‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 40 sur 46 · LIS EMPEREURS MORAVES , LEUR G LOIR* ET LEUR MISSION · texte numérisé non relu

LIS EMPEREURS MORAVES , LEUR G LOIR* ET LEUR MISSION

La reconnaissance par la papauté d'une liturgie slavone, devait nécessairement amener une espèce de consécration par 1* Eglise même de l'unité de la race slave. Cette sorte de panslavisme primitif, formulé en littérature par l'unité de la langue sacrée, et en religion par l'unité du rite, s'exprima en politique par l' unité de l' empire morave.

. Cet empire devait, dans la pensée de Méthode, se placer comme une puissance neutre, comme une garantie de paix entre l'Orient et l'Occident, entre les Grecs et les nations germaniques héritières du vieux latinisme.

Au milieu de l'anarchie féodale, qui remplaçait partout la monarchie éphémère de Charlemagne, le Germain, pauvre et barbare, ne comprenait d'autre droit que celui du sabre, ni d'autres joies que celles du combat, et ne pouvait rencontrer le Grec, opulent, civilisé et paisible, sans sentir aussitôt s'éveiller en lui tous ses instincts de violence et de pillage. Partout Grecs et Germains se contreminaient et se fortifiaient l'un contre l'autre. Aussi les papes du neuvième siècle pa-

raissent-ils vivement préoccupés de l'idée de faire cesser ce dualisme fatal du monde chrétien, et de réparer ainsi la faute de leurs devanciers de l'époque carlovingienne, qui, en proclamant empereur Charlemagne, s'étaient aliéné les Grecs, et avaient achevé de séparer l'Occident de l'Orient.

Cest au milieu de ces circonstances que Cyrille et Méthode comprirent avec clarté la mission sociale des Slaves, et travaillèrent à les constituer comme puissance, neutre, intermédiaire entre les Grecs et les Germains, pour faire cesser les frottements douloureux et les chocs, qui ne cessaient de mettre en péril r existence des deux empires. Ce système fut accueilli avec empressement par les papes d'alors. Byzance ne se montra pas moins empressée à le soutenir, réfléchissant sans doute au proverbe grec qui dit : Ayons le Franc pour ami, jamais pour voisin. C'est ainsi que se trouva fondée, dans nos idées de droit européen, la puissance slave; son indépendance s'appuya spirituellement sur une liturgie, et politiquement sur l'empire morave, empire essentiellement fédéral, qui laissait à chaque peuplade confédérée ses princes nationaux, son armée et son gouvernement.

Charlemagne, après avoir dompté en Hongrie les khans avares, avait prétendu soumettre à son joug tous les princes slaves, auparavant vassaux des Avares; et, dans ses plans de conquête, il avait appuyé la lance de ses soldats avec la croix de ses missionnaires. L'imposition violente du baptême suivait infaillible-

Î7t LI MONM SLAV1.

ment la défaite. Cest ain&i qu'en 791 le prince morave Sameslav, vaincu par les Francs, dni se faire chrétien, poar échappera une complète spoliation. L'obéissance de l'Eglise à l'Etat changeait alors les missionnaires de la fraternité et de l'égalité chrétiennes en apôtres de la servitude.

Cette conduite provoqua chez les Slaves une résistance acharnée. Ne voyant plus dans leurs missionnaires latins que des espions politiques de la Germanie, ib jurèrent haine an latinisme. Cette réaction fut si tiolente qoc dans le nord, et dans F f Kyrie même, ds nombreuses tribns déjà chrétiennes, mais placées par leurs conquérants entre une complète germanisation et le retour aux idoles, retournèrent à F idolâtrie.

Cependant les héritiers de Cbartemagne, à force de victoires, parvinrent à se former un parti puissant parmi les Maves. Les Eorutani ou CarintMens étaient tes sujets directs de la France. Les Croates, conquérants de la Dalmatie, en hitte avec les Vénitiens, avaient pris en 806 Y empereur d'Occident pour arbitre, et lui avaient envoyé de riches présents. Déjà les anciens khans avares s'étaient empressés d'invoquer Charlemague contre leurs esclaves émancipés du Danube, et l'habile empereur n'avait pas négligées nouveau moyen d'influence. Dès l'an 805, it avait fait replacer sur son trône, d'où les Moraves l'avaient chassé, un khan avare récemment baptisé sous le nom de Théodore, et dout le royaume était situé là où est aujourd'hui Tarchiduché d'Autriche. Six ans plus tard

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dent autres khans, Zaukh et Tadan, avaient envoyé à Aix-la-Chapelle une ambassade pour implorer de nouveau l'intervention des Francs contre les princes de Moravie; et Charlemagne avait forcé cette fois encore les deux partis belligérants à la paix. A la mort de leur grand empereur, les Francs avaient enfin réussi à faire accepter leur protectorat aux principales peuplades slavones, tant du nord que du midi.

Mais lorsque le sceptre impérial fut passé des Francs atti Allemands, les protecteurs, étant plus près, firent afetttlt davantage le joug aux peuples protégés. Les Slaves ne voulurent plus alors obéir aux Germains , et les guerres qui devaient amener la fondation de ce célèbre empire morave commencèrent. Les premiers Slaves qui secouèrent le joug germanique furent les Dalmates, Tannée 822 \ En même temps le prince des Croates Liudevit soutenait contre les Bavarois une latte acharnée. Vaincu et tué, il eut pour successeur Bâtimir, qui se maintint dans sa révolte. La domination allemande ne se soutenait plus que sur la rive gauche et septentrionale du Danube, à la faveur d'une guerre civile que se faisaient en Moravie deux prétendants au pouvoir suprême, Moimir et Pribina, nommés dans les chroniques latines Moi ma ru s et Brivinus. Moimir parait avoir eu sa résidence à Olmûtz, appelée alors Sorigost ; Pribina avait la sienne à Nitra, dans la Slovakie actuelle. Moimir, soutenu par l'empereur

1 dMnym <k Salzb., Glagol. Mo*.

d'Allemagne, se reconnaissait son vassal, et, connue tel, envoyait des députés aux diètes de Germanie. Un seul souci le préoccupait, c était la propagation du christianisme parmi ses sujets ; Pribina, au coutraire, défendait la cause des idoles, et appelait autour de lui tous les Slaves encore païens.

Le règne des idoles tomba enfin; Pribina, chassé par les siens, demanda et reçut le baptême auprès de Salzbourg ; puis, rétabli dans sa principauté de Nitra, il y bâtit une quantité d'églises, qu'il enrichissait de peintures et d'objets d'art1. En même temps il fortifia sa nouvelle capitale, Mosbourg (urbs paludarum), située au confluent de la Saale, dans le Balaton ou lac bourbeux (blatno-ezero),en allemand platten-see. Mais ses anciens compagnons d'armes, qui le regardaient comme un traître depuis qu'il était passé au parti allemand, le massacrèrent en 86 1 . Le pacifique Moimir lui-même avait été depuis longtemps entraîné par les Moraves à se déclarer indépendant de l'Allemagne. Alors le roi Louis, ayant envahi son territoire, l'avait vaincu et déposé, et avait mis à sa place son neveu Rastislav (en latin Rastices). Quoique installé par les Allemands, il ne fut pas possible à ce nouveau prince de leur rester fidèle, et la lutte des Moraves pour la liberté slave recommença.

Incapables de résister en rase campagne à la cavalerie germaine, les Vendes se cachaient dans leurs

1 AkowjM de $ah&.

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marécages. Leur principale forteresse était alors Devina, appelée ainsi, dit la chronique de Fulda, du sluvon deva (pucelle), parce qu' elle n'avait jamais été prise. Ou suppose que Devina est aujourd'hui le petit \illagc obscur de Tbcbc, près de Prcsbourg, au con-. flueut de la Morava dans le Danube. A force de stratagèmes. Bastislav échappait toujours. Ce prince réussit enfin à se rendre indépendant. C'est le premier chef morave à qui l'histoire ait donné le nom d'empereur. Il le mérita en effet par l'importance de ses victoires et par la vaste étendue des provinces qui se soumirent à lui. Vainement F empereur d' Allemagne envahit , en 855 , la Moravie avec une puissante armée. Après d'inutiles ravages, harcelé de toutes parts , il fut obligé de faire retraite. Dès-lors la cour de Bastislav devint le refuge assuré de tous les opprimés. Le prince de Bohème , Slavitjekh , chassé par les Bavarois, s'enfuit auprès du souverain de Moravie. Les fils mêmes du monarque allemand , disgraciés par leur père, demandèrent et obtinrent, à deux reprises différentes, l'appui de Bastislav. Les anciennes rivalités entre les petits princes moraves avaient disparu. Le fils même et l'héritier du puissant Pribina, Kotsel, reconnaissait , autant que les vagues expressions des chroniques nous permettent de l'affirmer, la suprématie de Bastislav, ou du moins sa dictature militaire sur toutes les Moravies.

