‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 39 sur 46 · NOUVELLE PRÉDICATION CHRÉTIENNE EN S LA VIE · texte numérisé non relu

NOUVELLE PRÉDICATION CHRÉTIENNE EN S LA VIE

grecque*. — CyriBe et Méthode.

Les missions latines avaient abouti à consolider dans presque tonte la Slavie le joug national des Francs ou Allemands. Cbarlemagne surtout avait, plus que tous ses prédécesseurs, transformé la croix en instrument de conquête. Sous son égide, les évèques de Germanie avaient déjà commencé à dépouiller F Eglise vende de ses privilèges traditionnels; une partie des domaines du patriarcat d*Aquilie avait été adjugéeà Févèchéde Juvavia(Salzbourg). Dès l'an 590, un concile vende s'était tenu à Marana, dans le Frioul, pour protester contre cette spoliation. Loin de faire droit aux griefs des Tendes, l'épiscopat germanique alla en augmentant toujours ses empiétements ; jusqu'à ce que vers l'an 798 l'entreprenant Àrno, évéque de Salzbourg, parvint à soumettre à son obédience une grande partie des Slaves d'Illyrie. Bientôt un des suffragants de ce puissant métropolitain, Urolf, évéque de Passau, s' étant enfoncé dans la grande Moravie, j fonda quatre évéchés nouveaux, parmi lesquels se remarquent ceux de Vienne et d'Olmûtz (Fabkuwet

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Speculiulium). L'archevêque de Salzbourg étendait sa juridiction jusque snr une partie de la Hongrie, où on le vit en 83& consacrer l'église épiscopale de Mitra.

Tons ces prélats allemands en pays slave , ne tardèrent pas à joindre à leur rôle de directeurs spirituels celui de missionnaires politiques. Si Ton réfléchit éombien peu l'État et l'Église étaient encore distincts Vun de l'autre, on doit voir qu'il ne fut pas difficile aux Germains de gagner, à Y aide de leur clergé, une grande influence chez les Slaves. Cette influence ne tarda pas à se changer en un joug détesté. Les liens de protection et de suzeraineté qui avaient rattaché les princes vendes à l'empire d'Occident, tant qu'avait duré la dynastie française de Charlemagne, ces liens ne parurent plus assez forts aux nouveaux Césars de la Germanie. Les seigneurs germains, dédaignant l'agriculture, avaient besoin d'une race de serfs vigoureux pour cultiver leurs champs : ils trouvèrent que la race des Vendes s'adaptait merveilleusement à ce rôle. Dès lors l'asservissement total des pays vendes fut une chose décidée, et cette affaire devint comme le delenda Cartago des diètes de la Germanie.

11 est dès-lors facile de comprendre quelle fureur saisit les paisibles Vendes, lorsqu'ils se virent voués à la servitude par ceux même dont ils avaient reçu la

doctrine émancipatrice de l'Evangile. Après tout cela, rien de plus simple que leur insurrection et leur recours aux empereurs de Byzance contre leurs ennemis germains. Ce fut Tannée 862, que les trois princes il. 10

1U LE MONDE SLÀV1.

moraves, Rastislav (le Basticès des chroniques fraûques), Sventopluk et Kotsel, envoyèrent à l'empereur grec, Michel III, une ambassade pour réclamer sa protection coutre les oppresseurs allemands.

Presque à ta même époque, le pape et le patriarche de Constantinopk se disputaient avec vivacité la juridiction spirituelle sur F Myrte ceptral* ou le diocèst de Salonique. Les deux empereurs d'orient et d'occident, en se mêlant à cette querelle, 1* envenimerait encore ; et les progrès de l'Eglise chez les païens dn Danube, se trouvèrent ainsi doublement paralysé*. Pour mettre fin à cet état de choses, la cour byzau* tiiie imagina de médiatiser l'Illyrie , de manière qu'à r avenir elle n'appartint plus ni au patriarcat de Borne, ni au patriarcat de Byzance. Pour cela il fallait créer une espèce d'église intermédiaire, qui sans plus être ni grecque ni latine, tint à la fois de Tune et de l'autre. De cette combinaison qui n'a été remarquée jusqu'ici par aucun historien, parait être sortie la Liturgie slave.

Les trois princes illyriens qui venaieut de se séparer de l'occident, et qui avaient envoyé à Constantinople une députation, adressèrent, si l'on en croit l'annaliste russe Nestor, la prière suivante à Michel III : a Empereur, notre pays est déjà baptisé, mais nous n'avons point de docteurs pour nous instruire ; et comme nous ne comprenons bien ni le grec ni le latin, le véritable sens des livres sacrés nous échappe. Nous venons te demander des hommes cape-

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blés de traduire récriture dans notre langue. » Ayant •ni eea paroles, le tsar Michel, continue Nestor, ras» sembla tous ses philosophes pour les consulter sur la message des princes slaves. Les conseillers interrogés répondirent : Il y a à Salonik un homme appelé Léon, qui a deux fils initiés à toutes les branches de la philosophie, et qui connaissent à fond la langue slave. Aussitôt le tsar donne ordre d'aller à la recherche des deux fils de Léon, des deux philosophes, Cyrille et Méthode. »

Une fut pas difficile de trouver les deux frères, si Ton en croit les historiens bulgares, qui plus rapprochés de Byzance que le moine Nestor, devaient être aussi mieux informés. D'après eux, Constantin, dont le nom monastique fut Cyrille, l'aîné des deux fils de Léon, enseignait la langue slave à l'empereur lui-même et à F impératrice-mère, Théodora. Qua ut à Méthode, élevé auprès de son 'frère dans le palais impérial, après avoir embrassé le sacerdoce, il était devenu bibliothécaire de la cathédrale de Saiute-Sophie. L'élévation de sou génie n avait pas tardé à lui faire décerner par les savants byzantins la chaire de philosophie; et c'est comme professeur de cette chaire qu'on voit dans l'histoire Méthode attaquer Photius, et combattre le schisme avec ardeur. Lcô deux professeurs, plus tard apôtres des Slaves, étaieut donc des hommes du grand monde, quiélevésdans la métropole de la civilisation de cette époque, devaient comprendre au plus haut degré les besoins politiques, et les besoins religieux de

M Lt *OSD£ SLAVE.

kar temps. Les rapports des deux frères avec la famille impériale donnent en outre à leur apostolat nu caractère officiel qui n* a pas été assez remarqué. Lear propagande ne fut pas seulement religieuse, elle fut aussi politique.

