en Orient. Durant plusieurs siècles, ces rites s'épanouirent avec éclat à l'ombre de l'aigle blanc; et les plus grands rois polonais les comblèrent de privilèges. La reine Hedvige, notamment, était très portée vers ces rites, pour lesquels elle fonda de nombreux sanctuaires : comme l'église et le couvent de Saintede Cracovie, où toute la liturgie se faisait en

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alavon, et qui vraisemblablement succédait à une antique église morave du même nom, fondée dès 949 à Kleparz, un des faubourgs de Cracovie. C'est dans oe couvent de la Sainte-Croix que le célèbre historien Dlugosz, vers la fin du XVe siècle, venait souvent écouter le chant des offices slaves. Un écrivain polonais du XVIe siècle, Vapovski, affirme, en propres termes, que « le culte slave venait de se perdre récemment en Pologne. »

En Bohême, les rites slavons disparurent des classes inférieures et de la vie populaire, bien plus complètement encore qu'en Pologne; mais dans les classes éclairées et parmi les savants tchekhs, ces rites conservèrent toujours d'enthousiastes défenseurs. C'est oe que prouve l'histoire du couvent slave d'Emmaûs, près de Prague, où le saint abbé Procope , patron de la Bohème, mort en 1053, écrivait des livres en cyrillique, dont le seul qui nous soit parvenu est le fameux code des évangiles de Bheims, autrement appelé Livre du sacre , parce que c'est sur lui que les rois de France juraient, durant leur sacre, fidélité à la religion et aux lois de leur patrie.

11 est remarquable que presque toutes les querelles religieuses soulevées en Slavie, ont pour objet la hiérarchie, la discipline ou les rites. Les Slaves, en effet, sont généralement très peu portés aux spéculations théologiques. Ce qu'ils réclament, c'est de pouvoir prier Dieu librement, à leur manière et dans leur langue. De là ces chants sacrés qui remontent chez eux

THKOBI* DU SUVISMI. 4?

jusqu'à l'époque même de leur conversion, comme le Gospodyne, pomiluy ny ' des Bohèmes, et l'hymne polonais de la Bogarodzica* y par saint Adalbert. Hais cet usage de la langue vulgaire dans les temples est précisément one des choses qui répugnent le plus au latinisme. De là l'antipathie du clergé latin pour le clergé slave. Cette hostilité en se généralisant, avait amené au moyen-âge d'abord la lutte du sacerdoce contre l'empire , puis celle de l'église contre les nationalités. Ce fut cette hostilité latente du parti ultramontain pour tous les rites locaux , cette soif romaine de centralisation et d'absorption de la hiérarchie et des pouvoirs populaires dans le pouvoir unique et infaillible do pape, qui décida enfin l'explosion du protestantisme.

Champion des droits religieux de la nationalité, Jean Huss prêche en tchekh, et répand la Sainte-Ecriture en tchekh. Il ne rêvait ni hérésie, ni schisme; il ne cherchait qu'à ramener l'église latine dans des voies pins populaires. La résistance seule et la persécution le poussèrent au-delà de son but. Mais ce qui continua de caractériser ayant tout ses disciples, ce fut l'usage de la langue vulgaire à l'église. Les Taborites célébraient tous leurs offices en tchekh. Le terrible Zizka composait lui-même dans cette langue des hymnes qui se chantent encore, et tous ses amis se distin-

1 Seigneur, ayez pitié de nous.

> Mère de Dieu,

90 LE MONDE SLAVI.

guaient par leur amour pour la littérature nationale, leurs écrits étaient lus dans les camps et commentés sur les champs de bataille. Si l'imprimerie eût été répandue au temps où prêchaient les élèves de Huss, . comme elle Tétait au temps des prédications de Luther, nul doute que le mouvement de réforme religieuse qui se fit au sein de la race allemande, n'eût eu lieu auparavant dans la race slave ; et alors cette révolution eût revêtu un tout autre caractère. Evidemment au lieu de se jeter dans les rêveries mystiques et dans tous les extrêmes de l'individualisme et delà raison privée, elle eût rétabli en religion les droits méconnus de la nature, et la souveraineté disciplinaire des masses. Les sanglantes catastrophes de la guerre de trente ans fussent devenues tout aussi impossibles que les excentricités messianiques de Swedenborg et de ses innombrables successeurs. S'il en fut autrement, c'est parce que l'initiative de la réforme religieuse du XVe siècle passa des mains brisées des Slaves aux mains des Allemands. Dès lors le mouvement sortit des limites d'une simple restauration. 11 tomba dans le radicalisme, et fut exploité par les cours comme instrument politique. De même que l'église du moyen-âge était tombée en proie au génie féodal, de même la réforme devint le jouet des princes allemands du nord, qui s'en servirent pour conquérir leur indépendance vis-à-vis de l'empereur romain. La Prusse actuelle n'a pas une autre origine. En France, la réforme n'offrit pas un caractère moins politique qu'en Allemagne,

L'histoire de la ligue et des guerres des huguenots nous montre les calvinistes préoccupés d'idées républicaines, et plus tard les chefs de la ligue , imbibés de féodalisme et d'esprit aristocratique, rêvant de détruire la royauté au profit d'une oligarchie de grands seigneurs. En Angleterre, les luttes des puritains d'Ecosse contre les anglicans, la dictature de Cromwel, un roi décapité et le drame lugubre de Marie Stuart, ne font qu'apporter une démonstration de plus à cette vérité que la réforme échoua pour en avoir appelé à la force brutale, pour n'avoir pas été, comme la prédication des apôtres, uniquement évangélique, uniquement religieuse. La réforme n'a donc été en Occident que ce qu'est en Orient le schisme russe : une conspiration d'hommes de plume ambitieux, exploités et trompés par des hommes d'épée; en un mot, une œuvre politique. Placés entre ces deux grands mensonges, que pouvaient faire les Slaves, sinon de s'abstenir et d'attendre dans le statu quo que leur ère fut arrivée?

Aussi , une fois le mouvement hnssite écrasé , les Slaves sont-ils restés parfaitement neutres. Il y a, dira-t-on, nne quantité assez considérable de protestants en Pologne. Sans doute : mais ceux-ci ne se rattachent point an rationalisme de Luther et de Calvin : ils pratiquent la doctrine de Socin, c'est-à-dire un système bien plus simple, bien moins théologique que celui des sectes allemandes ; car il se borne à nier la Trinité ; et sous ce rapport capital il n'est que la con-

tiuuatioii de la doctrine slave et orientale des bogomiks du moyen-àge. (Test duraut la deuxième moitié du xvie siècle que le Socinianisme devint en Pologne one puissance, moins par le nombre que parla qualité de ses adeptes. Mais il n'affecta jamais aucun caractère politique. Ainsi malgré tous les efforts de la Sliède d'abord, et puis de la Prusse et de la Saxe, pour leur inoculer la réforme, les Polonais y restèrent en majorité étrangers.

Il n'y a que le schisme d'Orient qui ait réussi à jeter au sein de la race slave de profondes racines ; et nous avons déjà montré que la faute en est non aux Slaves mêmes, maïs aux Allemands et aux persécutions acharnées du clergé latin contre les rites greco-slaves. Ces persécutions avaient pour unique mobile des intérêts politiques. Aussi jusqu'à présent ce que les grecoslaves reprochent le plus amèrement au clergé latin, c'est de se mêler partout de politique, et d* être partout contre les nationalités, par suite de son idée fixe de soumettre l'état à l'église. L'histoire entière des tarissions latines en Slavie n'offre qu'une longue suite de faits à F appui de cette assertion, depuis les guerres des tribus cosaques contre l'ancienne Pologne jusqu'à la dernière guerre de Hongrie, où l'on a vu, en 1849, les Serbes catholiques de la Syrmie et du Banat se battre pour les maghyars contre les Serbes scbismatiqucs, uniquement par haine religieuse. Le même phénomène, honteux et accusateur pour le clergé des deux rites, se reproduit en quelque sorte périodique-

THfollB DU SLAVWMI. SS

ment en Bosnie. Il a lien également sons nne antre forme parmi les Arméniens de Constantinople. Enfin durant toute la guerre d'indépendance de la Grèce, les Grecs catholiques de File de Scyra furent pour les Turcs contre leurs frères hellènes , parce que ceux-ci adhèrent au schisme. Ce sont des faits de cette nature que le clergé oriental exploite , et qui tiennent éloignés du centre catholique la majorité des Slaves. Ayant l'instinct du rftle médiateur auquel ils sont destinés, ils ne peuvent approuver des actes si exclusifs, si peu d'accord avec le véritable esprit de l'Évangile, et ils s'abstiennent de juger des tendances qui ne sont pas les leurs.

L'intervention du génie slave dans les réformes futures de l'Église, aura inévitablement le même caractère qu'elle avait déjà eu dès le xve siècle aux universités de Prague et de Cracovie : c'est-à-dire qu'elle ramènera les primitives idées de liberté chrétienne pour les rites, la discipline et les nationalités. Le premier usage que le slavisme fera de sa force , sera de rétablir les conciles provinciaux et les conciles universels. Fédératif en religion comme en politique, le slave a horreur de l'absolu , de la centralisation, et surtout horreur de l'innovation. Sans être dogmatique, le slave est traditionnel, il tient aux rites héréditaires et aux formes nationales. Homme d'instinct et d'habitude, il est en Europe l'adversaire né du rationalisme. Donc il n'est pas protestant. Mais il n'est pas davantage ultramontain. Car l'ultramontanisme

n'est pas d'institution primitive, il n'est pas naturel, il est absolu et centralisateur j il veut soumettre les rois au pape, l'état à l'Église, et, à ce titre, il est contraire au libre fédéralisme et aux droits des nationalités : il combat donc sur tous les points le slavisme. Aussi, pour les ultramontains, le slave ne vaut pas mieux que le protestant ; car ils sentent que l'avènement du slavisme anéantira leurs prétentions, et apportera aux peuples divisés des principes plus conciliateurs que ceux professés jusqu'ici par les églises d'Occident.

9c la médiation flava daat Fordre social et admxnut

Noos venons de voir quelle action politique et religieuse le génie slave exerce sur le développement historique de l'Europe. Jusqu'à présent, nous avons examiné la médiation slave , surtout en dehors de la Slavie. Maintenant, à l'intérieur, quelles sont, se demande-1- on, les institutions émanant du slavisme, et sur lesquelles il appuie sa mission ? Les institutions sociales propres au génie slave se résument en un mot : l'autonomie de la commune, d'où résultent les franchises provinciales et la décentralisation administrative. La commune n'est d'ailleurs elle-même rien autre chose qu'une émanation de la famille. L'inviolabilité du foyer paternel, voilà le principe intérieur de toute l'énergie slave. Chaque Slave dans sa maison se sent roi. On connaît la richesse d'images avec laquelle les poésies populaires des Slaves peignent leur vie domestique. Tout Slave campagnard salue

F étranger qui passe devant sa demeure par les mots d'invitation : Frère, voilà ma maison! — Etotiïemoi dom, tel est le refrain d'une des chansons les plus populaires de l'Illyrie. Cest surtout sous le toit du Slave d'Orient qu'on trouve les antiques mœurs patriarcales dans toute leur magnificence. Les Cbeiks arabes ne donnent qu'une faible idée de la fière indépendance , de la libéralité et des manières souveraines d'un Gospoder serbe ou bosniaque, ou d'un Cou» que du Don dans sa cour. Le paysan bulgare, le paysan russe même est au milieu des siens comme un prêtre du monde primitif. Lui seul prie au nom de tous, lui seul a le droit de bénir, lui seul encense aux grands jours l'ikonostase ou l'autel domestique, où sont exposées les ikones des patrons de la famille, qui se conservent toujours les mêmes de siècle en siècle.

La large existence laissée en Slavie à l'élément de toute police morale , au pouvoir paternel , exempte jusqu'à un certain point de toute autre police et enlève au gouvernement central le prétexte de se mêler dans les affaires intérieures des communes, dont chacune est une petite république. La Russie même ne fait pas exception sous ce rapport. Dans la plupart de ses provinces, les communes champêtres ont su sauvegarder leur privilèges les plus chers. Les paysans y administrent directement leurs intérêts, saus aucune immixtion de l'administration impériale. On ue saurait s'imaginer un esprit plus fraternel que celui de ces communes. Le paysan y a conservé intact tout

THKORIB DU SLAV1SMB. 81

ion idéal d'administration et de liberté, nationale comme individuelle. La hiérarchie toute chinoise de la noblesse et dés tchinovniks russes n'a pu s* insinuer dans le sanctuaire communal. Malgré leur esclavage, les moujiks sont du moins tous égaux ; il n'y a point chez eux divers degrés de servage, comme il y en eut parmi les serfs féodaux d'Occident , et comme il y en avait encore avant l'année 1848, en Autriche, où les paysans non propriétaires se classaient en demipaysans, quart de paysans, closiers (ou hâusler), journaliers et valets de ferme (ou gc&inde). En Russie, tout paysan a droit à sa portion de terrain. Le seigneur peut choisir pour lui le meilleur sol de la commune ; il peut agrandir ses biens-fonds, et par là même aussi le travail du moujik. Mais il doit lui laisser un champ suffisant pour nourrir sa famille. Dans chaque commune, r ensemble des terrains assignés aux moujiks constitue une propriété commune que les paysans administrent eux-mêmes et dans laquelle le seigneur n'a aucun droit de s'ingérer. C'est à peine s'il est permis à r autocrate lui-même de jeter son regard scrutateur an sein de ces réunions, pour ainsi dire secrètes, des habitants de la Polé. Une fois au sein de sa commune, le moujik se croit roi ; il voit dans F officier de police, dans le percepteur, dans le juge impérial, un ennemi; il considère le seigneur du lieu comme une puissance brutale, comme un usurpateur et un impie, avec lequel lui , chrétien (chrislianin) n'a rien de commun. Cent cinquante ans de joug, au lieu de faire accepter

au moujik les réformes de Pierre 1er, n'ont fait que les lui rendre plus odieuses. Ce qui le prouve, c'est l'histoire effroyable de la création des colonies militaires, substituées, dans plusieurs parties de la Russie, au régime communal. Partout où on a voulu violenter la commune, le moujik a montré de quelle fureur il devient capable, quand on le poursuit dans son dernier retranchement. Le débonnaire Alexandre dut faire emporter les villages d'assaut ; mais plutôt que d'accepter les institutions absurdes qu'on voulait leur imposer, ces paysans égorgèrent leurs enfants et se dispersèrent eux-mêmes en vagabonds dans les forêts. La révolte de la Slaraïa-Rouss, en 1831, a prouvé combien il est impossible de dompter dans leurs instincts ces héroïques paysans. Après que le gouvernement eût fait périr sous les verges les meneurs des rebelles, il n'en dut pas moins céder à la nécessité, et restituer aux villages colonisés une grande partie de leurs anciens droits.

Depuis Alexandre jusqu'à présent , quand les seigneurs, imbus des idées économiques de l'Occident, cherchent à détruire dans leurs villages la propriété collective des paysans pour y substituer la division parcellaire du sol, ces tentatives se terminent presque toujours par le massacre des novateurs et l'incendie de leurs châteaux , manière de protester commune à tous les esclaves.

Le gouvernement , dans ses projets de centralisation, sent bieu quel avenir lui prépare ce système des

eommunes champêtres. Aussi n'a-t-il rien négligé pour le dénaturer et le détruire. C'est pour cela, tout autant que pour se populariser dans les basses classes aux dépens de la noblesse, qu'on a cherché depuis quelque temps à émanciper le plus grand nombre possible de paysans, qui, une fois censés libres, entrent, sous le nom de paysans de la couronne, dans une catégorie administrative spéciale. Ne reconnaissant plus d'autre seigneur que l'empereur, n'ayant à fournir qu'à lui seul leurs impôts et leurs corvées, ces paysans, qui forment en Russie le tiers de la population agricole, deviennent les défenseurs naturels du trône visà-vis de l'aristocratie. Ces paysans sont comme le tiers-état ou la bourgeoisie de l'empire, attendu que la bourgeoisie des villes est encore jusqu'à présent en majorité allemande ou étrangère et n'exerce dans le pays qu'une influence très-subalterne. Toutefois ces paysans libres et propriétaires s'administrent encore, à l'intérieur de leurs communes, à peu près comme les paysans de la noblesse , dont ils partagent toutes les idées traditionnelles et nationales.

Il y a un homme qui a étudié à fond, et jusqu'à une singulière profondeur, ce système municipal des moujiks. Cet homme est un Allemand, le baron Haithauscn. M. Haxtbausen fit, il y a quelques années, un voyage en Russie , dans un but strictement économique et agricole. Le résultat de ses longues recherches a été des plus extraordinaires, au point de vue de l'opinion occidentale. Suivant lui , la commune rurale

30 LI MOÎfM SLAVK.

est la clé du passé de la Russie et le germe de son avenir, et comme la monade vivifiante de ïétni rosse, c Chaque commune rurale , dit-il , est en Russie une petite république qui se gouverne elle-même pour ses affaires du dedans, et qui ne connaît ni propriété foncière personnelle, ni prolétariat... En réalité, ces hommes pratiquent depuis longtemps, comme un fait naturel, une partie des utopies socialistes. Là on ne sait pas vivre , on n*a même jamais vécu autrement 9

M. Haxthausen nous montre tous les habitants mâles de chaque commune moscovite se réunissant en nne grande assemblée électorale pour partager entr eux, à quantité égale, les terains, forêts, pâturages et rivières appartenant à la communç. Ce partage se tait avec nn accord parfait. Les biens qui ne peuvent se diviser, comme le gibier des bois et des airs et le poisson , sont abandonnés en jouissance à tout le monde. Quant aux champs à cultiver, leur plus ou moins de fécondité et d'éloignement des habitations, est pris en considération dans le partage, de telle sorte que personne n'ait à se plaindre d'être moins favorisé que son voisin.

Le starchine ou maire, espèce de patriarche, a beaucoup d'autorité sur chaque membre de la commune, mais très-peu sur la commune entière. Pour peu que celle-ci soit bien unie , elle contrebalance sans peine le pouvoir de son chef; elle peut même l'obliger dedonner sa démission, s'il ne répond pas à son

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attente. Le cercle de ses fonction* est d'ailleurs pure* ment administratif; il exécute. Quant aux dispositions réglementaires, toutes sont prises en commun, les unes dans le conseil des vieillards, les autres à rassemblée générale. H Haxtbausen a doue commis une grave erreur en disant que le maire, en Russie , administre despotiquement sa commune, où il est, dit ee savant, l'image de l'autorité impériale, et le représentant du tsar. Loin que l'autorité du starchine soit illimitée, elle dépend au contraire constamment de la commune, qui lui nomme des adjoints sans lesquels il ne peut rien faire.

Cette commune se développe d'après des principes économiques diamétralement opposés à ceux de Mal* tbus. Elle seule possède la terre, ses membres n'en ont que l'usufruit ; mais cet usufruit est leur droit inaliénable. Ils n'ont donc aucun besoin de léguer leurs champs par héritage à leurs fils; car ceux-ci, dès qu'ils out atteint l'âge d'homme, ont droit, même du vivant de leur père , à réclamer de la commune une part de terrain égale à celle de tous leurs confrères. Donc, plus le père a d'enfants, plus il devient riche et puissant, puisque l'étendue de terre labourable dévolue à sa famille augmente en proportion.

La commune rurale est pour le gouvernement une personne collective ; elle est le propriétaire, l'individu à imposer. La commune responsable pour tous ses membres } répartit elle-même l'impôt ; le gouvernement a compté les têtes, quant à elle, elle compte au-

trement. EDe compte les lots de terre qu'elle a distribués à ses enfants, et sur chaque lot elle asseoit une part proportionnelle de la taxe collective dont on l'a chargée. Cest donc la terre et non l'homme qui porte le poids de l'impôt. Aussi, les malades et les vieillards impotents ne paient-ils plus rien à l'état dès qu'ils ont remis leur lot de terre à la commune.

Maintenant, si l'on considère que tout Busse qui n'est pas noble doit forcément appartenir à une commune, et que les grandes communes ou villes sont en très-petit nombre et en outre régies par des institutions plus ou moins germaniques et très-peu favorables à la classe prolétaire ; dès-lors on conçoit que le plus grand nombre des travailleurs des villes préfère appartenir à des communes rurales , surtout à celles qui ont peu de terre, et qui vivent principalement des produits de l'industrie. Parmi ces travailleurs, les uns se rendent dans les villes pour l'hiver seulement; d'autres y restent pendant des années sans cesser d'appartenir à la commune où ils sont inscrits. Ces derniers s'organisent parfois en confréries d'ouvriers, qui, devenues comme des communes ambulantes, s'en vont de ville en ville exerçant leur profession. Leur nombre s'élève souvent à plusieurs centaines, quelquefois jusqu'à mille. Il en est ainsi par exemple des maçons et des charpentiers, à Pétersbourg et à Moscou , et des ixvostchiks ou voituriers sur les grandes routes de l'empire. Le produit du travail commun est recueilli par des directeurs qu'ils ont eux-mêmes choisis, et

qui après en avoir tiré les frais d'entretien de tous, répartissent le restant aux divers membres de l'association, en proportion de la part qu'ils ont prise au travail. Par là, les travailleurs pauvres échappent à l'avidité des spéculateurs qui perdent tout moyen d'enrichir leur oisiveté aux dépens du prolétaire. Par là, le droit au travail et au juste salaire du travail est rois à l'abri de toute atteinte, non pas sans doute contre le gouvernement, mais contre les particuliers. En un mot, je doute que le socialisme ait apporté en Occident aucune solution pratique et rationnelle, qui ne se trouve pas déjà populaire depuis longtemps chez les Slaves. Je dis les Slaves, car la commune moscovite n'est qu'une copie mutilée de la commune slave, copie dont le modèle, existant autrefois en Pologne et en Bohème, s'est conservé à son plus grand état de pureté chez les Serbes et les Bulgares actuels.