Cette puissance, encore à demi-païenne, était pour la Germanie une continuelle menace. Pour y mettre

fttt Ll MORDI SLATI.

un terme, le roi des Germains, Louis, réunissant tontes ses forces alla , en 864 , assiéger Rastislav dans sa citadelle de Dievin (la pucelle). Rastislav, pour obtenir la paix se fit baptiser. Hais quelques années après, sa lutte avec l'Allemagne dût recommencer; renforcé par lesTcbekbs et les Serbes, il envahit jusqu'à la Thuringe et à la Bavière. L'empire germanique ébranlé envoie à la fois trois grandes armées, saxonne, bavaroise et souabe, qui envahissent U Moravie par trois côtés différents. Le roi Louis ayant confié le commandement des deux premiers corps i ses deux fils , marche lui-même à la tète du troisième et pénètre jusqu'à Velehrad, résidence de l'empereur Morave. Abandonnant leurs villages à l'incendie et aux horribles dévastations des Allemands, les indigènes se retranchèrent dans les montagnes , et la famine ne tarda pas à forcer l'ennemi à la retraite et à une paix peu avantageuse (an 870). Malheureusement les Germains avaient su à force de promesses gagner secrètement à leur cause un neveu du héros morave , le jeune Svatopluk. Reçu sans défiance à la cour de son oncle , cet ambitieux fit prisonnier Rastislav , et le livra enchaîné aux Bavarois. Le roi Louis convoqua à Ratisbonne la cour suprême de ses grands vassaux pour juger l'empereur morave. Rastislav fut condamné à avoir les veux crevés , il fut ensuite relégué dans un cloître allcinaud , où ce premier grand roi de la race slate finit ses jours à une époque ignorée. Le traître Svatopluk, qui avait livré son onde , se

luttis potrmjtM rr eiligiiusis. ttS

préparait à lai succéder 8ur le trône, lorsqu'il fie vit hri-mème arrêté par ses amis <f Allemagne et jeté dans M cachot. Cependant les provinces montres , occupées militairement par l'armée de Bavière sous la conduite d'Engelschalk, ne tardèrent pas à se révolter. Un prêtre nommé Slavomir (Sclavimarus) , conduisit lui-même les insurgés an combat , et ils vainquirent. Alors la cour suprême des barons d'Allemagne se bêta de déclarer son prisonnier, Svatopluk , innocent , le combla de présents, et, lui donnant une armée, le renvoya aux Moraves comme leur souverain légitime. Ce jeune prince, dans les cachots de l'Allemagne, avait eu tout le temps de se repentir d'avoir trahi la cause slave; les Bavarois eux-mêmes lui avaient appris son devoir. Placé par eux à titre de vassal sur le trône de Moravie , Svatopluk ne leur laissa pas même le temps de regagner leurs foyers ; mais appelant à lui tous les Moraves , il jura devant eux fidélité inviolable à sa patrie, et fondit inopinément sur les troupes demandes, dont le massacre fut horrible (année 872). La Germanie envoya de nouveau ses chevaliers, et promena de nouveau l'incendie dans les vallées slaves. Mais les Moraves s'étaient aguerris, ils luttèrent en batailles rangées, vainquirent sur tous les points, et poursuivirent leurs eunemisen déroute jusqu'au cœur de T Allemagne. Les Bohèmes, sous leur duc Boniyoî, se joignirent au victorieux Svatopluk, et se reconnurent ses vassaux. Les Serbes en firent autant , et la grande association morave se trouva renouée

comme par enchantement. Louis, quoiqu'il fut devenu empereur, n osa affronter le péril qui le menaçait , il demanda la paix , que SvatopluK consentit à conclure en 874, par l'entremise d'un prêtre vénitien nommé Jean, qui se trouvait alors à sa cour.

Tels sont , en résumé , les événements sur lesquels se fonde l'existence et la gloire de la grande confédération morave, dont le résultat fut l'affranchissement des Slaves du joug des puissances qui les opprimaient. Cet affranchissement, arrivé au neuvième siècle, mérite d'être examiné sous toutes ses faces. Comme on le voit, rien de plus libéral que ridée qui amena, an neuvième siècle , F émancipation de la race slave. Sons le nom de sainte union, un concordat religieux fat conclu à la fois avec Rome et avec Byzance par les deux philosophes Cyrille et Méthode , puis un concordat politique qui fut la reconnaissance par l'Europe de l'indépendance des Slaves, suivit le concordat religieux. La race slave émancipée devenait un nouvel élément d'ordre et de paix dans la chrétienté , en septraut les deux empires rivaux d'Orient et d'Occident. Destinée à recevoir comme hôtes à son foyer les Grecs et les Latins , et à faire fraterniser entre elles ces deux grandes races du monde civilisé , le Slave devait , autaut que possible, tenir entre ces deux races la balance égale, et ne se décider d'une manière absolue ni pour Tune ni pour l'autre. C'était là la condition essentielle de T indépendance slave, c'était aussi Tunique base, Tunique raison qui motivait l'existence

LUTTES TOMTIQl'ES ET RELIGIEUSES. 28Î>

d'un empire slave. Aussi quand les divers peuples de cet empire, impuissants à se maintenir dans l'impartialité, se furent déclarés, les uns pour l'idée grecque, les autres pour l'idée latine, dès-lors l'unité de la race slavonne dut se trouver violemment brisée ; un seul empire slave ne fut plus possible , la grande Moravie disparut de l'histoire, la Russie et la Pologne naquirent, l'une pour soutenir la chrétienté d'Orient, l'autre pour défendre la chrétienté latine.

De cette antithèse résultèrent dans le monde slave deux alphabets, deux séries d'idiomes, deux littératures, et pour ainsi dire deux religions. Je dis deux religions , car le schisme prétend avoir hérité à lui seul de la doctrine du Christ, et l'occident de son côté, dans sou éloignement souvent aveugle pour les antiques mœurs orientales, accuse l'Eglise d'orient d'avoir faussé l'idée chrétienne. Les peuples slaves ayant épousé, les uns la cause des Grecs, les autres la cause des Latins , au lieu de rester où le génie de saint Cyrille les avait placés, c'est-à-dire en dehors de ces querelles envenimées, il en est résulté le malheur et l'oppression de la race slave tout entière jusqu'à ce jour : oppression qui ne cessera que quand la querelle non moins politique que religieuse du latinisme et de l hellénisme aura cessé, soit par la totale réconciliation de ces deux principes , comme au temps de Méthode, soit par la destructiou violente de l'un ou de l'autre. Car entre ces deux extrêmes il n'y a pas de milieu possible.

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Il y a dans le tableau do développement moral do Slaves quelque chose à la fois d'héroïque et de profondément triste.

Étudic-t-on leur littérature : on y trouve à chaque pas des antithèses et des idées qui se combattent arec acharnement. Ouvrons-nous lear histoire politique : nous y voyons des défiance^ continuelles, et des bai* nés invétérées dépeuple à peuple, on pourrait presque dire de voisin à voisin. Ces guerres entre des pays qu'un génie commun, non moins que leur situation géographique, appelle à s'encadrer tous dans un système d'harmonie fraternelle, ees discordes intestines on fait constamment le malheur des Slaves.

Dès avant leur conversion au christianisme, leurs continuelles dissensions les avaient déjà livrés, garot tés, aux mains des conquérants étrangers; à tel point que le nom national des premiers Slaves, le nom de Serbes ou Servi , désignait déjà aux yeux des Romains, des peuples nés pour être esclaves.

Nous venons de passer en revue les éléments divers dont se composait l'empire de Svatopluk. Il faut ton*

UJTTIS K&ITlQCIS tt RtUGŒtJSIâ. 88*7

Mois nous garder de croire qu'un si grand nombre de provinces aussi éloignées les unes des autres que le sont h petite Pologne et la Dalmatie, la Bohême et la Pannonie, la Croatie et la Lusace, obéissaient tontes à la Véme administration. Loin de là , chaque pays slave gardait son indépendance intérieure, avait ses princes, ses panes et ses leckbs : seulement le souverain morave était reconnu par tous comme leur dictateur militaire contre la Germanie. Ils lui envoyaient le tribut et les contingenta de guerre.

Par un concours de circonstances extraordinaires, an moment même où les Slaves conquéraient leur in* dépendance politique, ils obtenaient aussi des rites nationaux et une liturgie dans leur langue, liturgie destinée à jouer un rôle immense dans l'œuvre de civilisation de la race slave. Malheureusement la propagation des rites cyiriliques trouva parmi les Myriens eux-mêmes de nombreux adversaires.

