‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 37 sur 46 · MBS COLOMB* POLONAISES DANS LA RUSSIE MUNIT! VE · texte numérisé non relu

MBS COLOMB* POLONAISES DANS LA RUSSIE MUNIT! VE

Le plus ancien chroniqueur parmi les Slaves du nord, et 1* autorité la plus compétente pour les antiquités russes, est Nestor. Ce moine rutbénien, mort en 1115, mentionne par leur nom et dans le plus gftnd détail toutes les tribus slaves de la Russie primitive. Or, parmi tontes ces peuplades, celle qu'il peint et montre sans cesse avec le plus de plaisir, celle à laquelle il revient continuellement, comme à t* touit* <Toù toutes les autres sont sorties ; c'est

ORIGINES BOHÉlttS ET BUSSES. Ml

celle des Polïanes ou Polanes. Leur capitale était Kiïœv, devenue plus tard capitale de tantes les Busaies. Trois frères polanes, Kii, Chlcbek et Khoriv s'étaient établis, suivant Nestor, sur trois collines an berd daDniepre, et y avaient construit cette ville que le ciel appelait à rivaliser bientôt avec Byzance.

Nestor indique clairement que ces Polanes arrivaient du bassin de la Vistule, où Ton trouve en effet le district de Kuïavie, centre de la puissance des premiers rois lekhites, qui peut très bien avoir transmis son nom à la Kiïovie postérieure des bords du Dnîepre. Le chroniqueur des Petcheries continuant son récit à la façon biblique, nous montre deux autres frères, Badim et Vïiatko, chacun avec sa tribu, émigrant à leur tour du pays des Lekhs vers l'orient où ils deviennent les pères des deux peuplades russes des Badhnitches et des Viïatitches, établies la première sur la Soja, la seconde sur l'Oka.

Passant ensuite h une autre série de peuplades, d'origine évidemment plus ancienne, Nestor met en tète les DuTiebes ou Dulebes qui, dit-il, « habitaient sur le Bug là où sont aujourd'hui les Veliniani. » Disséminés du Dniestre au Danube et à la mer Noire, leur pays présentait une longueur énorme, mais sans profondeur ; aussi furent-ils vite subjugués. Les Dulebes paraissent identiques aux Bujani auxquels le géographe de Munie donne deux cent trente et une villes, et qui se fondirent plus tard dans les Volintsi, Voliniens ainsi nommés de leur capitale Vol m, cité jadis puis-

Ml U MOMM SLAV1,

santé antre Léopol et Vladimir. Une partie de es peupla portait le nom de Drevliani ( les ApiCXtvkêt de Constantin Porphyrogenète). C étaient les habitants de la Demie on pays des forêts, situé à la base nordest des Karpatbes. Les Drevliens avaient pour vHks Korostène, Turov et Ovrutcb ; ils se trouvaient à l'ouest des Polanes dont ils étaient les ennemis mortels, probablement parce que les Polanes armés après an dans la Polé, les en avaient chassés et refoulés vera les forêts des Karpatbes. Aussi Nestor attribœ-t-il l'entrée des Kozars dans Kiimv an désir qu'étaient les Polanes de se débarrasser des iocursîons de leurs voisins Drevliens.

Nous citerons encore une dernière peuplade, ceHe des Krivitches, qui paraissent avoir renoué les peuplades karpathiquea avec celle* dn nord russe. Tver, Smolensk, Polotsk, Yitebsk, Iiborsk et Pskof étaient des villes krivitches. Le nom de cet ancien- peupte aa conserva dans k Russie-Blanche jusqu'au quatonième siècle où le général allemand Henri, en lutte avec las litvaniens, envahit, disent les chroniqueurs, la pays dea Krivitches, leur enleva la ville de Novogrodek, mata assiégea vainement leur citadelle Krivitchi (Crivita aastrum) sur le Niémen. L'existence d'une tribu finnoise ou litvanienne des Krevingi sur la H» sière de k Samogitie, a fait croire à Scbkeaer que les Krivitnhea étaient aussi eux des Finnois; mais tous les noms de leurs villes sont rigoureusement slaves ; etk tymantui Constantin Porphyrogenète hri-mêm*