Rien, certes , de plus républicain dans le vrai sens du mot qne les institutions qu'on vient de signaler. On répondra que républiques et communes russes sont des mots peu faits pour se trouver ensemble. Nous ne jouons point ici avec les mots, nous constatons les faits j or le fait le plus étonnant de notre époque est beaucoup moins la prétention de tel ou tel pays à s'intituler république que la sérieuse et puissante existence d'une race de quatre-vingts millions d'hommes, vivant au sein de l'Europe où ils sont jusqu'à ce jour à peu près inconnus, et qui cependant renferment dans leurs institutions communales la so-

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lotion toute prête aux plus difficiles problèmes ctéco* notaie politique qui tourmentent et boulerersent tietre civilisation. Ainsi, loin d'être des réactionnaire», les Slaves sont pour F Europe des instruments de progrès ; ils le sont h tel point que je crois qu'on emprisonnerait, à Paris, comme rouge et anarchiste, on moujik russe qui s'aviserait de venir y prêcher jmbtiqnement les principes d'administration sur lesquels son village repose.

Nous venons de prouver assez clairement que le atavisme, an point de vue de l'économie nationale et de la production des richesses, est une médiation entre le nouveau socialisme qu'on voudrait proscrire absolument, sans en garder ce qu'il a de bon, et le vieux système de monopole appuyé sur la centralisation du pouvoir, centralisation réclamée aveuglément ches nous par les démocrates comme par les absolutistes. Ainsi la médiation slave devra, d'une part, sauver de la mine et réhabiliter en pratique la portion saine des théories socialistes; d'autre part, elle consolidera le principe d'autorité domestique, communale et Nationale, aux dépens d'une centralisation épuisée, qui cosmopolite par essence, est toujours et partout peu soucieuse des pays qu'elle exploite. L'esprit communal slave, en se répandant autour de son foyer, amène l'union des intérêts et une solidarité féconde entre toutes les communes de chaque province; puis la solidarité des provinces entr'eiles développe la conscience de la nationalité , sans qu'il y ait pour

THÉORIE DU SLAVISMB. 35

cela besoin , comme chez nous , d'aucune centralisation administrative.

Ainsi en administration, comme en politique, comme en religion , comme en toute autre chose, le slavisme a son idée, et cette idée laissée libre d'agir, serait une réforme complète du régime actuel de l'Europe.

Nous Tenons de montrer les Slaves inspirant dans la diplomatie l'équilibre européen entre les grands états ; dans la religion, la liberté des rites ; dans l'économie politique, la solidarité, et des principes d'association agricole et industrielle qui semblent du communisme. Cest donc un bonheur que la race slave ait dormi si longtemps ; car à peine éveillée elle se trouve tout d'abord avec ses mœurs naturelles et ses idées pratiques, plus en harmonie qu'aucun autre peuple, avec le nouvel idéal et les besoins nouveaux de la civilisation.

9e la médiation «lave dans les sciences et la littérature.

L'Europe est gouvernée intellectuellement par trois génies, souverains et nécessaires chacun dans sa sphère propre. Il y a l'esprit latin, l'antique et immortel es-* prit de Borne qui, depuis Bomulus jusqu'à Napoléon, est incessamment initiateur, aventureux, universalisant dans ses doctrines et dans sa marche. 11 y a l'esprit germanique , excentrique , sublime dans ses spéculations infinies, mais solitaire, égoïste, absolu. Il y a enfin l'esprit slave, qui est un esprit d'association, de fusion , un esprit d'entre deux : et à ce titre le rôle que le génie slave a dans la littérature et les sciences est essentiellement un rôle de conciliation entre tous les extrêmes. La place que le cœur remplit dans l'organisme humain , l'esprit slave la remplit dans F histoire intellectuelle du monde moderne. Le cœur met en rapport la science et l'imagination, l'esprit et le corps, Dieu et la matière. 11 en est de même du

THÉORIE DU SLAVISMK. 37

slavisme, qui a pour but de réconcilier l' homme à la fois avec la religion et avec la nature .

Les Slaves ne peuvent être ni avec les mystiques allemands pour qui tout est mythe et symbole des idées, sans forme réelle ; ni avec les sceptiques et les matérialistes néolatins qui tournent en dérision l'immutabilité éternelle de l'idée, et l'incarnation de Dieu dans la nature humaine. Encore pleins d'une foi naïve, qui les éloigne instinctivement de tout excès, les Hâves conservent pures toutes les traditions de la vérité. En théologie ils tiennent aux traditions, en philosophie à l'expérience des faits, et dans les sciences ils développent le côté pratique. La mysticité et la symbolique baroque du moyen-ftge furent étrangères aux savants slaves.

Dès le treizième siècle, àCracovie, Giolek, plus connu sous le nom de VitelHo, démontrait déjà mathématiquement la théorie des répercussions et des brisements de la lumière. Cent cinquante ans avant Linnée, le botaniste polonais Zalusianski constatait l'existence des deux sexes dans les plantés. Au quinzième siècle également, f astronome de la Pologne, Nicolas Kopernik, érigeait le premier l'astronomie en une science exacte dont il posait les bases. Enfin l'imprimerie ellemême était inventée par un Bohème , ainsi que le constatent les chroniques tchèques , qui enregistrent r existence d'un alchimiste et astrologue, ami du diable, comme tous les novateurs et réformateurs d'alors, et qui parti de Kutna-Hora, émigré à Mayenoe où

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il devient le célèbre Guttenberg, père de V imprimerie. D'après les Allemands, le seul fait à r appui de celte légende, serait que la ville de Guttenberg (Kutua-Hora) est le lieu où fureqt imprimés les premiers livres en iMgue bobéme. Mais le jésuite Korinek lui-même, dans son vieux ouvrage des CuriosiUê de Euttmberg (Prague 1675) regarde cette ville comme le lieu de naissance de Jean Faust, « qui, s étant par hasard, dit-il, rendu delà à Strasbourg, y inventai* art utile des typographes, dont il alla ensuite proclamer la découverte à Mayenœ. Et depuis lors pour faire honneur à sa patrie, il uts'est plus appelé Jean Faust , mais Jean de Kutna-Hora (Johann Kuttenberger). » L'Allemagne fut donc dotée 4n trésor de ï imprimerie par les Bohèmes. Mais à peine en possession de cette arme formidable, les Allemands la tournèrent contre ses inventeurs. On connaît les feux de joie allumés sur les places avec les bibliothèques des villes bohèmes , par les jésuites d'Aller magne qui , saisissant le monopole de l'imprimerie, c'en servirent partout pour obscurantiser les Slaves.

Si nous voulions établir un parallèle entre le Polopis Kopernik et le Faust Bohême de (uttenberg, noqs trouverions que tous les deux ont développé dans le caractère même de leurs travaux et de lews 4écouvertes une tendance singulièrement caractéristique du génie de leur race. Le premier en révélaut les attractions et l'unité mathématique des éléments du monde matériel ; le deuxième en développant par l'imprimerie la, force d'attraction et d* unité des es-

prits , ont accompli deux œuvres admirablement slaves. C'est ce qu'avait déjà exprimé à son point de vue, le brillant auteur polonais Brodzinski dans son livre o Narodovosci Polakov, qui commence par ces mots : « En foulant pour la première fois la terre des Piasts, l'apôtre de la doctrine du Christ, aperçut une jeune vierge qui ravivait du feu sur un modeste autel. Quel est ce feu que tu souffles ? lui demanda-t-il. C'est, répondit la jeune fille, le feu du ciel, deseendu sur nos premiers ancêtres , et dont la flamme éparpillée sur des milliers d'autels , communique la force à notre nation eutière... De ce feu toute vie émane ; à ce feu toute vie doit retourner. — ta entendant ces mots, l'apôtre inspiré s'écria ; C'est bien là un des peuples les mieux préparés à recevoir le feu invisible que je viens jeter dans son sein : il brûlera à jamais dans le Christ de l'amour pour l' humanité et ses souffrances... Le feu visible disparut, et le feu divin prenant sa place, vivifia la nation d'une ardeur qui ne s'est plus éteinte... Le feu que je désigne ici, continue Brodzinski, c'est l'idée de la nationalité, qui réunit sa un seul foyer toutes les âmes, tous les rayons vivants de la patrie, devenue ainsi comme un seul être, doué d'un seul et même organisme... Dieu a voulu faire des nations comme des individus, afin de pouvoir par-là créer des groupes humains distincts, dont chacun ait son rôle dans l'harmonie universelle... Toute la différence entre une nation et un homme, c'est que l'homme peut et doit mourir pour son pays,

tandis qu'aucune nation ne saurait jamais accepter la mort... Si Kopernik découvrit le système des attractions du monde physique, le peuple polonais pressentit et révéla le même système pour le monde moral. Il vit que chaque nation n'est qu'une fraction dam l'humanité, qu'elle doit tourner autour d'un centre, comme les planètes autour de leur soleil. La nation polonaise est devenue instinctivement le Kopernik du monde moral. » Voilà ce qu'écrivait l'immortel Brodzinski ; et oe qu'il dit des Polonais seuls, je crois qu'on peut hardiment l'affirmer de tous les peuples slaves. Chacun d'eux lutte à sa manière pour ramener F harmonie entre les extrêmes et les contradictions morales dont notre civilisation abonde. Les Bohèmes et les Iugo-Slaves répètent, sous ce rapport et à leur façon, l'œuvre des Polonais. ~Qui est-ce qui n'admire pas F histoire de Jean Huss, se vouant à purifier l'Église de ses vieux abus, pour éviter au monde la catastrophe du protestantisme ? Sa médiation échoue : il est brûlé vif par les réactionnaires occidentaux ; maïs son école lui a survécu, et poursuit jusqu'à ce jour la tâche slave. Un autre médiateur slave apparaît encore dans les hautes régions de la philosophie religieuse : c'est Leibnitz, qui passe à tort pour un Allemand, comme son contemporain, le fondateur de l'estétique, Lessing ou Lesnik, Sorabe de Eamenets, et comme tant d'autres génies illustres que l'Allemagne s'est appropriés en vertu du principe :

Sic vos non vobis nidificati* aves.

THÉORIE DC SLAViSMK. 4(

On le voit, le génie slave dans les sciences et la philosophie est éminemment libéral et émancipateur ; mais il ne le fut jamais au point de renier les dogmes du genre humain et les lois conservatrices de la nature. Les réformes opérées par l'esprit slave ne rompent point avec le passé : elles gardent avec respect la chaîne des traditions. On conçoit, dès-lors, que le slavisme n'ait qn'un rôle très restreint dans les périodes révolutionnaires. Aussi l'action des Slaves sur le progrès littéraire et intellectuel de l'Europe a-t-elle été peu éclatante jusqu'à ce jour. Car jusqu'à ce jour l'Europe s'est toujours trouvée plus ou moins lancée vers des extrêmes.

En effet, pendant la renaissance des xve et xvi* siècles , par quoi se caractérisait la littérature européenne? Par un engouement excessif de toutes les hautes intelligences pour l'art païen et trop souvent pour le paganisme lui-même. Ce culte exalté, mais factice, pour la nature, ce culte en quelque sorte mortuaire contrastait trop avec le culte simple et vrai, le culte vivant des Slaves pour cette même nature. Les Slaves n'avaient donc que peu de chose à faire durant cette période de l'esprit européen. La seconde époque, celle de la philosophie et du romantisme moderne, issu du protestantisme des temps antérieurs, cette époque était tout aussi contraire à l'esprit slave que l'époque précédente. Car elle divinisait l'idée comme sa devancière avait divinisé la forme. L'esprit slave ballotté entre toutes ces théories rivales, et réduit au rôle de

spectateur au dehors, développait au dedans toute son énergie créatrice dans la poésie. Il inspirait désœuvrés 4* un naturel admirable: il conservait en Europe la poésie de race, tandis que toutes les autres nations se jetaient dans une poésie cosmopolite, la même partout, pt sans couleur nationale. Aujourd'hui que toutes les sources du beau ont été successivemept sondées et épuisées par l'Occident, il ne reste plus qu'à retourner #ux sources premières ou à l'éternelle nature. Pour fêla, r étude des poésies slaves peut aider merveilleusement. Etrangères aux types de convention des. acadépnjes, ces poésies qui ue.sont ni classiques, ni romantiques, qui ne savent être que naturelles , ces poésies interviendront parmi les muses occidentales, delà même façon que la race slave elle-même intervient 6qtre les autres races , c'est-à-dire comme modéra- Iriqes d'un mouvement fiévreux, et d'une agitation Maladive, prélude de la décadence, que le génie slave a pour mission d' empêcher en Europe.

Dans la philosophie et les sciences, l'esprit sjaye est destiné à rendre les ityèmes services qu'en poésie. Jl y a une masse de questions d'histoire, d'ethnographie, d'archéologie, non moins que d'économie politique, pour lesquelles les slavistes ont depuis longtemps des solutions toutes prêtes , dont les savants d'Occident ne se doutent pas. En philosophie, le slavisjpe , avec sa profondeur de foi et sa croyance ardente aux génies et aux forces de la nature , apporte glus d'au remède aux sécheresses du panthéfftpw oc-

tidental , qui réduit tout à une désespérante unité. Le Slave naïf qui se berce au sein de la nature , comme l'enfant sur le sein de sa nourrice, ramènera dans la science les harmonies primitives entre l'âme et l'univers, comme il ravivera dans la vie pratique l'union d'amour entre le corps et l'esprit. Incapable de pousser l'ascétisme aussi loin que les mystiques e la race latine, le Slave saura mieux qu'eux combiner les lois morales avec les lois matérielles. Il réconciliera la théologie avec la physique, et il fera cesser le divorce moderne entre les sciences expérimentales et les sciences religieuses.

Le rôle présent et à venir de l'esprit slave est donc un rôle de rénovation à la fois philosophique , littéraire et sociale. A quelque point de vue qu'on l'envisage , le slavisme se rattache donc intimement à tontes les questions de réforme du régime européen. Le slavisme est une doctrine complète, que tous les hommes ont intérêt à conuaitre, car cette doctrine, servie par des millions de baïonnettes, imprimera bientôt, bon gré mal gré , une marche nouvelle à la civilisation.

DEUXIEME TABLEAU

les futre Ntias Unes CMprfet , m pfetf 4t vm gfcfWUpe, iriUlpe et IMéndre. *

C— p a? mU as» r

test» iIni viM

Depuis 1848 la Bottie a su saisir sur toutes les grandes puissances une prépondérance chaque jour moins contestée. Mais ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est qu'on la voit désirée et glorifiée comme proteetrice chez certains peuples presque autant que ehes les diplomates. Sa propagande, prétendue conservatrice, a pris une extension formidable. U n'est plus question que de ses progrès et de ses intrigues sur

1 Ce tableau avait déjà été en grande parti* pablié par fraisai» en 1SI5 et 46 dans la Revue des deux Mendes, on U faisait partie (fane kwgaeaériede travail* insérés sons le titre général de ÈÊemde greco alsw . Or, chose siagaliere, tout ce qae nous prédisions en 1845, se trouve réalisé en 1851 ; de aorte qae nova n'ayons en besoin de faire , notamaeataax denx articlea intltnlée ; le memmeum unitaire eu Mn*tgree<h slawe et les deux Pamskurissjuts , d'autre rhingomsnt qae d'y transférer les verbes du temps fatv an temps présent, on même déjà an temps passé.

tous les points du monde slave. Partout cette propagande, se décorant elle-même du nom de panslavisme, promet aux opprimés l'émancipation et 1* redressement de leurs griefs. Il importe d'éclairer f opinion sur F origine et le véritable gens de ce mouvement inattendu, Qtie 1* finale tfptoftfe àttc dite habileté et un succès dotit le testé dé ÏÈurdpe ifeffàit commencer à se préoccuper.

Le panslavisme , si l'on veut définir ce mot dans son acception rigoureuse, est la réconciliation, le rapprochement fraternel, et finalement la réunion de tous les Slaves en un seul corps moral. Cette réunion est le but commun de tous les panslavistes : sur ce but , tout le monde est d'accord ; mais par quels moyens, à quelles conditions le rapprochement doitil s'accomplir? Là-dessus il y a divergence. Cest et qui explique pourquoi l'on n'a généralement en Europe que des idées si vagues, si fausses sur le pansla* vistne. — Les opinions si variées des pubHcistes slaves sur cette grave question peuvent à la rigueur ètrt ramenées à deux grands systèmes. Les uns , courtisans libres on salariés du tsar, partant dn principe de la centralisation absolutiste , repoussent les nationalités et rêvent une grande unité gouvernementale pou toute k race* Les antres, patriotes sincères, partant de Tidée de nationalités distinctes, et ne cherchent l'unité que dans une fédération librement consentie. Ces deux systèmes forment ce qu'on peut appeler te

LES QCAtftfi NAttâftS SLAVES. 47

paftslavtsroe monarchique et centralisateur et le panslavisme fédéra tîf.

Avant d'exposer les prétentions et les espérances inscrites sur ces deux drapeaux de l'Europe orientale, il est indispensable de faire connaître les éléments et les forées «orales sur lesqeels s'appuie le panslavisme. Les Slaves forment le fond principal de la pophlatiori dans trois grands empires, la Russie, la Tarqmeet r Autriche. Ils sont contrebalancés seulement dans ces deux derniers états par des races étrangères qui les dominent, mais sans pouvoir les absorberai les empéeher de former la majorité des habitants. Ainsi les Tores pur sang ne sont peut-être pas dans la partie européenne de leur empire plus de 2 millions contre 8 & 9 millions de Slaves. L'Autriche, sur 36 millions de sujets, compte à peine 6 millions d'Allemands, tandis qu'elle a 1 7 millions de sujets slaves , d'où il suit que F Autriche est véritablement un empire slave exploité par F Allemagne. Dans la Prusse seulement , les Slaves forment la minorité, puisqu'on n'y compte que 1 millions de Polonais en Posnanie, plus quelque cent mille Sîlésiens et Lusaeiens restés jusqu'à ee jour fidèles A li langue de leurs pères, mais que l'esprit germanique envahit et transforme de plus en plus.

La principale force, la garantie de durée du panslavisme consiste en oe qu'il est, chez les peuples slaves, un besoin littéraire et intellectuel, un besoin de la nature, avant d'être pour eut un besoin politique. 11 n'y aurait plus dans le monde ni armées ni états slaves,

48 LE MONDE SLAVB.

qu'il y aurait encore un panslavisme, car tous ces peuples se sentent attirés les uns vers les autres par un penchant irrésistible. Les mœurs de tous les Slaves sont tellement marquées au coin de l'uniformité, qu'ai parcourant les côtes dalmates de l'Adriatique, on peut souvent se croire transporté parmi les Cosaques Ai Don et de la mer d' Azof . Varsovie et Prague ne diffèrent pas plus de physionomie que Paris et Lyon. ÏM Bulgares de Turquie et les Gorals de Galicie offrent les plus frappantes ressemblances de costumes et d'usages. La vie domestique, l'organisation des communes , tout le système d'administration se ressemble d'un bout à l'autre du monde slave.

Plus on remonte dans l'antiquité, plus on trouve ces analogies complètes. Les anciens voyageurs qui nous ont décrit des villages russes, nous les montrent exactement tels que sont encore oeux de la Serbie et des Balkans. En Moscovie, il y a deux siècles, les femmes portaient, comme dans la Bulgarie actuelle , de longues robes bariolées d'or et d'argent, et les cheveux épars sur les épaules , rattachés par des rubans à des chapelets de médailles dorées, quelquefois même à des rangées de grelots retentissants. Les jeux nationaux et les danses sont plus ou moins les mêmes chex tous fce Slaves. Le tolo, danse circulaire des Illyriena, ee va* trouve en Bohême et en Pologne, et, sous lé nom de khorovode, les paysans russes répètent cette danse sur la Neva , à peu près comme on la voit exécutée à Belgrade sur le Danube. La guslè, cette guitare primitive

que les Slaves seuls connaissent , et avec laquelle les aveugles de ï lllyrie s'accompagnent pour réciter leurs longues rapsodies, la guslè est également au fond de la Russie, sous le nom de balalayka, l'instrument des rapsodes champêtres.

Entre les poésies populaires des différentes nations davones, il n'y a pas des analogies moins frappantes qu'entre leurs mœurs et leurs arts. Ces analogies se montrent surtout à un haut degré dans les contrées où l'esprit de nationalité est le moins éveillé. Les instincts primitifs étant restés dans ces contrées la base de la rie sociale, il s'ensuit que la poésie y a conservé plus fidèlement, et avec moins d'altération que partout ailleurs, le type slavon. Tout étranger qui parle un dialecte slave y est reçu comme un compatriote. Qu'on visite les Slovaques de la Hongrie, les Bulgares, les Dalmates , les lily riens distrie et de Carinthie : on verra que ces antiques peuplades, dénuées jusqu'à présent d'un vif sentiment national, regardent encore tous les Slaves comme ne formant qu'un seul peuple. 11 n'y a guère qu'un demi-siècle que le sentiment contraire, celui des nationalités distinctes, s'est enfin développé dans les parties plus libres de l' lllyrie, surtout en Croatie et en Serbie. Ce que pensaient à ce sujet les Illyriens du dernier siècle se révèle avec évidence par la chanson avec laquelle ils avaient l'usage de s'accompagner dans leurs danses nationales, et dont voici les premières strophes :

« Les sages nous ont enseigné, et d'après eux nous

50 LE MûM>B SLAVE.

répétons que chaque peuple ici-bas a sa vertu distinetive, dont il a été gratifié par le Dieu tout-puiss*nt. Or, ee qui distingue la nation slave de toutes les Battons de la terre, c'est l'indomptable bravoure et la fidélité. Alexandre lui-même , le grand roi du wwoàfi entier, a porté ee témoignage sur les vertus de <M$ie race. 11 a dit que notre race abondait en cœurs l*é?f$? ques, et méritait pour cela de porter le beau nom 4p Slave ou d'illustre.

« Ce nom, nous l'avons reçu de la bouche wèa& d'Alexandre. Admirant notre courage, le héros da Macédoine , avant d'expirer, déclara qu'il maudissait quiconque dans l'avenir parlerait mal de la ffetiofy slavone. Pour la récompenser de ses hauts faits, il lq| laissa toutes les contrées qui s'étendent depuis la mer latine de l'Adriatique jusqu'aux mers glacées du septentrion. Alexandre voulut que toute cette partie du monde ne subit jamais d'autre loi que la loi slave.

« Depuis lors , toute la grande Sarmatie appartient aux Slavons. La Pologne, la Moscovie, la Hongrie, la Bohême, l'héroïque Bulgarie, sont des états soumis à la race slave. L'Albanie et la féoonde Primorée, la Serbie et toutes les Russies nous obéissant. La Prusçe même et la Tartarie font partie de notre héritage J^j/ffii le décréta en mourant le vaiqqueur du Qum^e 4*iM 4a blanche ville d'Alexandrie.