A cette époque, la métropole allemande de Salibourg contreminait de tous ses efforts la Métropole slave fondée par Méthode à Velehrad. Un intérêt qui fut toujours considéré comme étant de premier ordre, rintérêt d'argent, prêtait à ces querelles d'obédience entre les évêques du moyen-âge une amertume extrême. Les dîmes étant alors le principal revenu des évêques, une diminution de leur diocèse équivalait à une diminution de leur budget. Chacun d'eux défendait sa bourse. Ainsi s'explique l'acharnement des évêques d'Allemagne contre Méthode. Outre l'<

S88 U MÔM* SUV*.

pat allemand il y avait encore an autre prétendant aux dîmes slaves : c'était le clergé italien d' Âquilée. Dès le sixième siècle, les archevêques d' Aquilée avaient obtenu de Borne le titre de patriarches de toute l'illyrie, sans doute comme encouragement pour la propagande évangélique qu'ils exerçaient ai loin parmi les nations slaves. Depuis lors ils coasidérèrent lenr siège comme investi de la primauté sur toutes les églises slavones. Mais lorsque les dévastations des Lombards eurent forcé ces patriarches à transporter leur résidence d' Aquilée dans la petite fie de Grado,ils se trouvèrent par là rattachés plus intimement que jamais à l'Italie; et séparés des 111} riens, ils finirent par ne plus être autre chose que les archevêques de Venise. Cependant au neuvième siècle, le représentant de ce petit patriarcat était encore trop sérieusement mêlé à toutes les'affaires slaves, pour ne pas rechercher avidement les occasions de repreudre en lllyrie son influence perdue. La guerre du clergé allemand contre les rites slaves , et la mollesse avec laquelle Borne défendait le fidèle Méthode, poussèrent le patriarche d* Aquilée à lancer l'anathènie, au uom de l'Église d'orient, contre ce qu'il appelait les hérésies latines. Et comme le parti de Photius triomphait en ce moment même à Byzance, une partie de 1 lllyrie latine se déclara avec son patriarche pour le schisme grec. Il en résulta que la papauté n'eût plus un aussi grand intérêt au maintien de r empire inorave.

LUTTES POflTIQOXS ET BILKIEUSKâ. 2*9

Le roi d* Allemagne, Àrnolf, désespérant de vaincre Svatopluk, avait fini par se lier d'une amitié intime avec cet empereur. 11 était allé jusqu'à le choisir comme parrain de son fils aîné. Cependant, l'année 883, les tarons allemands forcèrent Àrnolf à risquer encore jQne campagne en Moravie. Svatopluk convoqua son armée : elle était si considérable, qu'on la vit défiler devant une ville pendant un jour entier : A solis ortu usque ad vesperum sibi succéderont milites Iranseunta, dit l'anonyme de Salzbourg. Aussi dans une grande bataille qui eut lieu sur les bords de la Baab, la fleur de la noblesse allemande fut-elle faite prisonnière. L'empereur Charles-le-Gros se bâta de conclure avec le vainqueur le traité de paix de Tullina (Toul en Autriche), et céda à titre de fief toute la Pannonie à S va* topluk. L'année suivante (886), ce prince obtenait de nouveau d' Arnolf la cession de toute Y Avarie, ce qui équivaut à l'Autriche actuelle et à une partie de la Hongrie. Puis quatre années après il recevait encore à titre de duché la Bohême. Ainsi constitué, l'empire morave bordait à la fois l'empire grec et la Germanie sur une immense étendue. Les Grecs racontaient des merveilles du grand roi morave ; et sa renommée résonne encore dans les écrits de Constantin Porphyrogenète.

Enfin les princes teutons ayant réparé leurs pertes, obligèrent Arnolf à les conduire de nouveau en Moravie (890). Hais habitué à vaincre, Svatopluk les

attendit de pied ferme ; les chevaliers allemands fuit. i9

rent partout battus. Désespérée, la cour d'Allemagne, pour se venger des Moraves , ne trouva rien de mieux que d* appeler enfin contre eux la horde maghyare. Mélange de Huns, de Turcs et de Finnois, cette honte» récemment arrivée des stepes asiatiques , commençait Mors à dévaster les rives du bas Danube. Une alliance offensive fut donc secrètement conclue contre les chrétiens itiolraVes , entre les Germains représentante de Rome chrétienne , et les païens maghyars qui se disaient les descendants d* Attila. L'Allemagne, à 1* aidé de ses sept châteaux saxons de la Transylvanie (Siebenburgen), pouvait alors ouvrir ou fermer & son gré Ventrée de l'Europe aux barbares de l'Asie. Elle préféra les ouvrir à de nouvelles hordes , plutôt que de laisser libres les pacifiques Slavons.

Les cavaliers maghyars, s' étant unis aux Romans et aux Petcheneghes (en grec Patsinakites), se glissèrent pour ainsi dire inaperçus à travers les défilés des Karpathes; et conduits sans doute par des guides Saxons, ils débouchèrent tout-à-coup dans la Moravie hongroise. La tradition dit qu'ils envoyèrent le prince Kusid en ambassade à Svatopluk , pour lui offrir comme hommage un magnifique cheval blanc. Puis Kusid demanda k remplir une coupe de l'eau du Hanube, un vase de la terre du Danube, et le sac ft avoine de son cheval de l'herbe du Danube. Ne soupçonnant pas chez des hôtes venus de si loin d'autre projet que celui de coloniser eu paix et en bonne afcnitié quelques déserts danubiens i les Slaves accueillirent avec joie

LOTTES POLITIQUES ET RBLIGÎEUSES. Î9I

ces nomades au costume pittoresque, aux mœurs étrauges et nouvelles, ce peuple qui vivait constamment à cheval, qui se nourrissait de ebair crue, et qui mêlait du sang à son breuvage de lait de jument. L'espoir de changer ces nomades en utiles laboureurs souriait à Svatopluk. 11 devait bientôt voir sur les champs de bataille quels terribles laboureurs il avait accueillis.

Le printemps de 891 fut à peine arrivé que la cavalerie maghyare s'élauçant de ses quartiers d'hiver de la Theiss, promena la dévastation dans toute la Paunonic. « Ils ne laissèrent pas debout dans cette vaste contrée une seule chapelle chrétienne, » dit ranonyme de Salzhourg. Svatopluk réussit enfin à les envelopper, et ils allaient tous périr jusqu'au dernier par le glaive ou par la faim , lorsqu'Arnolf , pour leè délivrer, fit dans le nord de la Moravie une invasion inattendue. En même temps, le prince de la Croatie, Bratsislav, gagné à la cause teutonc, attaquait les Moraves dans le midi. Obligé de faire face à trois ennemis à la fois, Svatopluk redoubla de courage et soutint pendant trois ans une lutte glorieuse. Enfin, en 894, il disparut de la scène politique, sans qu'on ait jamais su comment il termina ses jours. Cosmas de Prague raconte sur lui une légende singulière. Lassé de sa vie guerroyante, et désirant s'occuper enfin des choses du ciel, le héros, suivant Cosmas, quitta sou camp au milieu d'une nuit sombre, et se rendit vers une haute montagne appelée Zober, où il avait autrefois fondé

292 LE ItONDB SLAT1.

une église, près de laquelle vivaient trois ermites. Avant d'approcher de leur grotte, il tua son cheval, enfouit sous terre son épée et ses insignes royaux, et au lever du jour se présenta aux hommes de Dieu comme un pauvre mendiant. Les ermites, sur sa demande , le revêtirent d'habits monastiques , et il les servit ainsi humblement jusqu'à sa mort, ne leur ayant révélé qui il était qu'au moment de rendre le dernier soupir.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un mystère profond enveloppe les derniers jours de la vie de ce grand homme. Longtemps après sa disparition , les Moraves persistaient encore à le croire vivant, et à attendre son retour. De là le proverbe slovak : Svatopluka hledati, regarder si Svatopluk ne vient pas, c'est-à-dire attendre en vain.

Les deux fils du héros, Moimiret Svatopluk II, eurent l'imprudence de se partager l'héritage de leur père. Dès-lors les intrigues allemandes eurent en Moravie un libre jeu. Elles amenèrent en 895 la séparation de la Bohême d'avec l'empire morave. Puis toute la Pannonie ou Moravie méridionale se donna au prince des Croates, à Bratsislav, vassal des Allemands. Enfin Svatopluk II, chassé par son propre frère Moimir , se réfugia lui-même eu Germanie. Attaqué par toutes les forces de l'Allemagne, l'intrépide Moimir repoussa quatre invasions successives. Mais à la dernière, il dut par le traité de Batisbonne, de Tannée 900, ratifier les nombreux démembrements que sa patrie

venait de subir. Cependant, à force de se rétrécir, la .Moravie finit par ne plus être en état de résister seule aux attaques sans cesse renouvelées des Magbyars et des Teutons. Obligée de céder soit aux uns , soit aux autres, elle avait des instincts de civilisation trop purs pour ne pas préférer les moins barbares : elle reconnut le protectorat de l' Allemagne. Dès-lors les deux armées, allemande et slave, se réunirent, en 907, pour livrer aux Maghyars une grande bataille sous les murs de Bretsislav, aujourd'hui Presbourg. Le roi de Germanie, Louis IV, y combattit en personne auprès de Moimir. Mais tous deux furent vaincus, et leur déroute fut horrible. La Moravie ne se releva plus. L'empire germanique lui-même , parcouru en mille sens divers par la horde maghyare, eut durant un demi siècle tout le temps de se repentir de l'avoir appelée d'Asie contre les paisibles Slaves. L'Italie et enfin la France même éprouvèrent les ravages de ces terribles barbares.