Le philosophe Constantin, consacré prêtre sous le nom de Cyrille, vivait depuis longtemps à Constant! nople, ville alors à moitié slave. La réputation dont il jouissait détermina bientôt le patriarche à lui confier la difficile mission daller évangéliser les Kozares, tribu hunnique, qui semble avoir précédé les Kosaques du Don et de la mer Noire. Déjà en 836 le khan de cette horde avait demandé et obtenu de l'empereur grec un architecte nommé Petronas, pour bâtir dans la stepe du Don, sa capitale, qui prit le nom de Sarkel, en grec xevxc* tran* ( le gîte blanc). Quatre ans plus tard on voit de nouveau un Petronas , le même peut-être , se rendre comme gouverneur, de Constantinople à Cherson. L'apôtre vint après l'architecte. Saint Cyrille fut reçu comme un hôte désiré par les Kozares , et en baptisa un grand nombre. On n'a cependant aucune preuve qu'il leur ait parlé en slave, encore moins qu'il leur ait laissé des livres slavoas pour lesquels les Kozares de cette époque ne pouvaient pas éprouver un grand attrait, s'il est vrai que ces asiatiques tinssent les Slaves sous leur joug, et qu'ils les attelassent en guise de bœufs à leurs charriots. Cyrille revint à Constantinople , rapportant avec loi ks os de saint Clément, évêque latin, que ces peuples

avaient martyrisé, et dont le missionnaire grec retrouva les restes auprès de Cherson.

Cyrille ayant rejoint son jeune frère Méthode, tous deux ne tardèrent pas à partir pour une mission nouvelle. Cette fois ils se dirigèrent vers la Bulgarie : ce qu'on appelait alors de ce nom c était la Moldavie et la Valacbie actuelle. Se trouvant seuls en face des Moldo-Valaques, dernier reste des colonies romaines, assez peu amies des Slaves, les Bulgares, pour mieux gouverner ce peuple latin, avaient senti le besoin de se rapprocher enfin delà raceslavone, dont ils avaient été durant tant de siècles les plus terribles ennemis.

Ce rapprochement inattendu des Bulgares et des Slaves marcha d'un pas si rapide, qu'à l'époque de Cyrille, les deux peuples s'étaient presque fondus ensemble, au point que les vainqueurs asiatiques avaient adopté la langue même de leurs vaincus européens, des protoslaves d'Tllyrie, à peu près comme les Francs adoptaient vers le même temps l'idiome gallolatin de leurs sujets celtiques. Arrivant au milieu de pareilles circonstances, les deux apôtres trouvèrent l'occasion la plus favorable pour mettre à profit la longue étude qu'ils avaient faite de la langue slavone. Quoiqu'ils fussent encore loin sans doute de songer à une liturgie slave, ils composèrent des livres, traduisirent les évangiles, et fondèrent enfin pour les Slaves une littérature chrétienne. Le résultat de leurs efforts fut le baptême du roi des Bulgares, Bogoris ou Boris, par les mains de Méthode, en 861 ,

ftM H HOffDS SLàVi.

Dès Tamiée suivante ks deoi frères partirent de h Bulgarie, et passèrent dans la Shme occidentale, alors révoltée contre la domination germanique. Ils étaient, à ee qu'il parait , envoyés par r empereur grée loimême, à la demande de Rastislav, dont on voit vite ambassade arriver en 86? à Constantinople. Ce Bastislav, appelé Rastioès en latin, régnait snr les ttoraves d'au-delà do Danobe, et faisait aux Allemands une guerre désespérée. Le motif de cet acharnement des paisibles Slaves contre les princes de la Germanie, était une longue tjrannie qui avait enfla dépassé tonte borne. Aussi longtemps que les préfets de Gbarlemagne avaient régné sur eux, les Slaves sentant dans ces gouverneurs venus de France quelque chose do sang gaulois, d'un sang mêlé jadis avec celui de leurs ancêtres; ks Slaves, dis- je, avaient accepté le joog sans trop de résistance. Mais après la chuta da la dynastie earlovingienne, les princes slaves d'Illyrie ne sentirent plus pour les héritiers allemands de cette dynastie la confiance que les empereurs francs leur avaient inspirée. De cet éloignement instinctif dm Slaves pour leurs rivaux allemands naquit bientôt une guerre d'extermination , qui alla jusqu'à mettra m péril F avenir de la civilisation chrétienne en Europe.

Lorsque Cyrille et Méthode, envoyés par la cour de Byiance, arrivèrent chez les Vendes appelés alors Mo* raves, des tribus puissantes de cette nation, converties depuis longtemps , et dont les villes avaient eu déjà

LITTÉRATUBB ET LITURGIE SLAVBS. Î47

Mè toûgoe succession d'évéques, étaient par suite de leur haine contre les oppresseurs chrétiens, retournées au paganisme. L'amour de la liberté semblait avoir momentanément coalisé tous les Slaves dans une seule pensée, dans un seul but. Pour défendre leur race et son génie menacé par le génie allemand, chrétiens et païens marchaient unis, faisant la guerre de partisans et évitant soigneusement toute bataille rangée contre un ennemi supérieur. Ainsi la Moravie ou le pays insurgé, d'abord restreinte à quelques districts montagneux qui paraissent avoir été la Galicie actuelle, avait acquis peu à pen une effrayante étendue. De la Bavière jusque sur le bas Danube, des Alpes aux Karpitbës russes, et def Adriatique jusqu'en Silésie, tout était devenn Horave, c'est -à-dire révolté. La race slave entière paraissait être sous les armes.

Cest en parcourant ces vastes contrées que les deux apôtres grecs purent pour la première fois se convaincre de la puissance d'une race jusqu'ici presque ignorée; et qu'ils sentirent le besoin de la grouper tout entière par quelque grande concession autour (Tune idée commune, et de rendre cette idée chrétienne. A ce moment le génie de Rastislav venait d'organiser une graude confédération armée contre les envahissements germaniques. Celte ligue redoutable, connue sous le nom d'empire morave, se composait de peuples déjà en majorité chrétiens, mais qui, lassés du joug des évêques allemands, menaçaient de retourner au paganisme si on ne leur donnait pas, disaient-ils,

une autre messe que la messe latine apportée par lettre oppresseurs.