0RK5IN1S B0HÉMI8 ET 1USSIS. Mt

les reconnaît pour tels, car il dit (Feux : « Les Kpifyraitfvoi et les antres Slave» autour de Kifov bâtissent en hiver sur leurs montagnes4 des barques (^yoÇuX«), qu'ils lancent parles torrents arec la fonte des neiges, jusque dans les golfes qui les avoisinent. »

Ce texte du premier auteur grec qui ait mentionné les Krlvitches, les rattache évidemment aux Karpathes. Cependant Chafarjik qui les prétend issus des Carvanes de Ptolémée, malgré l'énorme dissonance qu'il y a entre ces deux noms, se refuse à admettre leur affiliation avec les Krivitses ou Krovitses de rillyrie primitive qu'il soutient être d'origine thrarienne, aln qu'ils ne gênent pas son système. Comme il tari faut absolument un berceau slave quelconque an fond du nord, Cbafrujik place donc le berceau des ptus anciees Slaves de Russie aux borda du ke limée, où sous le nom de Slovènes il leur fait fms* der Novgorod dès avant Jésus-Christ. L'antiquité de cette tille ne saurait certes être contestée ; ses origine remonte au-delà des temps historiques. Lie» de station des caravanes et du commerce entre la Baltique et la mer Noire, elle était déjà florissante dès le sixième siècle de notre ère, et un objet d'envie pour les avides Normands de la Scandinavie qui ne se donnèrent pas de repos jusqu'à ce qu'ils s'en fussent emparés. Appelée Naugarden par les Germains» fuya N«?Coyo/j<rwv par les Grecs, cette cité en gagnaut la prédominance et le rang suprême parmi les cités russes, marque pour elles le début d'une noevette ère

tOi U MOND* SLAVE.

politique, l'ère des invasions normandes. Cette ère dot pour la Russie l'époque lekhite, elle met fia aux invasions et à la «prédominance des Lckhs, qui commencent dès-lors & évacuer peu à peu les stepes d'au-delà du Dniepre, les abandonnant partie aux nomades, partie aux conquérants Scandinaves. Ainsi après les colonies polonaises en Russie arrivent les colonies normandes.

iuvano*. us vAaoco-aussBS qox lm slavis mi mussu.

Dès avant Jésus-Christ des aventuriers partis des oMes de la Suède, avaient fondé des forteresses parmi les Slaves du Nord, et an pourrait croire qu'ils exploitaient ces vastes contrées à peu près comme les marchands de Londres exploitent aujourd'hui Flndostan. Les plus anciennes sagas Scandinaves sont pleines de récits de combats contre le pajs d' Ausfaovqgr et de Khunigardr (la Russie primitive). Souvent les peuplades slaves , en se confédénuit entre elles , parvenaient à chasser leurs conquérauts , et jouissaient quelque temps de l'indépendance. Mais leur peu d'intelligence des intrigues politiques les ramenait bien vite sous le joug. C'est de cette manière que la tribu normande appelée Varsgo- Russe, parvint, au milieu du neuvième siècle, à s'emparer du pouvoir dans la république de Novgorod, dont les habitants portaient alors le nom de Slovènes.

ORIGINES BOrôtfES ET RUSSES. *0S

Il est curieux d'entendre à ce sujet le Vénérable Nestor : « L'an du monde 6367 (qui répond à Fan de J.-G. 859), les Vareghes, venus d'au-delà de la mer, soumirent au tribut les Finnois, les Slovènes et les Krivitcbes. Et même les Kosars obligeaient les Polanes, les Sévériens et les Viatitches à payer une peau d'écureuil blanc pour chaque maison. Tout à coup les Slovènes refusèrent le tribut, et renvoyèrent les Va* raghes de l'autre côté de la mer. Alors ils commencèrent à se gouverner eux-mêmes ; mais, faute d'une justice équitable, les familles se levèrent les unes contre les autres, et leurs querelles provoquaient des guerres intestines. Le peuple enfin délibéra et dit : Choisissons-nous plutôt un seul prince, qui nous gouverne et nous dicte la loi. Et on envoya une députa tion au-delà de la mer chez les Varaghes, qui étaient alors divisés en plusieurs branches, telles que les Suédois, les Angles, les Urmani (Normands), les Goths et les Russes. Les ambassadeurs finnois, Slovènes, vesses et krivitcbes, s'adressèrent aux princes varego-russes et leur dirent : Notre pays est grand et fertile, mais il est mal gouverné; venez commander sur nous. Aussitôt trois frères, Rurik, Sineus et Truvor, partirent, emmenant avec eux tous les Russes. L'ainé d'entre eux, Rurik, s'établit à Novgorod, Sineus se fixa à Bielolezero, et Truvor à Isborsk ; et ces étrangers ont donné à la Russie son nom. »

