ORIGINES SLAVES
PAMFIB URtRAIRB ET BBLKimUM.
PREMIER TABLEAU
DE OBffiUES S1MUITMEES DE U UTTtRATITRl BT DI LA L1T0R6I8 SUTES.
CONVERSION DBS SLAVBS AU CIRI8TIANISM. — HISSIONS LATINtS. — LE GLAGOL. — SAINT JEROME.
Les tableaai précédents nous ont montré les ori~ slaves au point de vne de la nationalité. Successtoment consacrées aux Illy riens, aux Bohèmes, aux Polonais et aux Busses, nos recherches archéologiques ont abouti à la conclusion que ces divers noms n'étaient primitivement que des désignations hiérarchiques et sociales, et ne devinrent que beaucoup plus tard des noms nationaux. Par conséquent, malgré la multitude d'appellations par lesquelles les géographes la signalent, la race slave a su conserver rigoureusement, jusqu'aux temps modernes, son unité morale, et presque sou unité politique. Il faudrait mainteaant quitter le champ de l'ethnographie, pour passer
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à des questions plus littéraires. Il s'agirait de constater de quelles fleurs s'est couvert cet arbre généalogigne q*if, et quak «nt été ses premiers fruttft. P«r cela nous continuerons nos études des origines au point de vue de la langue et des monuments écrits.
ApèfttMir démontré avfc évidence l'unité pâmitive de nationalité de toutes les peuplades slaves, à quelque zone géographique, à quelque état social qu'elles appartintnerit» tous allons voir si la même conclusion peut être également admise dans la sphère du langage et de la littérature. Le développement des lettres slaves est tellement correspondant et identique au développement du christianisme en Slarie, qu'on ne peut d'aucune manière traiter Tune de ces questions sans approfondir l'autre. Mais pour marcher avec plus de sûreté à travers ce nouveau labyrinthe! et ces problèmes épineux qui soulèvent encore aujourd'hui tant de haines entre les fidèles des deui églises rivales, il est indispensable de fixer d'abord les traits principaux de l'histoire iugo-slave ou illyrienne durant les premiers siècles chrétiens.
Les chroniques, les chansons même du peuple en Illjrie, font remonter l'histoire nationale jusqu'au règne de Dioctétien. Cet empereur est encore actuellement célébré par les Dalmates comme un compatriote, et comme le premier des Césars qui ait songé à réhabiliter la race slave. Il est certain que Dioctétien ne dissimulait ni ses moeurs ni ses prédilections Ulyrican*. 11 alla jafftfà faire porter au officiai? de m
LïTT**ÀTOM KT LITURGIE SLAVES. tt9
eoor sons le nom de Dalmatiqae, le manteau national de FlUyrie. Le monarque s'était associé dans le gouvernement, un bénis d'origine également barbare, le césar Maximin : Ce guerrier terrible avait été pâtre , et conservant sur le trône toute la violence de son premier métier, il provoqua contre les chrétiens une persécution affreuse. Des milliers d* Illy riens moulurent martyrs.
Lassé de cette lutte sanglante contre des idées dont il sentait l'irrésistible ascendant, Dioctétien abdiqua; et se retirant dans sa chère Dalmatie, il prétendit y devenir jardinier. — La demeure fastueuse de ce jardinier impérial est encore aujourd'hui la merveille de la Dalmatie; et tonte la ville de Spalato est à Taise dans une de ses cours. Malgré la retraite de Dioctétien, l'influence des Illy riens dans le prétoire continua d'être prédominante. Enfin, Constantin parut. Cet empereur était né dans la cité illyrienne de Nissa, «F un père plus grec que romain, et d'une mère qui passe pour avoir été une pauvre slavonne de la Bratsa, une des Iles de Dalmatie Le beau -frère de Constantin, Tépoux de cette Constantia dont on voit le mausolé barbare au musée du Vatican, Lîcinius était lui-même un Illy rien de naissance obscure
Arrivé au trône , Constantin investit son beaufrère du gouvernement de T Illy rie. Mais excité sans doute par les féroces montagnards illyriens, Licinius renouvela toutes les cruautés de Maximin, contre les adeptes de l'évangile. Il prit la défense du paganisme
fSO Ll MOKD1 SLAYI.
et marcha contre Constantin, F ennemi des dieox, avec une année innombrable. Les deux concurrents se mesurèrent sons les mars d'Andrinople. Près de quarante mille morts jonchèrent, dit-on , le champ de bataille. Après s'être fait assiéger dans Byzance, puis dans Chalcédoine et dans Nicomédie, Licinias dut se rendre an vainqueur, et fut relégué à Sakmique, ou on dernier complot pour insurger les Illyrieus, loi coûta la vie. Sous Constantin, les Slaves prirent une importance inattendue : né dans les vallées de flllyrie, le nouveau chef de l'empire avait compris dès son enfance tout le parti qu'on pouvait tirer en temps de guerre, de cette race d'hommes nouveaux, de ces montagnards indomptés, si merveilleusement constitués pour la lutte.