La concession à faire aux Slaves se trouvait indiquée aux deux apôtres par les événements même. Pour réconcilier avec l'Église ces peuples à la fois gromers et exaspérés, on devait s'interdire de faire retentir de nouveau à leurs oreilles la messe latine , qui était devenue pour eux le signe de la servitude. Célébrer la messe en grec dans des contrées qui avaient été d'abord évangélisées par les missionnaires latins, eût été également dangereux dans un temps où les deux sièges de Borne et de Byzance se querellaient l'un avec! autre pour des questions de frontière et d'obédience qui menaçaieut de conduire au schisme. Cyrille et Méthode imaginèrent un moyen ternie, ils traduisirent la liturturgie et célébrèrent pour la première fois la messe en slavou l'a nuée 865. Alors Bastislav et tous les siens, dit Nestor, se réjouirent grandement d'entendre enfin chanter dans leur langue les merveilles de Dieu. Gagnés par là, les païens slaves accoururent de toutes parts en demaudant le baptême. Mais Tévéque allemand Bichbaldus, nommé pasteur des Vendes par l'archevêque de Juvavia, ne put supporter de voir avilir à ce point l'autorité du latinisme. LitUras auctorales lalinas... vilescere... non ferens... dit le chroniqueur anonyme de Saizbourg; Bichbaldus, l'an 865, ou 870 suivant d'autres versions, lança l'anathême sur les novateurs, et retourna courroucé à Juvavia, où régnait l'archevêque Adahvin. Bientôt tout l'épiscopat ger-

LirriRATuai it uthugii slàvxs. fit

Biamqve protesta en cour de Rome contre le scandale que tenait de donner la race slave.

L'innovation était certes audacieuse; aussi ses deux auteurs forent-ils immédiatement cités à comparaître devant le tribunal du souverain pontife. Dociles enfants de F Église , Cyrille et Méthode partirent pour aller plaider à Borne leur cause et celle de la race slave. Ils revinrent pleinement justifiés, au grand étonnament de la chrétienté latine, qui voyait alors dans le pape plutôt son chef particulier que le père spirituel de tous les chrétiens du monde, et qui comptait bien que le souverain pontife agirait dans cette affaire comme patriarche des Latins. Heureusement pour le repos de l'Europe, les papes d'alors sentirent le besoin d'intervenir comme pouvoir neutre dans les guerres acharnées que se faisaient les deux empires d'Orient et d'Occident , de Kyzance et de Germanie. Comprenant qu'ils ne pourraient jamais s'accorder pour le partage du monde chrétien, Borne appela entre ces deux compétiteurs à la monarchie universelle, une troisième puissance destinée à les maintenir en paix, et qui fut — la puissance slave.

Cette puissance, ce génie intermédiaire, devait être à la fois moral et militaire, spirituel et temporel. Spirituellement, le génie slave se manifesta sous la forme d'une église nouvelle, d'une église à part, mais unie en même temps à Borne et à Byzance , et par conséquent catholique. Politiquement cette puissance neutre entre les Grecs et les Germains, fut duraut Fépo-

Hé Ift MRM tLATl.

que historique qui précède la Pologne f et qu'en t appelé l'empire morave on la grande Illyric. — Veélà l'ensemble de faite qui jastifie au yen* même de la papauté la liturgie elavoue. Voilà comment ce qu'eu appelle vulgairement la me$$e ilav$ devint possible, sens que l'usité catholique s'en trouvât en rien compromise, taudis qu'au contraire toutes les tentatives pour établir la messe allemande, la messe frtmgaiss, est constamment été réprouvées. Cest que d'un cMtf il y avait nécessité sociale $ de l'autre il n'y aurait de futiles motifs d'amour- propre national.

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DE L'UNIVERSALITÉ PRIMITIVE DE LA LANGUE SACRÉE OU CYRILLIQUE PARMI LES SLAVES

D'oà eetto langue était-elto fort ■• T

On vient d'exposer simultanément les origines de la littérature et de la liturgie slave. On a vn cette littérature et cette liturgie naître et se développer d'abord parmi les Illyriens; puis la grande union greoo- slave sortir, sous la double forme d'église et d'empire, des complications politiques de l'Illyrié. Ces complications , qui ont décidé la séparation de la Sla vie d'avec l'Occident et qui l'ont rattachée durant tant de siècles à la Grèce , commencées avec Dioctétien , se sont surtout développées sous la dynastie constantine , par suite de la fondation de Roma-Nova et du divorce des Césars avec la vieille Rome. L'apparition sur l'Adriatique des premières armées françaises avec qui les Slaves sympathisèrent toujours, rallia de nouveau pour quelques temps l'Illyrie au monde latin. Mais à la chute des carlovingiens , les Slaves du Danube retournèrent à leurs alliés naturel», aux Grecs, et rentrèrent dans le cercle de gravitation de Constantinople, jusqu'à ce qu'enfin Cyrille et Mé-

Ibode, en constituai! t les Slaves à l'état de puissance indépendante et neutre entre les deux empires d'Orient et d'Occident, purent croire qu'ils avaient enfin assuré pour longtemps la paix du monde.

Un fait qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est l'intime union de la liturgie et de la littérature chez les Slaves primitifs. — Si le schisme n'était pas venu tout détruire , la liturgie slavonc et la race slave n'auraient jamais pu séparer leurs destinées. La Pologne n'eut jamais été latine; T horrible duel qui dure depuis mille ans entre les deux nations polonaise et russe , ■'eut jamais pu naître. Mais en se développant chacune à part , chacune à sa manière , rattachées toutes les deux à l'Église catholique par un rite national, elles auraient probablement fait de la race slave la plus éclairée à la fois et la plus puissante race du sonde. Car un concours de circonstances tout-à-fait exceptionnelles avait doté cette race de la plus forte unité qu'il soit possible de concevoir : l'unité de la prière, l'unité de la parole religieuse.

On n'apprécie pas assez toute l'étendue de la révolution littéraire, sociale et politique, opérée dans le monde slave par ses deux illuminatcurs Cyrille et Méthode, révolution qui a constitué, pour ainsi dire, fidée slave en face de l'idée romaine et de l'idée grecque tout à la fois. Je commencerai par examiner la question sous son rapport purement littéraire. Cyrille et Méthode ont fonde la première école littéraire slave dont l'existence soit historiquement constatée. Tout

le monde coq vient que cette école se développa d'abord chez les Slaves du Danube ou les Ulyriens. Mais dans quelle partie de rillyrie fonda-t-elle ses premiers sièges? c'est ce qu'on n'a pu encore décider. Il est à regretter que parmi les trois dialectes actuels de rillyrie, le bulgare, le serbe et le vende, on n'ait pu eu* core découvrir lequel servit de base à la langue sacrée de saint Cyrille. Depuis cent ans , les si a vis tes s'agitent en vain pour résoudre cette question, dont on ne saisit pas au premier coup- d'oeil toute l'importance, mais qui est cependant très grave. Car sans l'avoir résolue, il est impossible de formuler une opinion quelconque sur T époque des manuscrits slavons déjà retrouvés ou qu'on pourra trouver encore dans les vieux couvents et les bibliothèques russes et iu goslaves.