« Il conjura, en outre, ses trois immortels protecteurs, Mars, Pluton et Jupiter, de répandre leurs faveurs sur ses chers Slavops. Les trois déités out promis

LIS QU4TW HATIONS SLAVES. 84

de veiller nuit et jour pur te afttioa des Slaves, d'éditer d'elle tet nuUtooi* ?t de venir constamment an ait* «as <ten* pitem* qui U gouwrjMnt (1* d^me jnpjiae tflUyrie) , gfepepx desçeqdanU .d» doqw cwmgWQTO d'Alaïqdre. V«U4 les doi* ffli> faits à a0h*r^te^d«P4Wppa<£t *HJqurdbui çomipf

W+-— »~ tfAtexandi*. fbéBûïsme fit te fidélité demeuim% no* TWtes distinct^ves. 9

Dam te teinte ûfW*l <k <* viw ebaut populaire, les deux mots de Slave et d'Uljrten figurent «ppui synonymes. Cest nn fait remarquable. Il serait difficile d'exprimer plus clairement l'intime parenté qui lie entre eux les divers rameaux de la souche slave. Cependant, quelque intimes que soient leurs affinités morales, ces divers rameaux n'en ont pas moins des idiomes et des littératures à part, expressions de nationalités différentes, qu'il importe avant tout de caractériser.

Un grand nombre d'entre les tribus slaves n'ont pas encore, il est vrai , atteint un assez haut développement intellectuel ; elles n'éprouvent pas un sentiment assez vif de leur mission spéciale, de leurs besoins sociaux, pour qu'on puisse les considérer comme des nations. Parmi ces sociétés endormies, dont la Providence prépare lentement le réveil politique , pour délivrer peut-être un jour l'Occident de la torpeur où le plonge la crainte de la Russie, il faut nommer les Bulgares, les Cosaques, les Rutheniens et les colonies sibériennes. Mais jusqu'à présent les faits ne nous ont

rérélé , comme de véritables foyers de nationalité slave, que quatre centres historiques, qui sont : Fantique Myrie on lugo-Slavie , la Bohême on Tchekko- Slavie, la Pologne à la fois lekbite et rutbemenne, et, enfin, la Bnssie. Noos allons tâcher de passer en rerue ces quatre nationalités prépondérantes, de les* comparer statistiquement entre elles, dlndiqner leurs rapports, leurs tendances anciennes et nouvelles, et le rôle qui leur semble réservé dans le développement ultérieur de l' Europe.

La première, la plus forte des quatre nationalité* slaves, la seule qui soit inquiétante pour le repos du monde civilisé, est celle des Russes. Les statistiques donnent à l'empire des tsars une population de 70 millions d'individus. Sur cette masse colossale d'habitants, ô2 millions parlent russe et pratiquent en religion les rites nationaux; 5 à 6 millions d'autres sont Polonais. Le reste se compose d'Allemands, de Finlandais, des montagnards du Caucase et d'Arméniens. La souche russe se subdivisa, il est vrai , durant de longs siècles, en trois grandes zones, plus ou moins rivales, et qui se distinguaient par trois couleurs tranchées. Il y avait la Russie blanche ou Bielo-Russie , la Russie rouge ou la Krasno-Russie, et l'immense Russie noire, Tcherno-Russie. Ces trois contrées étaient peuplées par autant de groupes de tribus, qui différaient entre elles non seulement par leur origine, leur histoire et

leur existence politique, mais encore par les mœurs et le langage, au point qu'on a pu longtemps les considérer comme trois peuples. Mais les denx Russies, blanche et rouge, ayant subi de bonne heure l'influence polonaise, au point de se fondre entièrement dans la république de Pologne, l'antique indépendance des Slovènes de Kiœv et de Novgorod avait dû évacuer ses foyers envahis, pour se réfugier au fond de la Russie-Noire ( Tchernaïa-Rossia ) qui devint ainsi la Grande- Russie, autrement dite Moscovie du nom de sa

capitale.

Composée aujourd'hui de 35 millions d'individus, la branche des Grands- Russes ou Moscovites s'est tellement imposée aux deux autres branches de la nation , aux Malo-Russes et aux Bïelo-Russes , que l'idlôme de Moscou est devenu partout Tidiôme des actes civils, des écoles, de la vie sociale et de là littérature. Dans la vaste enceinte que forme la Russie noire , Se trouvent, à la vérité, comprises quelques tribus ntin Slaves, notamment des peuplades finnoises, tatares, tchérémisses et mordvines, et des colonies allemandes comme celles de Sarepta et de Saratov sur le Volga, puis celles du Dniepre, de la Grimée et de& environs de Pétersbourg. Mais ces populations éparses et sans aucune analogie entre elles, forment mêtoe réuûfes en chiffre trop insignifiant auprès de la masse compacte du peuple moscovite : aussi leur assimilation aux autres russes sera-t-elle le résultat inévitable et prochain des derniers oukases qui obligent tout sujet du tsâi* à

Apprendre h langue officielle de l'empire. Il n'y a pas jusquauxTàtarsdes gufifrntesdcPerm, Viétka, Kasan et Orenbourg, qui, entamés par le continuel passage des livostcbiks et des marchands barbus de h Neva, ne perdent rapidement leur physionomie propite et leurs mœurs, pour prendre celles de lenr métropole ou de leur grand-maïnan (matonchka), comme ils appellent Moscou.

Cette Russie-Noire est si bien regardée comme le sanctuaire de la nationalité rosse, que c'est elle qui pfcrte par excellence le surnom de Sainte (Svutaîo- Ihw»). Cert qu'aux yeux de tont F Orient ebrétieb cette terré est vraiment sainte , car elle fut le pays deB martyrs. Sons le joug écrasant des Tatars, qui, eh pesant fcur die durant deux siècles , lui valut le nom de Noire on d'esclave, cette partie de la nation russe ebdura toos les maux plutôt qne d'apostasier. Son admirable constance dans ces jours mauvais mérite assurément tontes les sympathies de 1* histoire; et quand l'affaiblissement de la horde mongole eut enfin permis aux Busses noirs de lever l'étendard d'une sainte et yfaéieusc révolte, leur courage dans les combats fut aussi grand qne l'avait été leur constance dans les supplices. Alors, comme un fanal dans une nuit profonde, la blanche Moscou (Bielala Moskva) s'éleva du sein de la Russie- Noire, et, par l'habileté de ses princes, elle ne tarda pas à devenir la capitale de toute la race. Pendant que les Moscovites traversaient ces deux périodes d'esclavage et de lutte, les Russes

blancs, alliés de la Pologne, florissaient par leur commerce. Civilisés presque dès I origine, ils formaient, sous la présidence de la grande Novgorod, une confédération de tribus libres et républicaines. C'est pour ces tribus que fut composé, dès le onzième siècle, le code russe (pravdartiskàia). Elles ont toujours gardé, même encore aujourd'hui, des penchants républicains ; de tous les Busses, il n'en est pas qui soient plus portés vers l'Europe. On compe 3 millions 230,000 Busses blancs, tous de religion greco-slave. Ils s' étendent de Smolensk à Pétersbourg, et ont conservé leur ancien dialecte, le bielo-ru$$e, qui est aussi très-répandu en Litvanie, royaume autrefois uni à la Bussie-Blancbe. Ainsi les Litvaniens, qui ne sont pas des Slaves, servaient et servent encore de lien entre le Bielo-Busse et le Polonais. Ils comblent en quelque sorte par leur caractère mixte l'abîme, sans eux infranchissable, qui existe entre deux nations aussi profondément différentes de géuie et de mœurs que les Moscovites et les Polonais.

Un phénomène social analogue se produit dans le midi de l'empire. Là se trouve pour la Pologne une autre espèce de confédérés, les Busses rouges ou Malo- Busses, race belliqueuse et turbulente, qui s'est mêlée à toutes les révolutions de l'Orient. La métropole de ce peuple, Kiœv, fut, durant des siècles, la capitale de toutes les Bussies : enfiu les ravages des Mongols l'obligèrent de se soumettre aux Polonais ; mais malgré tous les maux que lui faisait endurer le grand*

kban de ï ordre d'Or, le peuple malo-raase refasa constamment de suivre l'exemple de sa capitale et 4e s'incorporer à la Pologne. Préférant à une servitude civilisée une indépendance sauvage, il se fit Kosaque, •est-à-dire brigand dans la steppe. Eufiu ces terribles Kosaques, flattés par la Pologne, cousentireut à s'unir fédérakment avec elle. Les Kosaques étaient de rite greco-slave; les prélats latins de Pologne virent dans cette circonstance une occasion de montrer leur wti* : la noblesse, par raison politique, soutint leur propagande. De grands privilèges et la préséance sur leurs concitoyens furent partout assurés à ceux des Kosaques qui adoptaient le rite latin» L'Ukraine, indignée, courut aux armes , et alors commença entre les Slaves grecs et les Slaves latins cette longue guerre qui, sous mille formes, s'est prolongée jusqu'à nos jours, et dont le résultat le plus évident a été d'assurer à la Russie, protectrice du rite opprimé, sa suprématie actuelle.

Contraints par l'intolérance de la Pologne de s'annexer à l'empire des tsars,, les Koeaques n'ont pas cessé d'être la principale force militaire de cet empire. Sans eux, il ne saurait subsister. La vivacité enjouée, f audace , les mœurs aventureuses de ces guerriers forment une transition naturelle entre le caractère grave et flegmatique, la vie casanière du Moscovite, et le caractère ardent des nomades et des peuples enfants de l'Asie. Si depuis trois siècles la Russie ne cesse pas de refouler chaque jour plus avant dans la steppe Télé-

53 LE MOKDS SLAVI.

ment asiatique, elle le doit attx courses lointaine», à F esprit de colonisation des aventureux Kosaques. N'est-ce pas an Kosaque qui a livré la Sibérie aux tsars? n'estce pas ce peuple qui contre comme d* utt réseau de lignai militaires tous les pays ta tares, et les force an repot, en même temps que par son exemple il leur enseigna la fie agricole? Le secret de l'unité rosse if explique par les Kesaques. Ces cavalière infatigables savent se porter es corps nombreux , et avec la rapidité de réclair, d'un point à nn autre; ils volent du Caucase à F Altaï, ou du Dniepre au Volga, comme un régiment se porterait chez nous du Jura aux Pyrénées on de h Seine à la Loire. Le Kosaque ne fait pas seulement la police dans ses immenses déserts contre les nomades et les barbares, il là fait encore dans toutes tes provinces et jusque dans les capitales. Le Kosaque est l'ontnfs homo des tsars.

Eh bien! veut-on savoir comment les tsars ont traité cet utile serviteur, cet être nécessaire qui lésa faits tout ce qu'ils sont? Lorsque l'intolérance et l'ambition politique du clergé polonais, soutenu par l'oHgarchie des magnats, eurent contraint les tribus kosâqnes de s'annexer à la Moscovie, ces tribus ne le firent néanmoins qu'à la condition de rester libres chez elles et de continuer à se gouverner elles-mêmes par leurs diètes et leurs atamans. Ces privilèges leur furent garantis à perpétnité : qu'en reste-t-il aujourd'hui? Le souvenir ; mais ce souvenir ne périt pas chez les fils de la steppe, toujours libres au fond du cœur.

LES QOATftK HATIONS SLAVES. 89

tw tribuè kcta&ques se bofafondent politiqoeihèdt étee le peuple mato-tosse, dont elle» sont comme l'éxpreinion militaire. Les Malo-Rtfsses ou russes rougteft, qtH afe tanbment datte leur langue Bassines, Rtttbèrïès en Ruwntoques ; *'éfetent à \ 3, 1 50,000 âmes , dbht 1,774,000 ta Auttfehe. Ils habitent presque toute la Rtosie méridhMiate. On rencontré dans tenus vittagés quantité de Polonais auxquels apparttetittent ta pïti- ^art dtefc cttàteaox, et leurs Tilles sont remplies de Grecs *d *y ttàim établis de temps immémorial pour * frite té ànlMtterèë. Aîmi les deux peuple» de FOriètit fetftyfeA f<éè iWns irtMc* ffifadépendàtice nàtionaîé, fcs HelKttei et le* t>ôtbnatè, se rencontrent M foyer feospttalier du ÏCosaqùe, et les trois opprimes peuvent ttonsplrèr etosëmbîe sur tes moyens de réduire à ses Hfhites naturelles cette Russie-Noire, qdi tôt détende toute là Rusfcie et menacé de devenir le monde.

EhkCé efatfcê leé chrétiens de la f uhquie et tes Moscovites, entre lès Tatàrs et leà Polonais, le Ruthèhë , par sa pôsitfoh peut Servir d'ihtermédiaire h tous1 les périples grèfeo-slaveé. Devenu agriculteur en Ukraine, en Volbynfe, en Podblie, il a subi , à la vérité , dans ces provinces le joug de la glèbe ; mais sur lé Dou, le Volga et la mer Noire, il a gardé son caractère primitif, sa nature indomptée et ses goûts nomades, qui en font l'Arabe du monde slave. Ces fils libres de la steppe, ces Slaves d'Asie sont encore aujourd'hui ce qu'étaient feurs aïeux , les confédérés de la Pologne. lb forment la partie mouvante , révolutionnaire de

l'empire, et ils ne désespèrent point de reconquérir un jour les droits dont on les a frustrés. Leur langue, l'idiome ruthenien, est, conformément à la nature du peuple qui la parle, une espèce de moyen terme entre les dialectes slaves de la Turquie et la langue russe. Cet idiome offre surtout d'étonnants rapports avec le serbe. Ainsi, même par sa langue, ce peuple tend vers les Slaves libres.

Si le tsar peut se vauter d'avoir sous ses ordres la plus nombreuse armée du globe ; si elle atteint presque l'effectif d'un million et demi de combattants, il en est redevable aux goûts belliqueux des Koeaques, pour qui la vie sous le drapeau est un besoia ; mais une grande partie de ces guerriers, dans une lutte eatre les nations slaves, ne soutiendrait pas le tsar : elle profiterait de l'occasion favorable pour rendre au différentes kosaquies les privilèges et la liberté dont elles ont été dépouillées. On conçoit maintenant que les patriotes de Pologne se confient dans l'avenir, puisqu'ils peuvent gagner à leur cause plus de la moitié de l'armée russe. Pour renaître, la Pologne n'a besoin que d'obtenir des Kosaques, par une conduite plus fraternelle, l'oubli des injures passées.

L'empire russe, on le voit, se compose d'éléments très-divers. Issu de l'Asie, il n'est, comme tous les états asiatiques , qu'une réuniou de contrastes. De vastes provinces s'y vouent à l'industrie et aux fabriques, pendant que d'autres sont agricoles et produisent les matières premières. Aux laboureurs moscoyi-

tes se mêlent des colonies d'artisans tentons; anz Finnois pécheurs et marins sont associées des tribus exdosivement marchandes ; le timide Lironien s'appuie sur l'altier Courlandais, et les Kosaqnes soldats se complètent par les Mongols pasteurs. Cette multiplicité de formes sociales, cette variété de populations, est ce qui fait la force morale de la Russie, ce qui la rend au plus haut degré apte à résumer toutes les idées, tous les siècles, et à représenter, comme le demandent ses diplomates, l'Asie en Europe et l'Europe en Asie. Cependant cette haute mission que le cabinet russe arroge à son pays, c'est précisément ce cabinet lui-même qui rend la Russie incapable de l'accomplir. En effet, par suite de sa nature militaire, le gouvernement russe a pris aux états européens la centralisation administrative et cet esprit d'absolutisme éga- Htaire qui tend à tout niveler sous une loi unique. La cour de Russie , par ses idées , qu'elle décore du titre de napoléoniennes, s'éloigne donc essentiellement du système oriental et slave, qui admet toutes les franchises municipales et le plus large provincialisme. Privé ainsi de l'avantage de représenter l'Orient en Europe, le cabinet russe aurait-il plus de droits à représenter l'Europe en Orient? On peut également en douter, car l'Europe, que sa maturité intellectuelle rend nécessairement absolue sur le terrain des idées, est libérale dans ses institutions. La Russie au contraire, sous le système qui la gouverne actuellement, a perdu la plupart des institutions libres

62 U MûXDt SLkXM*

dont elle était autrefois abondamment pourvue. Cest ainsi qu'un grand peuple se trouve réduit par sa* gouvernement i un rôle purement utilitaire, et péri entièrement sa haute dey^n^s* yififli*

Longtemps suaeraiue de tontes ke Kussies, kug* tempe victorieuse sa* tous les champ* de bataille de r Orient, et boulevard invincible de F Europe contre l'Asie, k branche lekfaite on polonaise, qui an derlier attelé comptait encore 2& militons d'àmas, n'est plus évaluée dans }m meilleures statistiques si^vaa qu'à lOraiUionaanploidmdivi<k^deotôà»M^ Sons à peu près dans le royaume de Pologne, k Voibynie, la Podotte et l'Ukraine, 2 miiltons en Prusse, et 2 millions et demi en Autriche. C'est à ne tfciffre que l'oppression a fait descendre, dans le courant de cinquante années, un peuple naguère encore glorieux et puissant. Toutefois ne mesurons pas les forces et l'avenir de k Pologne au petit nombre de ses enfants, mais à k»r courage et à leur patriotisme.

Quand on compare la position géographique des provinces polonaises avec celle de k Eohftpe, {te* P*?9

ill yro-serbes et de la Turquie, ou ne peut se défendre d'une triste impression à la vue des obstacles matériels qui pèsent sur cette nationalité, et Ton admire davantage encore le peuple qui n'a pu maintenir son existence que par une lutte incessante contre la nature. Quelle position en effet que celle des Polonais, entièrement découverts au milieu des steppes, entre la mer et les montagnes ! Si du moins ils avaient gardé la Baltique ! mais dans sou héroïque et orgueilleuse imprévoyance, l'ancienne szlachla (noblesse de Pologne) a cédé toutes ses côtes aux émigrations germaniques, sans même se réserver les embouchures de son fleuve national. À partir de Thorn, c'est-à-dire du Heu où elle présente le pies d'avantages à la navigation, la Vistule est presque entièrement allemande, et la côte maritime n'est proprement polonaise que sur un coart espace, entre Hela et Sohmofein. Mous m rappellerons pas ici la race grecque, restée, quoique vateetfc^ en possession de tontes ses mers. Prenow seulement la nation Hlyro-serbe : occupant à la foie et la mer et les montagnes , combien n'est-elle pei mienx placée que la race litvano-pofonaise, pour reconquérir la richesse et l'indépendance ! Cependant qu'ont fait les IUyro-serbes, et quelle place occupentils dans l'histoire comparativement aux Polonais? Qui dans le monde parle de l' Yllyrie? et quel est m contraire sur le globe l'éebo qui n'ait pas répété le nom de la Pologne?

SI la position géographique des provinces lekhites,

sans montagnes et sans mers, est évidemment une position malheureuse, leur position morale est bien pins malheureuse encore. Dans ce monde grecoslave, essentiellement oriental de mœurs, de lois, de rites, au point que religion slave et religion grecque sont deux mots synonymes, la Pologne, quoique slave, pense et agit en latine. Ce latinisme des Polonais a peut-être , plus encore que leur position géographique, contribué à leur ruine , en les faisant envisager presque comme étrangers par la majorité des Greco- Slaves. Souvent, dans leurs propre foyers, les Polonais vivent séparés de mœurs et de sympathies d'avec les indigènes. Ainsi dans la Volhynie, la Podolie, rukraine, la Lituanie, la Bielo-Russie, le paysan est de rite grec-uni, tandis que les seigneurs et les bourgeois des villes sont de rite latin.

Évidemment l'avenir de la Pologne dépend de sa réconciliation avec les idées orientales, qu'elle a jusqu'ici combattues. C'est en s' appuyant sur la nombreuse nation des Buthènes et sur les Kosaques, qu'elle pourra renaître. Pour le prouver, il suffit d'un coup d'œil jeté sur les divers éléments de la nationalité polonaise. Comme la Russie, comme l'IUyrie, comme la Tcbekbo-Slavie, la Pologne se compose de trois parties distinctes ^Ja Lekhie proprement dite, ou Grande- Pologne, avec Posen pour capitale ; la Petite-Pologne, unie à la Polésie ( pays des Polès ) , à la Podlakhie, à la Mazovie , et dont le centre est Varsovie ; enfin la Utvanie, représentée par Vilua. De ces trois parties, i. »

X*es Bohèmes on Tchekho-Blave».

.Après les Busses et les Polonais, la plos connue jusqu'à présent des quatre nations slaves est la nation bohème. Divisée en trois grandes fractions, géo* graphiques non moins qu'ethnographiques et politiques, la famille bohème, autrement dite tchekho-slave, occupe le royaume de Bohème , le duché de Moravie avec une partie de la Silésie, et tous les comitats du nord-ouest de la Hongrie, désignés sous le nom général de Slovakie. Les Tchekho-Slaves sont en Bohème au-delà de 3 millions; en Moravie et Silésie, 1 ,400,000; en Slovakie, près de 3 millions : ce qui donne pour l'ensemble de la natiou un total approximatif de 7 millions et demi d'individus. Et dans ce chiffre ne sont pas compris 104,000 Juifs, ni 1,750,000 Allemands établis en Bohème et en Moravie.

Des trois fractions du peuple tchekho-slave la plus ancienne est celle des slovaks, qui occupent presque

à eux seuls tout le nord-ouest , et même une partie considérable du sud-ouest de la Hongrie , où ils ont poussé dans mille directions diverses leurs laborieuses colonies. Bien différents de leurs superbes et belliqueux voisins croates, les Slovaks sont d'humbles et timides laboureurs. Peut-être faut-il expliquer par leur caractère inoffensif l'extrême oppression qui pèse sur eux , et qui fait presque désespérer de les voir se soutenir comme nation : car il est frappant que, même depuis leurs sanglantes défaites de 1849, le&Magbyars n'ont pas cessé de travailler avec succès à les dénationaliser.

