MISSION SOCIALE
On connaît maintenant les causes et les origines historiques du schisme grec dont la contagion s'étendit peu à peu sur la plus grande partie du monde greco-slave, c'est-à-dire sur la moitié de TKurope. On a vu que la raison permanente, décisive de ce schisme, fut la rivalité entre les deux capitales du monde chrétien au moyen-àge. Rien au monde ne saurait faire comprendre la nature de cette scission fatale dune manière aussi frappante qu'une peinture comparative des deux villes éternelles, Borna senior et Roma nova. Vraiment quand on considère la situation géographique de Byzauce, quand on voit de ses yeux sa position admirable, unique au monde, on s'étonne beaucoup moins de sa révolte contre Rome. L'empereur Théodose, son second fondateur, a dit de Constantinople : Urbs quant œtemo nomine jubente Deo donavimus1. Quelque chose d'impérissable, d'é-
1 Cod. iheod., tom. Y, lex tu.
ternellement dominateur se manifeste en effet au regard à chaque pas qu'on fait sur les rives du Bosphore.
Un parallèle entre les ruines de Byzance et les ruines de Rome, entre le rôle social de Tune en Orient et lé rôle social de l'autre en Occident, pourrait donfier lieu à une foule de rapprochements curieux. Les sept collines romaines sont rudes, resserrées et sévères, comme le génie romain ; les sept collines que renferme Byzance sont h la fois douces, larges et ouvertes, comme l'antique génie des Hellènes. Sur le Tibre, comme sur le Bosphore, des vallées séparent les sept collines et forment autant de nouvelles subdivisions civiques ; ce qui élève à quatorze le nombre naturel des quartiers dans les deux capitales. Dans Tune et dans l'autre ce qu'on trouve de mieux conservé ce sont les remparts, qui du reste caractérisent merveilleusement toute la différence existante entre l'art grec et l'art romain. Leur structure à Rome est un ouvrage réticulé en briques, semé de couches de petites pierres de mille espèces, amas confus que retient ensemble un indestructible ciment ; à Byzance, au contraire, les remparts sont formés de blocs de granit, si régulièrement taillés et joints que leurs magnifiques assises paraissent de loin former des rochers d'une seule pièce. 11 y a évidemment dans les murs de Constantinoplc, quoique élevés du douzième au quatorzième siècle un esprit de monumentation, un amour du beau que ne révèlent point les remparts de Rome.
Ce génie artistique des Byzantins se trahit également dans tous leurs monuments religieux, et dans leur liturgie même. Quoique les cathédrales grecques soient la plupart disparues, du moins les mosquées qui ont été construites avec leurs débris, et exactement sur leur modèle, sont encore debout ; et vraiment plusieurs d'entre elles l'emportent en magnificence intérieure sur les églises de Borne.
Je ne crois pas qu'il y ait dans toute l'histoire humaine un seul point qui pousse autant que l'étude des rapports entre Borne et Byzance, à admettre une sorte de fatalité aveugle ; et qui soit aussi capable de faire désespérer du triomphe de la raison et de la liberté humaines. Que nous montre en effet l'histoire de ce schisme néfaste? La Providence avait donné aux deux grandes capitales de la chrétienté une mission tout à fait distincte et spéciale. En devenant k siège de la papauté et ï immuable trône du catholicisme, Borne avait paru renoucer pour jamais à toute existence politique. Les Grecs, au contraire, essentiellement faits pour les agitations civiles, étaient restés sur le forum. Leur situation même les destine à demeurer éternellement le foyer de mille intrigues, et à être, comme l'a dit un grand publiciste, un ballon sous le pied des diplomates : ils ne peuvent donc pas avoir la stabilité romaine, ni se résigner au repos comme les enfants de la molle Italie. Les Grecs sont de tous les peuples du monde celui qui durant son existence si glorieusement exceptionnelle de trois mille
ans, a fait le plus de sacrifices à la cause du progrès. I^es Grecs contrastèrent de tout temps avec les Romains par leur riche imaginât ion, l'indépendance de leur jugement et leur facilité à s enthousiasmer. Or, voyez ce qui est résulté de la rivalité religieuse de la Grèce contre Borne.
Pour mieux remplacer le génie romain, le génie grec renonce à tous les avantages qu'il a reçus de la nature. Ce génie, le plus mobile du monde, se condamne à l'immobilisme de ce qu'il appelle la primitive orthodoxie chrétienne. L'esprit le plus indépendant qui existe se résigne à ne plus discuter aucun dogme, et à croire sans examen aux sept premiers conciles, sans plus vouloir en écouter d'autres. Le Grec scbismatique pour mieux justifier son schisme, devient, pour ainsi dire, ultra-romain. Byzance réussit ainsi à ressembler à Borne, mais par son côté sombre. En effet, tout voyageur qui parcourt les environs des deux capitales, doit être frappé de l'analogie qu'y présentent les vieux monuments, les mœurs, les usages traditionnels et jusqu'aux paysages. Dans les deserti du Latium quelques débris d'aqueducs cachés sous le lierre, des fragments de voie pavée, de grands troupeaux de buffles avec leurs bergers à cheval ; au lieu de villages et de cabanes champêtres, çà et là des tours fortifiées : voilà ce qui frappe la vue aux environs de Borne. Tel est également l'aspect du désert roméliote qui aboutit à Stambol ; ici et là le sol est ou, déchiré par de petits torrents, à sec en été. Des
collines basses avec leurs ravins y sillonnent l'espace sans bornes. Tout le sol est en prairie, mais sans arbres et sans moissons, quoique ces terrains se rangent parmi les plus féconds du globe. Remplies des (dus tragiques et des plus puissants souvenirs du monde, Tune et l' autre Romélie (pays de Rome) révèlent par leur aspect même leur antique consanguinité.
Vonlons-nous entrer dans les deux Bornes, nous y trouverons, pour la partie en quelque sorte négative de leur physionomie, de nouveaux traits de ressemblance. Cest la tnéme npathie des habitants, dédaigneux du luxe, se contentant de masures et d'habits en lambeaux. Ici et là les édifices publics sont rarement réparés : ou bien si l'on y fait quelque mesquine amélioration, de larges plaques de marbre blanc portent écrite en latin ou en turc l'emphatique louange du cardinal ou du visir qui les a restaurés. Les quartiers grecs de Stambol, vers le château des Sept-Tours, m* ont rappelé maintefois les rues désertes qui descendent du mont Aven tin et du Ccelius vers le Tibre. (Test le même caractère de désolation et de silence; seulement ici la croix surmoute, comme un doux gage cFespérance et de rédemption, les coupoles pontificales; là au contraire ce sont des minarets aigus qui semblent appeler la foudre; et au lieu de la croix lumineuse c'est le croissant de la nuit asiatique qui surmonte les coupoles profanées de Byzance. Voilà où T esprit <f isolement et de scission religieuse a conduit le peuple grec En résumé quand on examine et
que Ton compare entre elles Byzance et Rome, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ces deux grandes capitales du moyen-âge étaient vraiment l'une à l'autre comme deux sœurs. Ne pouvant vivre d'accord, elles se sont haïes, comme les sœurs et les frères, devenus ennemis, savent se haïr.