En outre , il règne parmi les slavistes de tous les pays une louable émulation pour arriver à trouver enfin quelque original , ou du moins quelque copie bien authentique des ouvrages de saint Cyrille, dont pas un jusqu'ici n'a pu reparaître au jour. Évidemment, un des moyens qui feraient arriver le plus vite à cette découverte tant désirée , serait la détermination précise du dialecte dans lequel écrivirent les apôtres slaves.

Le célèbre Dobrovski , qui consacra de longues années à l'étude de cette question, ne sut arriver qu'à l'hypothèse d'un dialecte scrbo-bulgaro-macédonien aujourd'hui disparu, mais qui aurait été parlé au neu*

154 Lft tfOftfcl SUVt.

rièœe siècle autour de Salonique, tille natale de saint Cyrille. Le seul titre donné à ce système suffit pour te faire rejeter. La combinaison compliquée d'éléments serbes, bulgares et macédoniens, n'aurait pu produire une langue aussi admirablement simple que l'est celle des livres écrits par les élèves de Cyrille. Aux idées de Dobrovski , Vostokof oppose un autre point de vue. D'après lui, la race slave tout entière, à son origine, n'avait grammaticalement qu'une seuk langue. Les règles étaient partout les mêmes ; la diversité entre les dialectes des différents pays slaves se bornait \ certains mots employés de préférence , ou à des expressions étrangères qui variaient naturellement suivant les contrées et n'entraient point dans le langage écrit. En restant supérieur à toutes les influences du provincialisme , ce langage des lettres permettait à tous les peuples slaves de se comprendre entre eux.

Dans cette hypothèse , il n'y aurait plus à examiner quel idiome Cyrille adopta comme langue littéraire; sans être spécialement d'aucun pays, ce dialecte eût été de tous les pays slaves en même tempe. Vostokof soutient même que cette langue , commune i toute la race, se maintint pure et sans altération jusqu'à la fin du onzième siècle, et qu'ainsi la bible d'Ostroait peut donner l'idée la plus juste du style et des écrits de saint Cyrille, liais le système de Vostokof n'est guère admis qu'en Russie ; les slavistes polonais et Ufrhémas croient , au contraire , que les apôtres slaves

LITTÈBLATOU tu Lumen: SUMES. fli

épifirant dans, un dialecte provincial du midi; mafe* baniapamcnt , ils n'ont pu encore atteindre dans tettti mberehes aucun résultat certain.

Enfin , r llly rien Kopitar est venu créer un m* veau système, espèce de moyen terme entre la système 4a Vostekof et celui des Bohèmes. Il a cru découvrit que la dialecte employé par l'école de Cyrille estityl beaucoup trop perfectionné , beaucoup trop savant, peur n'avoir pas existé déjà comme langue littéraire avant Cyrille et Méthode. 11 a donc cherché quel idiome slave pouvait avoir eu déjà , avant le neuvième tiède, une littérature inconnue; il devait naturellement accorder cet honneur aux Slaves les plus voisina de la Grèce et de l'Italie, aux Slaves de r Adriatique. Ce serait ainsi la langue vende qui aurait servi de basa et de véhicule aux idées cyrilliques. Ce serait à Mosbourg en Carintoie, qu'eût été chantée la première messe slave, que F archevêque Méthode alla ensuite célébrer dans la capitale même de l'empire morave , à VêUhrod, située, disent les chroniques, ad fluenia fhmi Uofocm (sur les bords de la March), et qu'on croit être le lieu nommé aujourd'hui Hradichte.

Les Moraves des Karpathes auraient ainsi hérité de la littérature des Vendes méridionaux, et, en se l'appropriant, ils l'auraient perfectionnée et généralisée. Cette opinion parait d'autant plus plausible qu'en réfléchissant à la tâche assignée par les historiens aux deux frères Cyrille et Méthode , on trouvera cette tâche bien forte pour deux individus , quelque génie

SM U MOtiDE sur*.

qu'on lear suppose. Une langue littéraire ne sâabott pas dans une génération. Durant des siècles que la France , 1 Italie et r Espagne s'essayèrent péniblement à élever leurs dialectes nationaux à l'état littéraire, le latin resta pour les Français, les Italiens, les Espagnols 9 la langue des lettres. Pourquoi n'en aurait-il pas été de même avec le vende on le slavon , en Bohème, e*Pologne,en Russie, avant que ces pays fassent arrivés à écrite grammaticalement leurs dialectes vulgaires?

Le systine de Kopitar a cependant contre lin»* je dois le dire, presque tons les savants rosses et bohéaus. D'après eux, ce serait en Bulgarie et en langue Mgare que Cyrille aurait composé ses livres. Cbafarjik appuie surtout cette thèse avec des preuves <T induction qu'il tire de l'état social des Bulgares. Étant de tous les Slaves les plus voisins de Byance, ils ont aussi précédé tous les antres dans la culture littéraire. La savant tsar bulgare Siméon, de 890 à 927, apparaît entouré d'écrivains de sa nation , et lui-même traduisait des livres du grec en slave. L'évèqœ Glanent, après son retour en Macédoine, de 885 à 916, écrivit plusieurs ouvrages slavons. £nfin, r exarque Jeari, le prêtre Grégoire, le moine Doksof ou Dukas, témoignent du développement précoce de la littérature slave en Bulgarie.

Il s* agirait maintenant de juger le procès entre Chafarjik et Kopitar. Sans prétendre décider entre deux champions d'une telle importance, je ferai cependant observer que Chafaijik me semble reculer h

difficulté , sans pour cela la résoudre. Car, même en adoptant sa thèse, comme les Bulgares étaient an temps de Cyrille des Slaves de fraîche date , qui a v aie ut apporté sur le Danube un dialecte , ou turc ou finnois, il reste toujours à examiner de quel peuple slave antérieur les Bulgares avaient adopté le langage quand ils se mirent à parler et à écrire en slavon ; et c'est ici que les raisonnements de Kopitar en faveur du dialecte Tende reparaissent avec toute leur force. Il est vrai que le style des fragments de Frisingue (manuscrit de Kloz) diffère d'une manière assez marquée du style cyrillique et se rapproche visiblement du vende de nos jours. Mais ce fait semble être une dérogation à la règle commune. Le texte des Évangiles d Ostromir et celui du fameux Livre du sacre, découvert à Rheims , se ressemblent. La comparaison du langage des anciens livres bulgares du onzième et du douzième siècle avec le langage des premiers documents slaves de Novgorod et de la Russie, donue pour résultat leur presque identité. Chafarjik, enfin, admet lui-même qu entre l'ancien bulgare et l'idiome veude ou morave la différence était très peu de chose.