La Slovakie renferme les districts les plus montagneux et les moins fertiles de toute la Hongrie ; et cependant le voyageur s'étonne de les voir bien plus penplés et bien mieux cultivés que les riches comitats maghyars. On peut dire que le Slovak remplit en Hongrie le même rôle que lé Bulgare en Turquie : il est le père nourricier de la race dominante: Partout où l'on voit de grands travaux d'agriculture, on peut affirmer sans crainte qu'ils sont dus aux Slovaks. Il n'y a pas jusqu'aux fameux vignobles de Tokay pour la culture desquels lé Haghyar n'emploie les mains de ces hommes laborieux.

Quand la neige, en couvrant leurs montagnes, leur interdit le travail des champs, les infatigables labouffeurs de- la Slovakie se font tisserands, et fabriquent une quantité incroyable de pièces de toile. Le printemps revenu, ils vont colporter et vendre ces map-

cbandises dans toute 1* Allemagne, en Pologne, en Roumanie, en Turquie et jusqu'au fond de la Russie. Partout ils portent leur costume national, ne s'expriment presque jamais que dans leur dialecte ; avec leur rustique simplicité, ils s'imaginent retrouver des Slovaks dans tous ceux qui parlent une langue slave, et les considèrent comme leurs concitoyens. Nous laissons à juger quel parti la Russie saura tirer d'une telle ignorance, si l'Autriche ne vient pas elle-même réveiller chez ce peuple le sentiment endormi de son individualité.

L'histoire des Slovaks fut longtemps belle et glorieuse, et il serait plus facile qu'on ne pense de leur rendre la conscience de leur dignité nationale. Le grand empire morave avait été fondé par leurs ancêtres, qui comprirent les premiers la nécessité d'opposer & l'omnipotence de l'Occident germanique on contrepoids oriental qui permit aux nations encore trop barbares pour admettre la civilisation romaine, d'accueillir au moins le christianisme. Dans ce bat, ils donnèrent naissance à une grande église qui , sans être latine, était cependant catholique, et à un grand empire qui , sans être ni latin ni germanique , était pourtant européen. Ce fut chez eux que les apôtres slaves, Cyrille et Méthode, bâtirent, au neuvième siècle, les premiers temples de l'église greco-slave. Cette église unie à Rome, et protégée longtemps d'une manié* toute spéciale par les papes, se répandit vite en Bohême et dans toute l'immense Moravie (Autriche et Russie mé-

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ridiooale actuelle); mais héritier de la prétendue universalité politique des Romains , r empire allemand d'alors ne voulait pas de rival. C'est pourquoi, ne pouvant à eux seuls subjuguer ces Slaves indépendants, les Allemands, sous l'empereur Arnulf , appelèrent à leur aide la borde maghyare, issue des Huns d'Attila; cette borde accourut d'Asie sur ses chevaux sauvages, et mit en pièces l'empire morave. Complètement terrassés dans une dernière bataille sous Presbourg, en 907 , les Slovaks sont depuis lors esclaves des Magbjars.

La Tcbekbie (Bohème) et la petite Moravie , fortes de leur union fédérative, continuèrent néanmoins, après la chute des Slovaks , de former un royaume à part ; mais ce royaume slave, pour se maintenir contre la nouvelle monarchie des Huns , dut se faire feudataire de l'Allemagne, et en recevoir par conséquent la religion et les idées. De là le latinisme désormais ineffaçable des Tchekho-Slaves. Cette direction sociale, dont ils sentent aujourd'hui tous les inconvénients, leur fut très avantageuse tant que régna en Occident la barbarie féodale. En paix alors avec leurs fanatiques voisins, grâce à leur religion et à leurs mœurs latines, ils atteignirent à un précoce épanouissement de civilisation. Dès le quatorzième siècle, l'université de Prague était une des lumières de l'Europe, et riva- -Jisait avec celle de Paris. Dépositaire d'une foule de trésors scientifiques, la langue tchèque était étudiée par les savants étrangers. Ce développement iutellec-

tuel alla grandissant chez les Tchekho-Slaves jusqu'à rentrée du dix-septième siècle; alors l'esprit national commença à fléchir. La savante Bohème, enivrée d'ellemême, après avoir la première éveillé dans le monde, par la voix de Jean Huss, l'esprit du protestantisme, ne consacra plus son génie qu'aux querelles théologiques, et sa force qu'aux guerres religieuses. Aucun peuple du monde ne combattit jamais pour sa croyance avec autant d'acharnement. Les Tchekhs tinrent quelque temps contre l'Allemagne entière. Aussi, quand F épuisement eut mis fin à cette lutte à la fois sublime et infernale, la Bohême n'était plus qu'un désert. Un peuple de plusieurs millions d'hommes se trouvait réduit à huit cent mille individus. Dès-lors l'Allemagne dut tendre à germaniser les pays tchekhs , ne fût-ce que par la nécessité de les repeupler avec des colonies Tenues du dehors. Ce travail d'assimilation fut poursuivi avec une persistance, souvent même avec une cruauté incroyables. Cependant aujourd'hui, parmi les quatre millions et demi d'habitants de la Bohême et de la Moravie, ceux qui sont Allemands d'origine deviennent de plus en plus fiers de leur titre de Bohèmes et du sang slave infusé dans leurs veines. On pourrait presque dire que les plus chauds défenseurs de la nationalité tchekho-slave sont des Allemands. La germanisation des Bohèmes n'est donc pas encore accomplie, puisqu'en dépit même de ceux qui» la propagent, elle se tourne contre elle-même, et fournit aux opprimés des auxiliaires pour la lutte.

lutte , espérons-le , ne se fera point par les .Je continuera sur le terrain des idées; elle se .«suivra comme elle a commencé, par la discus- ,, 'sion, par l'organisation morale, par les manifestations populaires. C'est à ces moyens pacifiques qu'elle devra ses triomphes. L'Autriche est trop habile pour ne pas faire, quand il le faudra absolument, des concessions à l'esprit de progrès. Un temps viendra où le cabinet devienne reconnaîtra de plein gré l'union simplement fédérative que lui demandent les Tcbekho-Slaves, ou bien il augmentera de sept millions et demi d'individus le nombre de ses ennemis intérieurs, pour le jour où r utilité de son existence sera de nouveau remise en doute par ses sujets et par la révolution.

£es Iogo-BUves (lllyriens, Croates et Serbes.)

La dernière des quatre nationalités slaves, celle des lllyriens, qui s appellent chez eux lu go-Slaves ou Slaves du Sud, réalise merveilleusement le mot biblique: Et erunt ultimi primt, et primi novissimi. En effet,, cette nation illyrienne, aujourd'hui presque oubliée, forme, suivant nous, incontestablement, la souche slave la plus ancienne, et le canal le plus direct de la migration indo-médique des Proto-Slaves , par les chaînes moyennes de F Asie-Mineure et de la Thrace jusqu'aux cimes neigeuses de la Bosnie et du Monténégro. Les lllyriens, dont les origines se confondent avec celles des Pelages et des Hellènes, formaient , avant Jésus- Christ , une vaste confédération de petits rois et de républiques, qui couvraient tout le nord de la Péninsule européenne , comprise entre le Danube et la Grèce, entre la mer Noire et l'Adriatique. L'Albanie, terre blanche ou terre d'hommes libres, parait avoir

été longtemps leur forteresse naturelle , le rempart derrière lequel ces tribus terribles mettaient en sûreté les riches trophées de leurs victoires 9 et le refuge où ils se retranchaient dans la défaite. Il semble même que ce soit au fond des vallées albanaises qu'il faille chercher le berceau commun de la race slave et de la race hellénique. L'histoire a constaté les combats acharnés que dut livrer la république romaine aux corsaires d'IUyrie pour les réduire au repos. On sait l'influence que ces peuples ont de tout temps exercée sur le sort de l'Italie; mais ce qu'on ne sait pas, et ce que la vanité des historiens grecs a peut-être tenu à dessein dans l'oubli , c'est la part des primitifs Illyriens aux triomphes militaires des Hellènes. Quaud la guerre séculaire des rois de Macédoine contre ces peuples eut amené leur incorporation à l'empire macédonien , Philippe devint le maître de la Grèce, et Alexandre alla conquérir le monde.

Malheureusement pour la grande Illyrie, elle fut , à cause de son étendue même, occupée dès l'origine par une foule de races hétérogènes, et l'on peut dire d'elle ce que d'autres ont dit du nord , que c'est une fabrique de nations. Outre les Pelasges, prédécesseurs des Grecs , et les Vlaques du Pinde et de l'Hcmus, qui semblent être la souche des tribus latines d'Occident, l' Illyrie renfermait une masse roulante et nomade de Scythes , dont les farouches Skipctars sont aujourd'hui le dernier reste. Ce flux et reflux perpétuel

76 U MONDB SLAtl.

d'armées conquérantes en Illyrie n'a pas empêché l' élément slave d'y jeter de fortes racines , dès les premiers siècles de l'ère chrétienne : à tel point que la Bohême et la Pologne paraissent avoir été primitivement slavisées par des colonies venues de I* lllyricutn.

En effet, les plus anciennes légendes indigènes célèbrent Kr opina (la forteresse) comme l'asile sacré où lliria allaitaitses trois fils, Tchekh,Lekh et Ronss, pères des trois grandes nations tchekho-slave, lekhite et russe. Les ruines de Krapina existent encore sur des rochers, au-dessus d'une petite ville dans la Zagorie croate. C'est là, disent les mythes politiques de l'Orient, qu' lliria, néophyte de Cadmus, initiée par lui aux mystères phéniciens et à toutes les sciences asiatiques, éleva Tchekh , Lekh et Bouss, et quand elle les eut instruits dans tous les arts de la vie civile, elle les envoya coloniser le nord , encore vide d'habitants. Ils y donnèrent naissance aux trois grandes nations slaves d'au-delà du Danube, rattachées par leur mère , la classique Illyrie, è l'hellénisme et à Cadmus.

Combien cette généalogie , d'un caractère si biblique, ne diffère-t-elle pas des idées intronisées en Europe par les savants d'Allemagne! Combien de longues et systématiques histoires écrites pour prouver l invasion de l'Illyricum par des Slaves du Nord, à la chute de l'empire romain! On suppose, toujours sans preuves , que cette invasion fut la première : On ne soupçonne pas même qu'avant cette époque llllyri-

com pût être déjà habité par des Slaves vaincus , qu'avait refoulés la conquête romaine ; mais qui, renforcés par leurs frères du nord, relevèrent alors contre Borne leur tête indomptée. Qui nous prouvera que cette prétendue émigration des Slaves , du nord au sud, ne fut pas une restauration des Slaves latinisés , la délivrance des Illyriens primitifs du midi par leurs frères puînés du septentrion? Ces redoutables tribus qu'on voit, sous le nom de Croates blancs et de Croates rouges, sortir tantôt des Karpathes tchekbs et moraves, tantôt des Steppes de la Russie et de la Lekhie anté-historiques , et franchir le Danube , volaient peut-être vers T Illyrie comme vers leur mère , pour briser les chaînes dont l'avait chargée l'ambition cruelle des Césars. Qui sait s'ils n'allaient pas à l'Adriatique, comme vont au Balkan les Russes actuels, sous prétexte de délivrer leurs frères , et de relever Krapina, la sainte forteresse d* Illyrie?

Nous Tenons de constater le chaos d'où se sont dégagées peu à peu la langue et la société slave destinées à personnifier dans les temps modernes Tantique et mystérieux Illyricum des Romains. Mais de ce que T élément slave a obtenu aujourd'hui dans ces vastes contrées la majorité numérique, s'ensuit-il que T Illyrie doive rejeter de son sein et exclure comme étranger tout élément qui ne serait pas slave? Le Haghyar, qui habite comme le Slave l'ancien Illyricum, ne doitil pas aussi être considéré politiquement comme Illyrien? En un mot, la nouvelle nationalité illyrique

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n'est-elle pas, comme l'ancienne, formée d'éléments complexes? Nul doute qu'elle ne fût comprise ainsi par l'homme qui conçut le premier le dessein de la rappeler à la vie, et cet homme n'est rien moins que Napoléon le grand.

Cherchant ce qu'on pourrait mettre à la place de ce flottant empire d'Autriche, dont la politique vacillante déconcertait toutes ses prévisions et déjouait tous ses plans de réorganisation européenne, Napoléon, dans un de ces moments d'illumination qui n'appartiennent qu'à lui, lança de Milan, en 1809, son fameux édit aux populations illyriennes. Il les conviait à former un grand peuple, et leur accordait tous les privilèges nécessaires pour atteindre à ce but glorieux. C'était la vaste Illyrie des Romains qui se ranimait à la voix de César. Borné d'abord au littoral slave de l'Adriatique, à la Carintbie, à la Carniole, à la Croatie, le nouveau royaume slave devait s'étendre avec les événements : il devait absorber la race maghyare, entamer l'empire turc et grandir en face de la Bussie. Ce nom terrible d'IUy riens qui rappelait tant de dévastations, tant de migrations de hordes et de tribus armées, offrait à Napoléon un favorable augure, impatient qu'il était d'aller anéantir les trônes Termoulus de l'islamisme, pour créer à leur place des états et une civilisation plus dignes de l'Orient. Il préparait cette grande entreprise, quand la fortune, lassée de lui obéir , le lança malgré lui contre r empire du tsar. Après la chute de Napoléon, l' Illyrie retourna à

ses anciens maîtres : la rouerie administrative de 1* Antriche releva toutes les petites divisions, toutes les petites frontières qui parquent ses différents états, et la Grande -Illy rie, quoique en restant royaume, fut restreinte à deux provinces , qui ont pour chefs-lieux Trieste et Laibach. Toutefois, ceux des Illyriens qui se trouvaient exclus de ce royaume ne cessèrent pas pour cela de se regarder comme enfants de 1* Ulyrie. Fidèles à l'idée de Napoléon, ils font développée de plus en plus, et aujourd'hui c'est la race entière des lugo-Slaves (Slaves du sud) qui se désigne politiquement sons le nom générique d' Illyriens.

Le centre du mouvement illyrique est la Croatie. Né comptant pas plus de 800,000 individus, le peuple croate ne mériterait de la part de l'Europe qu'une médiocre attention, s'il n'était pas l' avant-garde avouée d'un corps de bataille formé par des millions d'hommes. Parmi ces populations asservies , dont la Croatie presque libre s'est faite l'organe politique , il faut nommer surtout les llires ou Slovenlsi qui habitent l'Istrie, toute la Carniole , le littoral maritime hongrois , et qui , sous le nom de Vendes ou Venedes , remplissent les environs de Venise et de Trieste, une partie du Frioul, de la Carinthie et de la Btyrie. Leur nombre est d'à peu près 1 ,200,000. llires et Croates réunis forment donc 2 millions d'hommes; mais, placés immédiatement sous la police autrichienne, les llires ne peuvent se mouvoir ni s'exprimer aussi librement que les Croates , qui , jusqu'en

1850, formèrent en Hongrie un royaume à part, ou plutôt une espèce de république avec les droits municipaux les plus étendus.

Toutefois bien plus libre encore que les Croates, s'élève au milieu de la Ïugo-Slavie le peuple serbe , dont une partie est déjà entièrement indépendante sous un prince de son sang qu'elle s'est choisie ellemême. Ces Serbes qui forment , parmi les Slaves du sud, la branche la plus nombreuse et la mieux douée, la branche en quelque sorte royale , sont au nombre de 5,300,000 , dont 2,600,000 sous le sceptre autrichien , et le reste en Turquie. La force numérique des Serbo-lllyriens s'élève donc à 7,300,000 individus. La nation serbe, déjà considérable, peut regarder comme son annexe naturelle la nation bulgare, dont la langue diffère si peu du serbe , que les deux peuples se comprennent réciproquement en parlant chacun son idiome. Les anciens raïas de langue bulgare sont évalués à plus de quatre millions. Ainsi la population slave de l'ancien Illyricum dépasse le chiffre de 1 1 millions d'àmes. Les Bulgares peuvent, il est vrai , se considérer tout aussi bien comme annexes de la Grèce que comme annexes de rillyrie. Néanmoins, quoi qu'il arrive, ils resteront Slaves, et solidaires par conséquent des destinées de la raee qui occupe la majorité du territoire illyrique. Par leur position intermédiaire, habitant les deux côtés du Oalkan , tournés les uns vers le Danube , les autres vers la mer Egée , les Bulgares tendent à s'annexer

commercialement , moitié à rillyrie , moitié à la Grèce. La Bulgarie pourrait, de cette manière, devenir le nœud qui relierait le système iugo-slave au système panhellénien.

Habité , comme on vient de le voir , par 1 1 millions de Slaves, l'ancien Ulyricum renferme en outre la nation jnaghyare, nation d'une énergie formidable, en qui parait s* être incarné de nouveau F ancien génie de rillyrie, également propre à la conquête et à la résistance. Il serait difficile de préciser le nombre eiact des Magbyars , car ils se sont trop disséminés dans les vastes provinces qu'ils se croyaient appelés à gouverner. Néanmoins, élevât-on ce nombre même à 4 millions , en y comprenant les amis et les clients des Magbyars, qu'est-ce que ce chiffre auprès de celui des Slaves, nous ne dirons pas de toute l'Autriche, mais du seul royaume de Hongrie? L'incroyable ascendant que le Haghyar exerce sur les peuples du Danube ne peut s'expliquer que par l'état déplorable de désorganisation politique où se trouve la race indigène. Les conquérants s'en sont fait trois grandes parts : il y a rillyrie turque , rillyrie hongroise et rillyrie autrichienue ; chacune est administrée , ou plutôt opprimée d'une façon essentiellement différente. En outre, chacune de ces trois grandes fractions se subdivfse presque à F infini. En Turquie , il y a la Croatie turque, la Bosnie, la Serbie , le Monténégro , rHertsegovine. En Hongrie , avant 1848, il y avait le royaume de Slavonie , régi par des lois particulier

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rçs , isolément du banat de Ternes var j il y avait le royaume croate et la Croatie militaire, puis upe autrç petite Croatie soumise aux Magbyars , et comptant 145,000 habitants. Sous la police immédiate de l'Autriche, il y avait la Styrie , séparée de la Cçuinthie par des institutions spéciales ; il y avait en£p la Dalmatie, où 400,000 Serbes étaient forcés de vivre k part, et investis presque malgré eux de privilèges exclusifs. Partout c'était une profusion incroyable de prérogatives et de chartes, une comédie constitutionnelle complète. Nulle part le machiavélisme de l'esprit de conquête ne s* offrait plus à nu. Depuis 1850, le niveau de la centralisation a passé sur les Iugjo- Slaves. Tous sont aujourd'hui régis par une loi unique, loi dont la tendance est leur lente absorption dans le germanisme.

Cependant , en dépit de mille obstacles y les Slaves de rillyricum sont parvenus, après trente ans d'efforts, à se frayer par l'unité de langage un large chemin vers l'unité sociale. Toutes ces population* sont unies aujourd'hui par une même langue littéraire , qui est celle de la branche la plus nombreuse des Illyriens , la langue serbe , idiome vulgaire de toute la côte de l'Adriatique depuis Capo-d' ïstria jusqu'aux bouches de la Boïana , en Albanie, et ides rivages du Danube depuis Vidin jusqu'au* approches de Pesth. Quand on se rappelle la prodigieuse anar^ chie de langues qui réguait , à l'entrée de ce siècle , parmi les Slaves du sud , quand on pense à ces systè-

US QU^np MATIONS SU VIS. Q

mes d'ortograpbe 9 à ces littératures microscopique* qui se disputaient chaque coin de l'Illyrie, çn ne {«eut s empêcher d* admirer la constance déployée par les chefs de ce mouvement unitaire. Que de dégoûts, quç d' obstacles il fallait surmonter ! Gomment répondre à toutes les niaises objections du provincialisme et des intérêts de clocher? Le succès a néanmoins couronné les efforts des unitaires.

Dès lors on conçoit que, sortis vaiuqueurs d'un si long combat, les unitaires illjriens, dans l'ivresse de leur triomphe , en aient exagéré les conséquence*? Représentant en politique l'école française ou centralisatrice, ils devaient être portés à l'esprit d'exclusion; cette tendance , poussée a l'extrême , a fait leur malheur. A force de tout rapporter à un principe uuique, de condenser pour ainsi dire en une seule faoyllç tout* les peuples d'Utyrie, ils out fini par s'aliéner quiconque n'était pas membre de ce peuple élu , et un jour ils se sont trouvés seuls en face des Allemand ©È 4^4 Magbyars conjurés. Sur un champ de bataille, Uq Sauraient pas fléchi ; dans les chancelleries, que pou-» vaient-ils contre toute la noblesse et la bureaucratie de l'empire? Us ont dû, en vrais Slaves» faire comme le roseau, et ils attendent, la tète courbée, que l'orage passe.

L'orage passera , et l'avenir verra les IqgQ-Slave§ se relever avec des forces nouvelles. Ses émancipa* teurs n'oublieront plus surtout que, destinée à frustrer la race allemande de ses prétentions sur l'héri-

tage de l'Orient, la nationalité illyrienne doit, comme tout empire oriental, présenter des éléments complexes, quoique en défendant leur race contre d'injustes et absurdes projets d'absorption, ils ne parleront plus de se séparer des Maghyars , avec lesquels la nature parait les avoir indissolublement unis. Gomment, en effet, exclure ce peuple qui habite au centre même du pays, au bord du grand fleuve de l'IUyrie , avec Pesth pour capitale? Ce serait se mutiler soimême. Aussi , du moment que les Maghyars purent supposer chez les patriotes croates l'intention, même la plus vague, de se séparer d'eux pour former un empire à part, une grande Illyrie slave, un choc terrible entre les deux races fut imminent. Pour la race maghyare, cette séparation eût été le coup de la mort. Elle, si ambitieuse dans ses projets, mais restreinte à un si petit nombre d'hommes , comment pouvait-elle, séparée des Slaves, atteindre les destinées qu'elle rêvait? Gomment se maintenir souveraine en face de l'Allemagne qui l'écrase et de la Russie qui la menace? Ce noble Maghyar, si justement fier des magnifiques privilèges qu'il avait su conserver et défendre , en dépit des maîtres allemands de la Hongrie, ne devaitil pas être indigné en voyant son compatriote le Slave repousser avec dédain les institutions hongroises, pour se tourner vers ces pauvres Slaves enclavés comme des machines dans les états héréditaires des Habsbourg? On pouvait prévoir que l'aristocratie souveraine des Maghyars chercherait à s'assurer, par d#s

US QCJATRK NATIONS SLA VIS. 85

mesures extra-légales, l'ascendant politique ; c'est ce qu'a prouvé l'insurrection de 1848. Quant à ce que les magnats appelaient la maghyarisation des Slaves , ce coup d'état , cru nécessaire pour effrayer le parti dit Ulyrien , était , en exécution, aussi absurde que l'était chez les Slaves la pensée de se séparer des Maghyars. L'exagération du patriotisme a jeté les uns et les antres dans l'extrême , et il en est résulté leur raine commune.