Constantin chercha donc à s'appuyer militairement sur Flllyrie. Toujours dominée par F aristocratie païenne, F Italie devait en effet avoir peu de charmes pour ce néophyte de F évangile : Borne, qui avait déjà forcé, par ses amères satyres, Dioctétien à fuir eu II* lyrie, Borne appelait Constantin un barbare, et quand il reparut dans ses murs après vingt ans de règne, il y reçut mille insultes de la part du peuple. Prévoyant donc que cette ville ne renoncerait aux dieux qui l'avaient gorgée de richesses, et n'accepterait la croix, que quand elle serait ruinée, — Constantin abandonna Borne aux ruines et aux catastrophes qui s'approchaient; et il s'en alla demander à F Orient une capitale nouvelle pour sou empire. — Il sentait,
LITTÉRÀTtfM ET LltÙRGIÈ SLÀVSS. . M
Comme Dioclétien, le besoin d'assurer la durée de cet empire, où se résumait toute la civilisation, en en confiant la garde à une race jeune, qui fut militairement supérieure aux Romains dégénérés : Cette race fraîche, il la voyait encore à l'exemple de Dioclétien, en Illyrie. En même temps pour assurer le triomphe du christianisme, il comprenait la nécessité d'appeler à la direction des affaires le génie grec, qui étant beaucoup pins philosophe que le génie de la vieille Rome, était par là même aussi , beaucoup plus chrétien. Ainsi, dans le double but de faire triompher le culte auquel il appartenait, et de sauver la gloire des aigles romaines, Constantin se décida à choisir pour sa nouvelle capitale , Byzance, — cité moitié illyrienne et moitié grecque.
En allant cacher, pour ainsi dire, la nouvelle Rome en Thrace, aux limites du monde civilisé, il comptait lui donner pour rempart ses Illyriens du Danube, qui lui formeraient au nord une base de fer et de granit ; pendant qu'au sud les populations grecques, lui apportant le tribu de leur génie, la feraient briller de tout l'éclat des arts et des sciences. Au point de vue gouvernemental, Byzance lui offrait d'ailleurs une position bien plus dominatrice que Rome. Son port débouche à la fois sur deux mers, qui facilitent à ses flottes l'attaque de presque tous les points de la Méditerranée, tandis qu'elles rendent difficiles aux ennemis une invasion subite. De cette place on peut surveiller également l'Europe et l'Asie, on peut at-
tSt II MONDI SLltÉ.
teindre en quelques jours les trois artères centrales de r ancien monde, l'Euphrate, le Danube et le Tanaïs.
Ainsi la noble alliance de la race slave avec la race grecque a été le rêve du premier empereur chrétien. Cette alliance, si elle eut duré eût été en quelque aorte la paix éternelle. Son premier résultat devait être d'associer dans une même idée, dans une civilisation commune, 1* Asie et l'Europe. Si ce résultat ne fut pas atteint , il en faut accuser les rivalités fatales entre les deux églises grecque et latine, et le schisme d'orient qui vint à une époque de fanatisme séparer en deux camps le monde greco-slave.
On vient de voir les motifs qui ont fait de Constantin uu des héros les plus populaires parmi les Slaves d'IUjrie. Encore aujourd'hui ces peuples re* gardent Bjrzance comme leur capitale ; c est toujours pour eux Tsarigrad, le siège des tsars : et saint Constantin est toujours leur père, comme sainte Hélène est leur mère d* adoption. Cest surtout cette pieuse impératrice que les plus anciens chants populaires des lllyriens revendiquent comme une des gloires nationales. Il semble vraiment que cette femme ait servi de modèle à toutes les reines des pays slaves. Les plus célèbres priucesses illyriennes du moyeu-âge s'appelaient Hélène: Cest également sous ce nom que la première reine chrétienne de Russie, Olga, est vénérée chez les Russes.