Il est à jamais regrettable que les plus anciens monuments de rillyrie occidentale sesoient perdus. Eux seuls pourraient nous mettre en état de conclure d'une manière certaine dans cette difficile question. Nous devons également regretter que la fameuse hymne à la boga-rodzilsa (mère de Dieu) des Polonais, ne nous soit pas parvenue dans sa forme primitive. On ne ii. 17

256 U MOSDl SLAVl.

peut guère douter que sous cette forme elle offrirait la preuve de ce que j'avance, c'est-à-dire qu'elle noué apparaîtrait composée daos le dialecte cyrillique. Lt fameux apôtre des Bohèmes et des Polonais, VoiUekb, (le saint Adalbert des chroniques latines), se trouverait ainsi un collègue littéraire de saint Cyrille, et en même temps on des derniers écrivains de l'école de saint Jérôme.

Je n'en conclus pas qoe f idiome vulgaire polonais n'existait pas déjà an temps de Cyrille et de Méthode: Je lis dans le biographe de Cbarlemague, Eginbard, que les Slaves de la Baltique et de la Vis tu le parlaient des dialectes différents, sans toutefois cesser de H comprendre en t feux. D'après Eginbard, la diversité des dialectes slaves n'allait donc pas jusqu'à détruire r unité de race et de langue. Aussi voit-on encore au temps de Charleinagne, le nom de Vende porté à la fois par les Slaves de la Baltique et par ceux de l'Adriatique, tout comme on trouve des Serbes établis en même temps sur la Vistuleet sur le Danube. Qu'on les appelle Serbes ou Vendes, les Polonais et les lUyriens du neuvième siècle ne formaient donc encore qu'un même peuple, divisé eu une foule de petites tribus, que réunissait la communauté des mceurs et des idées, ou plutôt des iustiucts de race. Mais, je le demande, cette communauté de mœurs et d'instincts eût-elle pu se maintenir à un état si pur, sans avoir à la fois pour base et pour organe une langue générale, supérieure à tous les dialectes locaux,

LITTÉRATtîRK ET LITURGIE SLAVES. Î5t

et comprise à la fois par toutes les tribus slaves ?

Je fie crois pas qu'on puisse jamais découvrir quand tette langue générale et commune commença d'exister. Je ne cherche à prouver ici qu'une seule chose : c'est quelle exista. La philologie ne nous présentant pas pour cette démonstration des ressources suffisantes, je recours à l'histoire, et je tâche de constater avec son aide l'étendue de la prédication et de la liturgie cyrillique dans le monde slave. Eu énuméraut les contrées qu'atteignit cette prédication de la première idée slavo- chrétienne, peut-être arriveronsnous à la conclusion que le monde slave tout entier avait adopté, lorsqu'elle parut, la liturgie, et par conséquent aussi la langue littéraire de Cyrille et de Méthode.

II est évident que la liturgie de saint Cyrille ne variait pas son langage suivant les contrées où elle s'introduisait. Kl le restait partout telle que ses fondateurs l'avaient faite. D'où Ton peut conclure que ces différents pays adoptaient avec les mêmes rites le même idiome littéraire. Or, l'histoire nous montre la prédication cyrillique se répandant avec une rapidité vraiment extraordinaire dans toutes les terres slavones. Depuis le Don jusqu'aux rivages de l'Elbe , et depuis la Vistule jusqu'en Dulmatie , on voit les peuples accourir en quelque sorte de tous côtés à la messe slave. Le monde, au neuvième siècle, entendait chanter cette messe en orient jusque sous les murs de Byzancc et d'Athènes, et en occident, jusque

MO Ll MONDE SLiYl.

dans les vallées de la Bavière et du Tyrol, où les belliqueux évéques allemands ne savaient répondre que par des anathémes à la joie enfantine que les Vendes ressentaient à chanter, comme dit Nestor, les louanges de Dieu dans leur langue»

Nous voilà donc arrivés par l'histoire littéraire, au même résultat auquel nous avaient conduit nos études archéologiques. Comme il y avait pour tous les peuples slaves un seul et même nom national, le uom de Vendes, Venèdes ou Serbes, ainsi ils reconnaissaient nne seule langue sacrée et littéraire. Adoptée par r Église, cette langue anté-historique se trouvait providentiellement appelée à tenir unis les deux génies rivaux de Borne et de Byzancc, et à les concilier en les confondant pour ainsi dire ensemble dans l'individualité du génie slave. Cette individualité, cette unité slave se représente durant les neuvième et dixième siècles, en littérature par la langue et les écrits de saint Cyrille, et en politique par l'empire morave ou Illvrien, prédécesseur de 1 empire moscovite.

DEUXIEME TABLEAU

UmiS DD GERMANISME CONTRE L'ÉGLISE ET L'EMPIRE MS SLAVES*

LUTTES CONTRE i/ ÉGLISE SLAVE.

CTRÎLLB ET MÉTHODE ACCUSÉS — LEUR MORT. — LEUR INFLUENCE COMME LÉGISLATEURS DE LA RACE SLAVE.

Kn prenant le parti des princes moraves révoltés contre l'empire romain d'alors, en venant se jeter pour ainsi dire entre les pauvres serfs de la Moravie et les chevaliers bardés de fer de l'Allemagne, Cyrille et Méthode devaient s'attendre à être mal reçus des évéqnes latins, à une époque où le spirituel et le temporel, l'Église et la patrie étaient encore si peu distincts l'un de l'autre. Ils devaient môme s'attendre à la plus vive persécution de la part du clergé allemand : cet honneur ne leur manqua pas, ils purent en jouir tant qu'ils vécurent.

Iuterdit par la cour de Rome, et sous le poids d'accusations accablantes, Cyrille dut en 8G6 aller avec son frère plaider devant le Saint-Siège la cause des Slaves et la sienne. Pour se faire mieux accueillir, ils emportèrent avec eux les os de saint Clément dans

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l'intention d'en faire hommage au pape Adrien. Ce pontife, entouré de sou conseil d'évéques latins, fit aux philosophes grecs un accueil sévère. Le pauvre Cyrille s'humilia très bas, dit la légende ; il protesta de son obéissance, et déclara qu'il n'avait chanté la messe en slave qu afin de mieux attirer dans le giron de l'Église la puissante race des Vendes (per hoc enim iunumerosum populum Deo acquisivi). Enfin convaincue et ne dissimulant pas son admiration, la cour romaine dopna à l'innovation hardie dps deux frères son plein assentiment. (At Mi admirante* slatuerunt missarum solemnia ita debere deinceps celebrari.) Mais un nouveau pape, Jean VIII, étant monté sur le trône, les calomnies recommencèrent contre Cyrille et Méthode. Ils fureut dénoncés à Roaie comme des hérétiques qui précbaiepten slave une doctrine autre que celle qu'ils confessaient en latin. Interdit dp nouveau» Méthode reprit le chemin des Alpes pour aller soumettre son rituel slave à la censure romaine. Son frère Cyrille se trouvait déjà à Rome, et tous deux parvinrent à convaincre pleinement Jean VIII de leur orthodoxie.