Je viens de raconter comment a disparu de l'histoire le plus ancien état slave dont le souvenir se soit conservé. Si l'on considère son énorme étendue, qui représentait trois ou quatre fois celle de la France, on s'étonnera du peu de vestiges laissés par l'empire morave. Sa capitale même), Vele-hrad, n'est plus maintenant qu'un petit village, avec un riche et beau couvent au pied du Marzova-hora, devenu la propriété privée d'un banquier de Vienne. Si elle a mois* sonné peu de gloire, du moins la Moravie n'est-elle pas apparue, comme tant d'autres empires, armée de

Sft4 . LE MONDE SLAVE

la torche incendiaire, et semant le monde de débris. Le nom même des princes de ce peuple agriculteur désignait la simplicité de leurs goûts : Svatopluk signifie la, charrue sainte. Le mot de pluk, charrue, semble ainsi avoir fait uaitre l'expression allemande de pflug, tout comme l'expression de glieb, pain, eo gothique, parait dériver du slavon khlieb. On peut croire en effet que les Teutons avaient été instruits (Uns l'agriculture et autres arts de la vie domestique par, ces mêmes Slavons qu'ils devaient combattre plus tard avec tant d'acharnement.

.. L'empire morave tomba et fut abandonné, parcequ'il n'était pas resté assez sévèrement dans son rôle de médiation impartiale entre Rome et Byzance. Tandis que sur certaius points il se latinisait, sur d'autres il s'ouvrait au schisme grec. Or, toutes celles des provinces slaves qui accueillaient alors le rite latin finissaient par subir aussi le joug allemand, et perdaient peu à peu toutes les institutions de liberté inséparables du génie slave, pour tomber dans un système d'aristocratie, sinon féodal, au moins fortement empreint de l'esprit de violence de la féodalité. Voyant donc les résultats destructeurs de l'influence latinoallemande parmi eux, les Slaves étaient naturellement portés à tourner les yeux vers la Grèce pour lui demander une direction et des lumières. C'est ainsi que l'esprit conquérant des Latins poussa en quelque Sorte malgré eux la majorité des Slaves vers le schisme grec. Attaqué à la fois par la papauté et par

l'Allemagne, c'est-à-dire par les deux plus grandes puissances, militaire et spirituelle, du monde de cette époque, l'empire morave dut succomber, et avec lui disparut pour jamais l'unité de la race slave.

TROISIEME TABLEAU

LES SLAVES ARIENS. — EMPEREURS SLAVES A BVZANCE. — INFLUENCE DE l'aRIANISME SUR LE SCHISME PHOT1EN. — CAUSES POLITIQUES DE CE SCHISME.

Quand on étudie l'histoire au point de vue le plus général, on est porté à croire que la destinée providentielle des deux génies grec et latin fut, pendant de longs siècles, de se faire équilibre l'un à l'autre et de se contrôler mutuellement. On peut dire que l'ancienne Rome naquit en quelque sorte pour faire antagonisme à la Grèce; que les conquêtes de César en Occident furent le pendant des conquêtes d'Alexandre en Asie. Le même antagonisme se manifesta dans les deux idées politiques de Borne et de la Grèce, l'une fédérale, l'autre unitaire. Enfin, la manière si différente à Borne et à Athènes, d'expliquer les mêmes mythes, les mêmes mystères religieux, sembla, dès l'antiquité, pronostiquer la différence de liturgie qui existerait dans le christianisme entre les Grecs et les Laïins.

298 li »o*di slave.

Les doctrines d'abnégation et d'union des premiers chrétiens parvinrent à amortir, pendant près de mille an?, les effets de cette rivalité, toutefois sans pouvoir Féteindre. Le premier empereur chrétien, Constantin, avait dû scinder l'empire universel des Romains en deux parts, et fonder sur le Bosphore une Borne nouvelle. C'était une première capitulation des Latins avec le génie grec. L'usage du grec en Orient et dn latin en Occident pour la liturgie, tendait déjà à établir une sorte de dualité dans ï Eglise. Cette dualité avait fait une première explosion par la querelle des Pascalia, relative à la célébration de la Pàque, que les chrétiens orientaux s'obstinaient à ne pas solenniser le même jour que les romains, de sorte que, disent les chroniques, les uns jeûnaient et se mortifiaient encore, quand les autres étaient déjà dans la joie et les festins du jour pascal. La doctrine panthéistique d'An us vint ensuite élever entre l'Orient, alors philosophe et rationaliste, et F Occident, encore simple et peu civilisé, un abime de défiance et de haine.

Cet abîme, toujours ouvert, les Slaves ontmissioude le combler. Malheureusement les Slaves, qui possèdent au plus haut degré, qui possédèrent dès l'origine le don de coloniser la terre, de défricher et de rendre habitables les déserts les plus arides; les Slaves, desquels Herder disait avec une profonde justesse qu'ils sont la bénédiction de la terre $ ces colons intrépides delà stepe sont loin de se moutrer au même degré aptes à cultiver les domaines de la théosophieet de la métaphysique : il

semble que cette aptitude soit chez eux un fait très secoudaire.

Les Slaves païens offraient déjà une remarquable absence de mystères et d'hiérarchie sacerdotale. Leur théogonie se composait à peu près uniquement de la croyance à un Dieu suprême, à une espèce de dieunature, source de lumière et d'amour, appelé le dieublanc, bit l- boy, que combattait partout le génie du mal et de la haine, le dieu-noir, tchemi-boy. On ne trouve chez ces peuples aucune trace de livres sacrés, ni de révélation religieuse écrite. Leur religion se fondait donc beaucoup plus sur des sentiments que sur des dogmes; ils manquaient totalement d'un verbe divin comparable au Jupiter grec, au Bouddha mongol, ou au Brahma des Indous. C'est pourquoi ils ne purent jamais s'unir dans une commune pensée, ni exécuter de concert aucune de ces grandes entreprises qui, seules, auraient pu les faire arriver à une civilisa* tion unitaire. Aussi, dès les premiers temps, chacun de ces peuples subit-il, en religion comme en politique, l' influence de ses voisins. Selon qu'une tribu slave était plus en rapport avec les Grecs ou avec les Germaius, sa mythologie et son culte s' imprégnaient visiblement des symboles de la Grèce ou de la Germanie.

Les Slaves, en devenant chrétiens, ne changèrent pas pour cela de caractère ; ils continuèrent de recevoir de leurs voisins l'impulsion religieuse. C'est donc eu connaissant bien les peuples qui out eu à chaque époque le plus de puissance morale parmi les Slaves, qu'on

|ieut le mieux juger des tendances et de faction religieuse de la race slavone. Je cherche quelle fut, dorant les premiers siècles chrétiens, la nation étrangère la plus influente parmi les Slaves : il faut, je crois, admettre que ce furent les Gotbs. La pins grande partie de la Russie et de la Pologne obéissait anx rois goths et à leurs alliés germaniques. L'impulsion religieuse venait donc des Goths, chez les Slaves du nord, comme elle venait des Grecs chez les Slaves du Danube ou les Illyriens. Malheureusement , lorsque les missionnaires grecs prêchaient avec le plus d'ardeur sur le Danube et dans la Scythie, à ce moment les Grecs étaient pour la plupart ariens.

Le prêtre Arius, philosophe d'Alexandrie, après avoir sondé toutes les profondeurs de la gnose , et y avoir trouvé le point d'unité de toutes les sciences, de manière à pouvoir expliquer, disait-il, la trinité et les dogmes par l'arithmétique et la géométrie, Arius en était venu dans sa vieillesse jusqu' à proclamer une théologie nouvelle. Suivant ce philosophe égyptien, Jésus- Christ était un simple mortel qui, par le seul effort de sa volonté et de sa vertu, avait réussi à fondre complètement son être dans l'être divin et à devenir dieu lui-même. Ainsi le Christ n'était plus qu'un nouvel Hermès, un Zoroastre, un Bouddha, un Avatar plus parfait que les autres , mais de la même nature que tous ses prédécesseurs. Ainsi chaque chrétien pouvait prétendre h devenir à son tour un messie au même degré que son modèle.

Les mœurs austères d'Anus, son éloquence, le charme naturel de sa doctrine, lui gagnèrent en foule les savants grecs; et les querelles d'école que l'a nanisme provoqua partout, ne tardèrent pas à agiter le trône même des Césars. Vainement l'empereur Constantin s'efforçait de tenir ces débats secrets ; vainement il priait les évèques de n'y pas initier le peuple, qui toujours ignorant et mineur, ne devait pas, selon lui , connaître le sens mystérieux des dogmes. Mais cette manière antique d'envisager la théologie, cet enseignement à la manière des prêtres d' Horus ou de la Diane d'Épbèse, ne pouvait plus convenir à une religion qui venait précisément pour mettre la publicité et la discussion libre à la place des mystères obscurs et violents du paganisme. Il fallut que l'empereur se résignât à convoquer, en 325, le fameux concile de Nicée. Arius, condamné, se vit exilé avec ses disciples Karponas etSarmatha, en lllyrie, parmi des tribus de langue barbare, qu'on croyait impuissantes à le comprendre. On va voir qu'elles le comprirent beaucoup trop.

Les Illyriens d'alors, mélange de Germains et de Vendes ou Slaves latinisés, embrassèrent avec ardeur les idées d' Arius, à tel point que II 11 j rie ne tarda pas à devenir la plus solide forteresse de l'arianisme. Cette doctrins ralliait principalement à son drapeau tous les philosophes qui, ne pouvant plus être païens, rougissaient encore de se déclarer franchement chrétiens. L'Orient qui était alors la partie la plus civi-

âOl Lfe MONDB SLAYt.

lisée du monde, l'Orient presque entier suivit Arias; et les Grecs, fiers de leurs sciences, abandonnèrent la doctrine de Nicée aux moines fanatiques et aux ignorants latins. Ce fut alors que pour la première fois le latinisme commença à se séparer d'une manière éclatante de I* hellénisme.