Les enfants de Constantin he tardèrent pas à recueillir les avantages de l'espèce d'alliance de famille
contractée par leur père avec les Slaves d'Hlyrie. Les divers prétendants qui se levèrent pour usurper le trône, comme Vetrauius et Magne ace, eureut tous, les Illyriens pour adversaires. Julien lui-même, quoique neveu du grand empereur, s* étant révolté contre son oncle Constance , et ayant occupé par surprise Syrmiun , capitale militaire de l'ïllyrie , se vit énergiquement combattu par les Illyriens. Vainement Julien espérait-il s'attacher ces hommes encore grossiers en proclamant de nouveau , Tan 361, le règne de Fidolâtrie, au milieu dune grande assemblée d* Illyriens, sur les montagnes qui séparent la Serbie de la Bulgarie actuelle. En vain pour les gagner les admitil à manger avec lui la chair des taureaux blancs, sacrifiés au dieu Soleil, lui qui quelques mois auparavant invoquait encore le Christ avec les Gaulois dans les basiliques de Lutèce. Malgré toutes les caresses de Julien, les troupes il lyriennes qu'il envoya de Syrmium pour s'emparer d'Aquilée, y proclamèrent Constance. Mais cet empereur étant mort subitement, sans laisser
de postérité, et Julien se trouvant le dernier rejeton de la famille constantine, les fidèles Illyriens reconnurent aussitôt pour leur chef ce héros, que le jour d'avant ils combattaient encore.
la race de Constantin une fois éteinte, l'ïllyrie cesse momentanément de jouer un rôle politique. Mais dans les querelles de l'arianisrae, chaque cité illyrienne apparaît comme ayant déjà son évéque ; des conciles importants se tiennent à Syrmium, à Aquilée,
tS4 Lt ItûXDK SULVC.
à Sardika. L'agitation que causaient dqi les débats religieux en IUyrie, avait un caractère vraiment national, ce qui indiquait qu'une grande partie de la nation devait être déjà chrétienne.
La première famille qui après celle de Constantin réussit à fonder momentanément une dynastie à Byzance, fnt précisément une famille slave d* Illyrie, la famille Justiniana. Son fondateur, Justin, an rapport de Théophile, biographe et contemporain de cet empereur, s'appelait en slavon /sfo/k (l'orient) ; si femme était connue sous le nom de Viglenitsa. Leur fils avait reçu de ses compatriotes le nom i'Upratda (Injustice), nom que les Romains traduisirent par Jnstiuien. Ce père de la jurisprudence européenne, qui est à la fois le premier empereur historiquement reconnu comme d'origine slave, couvrit V Illyrie de castels et de tours, destinées à tenir en échec les invasions croissantes des barbares du nord. Justinien parait avoir aimé avec passion ses compatriotes slaves. Il en attira à Byzanee soixante-dix mille, auxquels il donna le droit de bourgeoisie. Il enrichit de bains, de palais et d'églises son lieu natal, Vedriana on Ochridaen Macédoine; et après Tavoir flanquée de remparts et de quatre grosses tours, il en fit, sous le nom de Justiniana-Prima, la métropole de toute l' Illyrie religieuse et politique.
Mais, pendant que l'empire grec élevait la cité barbare (TOchrida à la dignité de métropole des Slaves, la papauté jalouse de propager chez ces peuples fin* fluence latine, proclamait à son tour les évoques d* A-
«prilée patriarches d'IUvrie. Les deux propagandes rivales, parties de Rome et de Byzance, commençaient à se disputer avec aigreur leurs conquêtes , lorsque d'innombrables essaims de barbares accoururent du nord pour s'adjuger la proie. Les Huns, les Scythes, ks Goths, les Avares parcoururent ces contrées dans tonales sens. Il ne resta pas une ville, pas une église debout sur les bords du Danube. Des hommes aussi féroces que les bétes, dont ils portaient les fourrures comme vêtements, avaient remplacé sur ce fleuve les légions grecques et illyriennes. Le culte des idoles du nord y remplaçait partout le culte du Christ. Le patriarche d'Aquilée, Paulinus, fuyantdevant ces hordes féroces, transporta en 568 son siège dans l'Ile de Grado, ce qui occasionna en Ulyrie un schisme dont la durée fut de 130 ans1
Tant de causes réunies firent disparaître les premières églises slaves si complètement, que leur existence même a été plus tard mise en doute, et que les partisans du schisme russe ont pu reculer quatre siècles plus bas, et jusqu'à l'arrivée de Photius, l'époque de la conversion des Slaves. 11 est cependant certain que les forteresses romaiues de Loriacum (Lorch), Fabiana (Vienne), Singidunum (Belgrad), Semendria et tant d'autres castels danubiens avaient été dès les quatrième et cinquième siècles des pépinières fécondes, d'où les missionnaires latins s'élançaient incessamment
* Voir T Anonyme de Sahkwrg, et le Glagolita kloùanut de Kopitar, il. 19
tSB Lt HONDI SLlVf.