Le moine de Kiïœv raconte cet événement de la manière qui suit :

« Les envieux se mirent à déprécier les livres slaves en disant : Il n'est donné à aucune nation d'avoir un alphabet particulier, si ce n'est aux Hébreux, aux Grecs et aux Latins, et cela à cause de l'inscription que Pilate, ajoute le naïf chroniqueur, fit placer sur

LOTTES POUTIQUXS BT MLIGŒUSBS. -263

la croix de Jésus-Christ. Aussitôt que le pape, continue Nestor, eut été informé à Borne de cette erreur, il réprimanda ceux qui incriminaient les livres slaves, et dit : Il n'y a pas d'autre moyen d'accomplir cette parole de récriture : Toutes les langues raconteront les merveilles de Dieu, r Confirmant sur ce point la véracité de Nestor, Allemand (Calendaria) a publié des lettres de Jean VIII, où ce pontife s'efforce de prouver que les idiomes hébreu, grec et latin ne doivent pas avoir seuls le privilège de louer le Seigueur ; et il conclut en disant : liUeras slavonicas... quibus Deo laudes resonent, jure laudamus... née sane fidci, tel doctrinœ obstat missas in eadem sclavonica lingua canere.

Il paraîtrait cependant que le pontife Jean VIII n'avait encore qu'une médiocre confiance dans l'avenir que préparait à l'Église ta liturgie slave, car il désirait retenir auprès de lui les deux pasteurs comme otages de la fidélité du troupeau. Les menaces du roi et du peuple de Moravie de passer à l'Église grecque, si on ne leur renvoyait pas leur père, décidèrent surtout, dit Assemanni dans ses Calendaria , le pape à laisser partir Méthode. Quant à Cyrille , absorbé dans ses travaux de traductions slavoues , il resta à Rome , et à ce qu'il semble , d' assez bon gré.

Cependant les triomphes de Méthode étaient mêlés d'amertume. Dès Tan 870 il avait perdu son frère Cyrille, mort dans un couvent de Rome. Quoiqu'il eût été nommé évèque d'Olmùtz eu Silésie, Cyrille

avait voulu rester et mourir simple moine. On l'avait enseveli dans la basilique romaine de Saint-Clément, consacrée an martyr dont l'apôtre slave avait rapporté les reliques de la Crimée. La mère de Cyrille ayant demandé qu'on lui envoyât en Macédoine (à Salonique) le cadavre de son fils, le gouvernement pontifical eut l'air d'accéder à sa demande. Mais lorsque le corps do saint allait franchir, dit la légende, les portes de la ville , le saint leva la main et fit signe qu'il voulait rester à Rome , et il fallut le ramener à l'église de Saint-Clément, où le corps de Cyrille est réellement resté comme un gage de plus de l'union qui venait d'être jurée entre les peuples du rite grecoslave et le siège romain.

La joie que cette union causait au pape Jean VIII se trahit dans toutes ses lettres : « Nimis jucundamur ei immensas domino gratias agere non cessamus, » écrivait-il à Méthode en 881. Cette joie était loin toutefois d'être partagée par les évêques allemands , qui, dans leur dépit de voir la race vende s'émanciper de leur jong , l'accusaient de croire à toutes sortes d'hérésies et en même temps de vivre sans mariages ni propriétés légalement reconnus. Ainsi, déjà au neuvième siècle parait l'accusation de communisme contre les pauvres Slaves parla féodale Allemagne ! Rome avait déclaré Méthode et les divers évêchés des pays slaves entièrement séparés et libres de leurs anciennes métropoles allemandes (Salzbourg et Passau), mais eu laistaut à ces sièges dépossédés le privilège d'entrcle-

nir, si bon leur semblait, des prélats latins en terre slave. L'an de ces prélats in parlibus, nommé Wisching, s' étant installé, en 880, à Nitra, dans les Ktats de Svatopluk, réussit à gagner la confiance de ce monarque; dès-lors il devint l'adversaire acharné de Méthode, contre lequel il parvint à organiser un parti même au sein de la Moravie. En vain , pour soutenir Méthode, le pape Jean VU \ adressa-t-il à F évoque de Nitra les plus amers reproches , Wisching n'en fut pas moins élevé , eu 897, suivant Assemanni (en 899 suivant Kopitar), sur le siège métropolitain de Passau, d'où, à la vérité r les Allemands eux-mêmes finirent par le chasser à cause de ses continuelles intrigues.

Les Croates et les Dalmates enfin qui avaient suivi jusqu'à cette époque la messe latine, embrassèrent les rites de Cjrille et ne lurent plus la messe qu'en slavon. Si les Slaves les plus rapprochés d» l'Italie subissaient la révolution religieuse conçue par les deux frères et leur protecteur Jean VIII, à plus forte raison en traînai t-cl le les Slaves du Nord, moins soumis que ceux du Sud à l'influence grcco-latinc.

A travers mille persécutions, Méthode poursuivait le cours de sa propagande religieuse et patriotique chez les Slaves. Partout où il trouvait la liturgie, soit latine, soit grecque établie, il la remplaçait, de concert avec le pape lui même , par la liturgie slavone. Los premières églises bâties par lui en Bohême avaient été consacrées à son patron , saint Clément , dont il

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avait rapporté avec lui les reliques de la Crimée. Enfin , le duc Borzîvoi et sa femme Lïudmila ayant reçu , eu 873, le baptême des mains de Méthode, paraissent avoir tourné la Bohème tout entière vers le rite greco-slave. Dans la légende de saint Venceslas , du diiiène siècle, on lit : « La princesse Lïudmila fit initier par des prêtres son petit-fils Vïatcheslas aux lettres slaves et aux lettres latines, et l'enfant fut bientôt en état de lire sans faute comme un prêtre , et d interpréter des livres grecs et slaves comme un évèque. »

On a beaucoup discuté pour savoir quel rite Méthode avait imposé à ses néophytes bohèmes, il importe assez peu que ce rite ait été grec ou latin pour les cérémonies, le point principal est de savoir s'il leur donua la messe en slave, et ce point est résolu affirmativement par Assemanni lui-même. Olmùtz et la Silésiefe remplirent, comme la Bohême, de prêtres slavons consacrés par Méthode. — U paraîtrait que la prédication cyrillique s'étendit jusque sur la Vistule, malgré les entraves que la Pologne, encore païenne, opposait aux missionnaires. Quant aux vastes contrées qui seront plus tard la Russie , les rares églises d'origiue ancienne qu'on y rencontrait et les églises nouvelles qui s y élevaient, adoptaient toutes également la liturgie de saint Cyrille. 11 serait impossible d'énuinérer ici les temples dont lu' fondation est attribuée à l'infatigable Méthode dans toute l'étendue du monde slave. Un bref du pape, en 870 , éleva Méthode à la