Pour se relever un jour, le Hagbyar doit donc renoncer à persécuter les Slaves ; sa vaste ambition lui prescrit elle-même une conduite fraternelle vis-à-vis des autres Illy riens. Us sont passés, ces temps de conquête brutale qui voyaient une horde de Turcs ou de Huns partis de la steppe subjuguer d'immenses populations. S'il continue de s'aliéner les Slaves, s'il les pousse à se retrancher exclusivement dans le panslavisme, s'il s'obstine à ne voir dans la Hongrie que le magyar orszak (royaume maghyar) de ses aïeux, dans ce cas le maghyarisme se prépare à lui-même une destruction définitive. Ce n'est qu'à l'aide du fédéralisme et d'une souveraineté également répartie entre les deux races , que la Hongrie pourra se relever du tombeau, en s' associant de nouveau cette Grande-11lyrie, dont l'avenir pend , comme un glaive de Damoclès, sur l'Autriche aussi bien que sur la Turquie. Fraternellement unis, Maghyars et lugo-Slaves pourraient encore espérer de former, en face de l'Allemagne, un puissant faisceau d'états, représentés par une

diète suprême. Là , le Maghyar verrait sa langue librement acceptée, parce qu'il aurait accepté et appris lui-même la langue de ses voisins ; là , il pourrait Taire briller aux yeux du monde entier l'éloquence dont il est doué. Son union avec les Croates pousserait lès limites de sa puissance morale jusqu'au-delà àë Trieste, jusque chez les Ilires de Càrinthie et dû iTriôui. Cette union slavo-maghyare serait en Occident le contre-poids de l'union orientale des Bulgares et des Serbes , étendue jusqu'à la mer Noire. En se ralliant ensemble, ces deux groupes d'états atteindraient le chiffre de 20 millions d'hommes , placés datis des positions géographiques qui sont strâtégiquement, après celles des Grecs, les plus belkâ de l'Europe.

Nous venons d'apprécier la situation réciproque des quatre nationalités slaves, soûs les divers pointa de vtie statistique, géographique et politique : il ne nous reste plus qu'à en esquisser le développement intellectuel et littéraire, et nous aurons tracé un tableau complet de l'ensemble du monde slave.

ApprM«t»<m comparative des qottre Ungaat nationale*

Comme il y a chez les Slaves quatre grande* nationalités, de Infime il y a chez eut quatre langues littéraires prëdotoitmntes. Pour juger l'importance de ces langues, il suffit de réfléchir que le nombre Ae$ Européens qui les partent est de 80 millions d* hommes, sans compter les peuples soumis ou incorporés au* Slaves, et qui obéissent à des lois promulguées en slave.

An berceau même de toutes les littératures slaves se trouve une tangue anté-historique , d'origine inconnue, et que nous appellerons par excellence le slavon, langue sacrée des églises d* Orient, idiome qui n'existe plus qu'à Tétat de langue morte, à peu près comme le latin en Occident, mais qui forme par cela même le point de départ de toutes les littératures Slaves. Les quatre langues vulgaires sis groupent donc autour de ce religieux et primitif idiome, qui a possédé jusqu'à ce jour ses livres à part, ses écrivains et ses imprimeries spéciales.

Les autres langues slaves ont subi, comme les peuples qui les parlent, deux grandes influences, celle du génie grec et celle du génie latin. Au rite grec, et par conséquent à la civilisation orientale, appartiennent les deux langues illyrienne et russe. Les deux littératures polonaise et bohème se sont au contraire inspirées du latinisme; et la civilisation occidentale s est combinée, duns leur développement, avec les idées slaves.

Le plus perfectionné, le plus lu, le plus influent de tous les dialectes slaves est sans contredit le polonais. 11 ne faudrait pas néanmoins mesurer la puissance de cette langue à retendue du territoire, ni même au nombre d' hommes sur lesquels elle règne. L'étendue de territoire qu'embrasse l'idiome polonais paraîtrait presque insignifiante , comparée à l'étendue géographique des domaines de la langue russe. La puissance réelle du polonais doit donc se mesurer à l'étendue de son influence morale ; et sous ce rapport on ne doit pas craindre d'affirmer que cet idiome lutte sans désavantage contre son rival moscovite. En effet, il n'y a plus actuellement peut-être une seule ville slave où ne se trouvent des lecteurs assidus des ouvrages polonais, tandis que la littérature officielle de la Russie demeure inconnue très souvent aux Busses euxmêmes.

Envisagé au point de vue purement philologique, le polonais a quelque chose à la fois du grec ancien et du français. Il se prête avec une égale aisance à l'expression des sentiments les plus tendres et aux mou-

vemcnts oratoires les plus impétueux. Pour la grâce, la mélodie, la force des pensées , les Discours parlementaires de Stanislas Potocki pourraient soutenir le parallèle avec ceux de nos plus grands orateurs. Les Discours funèbres del'évèque Jean Voronicz rivalisent, pour la magnificence du style , avec les Oraisons de Bossuct. En poésie, le polonais présente des modèles de tout genre. Le défaut de cette langue, c'est d'être en quelque sorte trop savante. Aussi , à force d'attieisme et de finesses de langage, a-t-elle fini par perdre beaucoup de la grandiose et naïve simplicité naturelle aux idiomes slaves.

La langue polonaise se partagea longtemps en trois branches : le mazure, qui s'étend très avant en Russie ; — le dialecte du royaume ; — celui du grandduché de Posen et de la Silésie. Observons toutefois que ces différences sont aujourd'hui presque entièrement effacées. Plusieurs dialectes secondaires, étroitement affiliés au polonais , prolongeaient durant le moyen-âge, vers l'Occident, la puissance de la Pologne. Sous le nom général de Vendes , des peuplades d'origine et de mœurs plus ou moins polonaises couvrirent, jusqu'au xc siècle , les deux rives de l'Elbe , la Saxe avec ses différents duchés , la moitié de la Prusse, le Hanovre, une partie même du Holstein. Les Slaves de la Poméranie et du Mecklembourg , tout comme ceux de la steppe sablonneuse où s'élève aujourd'hui Berlin, parlaient un dialecte à demi polonais , et formaient plusieurs états indépendants , qui

' résistèrent, jusqu'au xne siècle, à tous les efforts des conquérants germaniques. Enfin, subjugués par Y Allemagne, ils se virent soumis au servage le plus abrutissant , et à des vexations dont il ne leur était possible de se délivrer qu'en renonçant à leur langue et en se faisant Allemands. G* est ainsi que les indigène! de la Saxe actuelle sont peu à peu devenus teutons. Les derniers habitants de Leipzig parlant slave, moururent vers la fin du xive siècle. Adelung, dans un travail sur le style allemand , a tâché de prouver que la finesse de prononciation qui caractérise aujourd'hui les Allemands de la Saxe, est due à leur origine slave.

La contrée où l'idiome polono-vende se conserva le plus longtemps, fut cet angle du Hanovre environné par la mer et appelé principauté de Lunebourg. Là , séparés de leurs maîtres teutons, les Vendes purent garder leur langue jusqu'au milieu du xviu* siècle. Enfin les persécutions civiles des employés allemands parvinrent à consommer l'œuvre des barons féodaux. Ce fut en 1751 que la principauté de Lunebourg vit célébrer à Voustrov le dernier office religieux en langue vende. Une destinée encore plus cruelle frappa les Slaves du Brandebourg , appelés Oukrainiens, parce qu'ils formaient comme la frontière (Oukraine) de la Pologne vers l'Occident. Ces Oukrainiens furent presque tous exterminés , dès le xn* siècle, par Albert, surnommé F Ours. Cependant leur dialecte, appelé dialecte prussique , était encore parlé autour de Berlin au xvie siècle; mais, vers la

fin du xvne , cet idiome , absorbé par la conquête allemande, n'était déjà plus connu que des vieillards. Les vieillards moururent, la langue s'éteignit, et les Prussiens perdirent bientôt le souvenir, mais non les traits distinctifs de leurs aïeux slaves ; car la spontanéité, r élégance, l'enthousiasme patriotique, tout ce qui rend les Prussiens supérieurs aux autres Allemands leur vient précisément de leur origine polonaise et slave. Cependant , loin de se laisser émouvoir par cette pensée en faveur de la Pologne , les Prussiens n'en semblent aujourd'hui que plus empressés de s'unir au reste de l'Allemagne pour étouffer la langue et la littérature polonaises ; mais on petit espérer que leurs efforts seront vains. Si même les puissances coalisées parvenaient à détruire la nationalité de la Pologne , elles ne détruiraient pas pour cela sa langue et sa littérature. Désormais cette littérature est devenue essentielle au développement du monde slave ; elle est le lien providentiel qui renoue ce monde avec l'Europe.

Immédiatement au-dessous du polonais se place l'idiome bohème, également divisé en trois variétés : le tchekh, le morave et le slovaque. Le bohème , par ses origines, se rattacbe si intimement au polonais , que ces deux langues paraissent, à Feutrée du moyenàge, n'en avoir formé qu'une seule. Dans la théorie qui fait venir de l'Illyrie les trois nations, comme les trois langues slaves du nord , il est clair en effet, que le dialecte plus tard appelé polonais , avant d'arriver

en Pologne , dut d' abord traverser la Bohème , et y séjourner au moins quelques siècles. Ainsi , le bohème et le polonais composèrent primitivement une unité, l'unité slave occidentale, destinée à servir de contrepoids à l'unité slave orientale, formée par le rosse et l'illyrien. Quoique unis par la religion , les dialectes slaves d'Orient sont loin d'avoir entre eux les rapports intellectuels qui rapprochent le bohème et le polonais. Ce qui malheureusement paralyse Faction du bohème et de sa littérature, ce sont les provincialismes dont il n'a point encore pu se purger. L'avantage principal du polonais sur tous les autres dialectes slaves , c'est d'avoir, au contraire, ramené à l'unité les éléments divers qui le constituaient primitivement. Cette unité est même si complète, que le russe ne peut lutter , sous ce rapport , avec le polonais.

L'idiome russe se trouve jusqu'à ce jour scindé en deux grands dialectes , le ruthénien et le moscovite , dont les différences sont encore fortement tranchées. Nous ne compterons pas une troisième variété, beaucoup moins marquée, celle du bielo-russe. Parlé dans presque toute la Litvanie, à Grodno, à Bialystok et jusqu'en Volhynie, ce troisième dialecte est trop vivement pressé entre les deux iufluences polonaise et moscovite pour avoir conservé une existence littéraire. A la vérité , dans les temps anciens , les trois dialectes russes qui correspondaient aux trois divisions primitives de la Russie , blanche, rouge et noire.

ces trois dialectes avaient chacun sa littérature à part, tout comme les trois Russies avaient chacune an gouvernement et des princes particuliers très jaloux les uns des autres ; mais ces princes, à force de se combattre , ont fini par s entre-dé truire. Pour échapper à des milliers de tyrans , le peuple a laissé croître l'autocratie au-dessus de leurs têtes , et les tsars moscovites, après une lutte opiniâtre, ont fait de leur idiome la seule langue littéraire de l'empire.

Le rathénien ou malo-russe est resté toutefois la langue populaire des provinces méridionales. Ce dialecte qui règne sur les steppes depuis le Kouban jusqu'aux Karpathes, et depuis Odessa et la Crimée jusqu'en Galicie , ce dialecte a conservé une sorte de littérature nationale , représentée par les chansons des paysans, des guerriers et des classes inférieures. Une variété du ruthénien, sous le nom de roussniaque, s'étend par la Boukovine jusque dans le nord de la Hongrie , sur les comitats de Marmaroch , Ung et Bereg. Parlé par treize millions de Slaves des plus intelligents, le ruthénien aurait pu devenir une langue littéraire du premier ordre ; mais , refoulé à la fois par le moscovite et le polonais , il perd chaque jour du terrain.

Quant au moscovite, la position centrale des populations qui Font adopté lui permet de se répandre de plus en plus dans toute la Russie. De Moscou et de Pétcrsbourg, il s'est propagé jusqu'en Sibérie et sur la côte nord-ouest de l'Amérique. Il n'y a pas

d'autre langue européenne qui occupe sans interruption un aussi vaste espace. On pourrait ajouter qu'il n'est peut-être pas d'idiome au monde qui soit pixn nonce dans les contrées où il règne d'une manière aussi uniforme que le moscovite ; cette langue dq, commandement est parlée avec une précision toute militaire. Il est impossible de distinguer d'une province à l'autre la moindre nuance d'accent. Ou doit regretter que ce dialecte soit mêlé de mots finnois et mongols qui parfois en altèrent profondément le caractère slave. Néanmoins, au milieu de ses mongolismes ancieus et de ses gallicismes modernes, le moscovite a conservé les principales qualités du slavoq : une extrême flexibilité de tournures, la concision des périodes, quelque chose à la fois de musical, d'impératif et d'héroïque.

Ces dernières qualités se révèlent plus nettement encore dans l'illyrien ou le iugo-slave que dans le russe. L'illyrien est parlé vers le sud depuis les moptf du Frioul aux environs d'Udine eu Italie jusqu'au fond de l'Albanie, et à travers la Macédoine jusqu'à la mer Egée. Au nord, l'illyrien retentit tout le long du Danube ; il s'étend depuis Sillian dans le TyrqJ jusqu'au banat de Te mes va r et jusqu'aux bords du Pruth en Moldavie. Le territoire géographique de la langue iugo-slave est, après celui de l'idiome moscovite , le plus vaste entre ceux des quatre idiomes slaves. Le polonais lui-même est loin d'avoir un domaine aussi étendu. Pourtant, des quatre grandes

littératures slaves, la moins connue est celle de 1*11lyrie. A peine l'Europe sait-elle qu'il existe dans ce pays une littérature nationale.

Peut-être objectera-t-op que cela même prouve l'insignifiance du mouvement littéraire iugo-alave, et que, si ce mouvement n'a pas encore été remarqué, c'est sans doute parce que les Iugo-Slaves ont jusqu'ici trop peu fait pour intéresser le inonde savant. Il ne faudrait pas pousser ce raisonnement au-delà de certaines bornes. La littérature illyrienne, quoique en* core peu avancée, a pourtant eu dans Raguse, du quinzième au dix-septième siècle, une période brillante. On fait même remonter l'école ragusaine jusqu'au dou-> xième siècle, époque où paraissent déjà des poèmes et des chroniques dans le dialecte de la Serbie et de la Dalmatie, et le savant Ghafarjick va jusqu'à soutenir que l'Uljrien a été de tous les idiomes slaves celui dont la marche progressive a jusqu'à nos jours été la plus régulière. On peut du moins affirmer que, par V abondance des voyelles, par l'heureuse fusion des sons doux et des sons rudes, la langue serbe est à la fois la plus harmonieuse et la plus héroïque, la plus douce et la plus mâle des langues slaves. Elle commande avec plus de fermeté que le russe, elle flatte, caresse et gémit avec plus de douceur que le polonais ; elle sait au besoin heurter entre eux les sons avec plus de rudesse expressive que le bohème. Dans son Voyage au Monténégro, fait par ordre de Napoléon, Vialla de Soinmière, qui ne se doutait pas que cette langue fût slave,

et qui y voyait un dialecte grec, dit que l'idiome illyrien est riche, laconique, harmonieux, oratoire, qu'il s'emploie aussi heureusement à chanter les douceurs de V amour que les hauts faits et les sanglants trophées de Mars ; que à est en un mot la langue des héros.

Il faut regretter qu'une foule de variétés provinciales éparpillent encore en tendances opposées la puissance morale de cette langue. La littérature, comme la nation iugo-slave, est encore la moins centralisée d'entre les quatre littératures et les quatre nations slaves. Parmi les branches diverses dont cette famille se compose, Tune, celle des Bulgares, forme presque une nationalité à part de plus de quatre millions (f individus; mais les patriotes commencent à ouvrir les yeux sur les conséquences de ce fatal morcellement. L'Illyrie marche donc vers l'unité et s'en rapproche chaque jour davantage. En mettant à part le bulgare, qui forme une sorte de langue isolée (et dont le développement, nous n'hésitons pas à l'affirmer, serait un malheur), il y a en Iugo-Slavie trois différents dialectes ou plutôt trois variétés de la même langue : le serbe, le croate et le vende. Après s'être disputé durant des siècles la domination littéraire, ces trois idiomes ont enfin cessé de se combattre. Les deux plus faibles ont volontairement reconnu la suprématie du plus fort, de l'idiome serbe. Proclamé maintenant comme leur seule langue littéraire par huit millions d'hommes, le dialecte illyro-serbe a devant lui un bel aveuir, et, si l'Europe l'encourage, il pourra opposer

LIS UCATftl NATIONS SLA VI S. 97

un jour une heureuse résistance à l'extension de la langue et de la littérature russes parmi les Slaves du midi.

TROISIEME TABLEAU

ou

Du moQfcmcnt unitaire des peuples de race Bt?e.

L'Europe tend à l'unité , et pour y arriver, la Providence qui la guide pousse d'abord les divers rameaux de chaque race à ne faire qu'un seul corps , en attendant que, par suite des lents progrès de la civilisation , les races et les langues, distinctes et différentes de génie et d'origine, s'amalgament également les unes dans les autres, pour ne plus former qu'une grande république de nations libres. Ainsi s' explique le mouvement d'unité des populations teutoniques, mouvement qui, une fois consommé, comme il semble qu'il le sera bientôt, déterminera un travail d'assimilation analogue chez les peuples occidentaux , obligés, pour faire face à l'Allemagne, de se coaliser eux aussi en une grande unité latine ou celto-romane. Or, si l'on trouve ce fait naturel pour l'Occident, comment ne le serait-il pas de même pour le monde

tft PàMmjLitswi. m

Store? Pourquoi trouver mauvais qu'a» jMngtri»**. •ûm* envahisseur et conquérant, le pamimrism*, tienne finie équilibre?

Le tableau précédent non* a déjà montré état quels apporta d'influence et de développement m trouvent vis-à-vis Fane 4e Pantre les quatre langues et litftt» iitaree nationales de la race Slave. Ces quatre KHénh luce et nationalités ont, quant à leur génie fonde»» mental, les menée ressemblances, les même» anatogiee qu'offrent entre des les langue» romanes df Oerfdeut. Malheureusement , dans les tempe modernes elles se sont constituées réciproquement en état dTep» position systématique. lin funeste espritd' antagonisme s'est surtout développé en Pologne et en Russie ; il a créé entre ces deux grand pays des barrières politiques et religieuses infranchissables. En effet, la Pologne fut dès l'origine dans le monde Slave l'organe du latinisme et de la civilisation occidentale. La Russie au contraire se porta comme champion de l'église grecque et des institutions orientales. De là le choc continu des deux camps , et ce long cri de guerre qu'ils font entendre l'un contre l'autre à travers les siècles. Quoique moius divisés entre eux que les Polonais et les Russes, les autres peuples Slaves sont pourtant loin d'être unis. Des défiances de tout genre les empêchent de se tendre la main , de marcher vers un but commun. Aussi les conséquences terribles du divide et impera pèsent-elles sur eux de tout leur poids.

Cependant toute l' histoire des peuples Slaves prouve

que cet antagonisme est un état anormal, contraire à leur génie, un fait factice et violent, destiné, s'il se perpétue, à vicier le développement de la race entière, et à la plonger peut-être dans on esclavage sans remède, Aussi tous les slavistes dont la pensée se meut un peu au-delà de leur propre nationalité, sont-ils préoccupés des moyens de faire cesser enfin les rivalités intérieures. Les uns se bornent à une propagande purement littéraire, les autres ne croient la conciliation possible que par un affranchissement préalable des nationalités ou bien par leur absorption définitive dans l'empire russe. Ces derniers assignent ainsi à leur action littéraire un but tout politique.

Ihi pMiUviHM littéraire.

Parmi les slavistes purement littéraires se distinguent les savants bohèmes. Armés de tonte la supériorité d'érudition qu'ils doivent à leur éducation allemande , ils comparent sans cesse entre elles les littératures, les nations slaves, et s'efforcent aiusi d'opérer un rapprochement de plus en plus désirable entre leurs frères de race. Les écrivains russes et polonais s'accusent sans cesse de partialité et se refusent toute confiance ; ils écoutent au contraire, sans aucun soupçon préconçu, la parole du savant bohème, qui, n'étant pas, comme le Busse, juge et partie, offre des gages d'une plus saine appréciation. De tous les moyens imaginés par les érudits bohèmes pour rapprocher entre eux les différents peuples slaves, le plus notable, le plus efficace, est celui que Kollar et Cbafarjik ont désigné par le nom de vzaiemnost (réciprocité). Conçu comme système d'action» le vzawmnoêt

n'est pas autre chose qu'une espèce de panslavisme dans Tordre linguistique et intellectuel. Ce panslavisme des savants, qu'il faut examiner d'abord , nous mènera comme un fil conducteur au panslavisme des peuples.

S' étant réveillée, au commencement de ce siècle, d'un long assoupissement, la nationalité bohème, après avoir tenté de se créer par ses seules forces une littérature indigène, ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle n'était plus en état de développer le génie de sa propre langue, ni même de la conserver dans sa pureté individuelle , sans s'aider de la connaissance et du concours des autres idiomes slaves. C'est ainsi qu'on arriva peu à peu à se convaincre que les quatre langues slaves forment ensemble un groupe indivisible, et que leur isolement les a seul empêchées, durant tant de siècles, d'arriver à un état florissant. Tout en reconnaissant comme nécessaire le développement propre et individuel, l'existence séparée de chacune de ces quatre littératures, on chercha donc à établir entre elles des relations de famille, une espèce de solidarité intellectuelle , d'après laquelle les progrès , les conquêtes , accomplis par chaque langue slave , devraient tourner à l'avantage des autres.