au milieu des tribus slaves. On fait inéme l'origine de ces églises jusqu'au temps dé l'empereur Probos, qui ayant étendu en Germanie jusqu'il* EU» les frontières de l'empire, et ayant assuré pour long* temps aux aigles romaines la domination du Danube, y transféra avec ses colonies militaires toutes tak branches de culture de l'Italie. Ce triomphateur pacifique planta, dit-on, de ses mains, dans la Serbie et la Hongrie actuelles, les premières vignes qu'aiaat tu les pays slaves : ainsi les vins serbes et hongrois saut censés, aussi bien que les vins de la Bourgogne* une continuation dès plants de l'empereur Probos; et sous son règne, en même temps que la vigne irtuauii, l'église latine élevait partout ses berceaux.
L'arrivée du libérateur Samo parmi les peuflhdii slaves du Danube ne changea pas notablement là situation des Slaves vis-à-vis de l'église latine. Ré à 6alone en Dalmatie, le pape Jean IV fit évasgéliser par des prêtres italiens d'Aquilée, métropole de TlUyrie, ceux des Croates qui venaient de conquérir la Dalmatie et l'Istrie. Quant aux Slaves situés plus avant dans l'intérieur de l'Illyrie, ils écoutaient alors pour la plupart des missionaires germains. Un Allemand du Rhin, saint Amand, pois un Français, sent Emmeran, prêchèrent vers le milieu du septième siècle les tribus Vendo-moraves soumises au sceptre de Samo. Enfin un descendant de la race royale mér»- Tingienne, saint Rupert ou Hrodbert, évéque de Worms, ayan* converti le duc de Bavière Tbéod, se-
uniiufuftfc it Lmfeéft slavss. tfî
fcblft vtl* Tannée 700, comme ermite dans une grotte des Alpes, au-dessus du Juvavia. Détruite depuis dent siècles par les Hérules, cette florissante Jutavia des Romains n'était plus qu'un monceau de Tttinefe couvertes de mousse et de broussailles. Après avoir fondé dans ces ruines une bourgade, qu'il appela Salibourg, du nom de la saline qu'il y avait déeauverte, saint Rupert se mit à parcourir les Alpes neigeuses et les vallées slaves de Carf nthie, où il fonda des couvents et de nombreuses églises.
Il est remarquable que les missionnaires les mieux reçus en Slavie, ne venaient pas de la Germanie, quelque voisine qu'elle fût : ils venaient des pays ri-devant celtiques, beaucoup plus éloignés, mais que des analogies de race, d'origine et d'instinct, rapprochaient des Slaves. Saint Boniface, le principal apôtre de tout le nord, sortait d'Angleterre. Les pirates anglo-saxons, devenus rois, pour mieux prendre pied sur le continent, se servaient de la bannière de la croix, qu'ils s'en allaient planter sur toutes les cotes. Le Rhin évangélisé, dans toute sa longueur, par les disciples de Boniface, vit l'église de Mayence, dont cet bomme de bien était archevêque, devenir te centre d'une propagande religieuse assez puissante pour englober jusqu'aux pays slaves, déclarés provinces spirituelles de cette métropole germanique.
£a même temps que Boniface élevait dans le nord, pftar convertir 1rs Slaves de la Baltique, le riche moittoe de Folda, il fondait dans le midi la cétèbr*
Il MONDK SLAVE.
métropole de Sakbourg, dont l'évéque Virgilios faisait alors de U conversion des Vendes d'Illyrie l'unique objet de ses soins. Ces Vendes païens avaient des rois, dont Ton, Boris, mort en 750, eut pour successeurs cT abord Karat, puis Chotimir, que les chroniques nous montrent comme un très zélé chrétien, qui allait chaque année en pèlerinage à Salzbourg poury faire ses pàques. A la mort de Chotimir, en 769, il y eut un interrègne durant lequel les païens révoltés de la Carinthîe eurent le dessus. Enfin, le prince chrétien Vkdoch ks vainquit, et continua en IUyrie la mission religieuse des princes ses prédécesseurs. Il en fiai toutefois mal récompensé par les Allemands. Tbassilo II, doc de Bavière, dé}k maître du Tyrol, envahit toute la Carinthie ; et à l'aide de ses intelligences arec ks prêtres germains de ce pays, il le conquit, et fit de Vladoch son vassal. Cependant le dé* swtéressemeot apostolique de l'évéque Virgilios était à généralement apprécié par les païens même, qu'il ne cessa pas pour cela, durant quarante ans, d'être le centre de tons les efforts tentés par le clergé latin pour évangâiser les Slaves de Flllyrie. Grâce à ses soins, Undrima, Tiburnia (Lurnfeld), et Maria Sal, en Carinthie, lieux où Ton place les plus anciennes églises de T IUyrie continentale, devinrent des pépiftitaes Kcondes. Enfin, Tévéché de Loriacum, aujoordThui Lorth, s'éleva, et fut pour les Slaves du haut Danube ce qu était dqà Sakbourg pour les Carinthwns Arno, snccesseur de Virgilios, poursuivit
l'œuvre apostolique, et parcourut en personne, vers la fin dn huitième siècle, les provinces vendes et montres, y plaçant presque partout des prêtres.