A peine Constantin était- il mort que ses deux fils, Constance et Constant, ayant hérité, l'un de l'Orient, l'autre de l'Occident, se déclarèrent, le premier pour l'arianisme, le second pour l'orthodoxie En vain saint Athanase, rétabli sur son siège d'Alexandrie, obtint des deux empereurs la convocation eu 347 d'un nouveau concile universel, c'est-à-dire grec et latin, pour réhabiliter le symbole de Nicée. Contre ce concile tenu à Sardika, capitale de l'Illyrie, les ariens appelés alors eusébieus, sous la présidence exclusive de leur protecteur Constauce, célébrèrent les deux grands conciles illyro-grecs de Philippopolis et deSyrraîum. Enfin les docteurs de Syrmium sentirent la nécessité de reculer; ils enlevèrent à l'arianisme sa crudité première, et renonçant à dogmatiser, ils résumèrent tout le christianisme dans ces paroles singulièrement ressemblantes au symbole musulman : « Il n'y a qu'un Dieu et un Christ, fils de Dieu et notre sauveur. » Comme il ne renfermait rien de faux dans les termes, ce symbole fut admis par la majorité de l'Eglise; et la secte nouvelle des semi ariens prit ainsi consis* tance.

La cou c de Constantinople espérait par cette es*

pèoe de capitulation ap; oléc le symbole de Syrmium, réunir de nouveau les latins et les grecs, les orthodoxes et les ariens. La simplicité des latins d'alors y fut en effet trompée. L'évoque centenaire Hosius, oracle de l'Espagne, attiré à Syrmium, y souscrivit le symbole des Grecs; et le pape Libère l'imita. Ce pontife dans son amour outré de ta paix alla jusqu'à ratifier la condamnation d'Athanase. Ainsi réconciliés, l'Orient et l'Occident, les Grecs et les Latins s embrassèrent, confondirent leur pensée et il n'y eut plus d'ariens en apparence; mais à en croire saint Athanasc et saint Jérôme tout l'univers était an contraire devenu forcément arien.

En effet, les docteurs illyriensde Syrmium dévoilant bientôt le fond de leur pensée, refusèrent d'appliquer au fils de Dieu le terme opo-ourtoç) consubstantiel au père. Les deux champions orientaux de la consubstantialité, A t hausse et Jérôme, durent se réfugier, l'un dans ses erèmes d'Egypte, l'autre dans .son désert de Dalmatie. La secte des semi-ariens n'éprouva une résistance sérieuse qu'eu Occident où l'épiscopat gaulois se leva tout entier en faveur de l'orthodoxie. Saint Hilaire, évéque de Poitiers, mérita par son zèle à défeudre sa croyance, d'être exilé en Asie. Mais toujours inébranlable, en passant par Kyzance, il osa y parler jusque dans les chaires publiques contre les fourberies des Anoméens (nouveau nom des partisans d'Anus). Il prouva que, païens dans F; glise, ils voulaient un christianisme à initiations secrètes, avec

l'orthodoxie pour la forme, et pour le fond toutes les divagations de la guose et de la raison privée; au dehors le rigorisme et l'orgueil de la science, an dedans la licence des initiés et l'ignorance des masses. Cependant à l'empereur arien Constance avait succédé l'empereur apostat Julien; puis deux soldats de fortune, deux frères, Valens et Valeutinien proclamés césars, mirent fin à la dynastie constantine en dépit des 111) riens et des Grecs qui tentèrent vainement d'installer à Byzance un dernier rejeton de la famille qui leur était chère, le jeune Procope. Les idées ariennes ne périrent pas toutefois avec les Constantins. Loin de là, Valons s'efforça de les répandre jusque dans le nord slave et germanique, où elles n'avaient pas encore pénétré. Les Goths, chassés par les Huus, ayant prié Valens de leur permettre de franchir le Danube, et de venir comme ses sujets s'établir en Illyrie, l'empereur exigea d'eux pour couditiou qu'ils embrasseraient l'arianisme. Y étant encore qu'à moitié chrétiens, les Goths, par l'intermédiaire de leur évèque l'Iphilas, passèrent presque à leur insu aux doctrines ariennes. Valens s'avança ensuite en Scv thie. à la fois comme conquérant et comme niissionaire. On raconte qu'après avoir vaincu les barbares slaves et germains de la Dacie, il se rendit dans leur église et \ ouvrit des conféreuces publiques avec leur métropolitain Vetrauion, catholique ardent qui fiuit par quitter sa propre église, en la déclarant souillée par les paroles de Valens ; et tous ses néo-

ORIGINES Dr SCHISME (iKECO-SUVE. 305

phytes Tayaut suivi, l'empereur resta seul dans le temple avec ses courtisans.

Pendant que Valcns, stimulé dans son zèle par l'impératrice Albia dominica, s'efforçait de propager l'arianismc parmi les peuples du nord, ces peuples subissaient de la part des Huns et des hordes d'Asie, une pression tellement terrible, que le corps entier de la nation gothique, jusqu'alors maîtresse de la stepe, se précipita comme une masse immense sur le Danube qu'elle franchit. Valens ayant voulu arnHer cette invasion, fut enveloppé et périt avec toute l'armée grecque en 379. Mais son successeur Théodoso, avec le secours de l'armée gauloise et des Illyriens, parvint à diviser en une foule de petits corps ces essaims de barbares, et finit par se les assujétir en leur coucédant à titre de fiefs militaires, les districts les moins peuplés de nilyric. Théodosc ayant conquis la paix, se montra l'adversaire le plus redoutable qu'eut encore eu l'arianismc. Convaincu que ce système et l'antique philosophie païenne se soutenaient mutuellement et prolongeaient l'un par l'autre leur existence, Théodose attaqua à la fois les prêtres des idoles et les sectateurs d'Arius. Jusqu'alors l' idolâtrie était demeurée en possession incontestée de sessanc* tuaircs et de leurs richesses. Théodosc fut le premier césafr qui déclara une guerre impitoyable à tous ces chefs-d'œuvre de l'architecture et de la sculpture antiques. Les colosses du Nil et de la Phénicie, les créations même de Phidias tombèrent sous la hache h. 20

806 LU MOXDft SLAVE.

des démolisseurs chrétiens. Le dernier des rhéteurs païens, Libanius gémit dans ses ouvrages sur ces actes de vandalisme. Mais son élève en éloquence, saint Jean Chrysostônie lui-même était complice des dévastateurs. Enfin la mort de son bienfaiteur Gratien appela Théodose à régner sur l'Occident, comme il régnait déjà sur Y Orient. La présence de cet empereur à Home porta le dernier coup à l'idolAtrie; après an court procès fait aux dieux par devant le tribunal même du sénat, la statue du Christ remplaça au Capitole celle de Jupiter; et cédant à la fortune, les chefs des plus puissantes familles patriciennes avec des mil liers de clients demandèrent spontanément le baptême.

Si violent dans ses mesures contre le paganisme, Théodose ne se montrait guère plus doux vis-à-vis des ariens. Il commença par leur enlever leurs églises, puis il leur interdit d' exercer publiquement leur culte. Enfin, après avoir célébré durant un demi-siècle leurs pompeux mystères dans la Sophie et l'Anastasiede Byzancc, les derniers ariens grecs se virent réduits à aller prier en secret dans les cavernes et les catacombes. Quand le grand Théodose mourut en 395, après un règne trop court, il put croire qu'il avait extirpé de l'empire l'arianisme; mais il oubliait que les plus braves de ses sujets orientaux, les barbares d'illyric, étaient eux aussi imbus des idées d'Anus; et que ces hommes encore doués de toute l'obstination propre aux natures primitives, n'abandonne-

ORIGINES DU SCHISME GRECO-SLàVB 3(07

raient pas aisément la religion qu'ils avaient reçue de leurs pères. En effet, à peine les deux fils mineurs de Théodose, Arcade et Honorius, étaient-ils moutéssur le trône, que les Goths fœderatiy déjà maîtres d'une grande partie de l'Illyrie, s'insurgèrent au nom de leurs droits méconnus et de leur foi persécutée. Conduits par Alarik, qui avait appris le métier des armes à l'école même du grand Tbéodose, ils ravagèrent toute la Grèce d'une manière tellement horrible qu'il n'y resta pas une seule ville debout. Partout vainqueur, Alarik dicta des lois à Byzance même. Un corps de Goths sous le commandement de Gainas alla mettre garnison dans cette capitale de l'Orient où il releva les autels de l'ariauisme.