Il est remarquable que la contrée où ce panslavisme littéraire et contemporain rencontra dès sa naissance le plus de prosélytes fut cette même Stovakie où 16 pramer panslavisme qui ait existé, le panslavisme re* ltgieai des apôtres Cyrille et Méthode, fondateurs de

ta PANSLAVISME. I0à

la liturgie slave , avait trouvé dès le neuvième siècle ses plus zélés défenseurs. Le dialecte des Slovaks tient une espèce de milieu entre les dialectes slaves, à peu près comme les Karpathes, que ce peuple habite , forment le centre , la citadelle, le nid primitif de la race. On comprend donc que les Slovaks de Hongrie aient saisi les premiers, et avec le plus d* ardeur, l'idée du panslavisme littéraire ou de la solidarité intellectuelle entre les diverses nations slaves. Ce fut peu de teinps après 1815 que les premiers germes de ce panslavisme furent jetés dans les esprits. A cette époque, Varsovie, Yilna, Pétefsboufg, voyaient se former de* sociétés sécrétés, où Rasées et Polonais entraient ensemble Ûàû& le dessein d'obliger l'empereur Alexandre à doutter a serf pètfple* uùe constitution plus du moins modelée sur la constitution frâûçftite. tandis que ces sociétés flTorgàûisàiedt dariâ l'ombre, les Bohèmes et les IlljrietiS de la ftôtfgfté formaient à découvert dés association^ t la fois saVantes et patriotiques poiir réveiller au sein des peuples slaves, par des publications littéraires, lé sentiment eùdormi de là nationalité. Une académie illyro-serbe, fondée à Novisad sous la direction du Célèbre Cbctfarfik , commença à répandre parmi la jeunesse famouf du dialecte ilïyrien et de* idiomes qui lui sotit affiliés. Enfin Une réunion de riches propriétaires, formée dahs la Slâvonie hongroise softs lé nom dé Serbêka Mdtilla (la Éuche sérié), forirnit les fonds nécessaires pouf la publication (Tune revue serbe, destinée à propager lés principes pansla-

vistes, qui avaient déjà présidé à la création de l'académie illyrienue de No visad. Depuis lors, cette revue n'a pas cessé de paraître. Son influence se combine avec celle d'un autre organe encore plus important du panslavisme, le Tchasopis tcheskeho muséum (Annales du musée de Bohême), qui se publie à Prague, également aux frais d'une société riche et animée des intentions les plus généreuses.

Autour de ces sociétés, toutes pacifiques et exclusivement littéraires, n'ont pas tardé à se grouper des sociétés moins paisibles , surtout depuis la révolution polonaise de 1 83 h Dans la plupart des universités des pays slaves, les étudiants et toute la jeunesse éclairée ont commencé à fonder des casinos et des lieux de réunion, pour s'y procurer et pour lire les journaux et les ouvrages remarquables qui se publient dans toutes les langues slaves. Il en est résulté une fermentation inaccoutumée des esprits. Le public russe lit avec sympathie les publications polonaises j les Illyriens s'intéressent aux recueils publiés à Prague, et les Bohèmes aux recueils de la Croatie. Ce mouvement ne peut avoir qu'une heureuse influence. Une telle réciprocité élargira les idées, propagera la civilisation parmi les Slaves, dissipera les préjugés réciproques qui les ont jusqu'ici empêchés de se comprendre, et qui ont amené leur commune oppression. La littérature y trouvera un avantage immense. Ce qui a surtout paralysé les écrivains slaves, c'est qu'un public suffisant pour la rente et l'écoulement de leurs ou-

vrages leur a manqué jusqu'à ce jour. Tous ceux d'en** Ire eux à qui le destin avait refusé une fortune patrimoniale étaient donc condamnés irrévocablement à la misère. Si au contraire les Slaves éclairés s accoutument i lire tous les ouvrages remarquables publiés dans les quatre langues slavones, alors les auteurs slaves pourront tirer de leur plume des ressources d'existence matérielle dont ils ont jusqu'ici été privés.

En outre, une communication plus intime entre les quatre dialectes slaves aidera les écrivains à purifier peu i peu leur style d'une foule d'expressions étrangères qui l'ont envahi et le dénaturent. Telle idée qui te trouve en russe rendue par un mot tatar, se trouvera en polouais exprimée par un mot slave. Telle tournure allemande en Bohème pourra se modifier par une tournure plus nationale empruntée à l'illyrien. Loin de se nuire par ces emprunts mutuels, les langues slaves se compléteront , et pourront recouvrer avec la temps leur pureté primitive. Malheureusement les gouvernements absolus qui entravent les communications politiques des Slaves entravent aussi leurs communications littéraires. C'est donc hors des pays slaves que pourraient se tenir le plus facilement des espèces de congrès entre les slavistes des différentes nations. Demeurant tout-à-fait étrangères à la politique, ces réunions, modelées sur les congrès annuels des savants allemands de Prusse, d'Autriche, de Bavière, pourraient attirer des hommes des nuances les plus opposées, mais s' accordant tous à désirer

408 LE MONDI SLA VI.

D'intimes et continuels rapports, facilités parle peu d'étendue territoriale des petits états de la Grèce, unissaient entre elles les diverses peuplades de la race hellénique. Entre les nations slaves, les mêmes rapports n'existent pas ; F immense étendue de territoire qu'elles occupent rend leurs communications beaucoup pins difficiles. Voilà pourquoi les divers dialectes slaves diffèrent entre eux beaucoup plus que les anciens dialectes grecs ; mais la nécessité de les mettre en contact, d'assurer par la solidarité littéraire le développement normal et simultané de chacun deux, cette nécessité est de plus en plus sentie par tous les slavistes, et, on peut le dire, par les gouvernements eux-mêmes. Delà les chaires publiques de littérature slave déjà établies sur tant de points différents.

Le premier résultat du panslavisme littéraire devra être d'abattre toutes les barrières morales élevées par le despotisme pour séparer les peuples. Le panslavisme sera dans l'Orient slave ce que sont en Occident les chemins de fer. Le Panslavisme comblera les abîmes. Même séparé politiquement, même servant des monarques ennemis les uns des autres, sujet du sultan, ou de Frédéric-Guillaume , Polonais, Moscovite ou Illyrien,tout vrai Slave, faisant taire ses opinions de parti, tendra à son frère malheureux une main amie. En tout ce qui ne nuira pas à sa patrie particulière, il sou* tiendra les autres patries slaves, et jouira du progrès fait par chacune d' elles dans les voies de 1* émanci pation. Sans doute les partisans de l' insurrection militaire

sont peu favorables aax panslavistes ; ils se moquent de ees paisibles et inoffensifs savants qui prétendent amener sans effusion de sang nne transformation sociale, qui croient que les idées libérales triompheront par leur propre forée, comme si les idées, privées d'un levier matériel, étaient autre chose qu'une impuissante rêverie, une vaine science au profit des despotes ! Les rois absolus, nous dit-on, ont, eux aussi, des idées à leur service, et de plus ils ont des baïonnettes pour les faire exécuter. Comment donc les idées émancipatriees résisteront-elles, livrées sans arme à cette double attaque de l'ennemi? On peut répondre qu'il y a du moins ceci de rassurant dans les tendances du siècle, que, malgré son apathie, son amour de l'or et son culte des faits accomplis, notre époque a pourtant conservé un respect invincible pour les droits internationaux. Les diversités de mœurs et d'institutions ne nous choquent plus comme elles choquaient nos pères; on a enfin reconnu le droit de vivre aux races inférieures et aux petits peuples tout comme aux grandes nations. Toute tentative du fort pour absorber le faible excite aujourd'hui la réprobation. C'est ce sentiment désormais général qui me paraît assurer le développement égal et parallèle des quatre dialectes slaves, même en dépit des pouvoirs constitués qui paralysent les uns au profit des autres ; mais, pour triompher des obstacles, il faut que la solidarité soit franche et complète. Pour obtenir d'être appréciés et admirés du public russe, il faut que de leur côté les critiques polonais apprécient

à 3eur juste valeur les écrivains moscovites ; il faut que l'enfant de la Pologne ne soit plus seulement Polonais, mais Slavo-Polonais, que le Moscovite se sente Slave avant de se sentir Busse, qu'il ne se croie pas instruit tant qu'il ne sera pas arrivé à pouvoir lire des revues et des journaux non-seulement dans sa langue, mai* encore dans les langues polonaise, bohème, illyrienne. Grâce à ces communications, les différents dialectes de la race puiseront les uns dans les autres me force nouvelle; ils se protégeront réciproquement contre l'invasion étrangère, ils s' entr' aideront même à perfectionner les traits de leur physionomie individuelle, en la rendant plus conforme au type général slave; à peu près comme dans l'ordre de la civilisation un peuple est d'au tau t plus puissant, développe d'an* tant mieux sa propre nationalité, qu il se donue des lois plus libérales, plus en harmonie avec les tendances communes du genre humain.

politique et flMéreJ des peuplai.

Connue toute conception dans l'ordre des idées aspiiq à se réaliser dans Tordre des faits , il s'ensuit que le panslavisme n' est pas seulement une question littéraire; c'est encore une question politique, une question sociale. Quel système politique, quelle organisation sociale fçra-t- on priver du panslavisme? Ce problème, au point 4e vue théorique, peut se résoudre eu quel* qu

Il y a quatre langues et quatre littératures slaves : or une langue littéraire, c'est une nation; il; a donc quatre nationalités slaves. De même qu'en littérature ces nations, *e déclarant solidaires, cherchent à se faire de mutuel? emprunts, à s'enrichir chacune avec le travail de toutes.* de même en politique elles doivent se prêter un appui réciproque pour atteindre un Jbut qui leur soit commun et cher à toutes également. Ce bat, quel sera-t-il? il semble que pour tout homme in-

dépendant il ne peut être autre que la plus grande civilisation et la plus grande liberté possibles de tons les Slaves. Le démembrement d'une des quatre nations slaves par les trois autres, ou l'absorption des trois plus faibles par la quatrième, serait-ce de la solidarité? serait-ce là du panslavisme? Les Russes eux-mêmes n'osent pas le soutenir.

Le seul panslavisme politique qu'indique la nature, le seul que réclament les masses, c'est donc avant tout l'affranchisse ment des quatre nationalités slaves ; et, comme une de ces quatre nationalités jouit déjà de son gouvernement propre et indigène, il s'agit de faire obtenir aux trois autres le même avantage. Voilà le but définitif de tous les panslavistes sincères. Ils se proposent d'organiser une sorte d'assurance mutuelle, une ligue tacite, mais effective, pour l'émancipation ; ils voudraient surtout amener une coalition des trois nationalités slaves démembrées, et leur persuader d'unir leurs efforts pour redevenir enfin ce qu'elles étaient jadis, des états indépendants. Le panslavisme des patriotes est sans doute encore loin de se montrer aussi affermi dans sa marche que le panslavisme des savants. La raison de l'infériorité du premier est toute simple; la police le persécute et travaille partout à le dissoudre, pendant qu'elle tolère l'autre. Cependant, quoiqu'ils poursuivent des buts différents, l'un et l'autre sont intimement liés. Leur propagande se confond sous plus d'un rapport, et notamment dans les universités, où est leur principal foyer. Cette propagande présente

Lt PANSLAVISME. Ht

trois degrés d'initiation. Au premier degré se placent les nouveaux convertis, ceux qui, longtemps indifférents à la gloire et aux souffrances de leur patrie, sentent enfin naître en eux le goût de la langue et de la littérature nationales. Au second rang des initiés sont ceux qui lisent depuis longtemps les livres slaves, qui favorisent l'épanouissement de la langue et des lumières chez leurs compatriotes, mais qni tremblent à l'idée de se jeter dans des projets d'affranchissement politique. Au troisième rang enfin sont ceux qui regardent la littérature comme une lettre morte, tant qu'elle ne pousse pas au dévouement, à faction. Ces derniers proclament hautement qu'une littérature sans nationalité est une fleur sans parfum ; ils veulent unir h plume et l'épée. Le nombre de ces hommes résolus augmente tous les jours ; mais il est encore, il faut bien r avouer, beaucoup trop restreint pour agir. Voilà pourquoi le panslavisme jusqu'à présent a été surtout une question littéraire , débattue dans les universités et parmi les érudits.

Cette existence jusqu'ici trop scientifique du panslavisme explique aussi comment les agents du tsar ont pu donner le change en Europe sur les tendances des patriotes slaves, et faire entendre, au lieu du cri de solidarité, celui d'unité gouvernementale de la race slave. Les hommes du statu quo objectent continuellement que la nationalité russe a acquis sur ses trois sœurs une prépondérance trop marquée pour qu'elle puisse la perdre jamais. Loin d'accepter cette objection i. *

4U L* MON» «ira.

comme sans réplique, on paît, an contraire, «ffi que les trois nations opprimées du monde slave, ai cUet s'entendaient pour réclamer de concert leur indépendance, dicteraient sans peine la loi aux Russes, car elles sont beaucoup plus fortes, même numériquement, qu'on ne suppose en Europe. La nation bohème, la plus faible des trois, compte déjà plus de sept nul* lions d'individus, tant dans le royaume de Bohême proprement dit que dans la Moravie et la Slovakic hongroise, provinces qui toutes parient la même langue, et reconnaissent un même principe national. Les Hljriens d'Autriche, de Hongrie et de Turquie tonnent «ne population de 10 à 12 millions. Enfin la nationalité polonaise peut ranger sons sa bannière de SO à 32 millions d'hommes, en y comprenant les 10 à 13 millions de Butbéniens, tant Malo-Bnsses que Koeaques, qui, bien que parlant une langue différente du polonais, sont rattachés à la Pologne par tons leurs souvenirs historiques, et par tous leurs intérêts matériels et moraux ; car ils ne pourront jamais, sans l'aide de la Pologne, reconquérir leurs anciens privilèges, Ainsi les trois nationalités slaves subjuguées composent un ensemble de plus de 40 millions d'hommes. La quatrième nation, celle des Moscovites, forme, il est vrai, un corps assez compact de 35 millions d'individus sans ses annexes ; agglomération assurément redoutable, mais dont le triomphe serait douteux dans une lutte contre ces trois autres nations slaves Chez les 40 millions de Slaves non moscovites, qu

li fanslausns. Hft

nime an même désir d'émancipation nationale n'y t-t-il pas les. éléments d'une ligue assez imposante pour mériter l'attention sérieuse des hommes d'état? Il faut malheureusement regretter que les plus actifs des patriotes polonais donnent peu dans ee système. Voyant avee quelle habileté et quel succès la diplomatie de leurs ennemis exploite le réveil politique des Slaves du Danube, la plupart des Polonais ont adopté F expédient trop facile de nier l'existence xte ces nationalités, dans lesquelles ils craignent de voir un jour des rivales de leur propre patrie ou des auxiliaires du tsar. Nier un mal, ce n'est pas le détruire. Potir paralyser les prédications du panslavisme russe chez lis lllyriens et les Bohèmes, il faut savoir lui opposer un panslavisme d'un autre genre: celui qui se fonde Stur la distinction des nationalités et la conquête à frais communs de F indépendance, qu'elles doivent se garantir les unes aux autres. C'est ainsi que le noyau de 10 à 12 millions d'hommes qu'on pourrait appeler les Polonais pur sang attirerait facilement à sa cause, par un principe plus largement fédéral que celui de Tan* eienne Pologne, les Ruthéniens, les Malo-Russes de F Ou k rai ne et les Kosaques de la mer Noire. Ces populations sont étrangères par les mœurs et le langage à la Moscovie, qui ne maintient chez eux son idiome comme langue des lois et des livres que grâce à l'éloquence du knout. Il y a donc des éléments pour organiser dans le nord-est de la Slavie une confédération ruthéno-polonaise de 25 millions d'hommes. Dans le

446 LI MONDE SLAVK.

midi an autre corps fédéral de 20 millions de slaves de Bohème, de Hongrie et de Turquie pourrait également, si l'Europe y daignait concourir, se constituer dans une même pensée de résistance nationale contre la ' Russie et l'Allemagne.

On conçoit qu'un tel panslavisme soit attaqué avec violence d'un côté par les agents du tsar, qui le représentent comme une folie, et de l'autre par les journaux d'Allemagne, qui le dénoncent comme une intrigue russe. Il faudrait nous garder d'ajouter foi à ces dénonciations, et de déposer, en quelque sorte suri' injonction de nos ennemis, l'arme la plus redoutable que nous puissions tourner contre eux. Loin de s' isoler, la Pologne et son émigration devraient représenter pour l'Europe entière le génie slave dans ce qu'il a de plus sympathique et de nécessaire au monde. Pour triompher, il faudrait que la Pologne devint la tête du mouvement slave ; il faudrait qu'elle imitât la France de 1789, qu'elle appelât à une liberté commune tous les peuples qui l'environnent, et jusqu'à ses bourreaux même. Certes, si les Polonais out acquis un droit sacré, c'est bien celui de présider à la coalition des peuples opprimés. Ils sont entre tous les Slaves ceux qui ' ont le plus souffert, ceux qui comptent le plus de martyrs, ceux qui offrent par conséquent le plus de garanties d'un amour sincère de la liberté.

On peut dire que, par ses malheurs même, la Pologne, et principalement l'émigration polonaise, est providentiellement appelée à servir de lien entre tous les

Slaves sans patrie, ou, en d'autres termes, à diriger le mouvement panslaviste. Malheureusement l'éducation et le passé des patriotes polonais les rendent peu aptes à jouer ce nouveau rôle. Jusqu'ici absorbés par leurs propres souffrances, ils n'ont pu songer à celles de leurs voisins capables de leur prêter main-forte. L'idéal qu'ils poursuivent, c'est toujours le rétablissement de leur patrie sous la forme et dans les conditions anciennes, conditions telles cependant que les Polonais ne peuvent les formuler sans s'aliéner aussitôt un grand nombre de leurs frères slaves. « Où sont allées, dit en soupirant le poète Karpinski, ces heureuses années de notre gloire, où nous étions parés des couronnes de la terre, où le Bohème, le Hongrois, le Valaque, le fier Prussien, se rendaient à nous, et où le Moscovite venait du nord déposer son sceptre pesant à nos pieds! » Ce n'est pas avec un tel langage que la Pologne pourra transformer sa cause en une question générale de liberté pour tous les autres Slaves. Les Polonais, il .est triste de le dire, ont si peu de foi en une confédération slave, qu'en se jetant dans l'insurrection hongroise ils espéraient attirer à eux leurs frères, les Slaves du Danube, et de les faire combattre sous leur drapeau , sans leur avoir rien garanti pour le cas du triomphe.

En général, les Polonais ne voient dans le monde slave que deux éléments : eux-mêmes et les Busses. Aussi, les révolutions de 1 848 et 49 ayant échoué, les plus aventureux d'entre les vaincus se sont-ils jetés à

M8 Ll M0HDB 6UVI.

corps perdu dans la propagande moscovite. Supposât chez les ministres de Pétersbourg un revirement d'i* dées pareil à celui qui s'était opéré dans leurs tétas, i)s oqt répandu aveuglément les bruits les plus invrai* semblables. Suivaqt eux , Nicolas se serait soudaine*mept épris d'amour pour la nationalité polonaise; il aurait juré de lui faire reprendre un rôle plus brillant que celui qu'elle avait jamais pu jouer. Il ne mettrait à tsette résurrection de la Pologne qu'une condition : oelle de son élection spontanée et sincère comme mo* narque de tous les Slaves. Un grand nombre de propriétaires de Posen et de la Galicie ont envoyé dflt pétitions au tsar, l'appelant leur protecteur naturel, et le priant d'intervenir. On est allé jusqu'à dire que Nicolas voulait rappeler tous les patriotes exilés en Sibérie depuis 1831, et que des négociations étaient d^jà entamées par lui avec les cabinets d'Occident, à l'effet d'opérer par voie diplomatique le retour de tputç l'émigration polonaise dans ses foyers.

Sans doute l'ennui de l'exil peut faire passer d'étranges mirages devant les yeux des proscrits ; mais on ne saurait expliquer une transformation aussi inattendue sur le sol même de la Pologne que par des in* térêts personnels élevés à l'état de passion. Ces intérêts, cette passion non assouvie, sont le besoin de se» curité domestique et le désir de la vengeance. En effet, la bureaucratie allemande dans ces provinces a telleqient abusé de sa position, que le gouvernement lui* même est devenu impuissant contre elle, et doit par

IX PAIfSUTlflMI. 149

conséquent souffrir toutes ses exactions. La terreur y est telle, qu'on y a va en 1846 et 48 beaucoup de propriétaires se rendre aux chefs-lieux des districts qu'ils habitent, pour s'y dénoncer eux-mêmes comme complices des révolutionnaires, arec lesquels ils n'avaient jamais eu aucune relation. Ils espéraient par là se faire emprisonner avec leur famille, et garantir ainsi du moins la vie de ceux qui leur étaient cbers, vie que les pacbas autrichiens ne veulent ni ne peu* vtnt plus garantir contre les paysans égarés.

Les moyens qne n'a pas craint d'employer la police autrichienne pour terrasser l'aristocratie polonaise ont éveillé dans le cœur des opprimés une haine implacable, livrés, traqués comme un troupeau de bêtes fauves parles paysans, dont on leur a aliéné les sympathies, les seigneurs voient grandir de plus en plus Fabime qui les sépare des classes inférieures. Cet abîme, la vieille noblesse de Pologne s'efforce vainement de le combler : die se voit arrêtée par les obstacles que lui oppose le gouvernement et par sa propre aversion pour les théories suivant elle extrêmes du parti démocratique. Aussi, préférant de deux maux le moindre, plusieurs d'entre les magnats inclinent-ils de plus en plus à invoquer la Russie, qui est au moins slave, contre l'Allemagne, qui n'a avec les Slaves rien de commun.

Il existe encore une autre cause des progrès de la propagande russe en Pologne, c'est F avènement du tiers-état ou de la bourgeoisie au pouvoir. Depuis Toc*

cupatiou russe, la situation des marchands et des habitants des villes a changé complètement. Tandis que le gentilhomme s'appauvrit partout, le bourgeois accroît ses richesses , et son commerce envahit jusqu'à la Russie même, trop peu avancée dans les voies de la civilisation et de V industrie pour pouvoir concourir avec les villes polonaises. Le paysan passe peu à peu du joug des nobles sous le joug, comme on le sait, très pacifique des boutiquiers. Les marchands crains draient de voir leur commerce s'amoindrir et leurs industries tomber par suite d'une révolution qui les séparerait de la Russie.