Voilà ce qu'écrit Nestor sur l'origine du peuple et

*M u nom* suvi.

de la amarchie me. H m fixe pas, il est vrai, k point de la Scandinavie d'où partirent las trois frères; nais les plus graves historiens modernes de la Russie s accordent & penser qu'ils Tenaient de la Suède, où rasa des eûtes da sod-onest porte encore aujourd'hui la mbs de Roslagen. On pent lire à ce sujet les deux écrits de Pagodiu intitulés, r un : 0 JUickichakk dr*nùùkiàh Bmm*. et l'autre : 0 preizkkqjdtnie Suri. Quelques écrivait* récents, comme Kollar et Morochkine9 ont essayé de frire passer les Busses pour des Slaves venus de la Prusse, Cette opinion, toutefois, n'a pas trouvé faveur. Bu général, tous les chroniqueurs du moyen-àge sont d'accord à voir des Scandinaves dans les Varcgo- Russes. Adémar et Luitprand emploient le nom de Rosses et de Normands comme synonymes ; et Siméon Logotbete va jusqu'à appeler les Russes des Francs, i cause de leur origine germanique. Ce qui prouve avec évidence que les princes varsgo-rosses n'étaient pas Slaves, c'est leurs noms même, inscrits sous les traités conclus en 91 1 et 945 avec Byxance. Enfin, les lois données par les descendants de Rurik à leurs sujets portent plus d'une empreinte qui n'est nullement slavoune. Parmi 1m usages que consacrent ces lois, on remarque les duels pour cause privée, et les Ordalies, institutions d'origine principalement germanique. U est donc impossible d'échapper à la conclusion que ces Russes septentrionaux, tout comme les poemiers Bulgares, étrangers au monde slave.

ORIGINES BOHAmIS IT ltlSSKS. ÈVT

La signification du mot russe a été l'objet de nombreuses recherches ; mais l'origine de ee mot n'en est pas moins restée couverte, jusqu* à ce jour, de la plus grande obscurité. 11 y a un fait remarquable: c'est que les plus anciennes traditions finnoises appellent déjà les habitants de la Suède Rootsi. En Scandinave, le mot rodhsi signifiait des rameurs, des matelots, et ne désignait aucune nation en particulier. Il en était de même pour le mot Varœghes, qui signifiait simplement des aventuriers armés, du gothique trar, la guerre. Ainsi varegho-russe voudrait dire littéralement un guerrier marin, un soldat de la mer. Ce nom s'appliquait sans doute chez les Scandinaves aux hommes qui faisaient leur métier habituel de la piraterie. En effet, varg, vargus, dans tous les codes germaniques, signifie un vagabond, un proscrit. Or, comme tes aventuriers étaient les seuls hommes qui vinssent de la Scandinavie chez les Finnois et les Slaves, il s'ensuivit que leur nom fut peu à peu employé chez ces peuples pour désigner la race entière des Scandinaves.

Voilà comment le nom de Russes s'implanta parmi les Slaves hyperboréens. Jusqu'alors appelés Slovènes, ces peuples adoptèrent bientôt le nom de leurs conquérants, à peu près comme les indigènes des Gaules, après la conquête franque, se sont appelés Français.

*•* U HOmt SLATË

r m ucm ouunt mnnniiwn mstbcti k cille ks acssas.