Enfin, devenues odieuses pour leur intolérance arienne et chassées par lis Grecs de toutes leurs villes, les légions gothiques se retranchèrent dans l'Illyrie, qu'elles hérissèrent de châteaux-forts. Les tribus de laboureurs slaves que les Goths traînaient après eux, établies autour de ces châteaux , y soignaient les moissous dont se nourrissaient ces belliqueux Germains. Traités comme des vaincus par leurs conquérants, les Vendes du Danube devaient naturellement se sentir portés vers rarianisme qui était la religion de leurs maîtres, et qui pouvait seul leur ouvrir le chemin vers la liberté et les honneurs. Tout autorise donc à faire supposer chez les Slaves méridionaux , du cinquième au septième siècle, une première époque de christianisme arien qui précéda l'époque catholique

de Cyrille et de Méthode. Le silence absolu que garde à ee sujet l'histoire, vient sans doute de ce que les Slaves étaient alors confondus sous le nom de leurs maîtres goths et scy thés. Cet arianisme primitif des Slaves orientaux peut nous aider à expliquer la facilité avec laquelle ils entrèrent plus tard dans le schisme. Us s'étaient accoutumés, dès l'origine, à un certain antagonisme contre Rome.

Quant aux Goths , après la mort d'Arcade et de son débile successeur, Théodose II , ils se laissèrent |>ersuader par l'habile Pulchérie de quitter les provinces illyriennes et de passer en Italie. Leur chef Alarik étant mort, ils allèrent conquérir, sous le nom d'Ostrogoths, la Gaule, et sous le nom de Visi goths, l'Espagne. Enfin, avec les Vandales , ils passèrent en Afrique. Mais partout ils trouvèrent les populations latines obstinées à repousser Tarianisme , qui dut finalement rester une hérésie orientale. Je dis une hérésie orientale : l'histoire en effet constate une énorme différence entre les hérésies d'Orient et celles d'Occident. Les hérésies d'Orient sont théogoniques ; elles ont rapport à la nature de Dieu , au Verbe et à son degré de divinité. Les autres, celles d'Occident, sont pour ainsi dire toutes sociales ; elles se rapportent surtout à des questions d'hiérarchie et de morale , et les dogmes théogoniques n'y forment que l'accessoire. — Avec les Goths l' arianisme disparut de l'histoire ; mais quoique répudié par l'opinion unanime des peuples latins, il continua de couver sous la cendre parmi les Orien-

taux, et on peut, il semble, le considérer comme la source permanente de toutes les scissions religieuses du moyen-àge entre l'Orient et l'Occident. Macédonius, Nés to ri us , Eutychès et l'iconoclastie, sont des émanations de la gnose arienne , qui se retrouve jusque dans la querelle dernière du filioque , sur laquelle prétend se baser le schisme gréco-russe. Et enfin , en Pologne, la secte célèbre des sociniens n'a été, pour ainsi dire, qu'une continuation de cet arianisme primitif des Slaves.

Le grand Théodose , esprit éminemmeut latin et occidental, que n'égarait aucune prédilection de race, avait espéré pouvoir confondre F Orient et l'Occident dans une civilisation unitaire. Voyant la tendance des peuples à se grouper sous deux empires, l'un grec et l'autre romain , et craignant les suites fatales de ce dualisme , il voulut le faire cesser en imposant au monde entier une forte unité religieuse. De là sa double et violente réaction contre F arianisme et le polythéisme. De là ses efforts couronnés de succès pour implanter définitivement en Grèce le code des Romains comme contrepoids aux institutions helléniques. Mais il ne fit que retarder la catastrophe. Sous ses débiles héritiers la scission politique entre Rome et la Grèce acheva de s'accomplir.

Le grand Théodose fut donc le dernier César qui ait su gouverner à la fois l'Orient et l'Occident. Tous les efforts de ce puissant génie pour foudre l'hellénisme dans le latinisme ayant échoué, ses deux fils

■t ISiniTm* . ferrairvïit !a personnification, *m îe JOi-miL "ninr- if : '.codent Ainsi le schisme imrridii? -'ir rraswciiniif «j^aat 1 ia doctrine orientale f k-n^. "*hiuT« :an* > «as . eile ne tarda pas à se TOTumir» siro* ii .onne ie Ficococlastie ? guerre mon i* maizpv ri»* jï* £pws philosophes voulaient ttfmi* 3#rinr -nncèttUtïr. •is>aien:-il> . les peuples enrw» rns^tf* ie r«>cv»i«ït de retomber dans l'idoiic-c Crtj» riyt;g As rw?coda*tîe ne tarda pas à se nmàiner ki~x la situé A» Grves contre les barbares, mr jt we«»M»eB)« de f Italie. Le grand Justinicn et sa rnvti «fc*? . <■ w-atast «or le trône de Bvzance, i«iffiie mnmmUaêabmt rao*mé r énergie bvzantine. Lefamen IJvrw Kefraire. entouré de se< guerriers ?&t<9. mat Ticaca parfont 1rs Golhs. s'était empare se ritafie f*mr 5e eoapce de Jn*timen. Les ei arques rf^rs de Ba^c—e étant devenus les vice-rois de la zîtLxdk rtafifa*. Les papes ë aient alors, comme 1*<aK e9f-B*w . soumis à ces exarques ; et par con- ^qseat sajrls de Bvianee. L'acharnement avec lequel >* L*aihanl&. conquérants des parties septentrionales de ritabe. persécutaient tous ceux qui ne professaient pa» fanants»* comme eux. forçait les papes à trouver doux le joug de Bvzance. Ils n'auraient pas de longtemps san* doute songé à le secouer, si les empereur? iconoclastes ne s'étaient mis en tête de forcer le saiut-sièse a embrasser leur hérésie. Ainsi pressée entre les iconecîa-tes et les ariens, la papauté chercha antoar d'elle un pouvoir nouveau qui put la défendre.

Elle ne trouva d'autre égide contre l'autocratie byzantine que le pouvoir des rois francs.

En se portant comme protecteurs des cités italiennes, à la fois contre les Lombards et contre les Grecs, les Gallo-Francs acquirent en Italie une grande popularité. Le désir, bien légitime chez les papes, d'assurer de plus en plus à leur patrie cette puissante protection , les détermina à combler de faveurs les rois de France. Ces rois avaient su d'ailleurs préparer eux-mêmes de longue main leur position. Plus habile, plus large dans sa politique que les autres peuples venus du nord, le peuple franc s'était vu, dès son arrivée sur les rives de la Seine, appelé au trône d'Occident par toutes les populations latines et catholiques qui, en Gaule, en Italie, en Espagne, languis* saient alors sous l'oppression des rois ariens, de sang gothique, burgonde et vandale.

Née de l'orthodoxie romaine et lui devant sa grandeur, après avoir aidé à écraser l'arianisme, la royauté gallo française s'était encore montrée le plus ferme rempart de l'Occident contre l'invasion de l'islamisme. La bataille de Tours et le refoulement des Maures <vers les Pyrénées avaient achevé d'assurer aux rois de France la dictature militaire sur l'Europe occidentale. Lorsque le pape à la messe de Noël de l'année 800, dans l'église de Saint-Pierre de Rome, plaça tout-àcoup sur la tête de Charlemagne la couronne impériale, il ne fit donc que mettre le dernier sceau à uu fait déjà reconnu par toutes les populations latines.

Mnis ce fait aux yeux des Grecs n'était pas légitime. ]'*;) vain les dévastations combinées des flottes sarraziîies et des bandes d'aventuriers de la Germanie, menaçaient de faire de l'Italie un désert; en vain les catacombes même de Rome se voyaient dépouillées de leurs ossements sacrés par les pirates : les Grecs n'en continuaient pas moins de se regarder depuis Bélisaire comme les seuls protecteurs effectifs de l'Italie. Peu soucieux cependant de protéger Borne , leur antique rivale, ils la laissaient en proie à tous les genres de brigandages. Ainsi abandonnés, les papes Zacharie et Etienne appelèrent à leur secours, d'abord Charles- Martel, puis son fils le roi des Francs, Pépin, auquel ils reconnurent tous les droits de suzeraineté que l'empereur grec prétendait avoir sur l'Italie. Pépin, vainqueur d'Astolf et des Lombards, donna au Saint-Siège vingt-deux villes avec leurs territoires, et fonda ainsi l'état romain ou la puissance temporelle des papes. En retour, la papauté reconnaissante décerna à Charlemagne, héritier de Pépin, le titre d'^urjusleet d'empereur des Romains. — La nouvelle de cet événement portée h Byzance y excita une indignation générale ; les Grecs, qui regardaient leurs empereurs comme les seuls héritiers des anciens Césars, ne purent digérer l'injure, et déclarèrent dès-lors une guerre éternelle aux Latins.