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dignité d'archevêque de Moravie et de Pannonie, et lappela à succéder aux anciens primats latins de 111lyrie, qui avaieut résidé à Syrraium jusqu'à la destruction de cette capitale de la Pannonie par les Avares. Le désir de restituer à son obédience patriarcale ces vastes contrées passées, après la ruine de F empire romain , au patriarcat de Byzance, ce désir entrait bien sans doute pour quelque chose dans les faveurs accordées par le pape à Méthode. 11 est cependant plus que probable que la nécessité de rendre le repos à l'Europe en arrrétant la réaction furieuse des peuples slaves contre leurs oppresseurs, fut le principal motif pour lequel la papauté crut devoir sanctionner l'étrange innovation d'une liturgie slavonne. Le saint Siège en signant , pour ainsi dire , avec la race slave cette espèce de concordat , l'appela la sainte union, et quand le schisme de Photius eut envahi l'Orieut, la sainte union slave devint l'Église grecque-unie.

Le premier empereur morave, Rastislav, après de longues guerres contre les Germains, avait enfin succombé, en 870. Son neveu et son successeur, Svatopluk, parait s'être abandonné avec toute la confiance d'un néophyte à la direction de Méthode, dont les conseils contribuèrent puissamment à le faire devenir le plus grand des souverains de la Moravie. Fort de l'appui du Saint-Siège, l'apôtre des Moraves était rentré dans sa métropole de Velebrad avec toute la pompe d'un patriarche, il pouvait se croire délivré à Jamais des calomnies de ses rivaux allemands. Le pacte

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d*vnk>* entre Rome et Errance venait d'être conçu, proclamé par la race slave , par la race médiatrice du monde chrétien. Cette rnrion, à la fois religieuse et sociale . allai! porter ses fruits pour la civilisation de r Europe. Mais le génie féodal de F Allemagne ne put se résoudre à rester ainsi privé de sa proie.

Dobrovski, et d'après lui Assemanni, avaient cru que les persécutions allemandes forcèrent dès avaut Tannée 880, T apôtre Méthode à fuir de la Moravie, pour se retirer à Rome, où il aurait fini ses jours. Mais un diplôme de Tan 1062, découvert à Ollmûtz, et publié dans le Glagolita de Kopitar, contient l'acte de consécration de l'église Saint-Pierrc-et-Saint-Paul à Rrûun , en 88 1 : Per reterendissimum patrem Meihodium, archiepiscopum Maratensem,... coram Suatoplch duce glorioso, et populo illegibili. Tels sont les termes du diplôme. On suppose que la mort de l'apôtre arriva Tannée suivante, 885, àVelehrad, où il fut dit-on enterré dans la grande église : lezit t'vditsicï tsrkvi moravsliéï, dit l'antique légende, recueillie par Kalaidovitch. Assemanni au contraire prétend qu'il mourut à Rome, et que son corps ne fut envoyé qu'au treizième siècle en Moravie.

11 est singulier qu'on ne puisse prouver d'une manière certaine quand et où mourut Méthode. Semblable en ceci à plus d'un législateur de l'antiquité, Méthode s'effaça en quelque sorte avant de mourir, comme s'il eut désiré ne laisser après lui d'autre souvenir que son œuvre, d'autre monument que cette

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grande Église unie, fondée par lui, et qui étant à la fois orientale et occidentale, semble refléter l'idée slave à son état le plus pur.

Comme saint Ambroise, Méthode n'avait pas craint d'excommunier son empereur pour une faute grave restée inconnue; et comme Théodosc, Svatopluk s'était humblement soumis à la pénitence imposée. Mais à eu croire les chroniqueurs allemands, le successeur de Svatopluk n'aurait pas été aussi docile que ce béros aux conseils de Méthode, et il aurait répondu à de certains reproches de l'apôtre par un arrêt de bannissement. Assemanni, qui écrivant pour le Saint- Siège, est assez peu favorable aux Slaves, ne balance pas à appeler cet événement une fable allemande. Il est en effet à croire que, si un pareil fait était arrivé, on en trouverait quelque trace dans les lettres des papes aux princes moraves. Loin de là, ces lettres sont pleines do louanges, et usent des termes les plus caressants envers les deux Svatopluk, que les papes d'alors, qui n'étaient pas slavistes, appellent sfenlopulcher. Alternativement comte, roi ou empereur, le souverain des Slaves est toujours pulcher pour les chancelleries romaines.

Je pense que ce qui précède suffit pour rendre évidente à tous les yeux l'erreur des écrivains russes, qui s'obstinent à voir dans saint Méthode un adepte de Photius et du schisme. Loin d'avoir l'esprit du schisme, l'esprit d'exclusion et deJimite, les deux frères apparaissent comme les esprits les plus larges,

S?* u tfosm tun.

les phs nriversels de leur époqae. Au milieu des léda neuvième siède , Us dotaient la race , nula plus nombreuse entre les races cbréde livres bibliques, en langue vulgaire, qui peimettaknt am pins simples, aux plus ignorants, de ciNaprendre toutes les beautés de la tradition retvràttse* Os livres devaient conduire la race slave à mi développement intellectuel précoce, et qui aurait sans doute devancé de plusieurs siècles celui des autres aatMMB* si le schisme n était pas venu anéantir l'œuvre dcsden frères, et tirer pourainsidirele mal du bien. Xons veoon< «Fênumérer toutes les contrées où s'est étendue la prédication cyrillique, et I* histoire bous autorise à conduit que cette prédication embrassa la presque généralité do monde slave. Confirmant l'histoire, la légende appelle Méthode pontife suprême de tous les Slaves : Summmspontifex, archiprcrml $darorvm omnium, kabens sub se septem pontificeê. Longtemps aidé dans ses missions par son frère Cyrille, Méthode avait enfin léusssi à faire adopter sa liturgie par la plus grande partie des peuplades slavones. I* plan admirable que les deux apôtres avaient conçu pour l'émancipation à la fois politique et intellectuelle de toute la race slave, ce plan venait de se réaliser. Religieusement, les deux civilisateurs avaient obtenu de Rome, en faveur de leurs néophytes, la confirmation d'une liturgie en langue slave, qui avant en commun avec les Grecs les cérémonies et le rite, avait en commun avec les Latins l'obéissaface

LUTTES POLITIQl ES ET RELIGIEUSES. VU

an siège de Borne. Ainsi,. en paix avec tout le monde, la race slave n'avait pas tardé à constituer un empire puissant. Sons le nom d'empereurs moraves, les chefs slaves, néophytes de Méthode, traitèrent d'égal à égal avec les empereurs d'occident. Réunies dans une vaste confédération de petits princes et d'états divers, les contrées slaves, sous le nom général de Moravie, formèrent comme un monde à part. Ce monde, séparé à la fois de la Grèce et de la Germanie, était destiné à concilier en t relies, et à réunir dans un milieu ami, les idées et les intérêts de l'Orient avec les idées et les intérêts occidentaux, la civilisation des Hellènes avec la civilisation latine. Malheureusement, ce système combiné avec une si profonde sagesse, ce système, le seul qui convienne à la position géographique, tout comme au génie social des slaves, sévit tout-à-coup arrêté dans ses progrès par l'explosion du schisme grec.