5ous ayons essayé de prouver que la colonisation slave de la Russie est bien postérieure i celle de la Pologne, qui est elle-même moins ancienne que celle de TI Dr rie. Ceci mène à nn fait très grave qui n'a pas été observé : c'est qne les Tendes illjriens avaient déjà jeté sur les versants orientaux on rosses des Karpalbes on certain nombre de tribus longtemps avant que les colonies lekhites, parties de la Yistule, se répandissent, sons le nom de Polanes, le long du Dniepre et de tous ses affluents. Ce qui prouve combien ks colonies lekhites de la Russie étaient récentes, misérables et encore à fétat primitif, c'est que les Kozars ne purent leur imposer d'autre tribut que celui d'une peau <T écureuil par ménage. Elles ne connaissaient pas même encore l'usage de l'argent dans le commerce. Quelle différence entre leur développement industriel et celui des Slaves des bords du Danube !

Les Earpatbes évidemment renfermaient alors deux classes bien distinctes de tribus slaves ; les unes riches et puissantes, mais déjà vieilles, venues du Danube et de la Dacie ; les autres pauvres et faibles en nombre, mais pleines d'énergie et de jeunesse , venues de la Yistule. La guerre déclarée entre les unes et les antres amène cbex les Polanes vaincus les Normands, d'abord comme auxiliaires, puis comme maîtres. Les antiques

rivaux des Polanes, les Drevliens, soutiennent au dixième siècle une lutte longue et désespérée contre les Varego-Russes , commandés alors par le redoutable Okg, dont ils battent et tuent le fils Igor, sous les murs de leur capitale Korostene, en Volhynie, Tannée 945. Nestor raconte dans le plus grand détail la Tengeance raffinée de la mère d'Igor, Olga, contre les Drevliens. C'est ainsi qu'en armant les nouvelles contre les anciennes tribus slaves de la Russie , les Varaego- Busses arrivèrent à les subjuguer toutes les unes après les autres.

Maintenant je me demande : les tribus karpathiqu€6 qui, retranchées dans leurs gorges montagneuses, échappèrent au joug varaghe, que devinrent-elles? L'histoire répond qu'elles conservèrent leur ancienne langue méridionale , les institutions démocratiques, enlevées à leurs frères du nord, et qu'elles purent ainsi peu & peu former une nationalité à part, celle des Ruthéniens. On ne peut nier qu'au point de vue de l'ethnographie, de la langue, de l'histoire, leur existence à part et distincte ne soit un fait démontré. Mais au point de vue de l'origine de leur nom, en quoi ce nom différait-il de celui des Romanes du nord? Sur cette question, il est presque impossible de rien affirmer» Cbafarjik dit : « Les diplômes slavons du onzième au seizième siècle écrivent tous Rusin, Ruski : la forme Rossïanin n' a été introduite que par les correcteurs grecs des livres liturgiques , qui sans doute le firent pour mieux se rapprocher du grec qui écrit puç au lieu

il. 14

u aouaa suvt.

de tek » Cette réponse, loin de constater Mcune différence, établirait an contraire ï identité entre les deax noms nationaux que nous pensons devoir sépara*. L'identité est sans doute admise, même par les pins an» dens antenrs polonais. Ainsi le chroniqueur Matthieu* évéque de Cracovie, écrÎTant à son ami saint Bernard de Oairvanx, en 1 l&O, dit :

Rttkeok» «Ituadiae iamantribili on âderibas adaçnla... EatteaU q«c qvtfi est tlter orbts, etc.

Vainement demanderait-on une réponse pins satisfit» santé au Scandinaves, aux antenrs orientaux, aux Turcs même. Hammer a publié (sur les origines ras» ses, Pétersbonrg, 1837) une laborieuse collection ds tons les textes d'auteurs asiatiques relatifs aux premiers Busses. Charmoy, au tome II, 6e série, des Hé» moires de r Académie des sciences de Pétersbonrg, a donné en 1834 la relation de Jfosoudy, al autres auteurs musulmans sur Us anciens Stores. Mais tous est renseignements sont on tirés des Byzantins, ou enve» loppés de fiables et de contes.