C'est assez de faits historiques pour montrer l'antériorité des missions latines en Slavie. Quant à la langue dans laquelle ces missions avaient lieu, il est presque impossible qu'elles se fissent autrement qu'en langue indigène. L'histoire nous dit que quand les missionnaires latins ne comprenaient pas cet idiome , ils avaient souvent pour interprètes les princes slaves eux-mêmes, qui traduisaient les sermons des missionnaires latins à leur peuple assemblé. Par conséquent il dut y avoir, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne , des livres de prières en slavon. Il est vrai que les slavistes du Nord se refusent à admettre ces témoignages , et regardent généralement comme inventeurs des premières lettres slaves les apôtres Cyrille et Méthode. Mais les slavistes du Midi soutiennent, au contraire, que Cyrille n'a fait qu'enrichir, compléter par la liturgie, une littérature déjà existante, sansqu'il en soit resté de monuments constatés d'une manière irrécusable. Cette opinion parait la plus raisonnable.
Il est, en effet, peu vraisemblable qu'un peuple aussi actif, aussi commerçant que le furent les Vendes d'avant J.-C, n'ait pas eu de monuments écrits dam, sa langue. Pourquoi, me dira-t-on, n'en est-il rien resté? S'ils avaient eu une littérature écrite, il nous serait parvenu d'eux au moins des inscriptions lapidaires. Je réponds que ces inscriptions ont pu exister,
IM U MONM SUffl.
peuvent même exister encore sans qu'an les connaisse. Qui faisait attention , avant que les slavistes fautai venus la relever, à l'inscription du fameux lion 4a Venise, exposée pourtant à tous les veux? Mètre manuscrit slavon de Reims, en glagelite, n'a- 1 -il pas, durant des siècles été pris pour nn livre copte? Le savant moine bulgare Chrabr, du dixième ou an plus tard du onsième siècle, dit : « Les premiers Slaves n'avaient point de lettres, mais ils lisaient et devinaient à l'aide de lignes et d' entaillai (tehrtami i rieaami) » On ne peut désigner plus daim» ment les runes. Ce genre de caractères se trouve d'aillenrs gravé sur quantité d'ustensiles antiques et d'idoles qui nous sont venus des Vendes de la Baltique. De plus, quand on examine à fond les fragments de poèmes païens dn peuple bohème, découverts par M. Hanka, on remarque avee étonnement dans leur style une syntaxe et des constructions beaucoup pins régulières que dans les monuments postérieurs de la mèant langue. D'où il suit qae ces poèmes païen* ne sont que les débris d'une école, peut-être brillante, gui a dà fleurir cbea les Slaves avant leur cenfetsion an christianisme.
Un savant illjrien, Solaritj, a laissé en asannserit nn ouvrage intitulé : Bieroglylika slovanska, dans lequel il recueille tous les témoignages connus, pour prouver qu'il a réellement existé, avant J.-C, dm hiéroglyphes slaves. On peut douter que les Slaves aient jamais en nnsjstème complet d hiéroglyphes;
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nuis ils connaissaient les runes, et s'il n'existe qu'un très petit nombre d'inscriptions de ce genre, c'est uns douté la faute des hivers, qui, depuis deux mille ans, passent sur les rochers et sur les tumuli des premiers héros slaves.
M. Frœhn, de Pétersbourg, a publié, en 1835, une curieuse dissertation sur la plus ancienne écriture des Basses. Il cite dans ce travail un auteur arabe, Iakubel-Nedim, qui écrivait en 987, et qui racontait ce qu'un ambassadeur de sa race, envoyé au roi des Eusses, avait vu dans ce pays lointain. El-Nedim ajoutait à son récit une copie des caractères avec lesquels écrivaient les Busses d'alors. M. Frœhn, en publiant cette copie , a fondé sur elle un système qui n'est pas dénué de vraisemblance.