Il est probable que dans la pensée des papes le couronnement de Charlemagne n'avait été qu'un moyen de ramener le monde à 1 unité, en reconstituant en

Europe deux grandes confédérations d'états, l'une germauo-française, et l'autre slavo-grecque, présidée par doux empereurs, alliés l'un de l'autre. Cette sage division de l'Europe en deux empires également sacrés, égalemeut romains , ne fut point du goût des Grecs, dont la puissance venait de se renforcer d'une manière inespérée , et vraiment extraordinaire. En effet , de toutes parts envahie par les Slaves, la Grèce avait réussi à se les incorporer par l'ascendant de sa civilisation. En se faisant Grecs dans toutes lçs provinces maritimes, les émigrants slaves, à peu près comme les Francs dans les Gaules , infiltrèrent aux veines des populations qu'ils subjuguaient une vie nouvelle. Le vieux empire byzantin, ainsi ranimé, reconquérait rapidement toutes ses provinces perdues en Orient ; et le succès exaltant ses espérances , il refusa d'accéder à aucune transaction avec le nouvel empire occidental. Les Byzantius s'obstinèrent donc à désigner dans leurs actes officiels les empereurs francs par le simple titre de rigas ou rik, traduction gothique du mot latin rex, et qui désiguait chez les Grecs un roi barbare. Voilà pourquoi le titre d'empereur romain, décerné à Charlemaguc, paraissait à tous les Orientaux une usurpation flagrante de leurs droits. Sans doute, les plus grands esprits politiques de Byzance, Constantin, Théodose et Justinien, s'accordent à reconnaître la nécessite d'un double empire d'Orient et d'Occideut, pour pouvoir, par une administration différente , et plus conforme au génie propre à cha-

cune de ces deux grandes moitiés du monde civilisé, établir du moins F un ton là où l'unité sembla toujours un rêve irréalisable Mais Byzance ne concevait point ces deux empires comme séparés d'intérêt, ni comme pouvant être représentés par des races opposées. Dans la pensée des Grecs, gardiens de la tradition romaine, les chefs de ces deux empires ne devaient former qu'une seule et même famille, une dynastie unique.

Ainsi en prodamant le roi de France empereur romain, sans même avoir consulté préalablement le césar de Byzance, la papauté dérogea évidemment à sa prudence ordinaire. L'élévation de Charlemagne au tritoc impérial eut aussitôt pour conséquence de constituer dans le monde chrétien deux grands intérêts rivaux : l'intérêt oriental ou grec, et l'intérêt occidental ou frarco-germanique On conçoit qtic ces deux intérêts* quoique purement politiques, devaient réagir d'une manière funeste sur Tordre spirituel, dans un temps où l'Eglise et l'Etat ?e trouvaient si intimement lus I nn à l'autre. C était donc plus qu'il n'en fallait pour amener un schisme.

Heureusement le trône d'Orient était alors occupé parla pieuse et spirituelle Athénienne Irène, veuve de I.eon IV. Après avoir ramené en Grèce le culte des iroaçe*, et mi* fin aux enerres civiles de Ficonoclastu\ Irène. catholique zélée, no négligea rien pour atténuer reflet que la mesure inattendue du Saint- Sitge en faveur de Charlemagne produisait parmi les

Grecs. Cette princesse envoya même Tannée 802 un ambassadeur, le spathar Léon , en France. Léon demanda à Charlemagne sa fille Rotrude en mariage, pour le fils d'Irène, Constantin. Ce projet de mariage qui tendait à réunir de nouveau dans une seule dynastie les deux maisons impériales d'Orient et d'Occident, paraissait d'une sage politique. Charlemagne du moins le comprit ainsi ; le mariage fut conclu, et les fiançailles furent même, dit-on, célébrées. Mais la nationalité grecque, qui s'était regardée jusqu'ici comme la seule héritière des grandeurs romaines, se sentait trop profondément blessée par ce qu'elle appelait l'intronisation du roi franc comme empereur des Romains, pour ne pas s'opposer de tout son pouvoir à cette union des deux dynasties. Une conspiration s'ourdit contre Irène, accusée de trahir les intérêts de l'Orient, et quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis son alliance avec Charlemagne, qu'Irène se voyait chassée de Ryzance par Y usurpateur Nicéphore, et reléguée dans T lie de Lemnos. Là, cette grande impératrice, qui par des traités habiles avec les rois slaves, avait relevé la Grèce de ses ruines, accusée malgré ses services d'avoir fait les affaires de l'étranger, se vit dépouillée de tout, et réduite jusqu'à la fin de ses jours à gagner en filant une misérable subsistance. On vient de voir en résume les causes diplomatiques de scission entre l'Orient et l'Occident. A ces causes déjà si nombreuses, il s'en adjoignit une, qui contribua peut-être plus que toutes les autres, au

SI 6 U BÛSM SLiVL

tefabae religieux; ce fat la donation faite an papes pu? les rois de Fmn de cette partie de T I talie qu oo appela d'abord le patrimoine de saint Pierre, et pios tard Tétat pontifical. Par là, le chef suprême de r Église devenait souverain dans Tordre temporel. Cette nouvelle position de la papauté apportait, on peut le dire, à la société chrétienne d'Occident, des garanties non- Telles d'ordre et de stabilité; die permettait an pape d'intervenir avec autorité entre les rois barbares, et de faire triompher le principe d'égalité chrétienne au milieu de r inégalité féodale. Mais, dans r orient grée, où se conservaient encore intactes les institutions romaines et r administration régulière de Constantin, l'Etat ne pouvait admettre comme légitime l'intervention de T Église dans les affaires temporelles ; et le dfrrffrn* de roi ajouté par les occidentaux à la tiare été chefs de l'Eglise , devint pour les Orientaux un ■caudale permanent.

La -dynastie théodosienne , dernière, famille de sang romain sur le trône, s étant éteinte avec l'empereur Martien et la célèbre Pulchérie , le Thrace Léon ouvrit la série des souverains barbares et illvrieus de Byzance. Sentant toute leur infériorité numérique visà-vis des peuples du Nord , les Grecs ne négligeaient aucun moyen d'incorporer dans leur nationalité les barbares d'Illyrie. Des privilèges de tout genre leur étaient accordés; et c'étaient eux qui remplissaient en majorité les cadres de l'armée byzantine. Attirés par les richesses de l'empire d Orient, les Slaves sepréci-

pitaient doue eu foule au sud du Danube. Enfin, l'un de ces aventuriers slaves , né dans les Balkans de la Thrace , et nommé par ses compagnons Upravda (la justice), parvient à fonder à Constantinople , sous le nom de Justin , la dynastie justinienne. Ce fut sous cette dynastie slave que l'empire grec et l'Orient obtinrent leur constitution définitive.

Justinien peut être considéré à plus d'un titre comme le Salomon de l'Orient chrétien. Par lui , le chaos de la législation romaine fut enfin débrouillé, et les codes divers qu'il en fit sortir sont restés jusqu'à ce jour le fondement de toute la jurisprudence. Dans l'ordre religieux , Justinien fonda également les rapports juridiques qui ont été depuis lui la règle de conduite de tous les rois vis-à-vis de l'Eglise. Zélé partisan de la papauté, cet empereur s'appuyait sur elle pour relever d'une main le pouvoir sacerdotal abaissé par les philosophes ariens , et de l'autre le prestige de la royauté avilie par les Barbares. Dans tout l'Occident de cette époque, c'étaient des rois ariens d'origine gothique, burgonde et vandale qui gouvernaient. La seule dynastie naissante des mérovingiens était alors catholique, et ce caractère d'orthodoxie lui soumettait comme par enchantement toutes les populations gallo-romaines. Mais les fougueux enfants de Clovis étaient encore trop incomplètement initiés dans la civilisation , pour inspirer aux papes une grande confiance. Quand Justiuien parut, ce fut verslui que se portèrent les principales espérances

de Borne. Malheureusement les évèqaes grecs ne possédaient point an même degré que leur monarque l'esprit de modération et de sagesse.

L'anéantissement politique de la vieille Rome avait fait naître chez les patriarches de Roma-Nova, la prétention de succéder aux papes , comme les empereurs grecs avaient succédé aux Césars d'Italie. Dès l'an 381, Tardent Nectaire, prédécesseur de saiutJean- Chrysostôme, avait prétendu être indépendant du Saint-Siège. A la vérité, l'empereur Théodose et ses successeurs avaient réprimé sévèrement cette audace. Justinien lui-même avait rendu à la papauté d'éclatants hommages. Sous son règne, Rome n'étant plus qu'un amas de ruines, et le pupe Agapet, humble sujet du roi goth Théodat, ayant été envoyé par son maître à Constantiuople en mission diplomatique, Justinien ne l'en avait pas moins reçu comme le véritable chef de toute l'Eglise. 11 lui avait même permis de lancer, du milieu de Byzance, un décret de déposition contre le patriarche byzantin A nihy me, convaincu d'eutyehianisme. Il est vrai que tout cela n'empêchait pas Justinien de donner au patriarche grec le titre d'oecuménique, oixovofjuxo^ mais toujours sous la suprématie du pape, que les codes de cet empereur désigent expressément : w« xs^a^ ou<ny ru» oatoraruy tou ®eou tepeuv, comme le chef des très saints prêtres de Dieu (Cod. Just., t. 1er, liv. 7.)

Les patriarches grecs d'alors ne prétendaient doue être œcuméniques , c'est-à-dire universels en Orient ,

qu'à titre de vicaires du pape dans cette partie du monde. Sous les successeurs de Justinien ils ne tardèrent pas à changer de langage et à réclamer pour leur siège une égalité absolue vis-à-vis du siège romain.

Vainement le pape saint Grégoire, dans le but de mettre fin à cette dispute de titres, avait renoncé à jamais , pour lui et pour tous ses successeurs, au titre de *axa oixovofiixoç, poutife universel, pour prendre celui de servus servorum Dei, que les papes n'ont plus quitté. Les patriarches grecs \\ acceptèrent point ce défi de générosité et continuèrent de se décorer du nom d'oecuméniques, malgré qui [s reconnussent encore la suprématie spirituelle de Rome, et que la plus complète unité de dogmes existât entre les deux Eglises.