Au milieu du silence universel des slavistes, pour avoir une solution à notre énigme, je passe ebes lm Illyres ou Slovènes primitifs du Danube ; je s'il ne se trouverait pas cbex eux quelque ment sur r origine de ce mot mystérieux de Bassine, qui nous semble devoir être considéré comme un nom slave, par opposition au nom Scandinave de Bosaiane. Qr nous trouvons précisément la mot de Rmcdt peur

OfclGtNIl BOBtlilS IT EUSSES. M

désigner Hlly rie orientale entre le Rbodopeet le Danube, c'est-à-dire la partie la plus rapprochée de la Batbénie primitive. Or le nord slave met o là où le midi met a. Les Busses écriveut donc Rossia, mais ils prononcent Bassia. Or la Rascie, dans toute l'Autriche encore aujourd'hui, désigne vulgairement les diverses provinces de langue serbe. On dit les Basces pour dé* signer les Slaves de Turquie , et tous leurs frères de même langue et de même religion en Hongrie.

D'où est venu ce nom de Basce aux Serbes? on dit

qu'il vient de Raska, rivière de Bosnie. Mais un petit

cours d'eau comme celui- ci ne saurait donner son nom

à un peuple de sept à huit millions d'hommes. Il est

bien plus simple de considérer les Basces du Danube,

et les Bosses ou Russines des Karpathes comme ayant

été primitivement un seul et même peuple. En effet,

l'analogie des deux mots rasces et rosses ne saurait

être pins frappante. La cousidérerait-on comme un

accident, ce aérait éluder la réponse. Ou bien dira-

t-on que le uom de Busses a été apporté aux Serbes

par les Varœgo- Russes de iïœv? Bien ne le prouve.

On trouve au cou traire avant l'époque Varagbe, des

noms de lieux illyriens qui nous amènent au nom de

Basce, comme l'antique cité de Vccowtov (en latin

Bagusa), plus tard Dubrovnik. Eu grec ancien péc?

ou pouç signifie une rivière; />y<n$, peuatç un courant

deau, de même que la racine scythique Bba ou

Bbos, le fleuve, et en grec le fleuve par excellence ou

le Volga, de même aussi que le mot slavon reka, plu-

141 Ut MONDS SLATf .

rid retsi. Qui sait si le nom antique de la Rhetie n'ett pas dérivé de cette racine , et n*a pas servi à former plus tard le mot Rascie *. Il s'ensuivrait que les mots Basces et Bosses auraient désigné les premiers maîtres des rivières situées au nord de la Grèce, ce qui donnerait i leur nom la même signification qu'a déjà celui de Vendes, marins ou riverains des fleuves.

Du reste , en ancien slavon , un cours d'eau et le langage qui coule de la bouche de l'homme, s'exprimaient par des mots analogues. Le slavon dit : retsi les torrents, et retebi, ratchi , les paroles. Ce qui nous amène à une autre hypothèse également toute nouvelle, et des plus intéressantes : c'est que le mot Basses peut bien venir de reteh , parole , comme Slovène vient de stovo, mot exactement synonyme de reteb. Les Grecs, qui adoucissaient tous les mots slaves, disaient : Rets ou Bats au lieu de Batcb, et Batsin au lieu de Batchin. D'après cela, les Batses ou Bosses auraient été les parlants ; ils n'auraient fait que traduire fidèlement dans leur idiome local le nom de leurs frères Slovènes. Aujourd'hui en serbe retcb , et peut-être aussi en ancien slavon ratch , désigne une parole plus impérative que slovo , une parole de maître. Chez les Obotrites de l'Oder, on trouve en effet le mot Batse pour signifier seigneur ou prince , et en allemand Bichter pour signifier juge. Les Basses ou Busses primitifs auraient donc été des parlants libres, des maîtres sur les Kar-

1 Les chroniques latines écment sonrent Ratieni pour Rutbcoi , et Bndt, Rntsit pour Rassit.

OfUGINXS BOHÈMES ET EUSSES. SI 3

pathes, en attendant que leurs derniers neveux fussent devenus des faiseurs d'ukases et des bourreaux : ee qui rappelle qu'en bohème moderne ras signifie V exécuteur des hautes-œuvres et la potence.