Les lllyriens, cependant, n'ont jamais prétendu faire remonter leur littérature au-delà de l'ère chrétienne. Cest assez déjà pour eux de reconnaître, contrairement à l'opinion des autres Slaves, — le Dalmate saint Jérôme, en même temps comme leur premier apôtre et comme l'auteur des premières glagofîlMi, — traductions des Ecritures en langue du Glagol ou eu vende. Il est bien probable, quoiqu'en disent les Dalmates, que ce fameux docteur de l'Eglise latine n'a jamais écrit de livres slaves. A son époque, il y avait des choses plus pressantes à faire. Mais il ne s'ensuit nullement que Jérôme n'ait pas prêché l'Evangile aux Slaves, et que ses discTples plus on mins directs, n'aient pas rédigé, pour leurs néo-
phytes illyriens, quelques homélies en langue vulgaire. Quant aux caractères avec lesquels ces homélies furent écrites, on suppose généralement que ce furent les lettres appelées glagolites, du mot illyrien glagol, verbe ou parole. L'alphabet glagolitique semble être une sorte de perfectionnement des runes primitives. Ce perfectionnement est attribué à saint Jérôme, c'est-à-dire à son école, et porte pour cette raison le nom d'alphabet hiéronymique.
Le discrédit dans lequel tomba de bonne heure la littérature du Glagol, les persécutions qui lui vinrent à la fois de la part des Slaves schématiques et de la part des Slaves latinisés, expliquent comment cette littérature primitive a pu disparaître, presque sans laisser de vestiges. Jusqu'à nos jours, le plus ancien livre connu en glagolite était un psautier portant la date de 1220. On regardait donc généralement comme un rêve l'existence d'une école littéraire slave fondée par saint Jérôme. 11 fallut que les savants russes, en cherchant à faire remonter historiquement leur langue sacrée plus haut que saint Cyrille, vinssent réveiller eux-mêmes les prétentions assoupies des Illyriens. Le savant Kopitar se mit alors en campagne; après de longues recherches, il parvint à découvrir son Glagolita Klozianus, dans la Carniole, au Chmarna-Gora, ancien couvent sur la Save, dont les Allemands ont traduit le nom dans letar langue, et qu'il! appellent Maria-Stem. Ce manuscrit, écrit avec l'alphabet du Glagol, serait de la propre
main de saint Jérôme, si l'ou voulait en croire l'inscription latine placée sur la couverture du livre. Il est vrai que cette inscription ne prouve absolument rien; elle fut ajoutée au quinzième .siècle parle marquis de Breisach, qui déclarait tenir ce manuscrit d'un prêtre dalmate de File de Veglia; ce prêtre l'avait reçu lui-même en présent d'un seigneur de Frangepanibus. Les princes Fraugipani sout , comme on sait, d'origine slave, et possédaient au moyen-age l'ile même de Veglia, d'où le manuscrit est sorti.
Loin de pouvoir être attribué au savant père de l'Eglise dalmate, le manuscrit klozien porte, au contraire, des traces d'une grande barbarie. La main qui l'écrivit semble avoir été moins habituée à conduire la plume qu'à tenir le fer ou la charrue. Bien que le papier soit un parchemin épais, la plume est quelquefois sur le point de le transpercer, tant la main du scribe était lourde. Les ligues sont, en outre, tracées avec une règle , comme on fait pour les écoliers. Ce morceau n'est, suivant toute probabilité, qu'une mauvaise copie des temps féodaux; mais le texte remonte incontestablement à une époque très ancienne, à l'époque même de la conversion des peuples d'Illyrie. Contenant diverses prières pour les néophytes, ce texte fut sans doute composé au temps même de la lutte entre les païens et les chrétiens. L'une de ces prières excite les fidèles à fuir tout contact avec les idolâtres ; puis elle ajoute :
ce II n'y a point de communion entre la lumière et
tti U MOKDI SLAVI.
les ténèbres, ni «Dire les enfauts chrétiens de la Influera et les païens. Il faut tenir en grande vénération le saint Baptême et ne point aYoir de rapports impars avec des filles baptisées, car cette conduite est eondautnée par tous les saints synodes de l'univers... et ceux qui s'y livrent seront envoyés au feu éternel. Veut chrétien est tenu de se conserver pur un temple de Dieu ; il doit se contenter de sa •ans penser à aucune autre, et ne pas se livrer, les animaux, à ses désirs déréglés. Jésus-Christ, questionné $'il était permis de répudier sa compagne, répondit : Que tout homme qui renvoie sa femme, hors le cas d'infidélité, devient lui-même adultère... «Subitement interrompue par quatre feuillets perdus, qui la terminaient sans doute, cette homélie fut évidemment composée pour un peuple encore à moitié plongé dans les désordres et la sensualité du paganisme.