D'un autre côté, la cour de Vienne, exploitant la haine qu'elle a su fomenter entre les nobles et leurs anciens serfs, a eulevé depuis 1 84 6 à tous les propriétaires de la Galicie le droit de justice et de corvée sur leurs terres ; maintenant la loi déclare égaux les paysans et leurs seigneurs devant les tribunaux de chaque cercle. L'aristocratie voit dans cette mesure qui lui est imposée par ses ennemis , une violation des droits imprescriptibles attachés au sol de ses domaines. Elle réclame des indemnités dont le gouvernement est disposé à faire peser tout le poids sur les habitants des villages. Il en résulte une mésintelligence croissante entre les paysans émancipés et leurs maîtres, et chaque jour on voit s'élever des rixes qui souvent dégénèrent en pillages et en assassinats. Dans un tel état de choses, les communes ne pouvant plus maintenir la police sur leurs territoires respectifs, toute l'auto-

rite passe de plus eu plus aux employés impériaux et à la gendarmerie mobile, dont les détachements parcourent incessamment les campagnes. C'est ainsi que l'astuce autrichienne a su faire tomber peu à peu le prestige de libéralisme qui avait si longtemps entouré la noblesse polonaise, et qui l'entourerait plus que jamais si elle était laissée libre d'agir.

La même scission entre les paysans et les nobles menace également de s'accomplir en Bohême, où les redevances les plus exorbitantes écraseut l'habitant des campagnes. Quant à la Hongrie , on sait trop à quel misérable rôle se trouvait réduite jusqu'en 1848 toute la partie de la population qui n'est pas noble. L'état des choses n'est que légèrement changé. Aussi r Autriche pourrait-elle au besoin fomenter dans les cercles les plus arriérés de la Bohême et de la Hongrie, tout aussi facilement qu'elle l'a fait en Galicie, une jacquerie officielle , qui la débarrasserait sans guerre de ses plus illustres ennemis. Les magnats le savent, et, depuis les massacres de Tarnow, ils se sont la plupart abstenus de participer à toutes les insurrections qui viennent de passer sous leurs yeux.

Voilà comment l'imprévoyance des hautes classes et les préjugés aristocratiques conspirent d'un côté avec F Autriche, de l'autre avec la Russie, pour perpétuer l'oppression. Aussi peut-on dire que , dans le monde slave tout entier, ceux qui défendent le principe des nationalités n'ont plus qu'une seule chance de salut : c'est de se déclarer unanimement contre le

43S LI HONDK SLAVE.

servage, contre les privilèges nobiliaires, et d'en poursuivre énergiquement par tous les moyens possibles une abolition si radicale, qu'elle dépasse les plus séduisantes promesses des cabinets centralisateurs. Le panslavisme fédéral ne triomphera qu*à ce prix des mille obstacles qui l'entourent.

IJI

panslaTÛme officiel et centralisateur de Fétenlxmrg.

Frappé des progrès rapides que faisaient les nationalité* slaves hors de son empire , le cabinet de Péter&bourg s'imagina, il y a une vingtaine d'années, de oontreminer ce mouvement, non point par on travail contraire , mais par un travail analogue, et pour ainsi dire parallèle. D'accord avec leur gouvernement, qui les comblait de faveurs , les slavistes russes prêchèrent un panslavisme nouveau, qui, en littérature, s'efforça de prouver l'identité de ces deux mots : tlaoe et russe. Veneline et Bulgarine, dans des écrits multipliés, tentèrent de démontrer, par une interprétation captieuse des documents historiques, que tous les Slaves sans exception étaient sortis de la Russie, qui, depuis les temps primitifs, n'avait jamais cessé d'être leur mère commune. L'église schismatique russe fut présentée comme la seule véritable église slave. La langue russe fut vantée partout comme la

424 LE MONDI 1LAVK.

plus belle et la plus riche des laugues slaves, comme étant surtout bien supérieure au dialecte mou et efféminé de la Pologne. Le conseiller Oustrialof prétendit même établir qu'isolée de l'histoire russe, l'histoire de la Pologne n'a aucun sens. A force d* adresse, l'écrivain officiel parvint presque à démontrer qu'il n'y avait jamais eu de Pologne, et que le nom de nationalité polonaise était un malentendu.

Passant de F étude à l'action, les savants moscovites ne tardèrent pas à se mettre en campagne. Devenus voyageurs, ils parcoururent en tous sens les pays slaves, sous prétexte d'y rechercher les monuments nationaux, et de les rattacher à l'histoire de la grande métropole. Stroïef et Pogodine se sont, depuis dix ans, montrés, sous ce rapport, d'infatigables apôtres, et, quel que soit l'esprit qui ait dicté leurs recherches, on ne peut nier que ces écrivains n'aient acquis des titres impérissables à la reconnaissance du monde savant; mais il y a dans toutes les publications des slavistes russes un côté qu'on ne saurait trop stigmatiser. Voulant agglomérer toute leur race sous le sceptre des tsars, ils voient, avec une jalousie mal dissimulée, se développer le principe de solidarité entre les nationalités slaves, et ils s'efforcent de substituer à ce lieu fraternel le vieux principe de la centralisation romaine.

En outre, ces panslavistes officiels tendent à élever entre les peuples slaves et la civilisation du reste de l'Europe une sorte de muraille chinoise. A les en croire, chacune des diverses races humaines

Lff PANSLAVISME. 425

compose comme un monde à part. Chacune a ses mœurs, ses lois, presque sa religion, et ne saurait se mêler à ses soeurs sans perdre sa force et sa pureté natives. Ce système, qui voudrait parquer chaque race dans son foyer comme dans une triste officine, comme on essaim d'abeilles dans sa ruche, en perpétuant entre les diverses branches de la famille humaine Taversion et la guerre, consoliderait infailliblement chez les Hâves qui l'accepteraient la domination russe. En effet, s' étant privés eux-mêmes, par une aveugle antipathie pour r étranger, de tout conseil et de tout secours du dehors, ces peuples, déjà si tristement divisés entre eux, deviendraient bientôt la proie de l'anarchie, et le plus fort parmi eux absorberait les antres. Voilà le calcul des hommes de Pétersbourg.

Ce sont principalement les peuplades slaves du midi que le cabinet russe travaille à s'assujétir. Depuis un demi-siècle, il entoure les Slaves schismatiques de Turquie et d'Autriche d'une protection toute spéciale. Promesses, dons magnifiques, rien n'est épargné pour ks séduire. Des ornements sacrés envoyés par la Russie remplissent leurs églises ; leurs plus beaux livres liturgiques sont des présents du saint-synode de Pétersbourg. Les principaux personnages d'IUyrie et de Bohème sont pour ainsi dire harcelés d'hommages par ks agents russes. Les savants de Prague reçoivent toute sorte de gratifications du tsar : des anneaux en brillants , des décorations même leur arrivent de la Neva, comme récompense des services rendus à la

4S6 LI MOUDS ILAVB.

cause des lettres slaves. Sous cette propagande purement littéraire, les agents moscovites savent cacher une propagande politique des plus actives. Au nom de l'indépendance de toute la race , ils appellent les Slaves subjugués du midi à une coalition avec le tsar contre leurs oppresseurs. C'est ainsi qu'ils prétendent fonder un panslavisme d'un ordre à part, qui consisterait à grouper sous le sceptre des Romanof , et à titre de puissances protégé» , les différentes nationalités slaves . Cette pensée perce d' un bout à l' autre de la longue épopée panslaviste du poète slovak, Jean Kollar, intitulée Slavy Dcera. Les peuples slaves y apparaissent formant tous ensemble un immense empire que le poète se représente comme une espèce de colosse imité de celui de Babylone dans la Bible. La Russie en forme la tète , la Pologne le cœur, la Bohême et rillyrie en sont les bras et les pieds.

Il serait imprudent de contester ce que ces idées ont de séduisant et de dangereux. 11 faut bien reconnafbe l'existence d'un panslavisme rosse; seulement on peflt nier qu'il soit slave par son caractère, et qu'il paisse jamais avoir la sympathie d'aucun Slave indépendant. Si le cabinet de Pétersbourg soutient avec tant de lèie ses coreligionnaires du Danube et de l'Adriatique, c'est à la condition que ces opprimés ne s'élèveront jamais, comme ils ont osé le faire en Serbie, à la prétention d'une existence nationale distincte. De ce moment, en effet, comme on l'a vu pour la Serbie, les Slaves protégés du tsar trouveraient aussitôt dans

il MNSUVlMfB. 4*7

leur grand protecteur leur ennemi le plus acharné. Qu'on parcoure l'histoire de ces protectorats russe», depuis celui exercé sur les derniers rois de Pologne et de Géorgie jusqu'à ceux que le tsar exerce actuelle* sent sur les principautés gerbes et moldo-valaques et sur Fempiie croulant de la Perse : on verra que ces divers protectorats ont toujours eu et ont encore pour but unique d'empêcher les nations protégées de se relever de leur abaissement et de renaître à l'indépendance. En est-il d'ailleurs autrement de tous les protectorats? Ceux qu'exerce l'Angleterre depuis un demiaède en Asie ont-ils un autre but que l'asservissement universel des peuples et la concentration forcée du commerce et de l'industrie du globe sous un seul pavillon ? La Russie n'est donc pas plus coupable sous se rapport que les autres empires.

Évidemment le protectorat russe, par cela même qu'il est protectorat, doit avoir pour conséquence de paralyser, d'asservir les nationalités auxquelles il i impose. Il a encore un autre résultat non moins funeste, celui tf inoculer aux peuples protégés des moeurs et des institutions contraires à leur génie. C'est ainsi que le système russe des boïards s'est enraciné dans lis principautés moldo-valaques, et que de nombreuses tentatives ont été faites par les consuls russes de Belgrade pour introduire en Serbie le système hiérarchique et jusqu'aux ghildes ou corporations commerciales de la Moscovie. Le péril est ici d'autant plus grand, que le système russe n' est pas sans avoir de nom-

428 Ll MONDI SLA VI.

breux liens de parenté avec les institutions slaves. La civilisation russe actuelle, bien qu'elle soit un mélange d'institutions anglaises et napoléoniennes altérées, repose néanmoins sur un fonds d'idées propres à tons les Gréco-Slaves , et ne rencontre pas chez eox F antipathie qui accueille la civilisation et la police germaniques. La Russie, étant slave, offre aux peu* pies de cette race plus de garanties de bienveillance qu'aucun autre empire, la même situation politique étant donnée, c'est-à-dire que, dans l'alternative d'avoir pour dominateurs ou des Russes ou des Allemands, les Slaves se tourneront toujours vers les Moscovites, leurs frères de langue et d'origine, avec moins de répugnance que vers l'Allemand, qui leur est absolnment étranger. Il ne faut donc pas croire que le système russe actuel, tout en excitant la juste répulsion des Slaves, leur soit assez antipathique pour les jeter aveuglément et sans condition aux bras de l'Occident. C'est là une déplorable illusion de la diplomatie. Cette illusion constitue précisément le plus grand danger de la situation. En faisant entendre à F Orient greco-slave qu'il ne lui reste plus qu'à opter entre le protectorat de l'Allemagne et celui de la Rus* sie , c'est-à-dire entre deux jougs , on espère que les populations condamnées se résigneront au joug allemand. C'est justement le contraire qui se prépare. « Ayons confiance, se disent tout bas les Slaves, dans le patriotisme du tsar : comme empereur de toute notre race, il suivra des doctrines plus larges que.

li panslavisme. 439

celles qui asservissent encore le souverain de la Moscovie. La Prusse et l'Autriche ont juré de faire de nous des Allemands. Ce n'est que d'un grand empereur slave que peut nous venir la délivrance. »

Ce qui rapproche le plus de la Russie ses voisins slaves, c'est, sans nul doute, la haine de l'Allemagne. Seule, la Russie se montre à eux comme pouvant les venger des maux qu'ils souffrent. Seule, la Russie, ennemie mortelle de la nationalité allemande, la contremine partout. Tandis que l'Autriche et la Prusse font tous leurs efforts pour germaniser leurs provinces slaves', le cabinet de Pétersbourg, comme par représailles, russise de plus en plus ses provinces allemandes d'Esthonie, de Courlande et de Livonie. Le schisme gréco-russe vient de conquérir en Livonie un ri grand nombre de villages, que le saint-synode ne peut trouver assez de popes pour occuper les cures abandonnées par leurs pasteurs protestants. Ces conversions officielles menacent de prendre encore une plus grande extension en Courlande et en Esthonie. Protecteur fanatique de quiconque reconnaît son autocratie religieuse, plein de défiance et de haiue contre ceux des nobles de son empire qui obéissent aux prescriptions liturgiques de Luther ou du pape , le tsar s'efforce, en revanche, de se donner pour le père des paysans. 11 se montre surtout jaloux de ce titre dans les provinces allemandes et polonaises, et parmi les populations nouvellement converties au schisme. L'émotion causée dans l'Allemagne du nord par ces coni. 9

430 LM IBM SLLTf.

versions si nombreuses a décidé la noblesse de livftnié à réclamer pour les provinces baltiques le maint ieri du protestantisme, comme faisant partie inhérente de leurs privilèges; mais les députations diverses envoyées par les nobles livoniens an pied du trône impérial n'ont reçu du monarque qu'une réponse évasive, ou plutôt la réponse a été accablante, puisque, immédiatement après, des mesures ont été prises pour soustraire à l'influence de leurs seigneurs tous les serfs des provinces allemandes de F empire.

Il y a, dans de tels événements, matière à de Sérieuses réflexions pour les princes du corps germanique. Pendant que ces princes discutent ensemble pour savoir s'ils donneront enfin les constitutions promises depuis 1815, pendant que les populations de cette vaste Germanie, morcelée en une foule de petits états, rêvent la conquête prochaine de leur unité politique, la Russie, plus rapide dans ses mouvements, et sans rêver ni discuter, gagne chaque jour du terrain. Déjà, au moyen de réformes sociales, le cabinet de Pétersbourg russise les populations allemandes enclavées dans ses domaines, et laisse entrevoir aux Slaves du dehors le moment où il pourra intervenir, comme juge et comme vengeur, entre eux et l'Allemagne humiliée.

Dès I84K, dans la vingt-huitième séance de rassemblée des députés de Bade, le représentant Hecker prononçait déjA sur l'avenir des Slaves des paroles qui curent un long retentissement : « Je trois, avait-il dit.

LE frÀfeUttsW. kH

qu'une featastfttphè peu éloignée nous inenaèe. Remarquez le progrès des littératures slaves, et comment s'y développe la conscience nationale. Allez écouter les leçons de la chaire slave de Paris, prêtez F oreille à et qùé disent les Slaves au sein même de l'Allemagne, lisez le testament dé Pierre-le-Grand : tout pronostique à notre patrie allemande une des crises les plus grates qu'elle ait jamais eu à subir. Le panslavisme l'envahit sur tous les points. Parcourez la Bohême, la Hongrie, la Croatie : partout où un Slave a son foyer, dans là hutte enfumée dti plus misérable serf, vous trouvez appendu le portrait du tsar. A votre question : Dé qui est ce portrait? On vous répond : Cest le portrait du petit pèrey du maître qui doit réunir un jour toute notre race en un seul corps. Le jour où cette réunion s'accomplira, je vous le demande, me&rienlrs, comment serons-nous ett état d'opposer «ne forte de résifttânee égale à la force d'attaque des Blattes? Qui nous assure que leûrt dévastations ne surpasseront pas celles des Mongols ? Le panslavisme grandit si rapidement, qu'on peut craindre de lé Voir prendre bientôt dans le monde le rôle dominateur enlevé successivement aux Romains et à la race gertnànique. »

Quelque exagération qu'il y ait dans ce discours, quelque faux qu'il soit de dire que tous les paysans slaves ont chez eux le portrait de l'empereur Nicolas, il n'en est pas moins singulier d'entendre àe telles paroles tomber du haut d'une tribune allemande. C i

433 LX MONDE SLAVI.

une preuve des tristes pressentiments qui saisissent de toutes parts l'Allemagne ; le démembrement de la Pologne, accompli par ses rois, la poursuit comme un remords sinistre. Le cours des événements appellera, dans un avenir prochain, la confédération germanique i protester, à main armée, contre les envahissements de la Russie, et à s'élever comme champion du latinisme contre les exigences à la fois politiques et religieuses de l'Orient schismatique. Malheureusement l'Allemagne ne jouit pas de F unité que réclame un tel rôle. Après avoir été si longtemps le saint-empire d'Occident, l'Allemagne s'est violemment scindée en deux camps. Sur l'un domine la Prusse, principal organe du protestantisme, et par conséquent la plus mortelle ennemie du catholicisme et de Borne; sur l'autre camp règne l'Autriche, prétendue héritière de l'empire germanique, mais qui ne compte que quelques millions d'Allemands, puissance amphibie dont la tête est latine, mais dont le corps presque tout entier est slave et oriental. C'est avec des éléments si discordants, avec ses milliers de sectes religieuses, et la multiplicité de ses petits états politiques, tous rivaux les uns des autres, que l'Allemagne sera forcée de se lever contre la for* midable unitémilitaireet religieuse de l'empire russe. Refoulée sur le Rhin par la France, l'Allemagne se flatte de trouver sur le Danube d'amples compensations, et de se frayer, à l'aide de ce fleuve, un chemin d'or vers l'Orient; mais comme le bassin du Danube est aux trois quarts peuplé par des Slaves, plus l'im-

portante commerciale de ce fleuve augmentera, plus il deviendra un instrument formidable de 1* Orient slave contre F Allemagne et l'Europe. Si elle ne se proposait que son indépendance, l'Allemagne, au lieu de canaliser les passages difficiles du Danube, devrait plutôt en semer le cours de cataractes pour y rendre k navigation impraticable. II est remarquable que r Autriche est la seule des grandes puissances qui n'ait jamais fait la guerre aux Busses. Ce fait a une raison {dus profonde qu'on ne le pense. En effet, qu'une armée française occupe Vienne, le lendemain de son arrivée elle négocie les conditions de son évacuation. Elle n'est retenue sur le sol autrichien par ancun rapport de consanguinité, par aucun intérêt national direct. Il n'en est pas de même d'une armée russe. Maltresse de Vienne, elle voit aussitôt autour d'elle l' lllyrie, la Bohême, la Galicie et les Slovaks lui tendre les bras et l'invoquer dans une langue qu'elle comprend. Pour peu que la Russie, dans une telle circonstance, écoutât son propre intérêt, elle organiserait d'uu seul coup sur l'Adriatique, en Hongrie et en Bohême, trois états indépendants, qu'elle pourrait, en se retirant, laisser derrière elle à la place de l'empire des Habsbourg.

On ne court pas volontiers de pareilles chances, et, plutôt que de faire la guerre à la Russie, l'Autriche préférerait mettre, comme elle l'a déjà fait tant de fins, toutes ses armées au service du tsar contre la France et l'Occident. Quant à F Allemagne, supposons

434 Lp jKûimf SUf*.

que, réduite, eu fape de te Russie, aip #ats non anr trichipns, ç\lç parvienne à se centraliser, 4 grouper

ses membres épars en un seul grpud empire de trente à quarante millions d' hommes : il n'est guère ^ espérer que f$tte terre classique du protestantisme et de l'anaa» çjûe intellectuelle sache créer nne unité militaire aasep çojpp&qte pour contrebalancer celle de la Bussie. Le t9ftr9 eu effet, n'a pas seulement des armées admirar bJflujent dociles, il a toute une n<*tiqn qui lui obéît CQBtfne pn seul homme, Ecoutons à ce sujet l'un des pftilgljtYJsteç russes les plus fanatiques, le comte Grçr rpYki, dans spn livre intitulé la Civilisation et la Rue? fie: « L'autocratie, se tenant toujours en avant du pror grès et de ses besoins, ayant sans cesse l'initiative du développement, reste enveloppée de l'auréole, et est la yraie colonne de lumière qui marche devant le peuple. . • Ce pouvoir est seul en homogénéité avec laBussie... U est providentiel.^ 11 est, entre les mains du Tout- Puissant, le burin qui grave et inscrit la présence de

Iq race slave dans les annales de l'humanité C'est

au profit des destinées et de l'avenir de toute la race que le pouvoir autocratique conduit la Bussie à passer sur le corps de ces nationalités stériles qui se sont se? parées de la souche, et qui, par leur proximité, poiif* raient l'endommager ou lui communiquer la corruption qui les a rongées. Au nom de la providence de notre TOC4, l'autocratie fond et consume peu à peu ces diverse! prôçmlités, augujentant par cette absorption l'iuteu*

LE PANSUVISMB. 435

site de ses moyens, et faisant aussi par là avancer r œuvre de l'unité slave. »

Voilà, ce semble, un langage assez explicite : c'est à la France, c'est à l'Allemagne surtout de le comprendre. Il y a longtemps que Thucydide a dit en parlant des Slaves, qu'il désignait sous le nom général de Scythes : « Si ces peuples s'unissent jamais sous un même chef et dans une iqéme idée, aucune puissance, ni d'Europe ni d'Asie, ne pourra leur résister. » A la vérité, il s'est déjà écoulé des milliers d'années depuis Thucydide, et sa menaçante prophétie ne s'est pas encore réalisée^ mais aujourd'hui, l'ascendant de Ja Bussie pijange l'état des choses. Heureusement, par suite de la nature indomptable des Slaves, leur réunion sous un seul sceptre suppose dans le gouvernement qui l'accomplira une sagesse administrative, un degré d'équité, une hauteur de civilisation que la Russie n'a point encore atteints, to nature physique eUe-mème oppose à cette réunion des obstacles php grands que les tsars ne se le figurent. Quclqu'intimes relations de langue et de mœurs qu'ils parvinssent à faire prévaloir entre les Sibériens de la mer Glaciale et les Dalmates de la Méditerranée, les différences climatériques continueraient cependant de réagir sur l'ordre moral. Le baleinier russe d' Arkangel, à demi gelé sur son tillac, silencieux, endormi, doué de sens tellement grossiers qu'à peine se distinguent-ils de ceux de l'animal polaire, cet homme, qui ne sait qu'obéir et souffrir, rend inutile à ses gouvernants le (Jéploier

ment de précautions qu'exige le caractère indomptable, spirituel, ardent du Slave des lies dalmates et des bouches de Kataro. Il y a un abime entre le Spartiate slave du Montéuégro et le moujik de Moscovie.