A ce premier élément de discorde entre Rome et Byzance, il ne tarda pas \ s'en adjoindre un autre d' une nature plus active et toute politique. Depuis Justinien, le débordement des Slaves dans l'empire grec était allé sans cesse croissant. Les Slaves d' 111} rie avaient fini par couvrir toute la Grèce continentale. La race hellénique, refoulée vers les côtes, se concentrait dans les ports et dans les iles. Mais, fécond en ressources, le génie grec savait reconquérir au Midi ce qu'il perdait dans le iNord. Les flottes grecques envahissaient la Sicile et subjuguaient tout le littoral africain. L'Italie elle-même subissait en grande partie leur joug. La mer était leur dernier tefuge. Pour vivre en bonne harmonie avec lui, ils ne demandaient à l' Occident

que le monopole de la mer. Mais lorsque les Francs, et après eux les Normands, vinrent disputer aux Grecs d'abord le littoral italien 9 pais la Sicile et les lies même de la Méditerranée , dès-lors il n'y eut plus ni paix ni trêve possible entre les deux empires romains. Se niant mutuellement leur légitimité , ils commencèrent l'un contre l'antre la guerre sons tontes les formes , guerre d'épée et de plume , guerre nationale et religieuse , guerre d'intrigues et d'embûches, qui s'est prolongée jusqu'aux croisades , et qui finalement a introduit les Turcs en Europe.

Nous avons énnméré les causes nombreuses qui avaient rendu le schisme presque inévitable. Le trouvant ainsi préparé dans la conscience des peuples, Photius n'eut pas de peine h le proclamer hautement, et à s en porter le représentant à la face du monde. "tes premiers chefs d'accusation qu'il lança contre la papauté sont empreints toutefois d'une passion et d'une ardeur de haine que rien ne justifie.

lue révolution de palais, arrivée à Byiancc, vint heureusement retarder encore pour près d'un siècle le développement complet du schisme. Un soldat de fortune. Basile, succéda en 867 à l'empereur Blidicl, tué au milieu dune orgie. Basile, partisan zélé delà papauté, obligea Photius de se retirer dans un monastère, et réintégra à sa place son rival Ignace. Puis une ambassade grecque alla réconcilier solennellement l'empire d'Orient avec le saint-siège. En présence de ■s ambassadeurs, le pape Adrien If fit jeter dans on

grand fea et brûler à la porte de Saint-Pierre de Rome tons les actes du concile de Photius. Ensuite deux lé* gats, Donat et Marinas, partirent pour aller présider à Constantinople an nouveau concile, destiné à anéantir r œuvre des évèques pbotiens. L'entrée des deux légats à Byzance par la porte dorée fat an véritable triomphe. Le concile annoncé eut lieu sous la magnifique coupole de Sainte-Sophie. Les trois patriarches tf Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem avaient envoyé leurs députés, et déclaraient solennellement n'avoir jamais reconnu Photius, qui avait, suivant eux, suborné de faux envoyés de leur part. Hais quant aux évèques grecs, tous refusèrent, à l'exception de douze, de se déclarer contre Photius. Ces douze évèques, les seuls de toute la Grèce, qui fussent restés catholiques, s'assirent donc comme concile en face des vingt patrices laïcs qui formaient la chambre haute ou le sénat de Byzance. 11 était impossible de déclarer oecuménique ou universelle une telle assemblée. Pour faire revenir la majorité, on employa la force. Tiré de son couvent par des soldats , et amené devant le concile, Photius garda un dédaigneux silence. Toutefois ses partisans, qu'on avait également fait venir, parlèrent pour lui, et avec un enthousiasme digne d'une meilleure cause. Ainsi, malgré tous ses efforts, l'empereur Basile ne put obtenir contre Photius que cent deux signatures. Ce concile, qui fut le huitième et le dernier des conciles généraux, ne parvint donc pas à réhabiliter le saintsiège dans l'opinion de la majorité des chrétiens orienii, fil

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tau; et le germe du schisme subsista, quoiqu'en apparence étouffe.

La dignité stoique avec laquelle Photius supporta les persécutions de ses adversaires, ne fit que lui concilier encore un plus grand nombre d'admirateurs. Enfin une généalogie fabriquée par cet habile sectaire, pour faire descendre Basile du grand Constantin, acheva d'émouvoir le vaniteux empereur, qui le rappela de son exil en 877 et le reçut a sa cour. Dès Tannée suivante, la mort de saint Ignace permit aux évoques grecs restes dévoués à Photius, de replacer leur chef sur le trùue patriarcal. L'impuissance du saintsiège à renverser cet homme était trop évidente. Aussi lorsqu'il vit arriver auprès de lui des députés de l'Eglise et de l'empire grecs, demandant humblement que la promotion de Photius fut confirmée, le pape Jean VI 11 se bâta de faire la paix. Heureux de pouvoir constater de cette manière la suprématie de sou siège sur celui de Btzance, il ratifia l'élection de Photius, et le* a tous les anathêmes lancés précédemment sur lui. Cependant il crut devoir exiger du superbe sectaire une amende honorable et une pénitence publique pour tous les scaudales qu'il avait causés. Photius fit cette pénitence â sa manière. Lu grand concile fut convoque par lui dans la Sophie de llvzauce en $79. 11 se composa de trois cent quatre-vingts évèques : les députes des trois patriaiches d Onent et les légats u.e ne ilu pape v siégèrent. Aiusi rieu n'v manqua de tout ce qui iou>tituait matériellement à cette époque

ORIGINES Dfl SCHfSfttE GfclCO-SLAVB. 823

un concile universel. Mais contrairement à l'attente de Rome, Photius, loin de s'humilier, se mit à faire de lui-même le plus pompeux panégyrique, et anathématisa comme corrompu le concile précédent.

Les écrivains ultramontains critiquent amèrement la conduite pusillanime de Jean VIII dans tous ces événements : ils justifient au contraire les violences impolitiques de ses deux prédécesseurs, Nicolas et Adrien. Ces deux papes avaient poussé à iMHit, à force d'humiliations, l'amour-propre des Grecs : Jean VIII, au contraire, songeait à les ramener par des voies de douceur. La conciliation lui avait déjà merveilleusement réussi par rapport aux Slaves, disciples de Cyrille. 11 pouvait espérer ramener de même les Grecs par quelque concession , et il y aurait très probablement réussi, si l'orgueil ulcéré de Photius ne s'y était opposé au-delà de toute attente. Nais ce n'est pas de ce point de vue que les Latins ont jugé Jean VIII. Ses contem{>orains en Italie débitaient sur lui les satyres les plus mordautes, et c'est alors que Ton fit, suivant le P. Maimbourg, le coûte de la papesse Jeanne. Cette histoire, dans le langage symbolique d'alors , aurait signifié que Jean VIII n'avait pas la raison d'un homme, mais la faiblesse d'entendement d'une femme, qu'il était non un pape, mais une papesse, pour s'être laissé tromper à ce point par les Grecs. Ce malheureux pontife au sexe mystérieux, après avoir de nouveau excommunié les schismatiques grecs du haut de la tribune du Vatican, périt assassiné en 882.

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A la Tenté le fils de l'empereur Basile, Léon le philosophe, fit expier radement à Pbotius les joies de son triomphe. Il le chassa de son siège et le relégua dans — couvent inconnu, où ce célèbre et fatal génie mourai misérablement à une époque également ignorée. L'union avec Rome et les Latins Tenait d'être proclamée de nouveau à Byzaace; et rbarmonie entre les deux églises, complète en apparence, dura jusqu'à Ta? ènement de Cendaire. Cette union admise par les Grecs !■■ mlmn était à plus forte raison reeonnoe par les Slaves. Mais aucune des causes politiques de scission n'avait disparu; et ces causes-là étaient, ou Ta suffisamment prouvé, perpétuellement actives. Sans doute on ne peut nier que Pbotius n'ait été très conpahlr, et que les Grecs, en se laissant enflammer par ses discours, n'aient préparé eux-mêmes, d'abord leur asservissement spirituel à leurs propres souverains, et finalement leur asservissement politique aux vicaires de Mahomet. Mais d'un autre côté les chefs de la race latine n'eurent-ils pas aussi, enx, de grands torts dans cette circonstance? Les Allemands surtout n'agissaient-ils pas dans un but de domination exclusive, et de conquête militaire en Orient? L'histoire a bien constaté tous les torts de Pbotius et des empereurs bjzantins $ mais die a glissé complaisammeut sur tous les torts des papes et des empereurs d'Occident vis-à-vis de Byianee. Ce sont principalement les historiens de la compagnie de Jésus qui ont passé toutes bornes sous ce rapport. On est vraiment stu-

péfait , quand on lit dans le célèbre P. Maimbourg (Histoire du schisme des Grecs, 1686), que « ce schisme a en pour principe Y incestueuse passion don prince ( pour sa belle-fille ) et l'extrême ambition d'un courtisan. » Voilà comment une grande partie du clergé latin comprend et explique la naissance du schisme greco-slave !

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