Le savant bibliothécaire de Pétersbourg, Vostokof, avait déjà publié en 1827, dans ses Pamïatniki, trois monuments slavons tirés de l'ancienne bibliothèque des évéques de Frisingue en Bavière. Kopitar, en les reproduisant dans son Glagolila Klozianus, ouvrage composé principalement à l'aide des manuscrits du comte Paris de Klotz, discute leur antiquité et arrive à conclure qu'ils doivent avoir été écrits entre 957 et 994, de la propre main de l'évéque de Frisingue, Abraham, qui était Ulyrien de naissance. En comparant les textes de ces trois monuments avec ceux du manuscrit klonen, Kopitar croit reconnaître dans les
LITrtftATOll 1T LITUUGIB SLAVIS. tS5
BM et les antres un style différent de celai de 1* école 4e saint Cyrille, un style plus ancien ; et il regarde Abraham de Frisingue, et les rédacteurs du manuscrit klozien, comme ayant été peut-être les derniers écrivains slaves de l'école de saint Jérôme.
Le lecteur me demande peut-être ce que je pense dans eette question. Sans me sentir convaincu par les arguments de Kopitar, je crois cependant qu'il est sage de ne pas suivre Vostokof et les slavistes russes, lorsqu'ils s'obstinent d'une manière absolue à ne pas admettre d? écrivain slave avant saint Cyrille. Les premiers disciples de 6aint Cyrille furent eux-mêmes, à ce qu'il semblerait, d'une autre opinion, puisque l'un d'eux, le moine bulgare Chrabr, dit formellement : Les premiers chrétiens slaves écrivirent forcément jusqu'à l'arrivée de Cyrille, avec des caractères tantôt latins, tantôt grecs, qui ne pouvaient rendre qu'imparfaitement les sous de leur langue. Ainsi, d'après le témoignage même du moine Chrabr, son maître Cyrille n'aurait fait que perfectionner une littérature déjà née avant lui. On est surtout porté à le croire, en voyant les Goths, qui n'étaient pas à coup sûr plus civilisés que les Vendes, posséder déjà les évangiles dans leur langue, plusieurs siècles avant Cyrille.
Les îllyriens, en effet, prétendent avoir reçu l'Evangileà la même époque que les Grecs, et directement de l'apôtresaint Paul, lorsqu'il traversa leur pays pour se rendre à Borne ; et c'est également ce que Nestor affirme dans sa chronique. Cette lie de ï Adriatique où le saint
prisonnier Paul fit naufrage , et dont il convertit tous les habitants, fut, dit-on , l'île Dalraate de Meleta. 11 est certain que Salone, Épidamne et plusieurs autres cités du littoral illyrien ont eu des évéques dès les premiers temps de la prédication chrétienne. L'année 34 de notre ère, on voit déjà l'apôtre saint Jacques se rendant de Grèce en Espagne, s'arrêter à Syrmium, et y laisser comme évéque son disciple Andronic. Un pape, Urbain Yl 11, dans sa bulle de fondation du collège illyrique de Lorette, appelle les 111 y riens les premiers nés de l'église catholique (nationem illyricam primogenitam (in gremio) calholicœ ecclesiœ). Ce qui veut dire, sans doute, les premiers convertis d* entre les barbares.
Peut-être m'objectera-t-on que les cités de cette contrée étaient alors ou grecques ou latines, et que rien ne prouve que les Slaves y jouassent un rôle quelconque. Je réponds à cette objection spécieuse que les cités illyrien nés de cette époque étaient sans doute devenues les unes grecques, les autres romaines ; mais les campagnes, et surtout les montagnes n'avaient pas pour cela cessé d'être illyriennes et déparier un dialecte illyrien. Comment en aurait- il pu être autrement, puisque les Romains n'avaient pas même encore pu subjuguer les montagnards, et qu ils les traitaient comme alliés, fœderati, nullement comme sujets? — D'ailleurs, saint Jérôme lui-même, dont l'autorité sur ce point ne peut être contestée, dit en plusieurs endroits de ses ouvrages, que les Illyriens de son temps
LITTÉRATURE ET LITURGIE SLAVES. '1$l
se servaient d'an dialecte particulier et barbare.