Pour que la Russie put gouverner sans révolte, sans péril pour son iutégrité comme empire, des populations si différentes de caractère, d'usages et d'idiomes, il faudrait accorder à chacune d'elles un système administratif particulier et des franchises appropriées à ses besoins. Il faudrait rendre la Pologne à son système propre, restituer à tous les slaves latins leurs lois antiques et une constitution indigène. Or, loin d'admettre ce mode de gouvernement, la domination russe s'efforce d'introduire, partout où elle s' étend, l'uniformité de lois, de langage et même de religion, comme le prouvent sans réplique les persécutions contre le^ Grecs unis et l'église latine de la Pologne. L'oppression des consciences n'est jamais un moyen durable de gouvernement. Pour centraliser sous son sceptre toute la race slave, le cabinet russe devrait se latiniser lui-même en partie, admettre les institutions libérales et constitutionnelles de l'Occident, et enfin proclamer l'égalité la plus absolue devant la loi pour tous les cultes chrétiens dans son empire. Or, la religion gréco-russe est, par son essence même, ennemie d'une telle égalité ; elle est exclusive et veut régner sans partage : d'où il suit que les Slaves qui la professent sont malgré eux rejetés vers l'Orient et séparés de leurs frères latins par les

LE PANSLAVISItt. 437

idées et les tendances. Ce n'est donc que l'apathie et r inexplicable indifférence de l'Europe occidentale qui laissent prendre à la Russie un ascendant si absolu sur les affaires des Slaves. Les cruautés du tsar envers la Pologne sont plus que suffisantes pour éloigner de lui quiconque peut placer ailleurs une espérance. Ceux-là seuls d'entre les Slaves qui sont entièrement abandonnés de l'Europe invoquent le cabinet de Pétersbourg.

Avant d'obtenir la sympathie des Slaves libres, la Russie devra changer complètement et sa politique extérieure et son organisation intérieure. « Nous aimons, a dit un panslaviste bohème, et nous respectons nos frères de Russie, mais avec les hommes d'état rosses nous n'avons rien de commun. Tant que le tsar n'aura pas rendu librement à là Pologne sa nationalité, il y aura entre les Russes et les autres Slaves un mur infranchissable. » Le cabinet de Pétersbourg est tellement convaincu des dispositions signalées par l'écrivain bohème, que, dans toutes ses négociations officielles, il ne lui arrive jamais d'invoquer le principe des nationalités, mais toujours et partout des principes d'humanité et de cosmopolitisme. Trop habile pour se laisser entraîner par le mouvement panslaviste qu'il compte exploiter à son profit, il sait agiter les opprimés sans rompre avec les oppresseurs. C'est ainsi que, dans toutes les branches de l'administration, les Allemands sont constamment traités à l'égal des Rosses. On pourrait presque dire que les poste»

de confiance sont donnés de préférence aux Allemands. Ce sont eux qui ont dans F armée la plupart dos commandements supérieurs. Qui ne sait que dans le cabinet même de l'empereur la direction suprême des affaires fut pendant de longues années remise à trois Allemands, les comtes de Cancrin, Nesselrode et Benkendorf ? Dans les insurrections de Cracovie, de Galicie et de Hongrie, en 1 846, 48 et 49, quel rôle a jopé le cabinet russe ? Constamment le rôle d'allié de l' Allemagne absolutiste. Une armée auxiliaire offerte à l' Autriche dès 1846, estajlée en 1849 écraser les rebelles et relever la monarchie. Toutes les pétitions, toutes les adresses secrètes de la noblesse galicienne et hongroise à Nicolas pour obtenir une intervention favorable à leur cause, ont été repoussées dédaigneusement. À toutes ces supplications, le tsar n'a répondu que par des coups de canon ejt des oukases qui mettaient en état de siège la moitié de son propre empire, et y proclamaient la loi martiale. Il faut le dire, la propagande moscovite en Galicie et en Poznanie est plutôt faite par les Polonais eux-mêmes que par les çgetyfc russes. L'autocrate se sent-il donc tellement fort qq'jl puisse rejeter jusqu'aux avances que lui fait la fortune, et qu'il ne veuille pas même d'une Pologne qui se donnerait à lui à titre de nation protégée et tributaire? Je ne crois pas qu'on puisse supposer au cabinet russe un tel excès de confiance dans son avenir. Ce qui le fait reculer, c'est la crainte d'un piège de la part de ceux qui l'invoquent. La Russie a devant elle l'exemple

LE PANSLAY1SMI. 139

de la Grèce dont elle avait aussi, par ses flottes, ses soldats et son or, provoqué 1* émancipation; et, une fois émancipés, les Grecs ont renvoyé en Russie leurs émancipateurs trop suspects. Le cabinet du tsar craindrait d'avoir le même sort dans les provinces slaves d'Allemagne, et il s'abstient. Ce qui l'arrête aussi, c'est la menace de l'établissement du système constitutionnel en Prusse. Le tsar a un intérêt majeur à maintenir l'absolutisme dans les états qui l'avoisinent, et il sent qu'il ne peut maîtriser l'explosion des idées libérales en Allemagne qu'en s' appuyant sur la force d'inertie de l'Autriche. Cest pourquoi les deuxcabijjefs de Vienne et de Pétersbourg se sentent plus que jamais nécessaires l'un à l'antre. Aussi, loin de se désonir, ont-ils resserré leurs liens depuis les derniers événements, à tel point que la Russie, sans interrompre pour cela le travail de ses agents panslavistes, n'a pas craint de se déclarer officiellement solidaire de F Autriche et de réclamer sa part de responsabilité morale dans tous les massacres de ces dernières années : c'est de sa part un raffinement d'habileté qui ne doit illusion à personne.

Ufe lb iftitoi SLAVE

la fttisste: Eu outre, il résulte de là qae le panslavisme véritable, confondu avec son homonyme de Russie, demeure saris aùcud encouragement de la part de l'Opinion publique de Y Europe, et qu'une foule d' hommes énergiques dont réellement forcés par là misère d'offrir leurs services aux Busses.

Malgré tant de circonstances fâcheuses, le monde slave porte eu lui trop d'éléments hétérogènes pour pouvoir jamais être transformé d'une manière permanente en Un seul état. Les Slaves, espérons-le, sauront prehdre dans l'Europe moderne la position qu'ont occupée dans le monde ancien les Hellènes. Comme fl y avait le belliqueux empire de Macédoine en face des commerçantes et paisibles républiques d'Athènes, de Sparte, d'Àrgos, toutes plus ou moins unies contré les envahissements des Philippes ; ainsi dans le monde slave il y a d'un côté l'empire tout militaire de tt Russie, formé des éléments les plus opposés, et qui menace de tout fondre dans sa substance; de F Outre côté, il y a lés Slaves purs, qui ne peuvent garder une existence indépendante qu'en se confédérani, qu'en créant une sorte d'àmphyctionie. Cette ligue, renouvelée pour le fond de celle des anciens Grecs, en différerait sans doute pour la forme, puisqu'elle supposerait une centralisation intérieure et une organisation de forces suffisante pour repousser toutes les intrigues, toutes les attaques des Philippes de Môscovic. Que ceux qui reculeraient devant les énormes difficultés d'une pareille coalition cherchent un autre moyen de

refouler la Russie. Je ne connais, pour ma part, de réalisable qu'une fédération d'états slaves créés et garantis par t Europe ei destinés à grandir sous sa tutelle jusqu'à ce qu'ils soient enfin capables de se défendre par eux-mêmes contre l'autocratie. Qu'on rappelle comme on voudra, cette confédération sera toujours du panslavisme, comme dans l'antiquité rafnphyotionie grecque était du panhellénisme.

Je sais que beaucoup d'hommes éminents hors des pays slaves traitent ces idées d'utopies ; on va jusqu'à regarder la coalition libre des diverses nations de race afatvone comme tout aussi impossible que le serait la réunion de toutes les nations romanes ou germaniques en un seul corps ; mais on peut répondre que, si de telles coalitions ne sont pas encore possibles dans l'ordre politique, elles deviennent peu à peu un fait dans l'ordre moral. L'Angleterre, l'Italie, l'Espagne marient chaque jour davantage leur génie et leurs idées au génie et aine idées de la France, et l'heure où notre pays serait sérieusement menacé dans son indépendance serait infailliblement F heure qui verrait se décider d'une manière définitive avea l'union celto-latine une espèce de panromanisme. Quant à la centralisation de tous les états allemands en un seul, cette antique chimère entre de plus en plus dans le monde réel. Depuis la fdndtftion déjà vieille du Zollverein, l'unité germanique a fait des progrès rapides et peu rassurants, il faut F avouer, pour la France. Si cette unité du germanisme ne peut déjà plus être appelée une utopie,

144 LI MONDI sun.

pourquoi l'unité slave en serait-elle une? Il y a de bien plus grandes différences de mœurs et d'intérêts entre les Autrichiens, les Prussiens et les Hollandais, qu'il n'y en a certes entre les Polonais, les Bohèmes et les Illyriens.

Ce sont principalement les écrivains allemands qui présentent en Europe le panslavisme comme un fantôme sinistre. La raison en est toute simple. L'Autre che et la Prusse sont engagées par la loi même de lepr conservation à combattre l'indépendance des Slaves. Pour que l'Allemagne soit puissante, il faut que la Pologne, la Bohème et la Hongrie languissent paralysées et sous une tutelle éternelle. Voilà pourquoi les cabinets germaniques s'efforcent dans leurs feuilles officielles de dérober à la connaissance de l'Europe les véritables tendances des panslavistes. On dira peutêtre que l'intérêt de l'Allemagne serait pourtant d'avoir un rempart entre elle et la Russie, et qu'elle doit désirer le rétablissement de la Pologne. J'admets qu'il faut à l'Allemagne une barrière contre la Russie; mais si elle peut se former ce rempart avec des Slaves subjugués et germanisés, croit-on qu'elle ne préférera pas mille fois un tel rempart à un royaume de Pologne, quelque subordonné qu'il fût à l'Allemagne? Les Allemands, même les plus libéraux, même les plus dévoués à la nationalité polonaise, ne sauraient donc la soutenir que jusqu'à de certaines limites. Une confédération de peuples slaves, tout à fait indépendants entre Moscou et Berlin, entre Constantinople et Vienne,

lb panslavisme. 14ft

ne sourira jamais aux Allemands. Cest pourquoi, je le répète, ils cherchent à rendre odieuses en Europe les idées panstavistes.

Etrangère aux questions slaves, la presse française reproduit aveuglément ce que lui envoie sur ces questions la presse d'outre-Rhin, et les idées les plus fausses s'emparent ainsi des esprits. Il faut tâcher de démasquer les pièges que tendent à la bonne foi de la Frauce et la presse allemande et les cabinets du Nord. Ces cabinets, après avoir démembré la Pologne, voudraient bien briser autour d'elle tous les éléments nouveaux qui lui viennent en aide. C'est aux vrais amis des Slaves qu'il appartient d'arracher enfin la Pologne au fatal isolement dans lequel elle a jusqu'ici vécu au milieu des autres peuples de sa race. Plaignons ceux qui prétendent que le panslavisme n'est qu'une machine de guerre de la Russie contre l'Europe, car un tel langage vient nécessairement ou de l'ignorance ou du désir coupable de ne pas voir s'élever dans le monde d'autre puissance slave que la puissance moscovite. Loin d'être une machine de guerre de la Russie, le vrai panslavisme pourrait bien plutôt devenir le puissant levier de la Pologne contre le tsarisme. En effet, si elle parvenait à s'approprier ce système et à s'en faire reconnaître comme l'organe littéraire, la société polonaise deviendrait par là même le centre intellectuel du monde slave. Tous les peuples slaves qui voudraient s'émanciper tourne* raient les yeux vers cette grande victime pour en re-

4M LB MOKDI SLAVE.

ce voir l'impulsion. Il y a de telle» anakgfct de situation entre ces peuples et la Pologne, qu'ils sont tout naturellement poussés à agir avec eBe dé concert. Jamais ils ne pourront impunément séparer leur* intérêts de l'intérêt polonais. Réunies, ces causée diverse» forment un ensemble qui, sotfs le nom de panslanfatte, deviendra tôt on tard pour l'Europe là pins impof* ttote de tontes les questions internationales.

On connaît maintenant le chemin qu'a fait la Rftft* aie au sein du monde slave ; on voit aussi que le panslavisme bien compris, loin d'être une armé entre se* mains, peut devenir un rempart contre ses empiétements. Si quelque chose pouvait encore redoubler notre intérêt pour les peuples opprimés de l'£oropti orientale, ce seraient les tristes complications au milieu desquelles ils se débattent depuis quelque temps. Les mêmes passions anarchiqnes qui dévorent la Pologne se retrouvent dans les autres pays slaves. La jalousie des chefs, l'ignorance des masses, F acharnement des partis à s'entre-détruire, enfin l'obstination d'une partie de l'aristocratie à conserver le plus cftfeHe peut de ses antiques privilèges; voilà les obstacles qui arrêtent le progrès des nationalités on te panslavisme politique.

Quant au panslavisme littéraire, celui-là du moins jusqu'à présent ne recule pas. Dte plus en plus les savants des divers pays slaves étudient leurs langues respectives et mêlent ensemble leurs travaux et leurs idées. De cette comparaison continuelle et de ces

emprunts réciproques, il résulte que chacun se confirme dans ses sentiments propres, et que les diversités nationales, en s épurant, deviennent plus raisonnées. Au lien de s'affaiblir, chaque littérature slave se fortifie donc et grandit en s' appuyant sur ses sœurs. Désormais on ne peut plus douter que, quand même le joug russe réussirait, par l'apathie de l'Europe, à s'étendre sur tout le monde slave, les littératures polonaise, bohème et illyrienne ne cesseraient pas pour cela d'exister. Or, tant qu'un peuple conserve une littérature nationale, il garde par là même intact pour on avenir plus heureux le germe essentiel de sa nationalité, qui ressemble alors au grain déposé en terre et fermentant sous la neige, jusqu'à ce que les rayons du printemps viennent en faire sortir une riche moisson.

QUATRIÈME TABLEAU

ÉTUDIÉE COim NATION IT COMME EMPIRE

et mm rapport t? ce les teaduces 8Utcs.

11 est impossible de se livrer à une étude approfondie do slavisme, sans y faire entrer en première ligne la Russie : forcément on ne trouve d'issue à aueane question slave sans l'intervention moscovite. Nous devons donc, pour arriver à des idées claires sur les développements ultérieurs et l'avenir de la race slave , nous livrer, aussi nous, à une appréciation du grand empire. Cest sans doute un sujet bien rebattu que Fétude de la Russie : et pourtant de tous les problèmes de politique et d'histoire contemporaine, il n'y en a pas certes de plus obscur, de plus inextricable que le problème des tendances intellectuelles, sociales et politiques de l'empire russe. Des milliers de touristes s'y rendent chaque année en curieux, la plume et le crayon à la main. Mais ceux-là même qui ont la courageuse conscience d'explorer à fond leur sujet,

ne conversent guère dans leurs courses qu'avec des habitants, étrangers comme eux, le plus souvent avec des personnes parlant leur propre langue , attendu que la Bussie abonde démigrants de toutes, les nations.

Les cicérones les plus habituels sont des Allemands, espèce d'hommes instinctivement jaloux, et hostiles contre tout ce qui est slave, et potammeut contre ce qui est russe. Même dans le cas où nos explorateurs ont le bonheur de rencontrer pour compagnons de voyage des indigènes, ces derniers qui sont naturelle* ment des hommes bien élevés , vivent, comme le bon ton l'ordonne en Russie, à la façon occidentale. Ils ne peuvent par conséquent donner à leurs hètes que des idées faussées comme leur propre intelligence, sur le véritable esprit de leur nation. Aussi le monde est-il las de ces frivoles relations de voyage , qui s' entrecopient toutes avec une assommante m<tootome. Les derniers écrivains qui ont réussi à se faire Ki*> MM. Hommairede Hell, Gustine, Haxthausen, et l'auteur anonyme des Révélations sur la Rusm , ont dft se placer à des points de vue nouveaux.

Pour être originaux et neufs, ces points de vue en sont-ils plus justes? C'est ce que nous contestons. Si l'organisation de l'empire se trouve disséquée dans tous ces livres avec une grande sagacité, il y manque une étude essentielle, fondamentale, l'étude du peuple russe. Le marquis de Custine surtout est prodigieux d'ignorance sous ce rapport. Les hautes classes seules

la aussa. III

M apparaissent ; «lies seules avec la cour forment pour lai la nation. A ses yeux le paysan est à peq près comme le nègre qu'on implante dans nos colo- : il n'est pas du pays, il n'adhère pas au sel ; cf est espèce de brute qui ne fait pas réellement partie de la société. L' auteur anglais des Révélations se pose i an autre extrême : tout est enfer pour lui dans la Bnsfiie, le peuple comme la cour. Tandis que l'efféminé marquis finançais, même sur la Neva , se berce dans le climat d'Odessa, le sceptique et rigide Anglais ne quitte pas un moment, durant tout son livre, l'atmosphère océjrée de Tobolsk. La haine chez lui tue la logique. Hommer de Hell , géographe , économiste , statisticien exact, n'échappe aux erreurs qu'en a'abs* tuant de monter dans des régions à lui inconnues. Le seul baron de Haxthausen a dévoilé un large coin dn voile qui cache depuis son origine la vie du peuple lusse. Cet observateur, le plus bienveillant du monde, émdit comme il y en a peu , visita eu 1846 la Russie dans un but qui n'y avait encore attiré personne : dans le but fort étrange pour un Européen , d'étudier en détail les mœurs des paysans russes. Haxthausen est , comme on voit , F antithèse complète de M. de Gostine. Pourtant le baron allemand lui aussi est légitimiste, il adore l'autocratie, il se prosterne ébloui devant cette puissance qui s'appuie sur un million de baïonnettes, et qui donne pour prison à ses bannis un espace bien des fois plus grand que la France. 11 voit dans le tsarisme la source féconde de tout ce que la

ment dans trois personnalités paissantes qui sont le pope, le moujik et le gost.

LE pope.

L'église qui s'intitule orthodoxe orientale est si bien la source et le fond de la nationalité russe, qu'on ne peut plus désormais concevoir Tune sans l'autre. À l'époque où les Khans de l'ordre d'or foulaient sous les pieds de leurs chevaux tout ce qu'il y avait de cher et de vénérable pour les Russes, souvent attelés comme des bétes de somme aux kibitkes tatares, alors l'église orientale était la seule consolation des opprimés. Ils ne se distinguaient plus des autres esclaves des Khans que par le titre d'orthodoxes, devenu leur seul titre d'honneur. Toute leur existence politique s'était concentrée dans l'église. L'oppression , en changeant de nom, n'a pas changé de nature; et V église est encore aujourd'hui pour les trois quarts et demi de la population russe, la seule cité qui ait des droits inviolables. Au fond cette église d'Orient repose sur une constitution extrêmement libérale, héritage magnifique des apôtres et des docteurs grecs des premiers âges. Les mille rouages du constitutionalisme occidental, pénible élaboration de la philosophie moderne, se retrouvent dans l'église greco-slave comme un fruit spontané de la nature ou plutôt de la révélation évangélique, restée à son état de pureté native. En vain le schisme est venu recouvrir en quelque sorte d'une croûte de barbarie les admirables institutions grecques ; il n'a

Là EUS8B. 1S5

pa en altérer l'essence. Pierre 1er, qui ne comprenait rien aux questions religieuses, a bien su, à la faveur des guerres étrangères, et sous prétexte d'arracher son clergé aux intrigues des latins, abolir le patriarcat de Moscou. Mais en s' affublant lui-même de la tiare, il n a fait aux yeux de son peuple, qu'une comédie grotesque. Vainement ses successeurs se décorent offitieUement du titre de chefs de l'égliçe. Le saint-synode qu'ils ont créé comme tribunal suprême en religion, se refuse à être l'exécuteur passif des volontés du tsar dans les affaires religieuses. Ce concile permanent de r église russe, qui depuis 1 72 1 remplace le patriarcat, cl qui se compose des métropolites et des prélats les plus distingués de l'empire , prononce en matière de divorce, de canonisation et d'hérésie. Son cercle d'action est beaucoup plus étendu qu'on ne le suppose; et migré que la cour se soit arrogé le droit de présenter Isa candidats aux sièges ecclésiastiques vacants, le saint-synode les rejette résolument quand il les croit indignes. Dans cette Russie où toutes les dignités, tous les droits ne sont qu'une chose viagère, où toutes les classes de la société se changent et se transforment incessamment, la classe des popes ou prêtres séculiers est le seul corps de l'état qui se perpétue immuable de père en fils. Jusqu'à l'empereur Nicolas, les popes et les couvents ne payaient pour leurs terres aucun impôt; c'est seulement depuis 1842 qu'une partie de ees biens a été retirée des mains du clergé ; et pour ce qui leur reste, les popes se voient maintenant im-

posés comme les autres sujets. Mais leur popularité par là n'a fait que s'accroître; et ils s'identifient plus que jamais aux basses classes dont ils sont Tonique consolation.

Tout le secret de la puissance du clergé russe gtt dans le prestige qu'exerce sur l'imagination des Slaves la liturgie slavone. Cette liturgie admirablement appropriée aux mœurs russes, offre des ressemblances frappantes avec les cérémonies de l'ancien judaïsme. Le temple de Salomon se reproduit dans une foule de détails de la cathédrale du Kremle de Moscou. Le don de prophétie des anciens voyants juifs n'est pas encore censé disparu des couvents russes. La vivacité de foi du peuple va en Russie jusqu'aux antiques exagérations païennes. Le culte des icônes y est accompagné de su|>erstitions étranges, comme celle qui suppose que les saints, quoique invisibles, résident en chair et en os dans leurs images miraculeuses, entourées pour cela d'or et d'argent. Ces côtés sombres de l'église rasse sont loin de diminuer sa puissance. Progressive et libérale par en haut, obscurantiste par en bas, elle n'en répond que mieux aux besoins les plus divers des peuples qu'elle dirige. Elle a ainsi le magnifique privilège de représenter tout le slavisme en religion. Aussi voit*elle devant ses pas se développer un avenir immense.

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