Nous venons d'exprimer sur les origines rutfaéniennes une opinion sans doute hardie et hasardée, puisqu'elle ne repose sur l'autorité d'aucun savant antérieur, et qu'elle contredit tous les slavistes modernes* Pourtant, nous appuyons notre système sur le plus respectable de tous les témoignages en archéologie slave, sur le témoignage de Nestor, qui fait venir positivement les Slovènes hy perboréens des bords do Danube, où il dit qu'ils s'appelèrent primitivement Uiuriks ou Dires. Mais Chafarjik ne veut, en aucun cas, accorder cette thèse à Nestor. Pour y échapper, il se jette dans les invasions lekhites qui dorent avec intensité , dit-il 9 du deuxième siècle de notre ère jusqu'au cinquième, où elles commencent à diminuer et à s'affaiblir. Mais comme il se voit forcé d'admettre en Russie une couche slave plus ancienne que la colonisation lekhi te, et que l'Illyrie lui répugne, il s en va jusque sur le lac Ilmen demander à Novgorod-la-Grande, un berceau proto-slave. Mais il ne trouve absolument rien pour prouver que Novgorod ait été antérieure à Kiïœv, la primitive capitale des Russes polaniens. 11 v a plus : toutes les assertions du métropolite Eugène sur la haute antiquité de la cité hyperboréenne ', se trouvent détruites par

* ls|or. mgovori o drevnostfach vcl. Novgor. iu-4°, Mosk. 1808*

144 Ut MOKM SLàVB.

Muraviev ', qui, non content, de montrer r insignifiance de Novgorod dans les temps primitifs, va jusqu'à prétendre qu'an temps de sa pins grande splendeur, elle ne comptait pas plus de dix mille habitants. H y a, au contraire, des preuves que Kifcev florissait déjà avant les invasions le khites en Scy thie. Kiïœv se nommait alors Kita; or, en vieux iliyrien, Kit correspond à Pelch et signifie foyer, d'où le serbe moderne a fait kutja, maison ; kita signifie encore couronne et bouquet, et par eitension les organes générateurs. D'après Constantin- Porphyrogenète, Kiïœv s'appelait aussi LapCâraç, nom sans doute scythiqueet dont la signification est inconnue. Si l'existence certaine de Kiïœv peut remonter si haut, à combien plus forte raison doit -on supposer dans les Karpathes des villes plus anciennes encore que cette capitale des Polés. Sur ces sommets existait déjà bien longtemps avant les Polaniens, la puissante nation que Nestor appelle bielo-chrobate, et qui, d'après Constantin-Porpbyrogenète, s' étendait des bouches du Danube aux bouches de la Vistule. Ces Chrobates blancs, fils des Karpathes (Khorbi), identiques au* Karpi , qu'on voit lutter contre les premiers Césars romains, avaient leurs plus anciens refuges dans les Karpathes hongrois et galiciens, précisément aux mêmes lieux où s'est réfugiée aujourd'hui la nation ruthénienne.

Une circonstance qui n'est pas indifférente ici, c'est

1 foler. iBfatar. o dma. NoTgor. in-P, Samt-Pttmb., ISIS.

que les R athéniens sont le seul peuple slave chez qui les Karpathes aient conservé jusqu'à ce jour leur nom primitif (Khorbi). Nul doute que les Croates de l'Adriatique n'aient fait d'abord sous le nom de Karpi un seul et même peuple avec les Ruthéniens.

Que conclure de tout ce qui précède, si ce u est que les montagnards de la Kuthénie se distinguent par leur origine danubienne des Russes du Nord, venus tous , plus ou moins , non pas du Volga , mais de la Vistule? En outre, il est presque certain que les Ruthéniens n'ont point reçu leur nom des Rossianes Scandinaves, mais qu'ils l'ont apporté avec eux des Balkans dans la Dacie et puis sur les Karpathes. Ainsi les Russes purs, les vrais Russes, slaves et non mélangés, sont au sud, adossés aux Karpathes galiciens, valaques et hongrois. Ils ne viennent point du lacllmen, ni de Novgorod, ils viennent des bords du Danube ; et les proto-Slaves ne sont point des Asiatiques venus du Volga et de l'Oural, ce sont de vrais Européens, tous issus de l'Illyrie. C'est dans l'Hémus, c'est sur l'Adriatique, que le génie slave , enfant de la civilisation, est né , entre Athènes et Rome, qui ont dirigé ses premiers pas, et dont le slavisme a, jusqu'à ce jour, conservé les belles institutions, altérées dans l'Europe moderne par le germanisme et par les restes toujours subsistants de la féodalité.

Page 1