Quant aux rapports de ce grand docteur de ï Eglise avec les indigènes d'Illyrie, il est sans doute bien difficile, pour ne pas dire impossible, au milieu du silence des historiens, de rien affirmer de précis. On sait cependant que Jérôme naquit à Strydon, d'une famille dalmate, ou du moins établie chez les Dalmates. On sait, déplus, qu'il travailla avec ardeur à évangéliser les païens de la Dalmatie et des pays voisins, et qu'il opéra parmi eux d'éclatantes conversions. L'histoire dit en outre qu'il avait étudié et appris tous les idiomes importants parlés dans l'empire romain. Qu'y aurait-il donc d'invraisemblable à ce que le saint polyglotte eut possédé aussi le dialecte des montagnards de son pays natal, de ces Illyriens du prétoire, qui, déjà depuis cent ans, élevaient sur le trône ou renversaient les Césars ?
Il suffit de jeter un regard critique sur les écrits de saint Jérôme, d'examiner sa couleur comme philosophe et comme écrivain, pour reconnaître que ce grand traducteur delà Bible n'appartient plus, ni par ses idées , ni par son style, à l'école greco-romaiue, dont son contemporain , saint Augustin , offre encore un si beau reflet. — Mort octogénaire l'an 420, Jérôme a l'air d'avoir écrit vers l'an 600. On voit poindre en lui une nature toute nouvelle; c'est le génie des barbares, c'est le moyen-Age qui se fait jour dans l'Eglise. Jérôme a quelque chose de beaucoup moins spiritualistc que les autres docteurs de< l'Eglise.
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Il y a du Slave en loi; la sensualité k tournante jus» que dans sa grotte de Bethléem : il est obligé de se frapper la poitrine avec des cailloux et de se mettre h corps en sang, pour échapper au rêves voluptueai qui le poursuivent.
Jérôme prêche le Verbe, il plante la croix dans tes cœurs, mais il s'efforce en même temps de la planter dans la terre* On sent , en le voyant agir, que f esprit des fondations féodales est tout près d'apparaître. Cest surtout anx femmes qu'il s'adresse. 11 est en correspondance de lettres avec toutes les clorimimm matrones de l'époque, et à laide des femmes il pousse souvent les hommes à de beaux dévouements. Cest ainsi qu'il détermine, par l'intermédiaire de la bette et pieuse Mélanie, l'époux de cette dame, le sénateur Pinien, à affranchir ses huit mille esclaves, i employer tous ses biens en établissements de charité, et à se vouer lui-même au service des pauvres. Le Cfagoliia Uoxianus de Kopitar nous montre le docteur dalmate en rapport fréquent avec un couvent de religieuses d'CEmona, aujourd'hui Laybach en Carinthk. 11 était en outre le directeur spirituel d'une foule de monastères d'Illyrie et des iles dalmates. 11 que tous ces motifs divers sont plus que eui pour assigner à saint Jérôme une place dans les origines littéraires du monde slave? S'il n'a pas écrit, il a dû inspirer ceux qui écrivaient. 11 mérite, par conséquent, d'être placé en première ligne i la tète ém fondateurs de la littérature slave.
Littérature et liturgie slàvUs. 13*
Sans doute il y a loin de là à 1' opinion qui attribue ai gratuitement à saint Jérôme la composition d'une liturgie et l'élévation de l'idiome slave à l'état de langue sacrée. A son époque il n'y avait encore pour la chrétienté que deux langues sacrées , le grec en Orient et le latin en Occident. Tous ces évangiles, gothique, arabe , chaldéen , copte , tous ces livres de prières des premiers siècles chrétiens , dont la science moderne a retrouvé les débris , ne constituaient pas des liturgies pour les langues dans lesquelles ils sont rédigés. C'étaient des livres d'heures pour les simples fidèles, comme le sont encore aujourd'hui nos paroissiens en langue française. Je le répète , la langue de tous les sanctuaires -en Orient était le grec. Même en Egypte et en Judée les offices ne se disaient qu'en grec. — Les premières liturgies en langue vulgaire furent composées par des chefs de sectes , qui voyaient dans cette innovation un moyen facile de propager leurs doctrines parmi le bas peuple. Puis quand ces hérésies, après des siècles de divagation, revenaient à l'unité, la langue vulgaire était devenue sacrée, elle régnait dans le sauctuaire et on ne pouvait plus l'en exclure. Voilà comment sont nées les liturgies chrétiennes de l'Asie. Quant à la liturgie en slavon, les motifs qui Vont fait naître ne sout, ni d'anciennes hérésies, comme pour le copte et le chaldéen, ni le haut développement intellectuel de la race , comme pour la liturgie grecque. Les motifs, comme on le verra bientôt, furent purement politiques