11 ne fut plus possible aux Slaves de maintenir leur neutralité entre Rome et Byzance; toutes les natiouS latines se tournèrent alors contre les chrétiens de rite grec; le schisme vint justifier aux yeux des barbares d'occident les envahissements même les plus injustes de l'Allemagne sur les Slaves de Moravie, qui, quoique unis à Rome, avaient la même liturgie que les schismatiques , et inspiraient pour cette raison aux Latins les plus grandes défiances.

Le premier résultat de l'explosion du schisme en Orient semble avoir été une persécution sanglante par

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les Allemands contre les prêtres catholiques qui lisaient la messe en slave, et dont un grand nombre furent martyrisés au sein même de l'empire morave. L'astuce naturelle aux Allemauds réussissait déjà à faire considérer en Europe tous les Gréco-Slaves comme des alliés du schisme grec. Méthode eut aiusi en mourant la douleur d'entrevoir la ruine prochaine de l'œuvre civilisatrice qu'il avait élaborée avec tant de génie et tant d'amour. Poussée par les Allemauds à considérer le rite slave comme un acheminement au schisme, la papauté commença dès-lors à persécuter partout où elle put la liturgie slavone, qu'elle avait d'abord propagée avec ardeur. Les premières prohibitions de cette liturgie paraissent avoir atteint la nation slave la plus dominée par l'influence allemande, la nation bohème. Dès l'année I0G0, le synode de Salouc en Dalmatie, tenu sous l'influence germanique, avait déclaré Méthode un hérétique, et l'alphabet slave une invention de Satan. Vingt ans plus tard, Grégoire VII vint interdire formellement la liturgie slavone parmi les peuples du nord. Le bref de ce pape, de l'an 1080, au duc de Bohème, Vratislav, ordonne à ce prince de s'opposer de toutes ses forces (lotis viribus resistere) aux vœux de la noblesse indigène qui réclamait la célébration de la messe en langue slave. Ainsi , malgré les protestations des nobles, les rites cyrilliques ne tardèrent pas ù être abolis en Bohème, et même dans la. Moravie, où ils ne se conservèrent plus que dans quelques couvents insignifiants.

LUTTES POLITIQUE* ET RELKilEl'SKS. 273

En voyant la Moravie elle-même abandonner les rites de Cyrille et de Méthode pour passer au latinisme, on ne doit pas s* attendre à voir ces rites jeter en Pologne de profondes racines. La Pologne d'ailleurs, encore païenne au temps de Méthode, s* obstinait à repousser tous les efforts des missionnaires de l'Évangile, parce qu'ils venaient à elle appuyés sur le sabre des Germains. A cette époque, se faire chrétien parmi les Slaves, c'était à peu près accepter la servitude sous les seigneurs féodaux de l'Allemagne. Aussi quantité de Slaves convertis retournaient-ils au paganisme, par la seule haine du joug que l'Église latine d'Allemagne, asservie au pouvoir temporel, faisait peser sur eux. Adam de Brème ( Hist. eccl. lib. ni, cap. 5 ) dit : Dux Bernhardus gentem vinulorum per avaritiam crudeliler opprimens, ad necessitatem paganismi coegit. On lit également dans Helmold (Chronicon Slavorum, lib. I, cap. 19) : que plutôt que de se faire chrétiens, et d'accepter avec ce titre l'esclavage sous les Saxons , les Slaves préféraient combattre jusqu'à la mort4.

Voilà quels résultats amena dès l'origine l'antagonisme du clergé latin contre le clergé slave. Il fallait toutes les lumières modernes pour permettre d'apprécier enfin ce qu'il y avait de barbare dans de pareilles rivalités. Il est vrai, depuis quelques années,

1 Slavi serf itutis jugum submoverunl, tan laque animi obstinatia defendere visi sunt, ut prius voluerunt mori, quam christianitatis tilulum resamere, aat tributa solvere Saxorum principibus.

il. 48

2?4 it MORD» SLAft-

le coït* pour les deux Aères s'est ramaé état les Bohèmes et les Mornes avec «ne ardeur ueuvetle. Dt tous dtyés des chapelles et des momupeots s'éitantft à leur honneur. Deux chefs-d'œuvre achevés w 1844 ont dû à ce culte leur naissance : ce sont deux magut* fiques statues des deux frères, eu marbre blanc, commandées à Emmanuel Mai par la fille de Prague, qui les a exposées dans son vieux dôme de la Tejn-Kircbe, si riche encore en trésors des quatoreième et quiniième siècles. Méthode, en habits pontificaux, dessiné à larges traits, plein d'un grandiose qui rappelle à la fois les types byzantins et ceux de Michel-Ange, tient d'une main son tableau du Jugement dernier, qui convertit le roi bulgare Bogoris. Cyrille, au contraire, vêtu en pauvre moine, offrant tout l'idéal des anachorètes d'Orient, embrasse d'une main la croix, et de l'autre l'offre aux peuples slaves.

En approfondissant l'histoire de ces deux bienfaiteur» de l'humanité, on trouve que l'un et l'autre étaient par leur nature merveilleusement aptes à se compléter Tuo l'autre. Méthode est l'homme d'action, répandu au dehors, Cyrille est le contemplateur» absorbé dans la conception de ses idées et dans la composition de ses livres slaves. Us semblent avoir dans leur mission, l'un le rôle de Moïse, et l'autre celui d'Aaron. A ne consulter que l'histoire politique, Méthode aurait rendu aux Mo raves de bien plus grands services que Cyrille. Les Slaves reconnaissants n'en ont pas moins placé dans leur souvenir le nom de

LUÎTES POLITIQUES Et HÉLÎGtEUSE*. 2flS

l'humble moine ayant celai de son frère , le poissant métropolitain ; et ils disent constamment : Cyrille et Méthode.

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