‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 42 sur 46 · DU ROLE DES SLAVES VIS-A-VIS DU SCHISME GREC · texte numérisé non relu

DU ROLE DES SLAVES VIS-A-VIS DU SCHISME GREC

DE» DEUX ALPIA1ETS SLAVES ET DU DUALISME LlTrflAIRE ET RELIGIEUX QUI EN RESULTE.

On vient d'exposer les origines et de montrer les causes de la permanence dn schisme grec : il reste encore à étudier le rôle que jouèrent les Slaves vis-à-vis de ce schisme et de Byzance. Orientale par les rites qu'elle avait reçus de Cyrille et de Méthode , la race slave aurait pu arracher la plus grande partie de F Orient à la contagion des idées photiennes et par contre-coup à la barbarie. C'était là le rôle que la Providence semblait avoir réservé aux Slaves. Mais incapables de se grouper tous , comme les Grecs ou les Latins, autour d'une même pensée , les Slaves, à l'instigation de l'étranger se déclarèrent les uns pour, les autres contre le schisme , et en augmentant autour d'eux le désordre, ils en devinrent les premières victimes.

Il ne faudrait pas toutefois rejeter la cause de ces maux uniquement sur les Slaves , le clergé latin y contribua aussi de son côté par son aveugle antipathie

ORIGINES DO SC&tSltt GfttiCOSLAVf . 333

Contre tout ce qui était oriental. La liturgie sla von ne venait d'être établie par saint Cyrille, il aurait fallu la soutenir et encourager tous les Slaves à rester dans le sein de leur Eglise nationale, afin de pouvoir opposer un jour en Orient une grande Eglise slave catholique au schisme byzantin. Hais le clergé latin d'alori n'écouta que son ambition qui lui disait d'asservir à ses rites le plus de Slaves possible , sans s'inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter. Un grand empire slave/ l'empire raorave, s'était formé entre la Grèce et l'Allemagne. Cet empire, dont les institutions étrangères au génie romain se rapprochaient de celles de la Grèce, avait reçu de ses deux civilisateurs , Cyrille et Méthode , des rites religieux conformes à ses mœurs nationales. Ces rites avaient été adoptés à peu près par tous les Slaves chrétiens. Mais la ressemblance de cette liturgie avec celle des schisraatiques faisait croire par toute l'Allemagne à la connivence du clergé slave avec celui de Byzance. Les Allemands décidèrent donc la cour de Rome à réagir contre les rites orientaux delà Moravie, en favorisant partons les moyens possibles la propagation du rite latin chez les Slaves.

Pour mieux attirer les peuples, les missionnaires romains, suivant l'exemple de Cyrille, se mirent à composer en langue vulgaire des homélies et des cantiques, tels que l'hymne célèbre commençant par fifo*podine pomiluy ny , qui est le plus ancien fragment connu en langue tchekhe , et qui se chante encore ac-

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Quind on plnngr nn pen avant dsns les origines hueram* de» races, on trouve presque toujours que ku ts alphabets ont „ à leur naissance, <f iutiiaes rapports avec le» faits de la religion et de la nature. Les première fondateurs de la gnose chrétienne employaient les vingt-quatre lettres de r alphabet grec pour caractériser ks vertus, ks vices, les aptitudes naturelles, les protessâoos et les degrés divers de la hiérarchie socâsk* L'histoire des ordres monastiques

ORIGINES DU SCHISME GR^CO- SLAVE. 3tt

nous montre, dans la Haute-Egypte 9 le couvent de saint Pacôme-le-Thaumaturge, formant une sorte de phalanstère composé de vingt-quatreclassesd' hommes, désignées chacune par une lettre correspondante à son genre d'occupation. D'après saint I renée, les gnostiques avaient divisé le corps humain en douze parties sur chacune desquelles ils inscrivaient deux lettres analogues à ses fonctions. « et « désignaient la tète, fi et ^ le cou , etc.1 Les noms primitifs des lettres ou plutôt des ruues slaves présentent également des allusions singulières. Les slavistes ont entassé les conjectures pour donner à cet alphabet runique une signification religieuse qu'il parait avoir eue réellement à l'origine, mais dont personne n a pu encore retrouver la clef. Cependant le nom même de cet alphabet, boukvitsa (bouk-vidatsa), est déjà symbolique et siguifie le hêtre du prophète ou du prêtre de Vid.

Le sens des premières lettres de cet alphabet frappe toute oreille slave, même encore aujourd'hui :

Az, bouk, redi : Je suis le hêtre de Vid (l'arbre de la science).

Glagol. dobro, iest : La parole est un bien.

1 La tête, le cou , les épaules, la poitrine, le diaphragme, le dos, *> P» r, *, f, Ç,

le ventre, les cuisses, Ie3 genoux, les jambes, les talons, les pieds. Jfi », /, x, A, p.

336 Lit uoxùfi si a VIS.

Kako, liudi, misliete : Pensez comme le peuple.

Rt$i, slow, tverdo : Prononce une parole solide.

Si Ton ne peut plus aujourd'hui trouver un sens plausible à beaucoup de lettres de l'alphabet slavon, il n'en faut probablement attribuer la cause qu'aux premiers missionnaires , qui , en Tenant chez les Slaves idolâtres, changèrent l'ordre de leurs runes et les transformèrent le plus possible , ponr faire oublier les idées païennes que le peuple y attachait. Quant aux formes nouvelles que le philosophe Cyrille donna aux bâtons runiques des Slaves , il semble les avoir tirées principalement de l'alphabet grec auquel il ajouta quelques caractères koptes et arméniens, qu'il sut d'ailleurs combiner avec une entente vraiment admirable des besoins de l'organe slave. Du reste, abstraction faite de la forme de ses lettres , cet alphabet est tellement national , qu'on ne peut le croire dérivé du grec. Car outre les sons que la boukvitsa possède en commun avec le grec, elle en renferme une foule d'autres que le grec ne connut jamais. On peut dire que F alphabet slave réunit à lui seul à peu près toutes les articulations éparses dans les diverses langues de l'Europe. De là vient l'extrême facilité des Slaves à apprendra nos langues, qui semblent toutes être reofeiméc* dans la leur.

Nous venons de voir combien la boukvitsa cyrili* que réunissait d'avantages et aurait pu devenir w&ik pour donner un développement harmonique et «ai* taire aux langues slaves. Mais l'anarchie produite pur

ORIGINES Dit SCHISME GRÊCO-SLAVfi. 337

le schisme fit croire à la nécessité de réagir d'une manière violente contre le cyrillisme. Les évêques latins , an synode de Salone , déclarèrent donc la boukvitsa nne invention diabolique , et ils en interdirent l'usage sons peine d'excommunication. La Pologne, la Bohème et la Croatie se détournèrent du cyrillisme, et partout s'ouvrit la lutte entre les lettres slaves et les lettres latines. Cette guerre des deux alphabets s'est prolongée comme la guerre des deux Eglises, à travers les siècles, jusqu'à nos jours. A cette heure, en Jllyrie , les deux alphabets latin et cyrillique représentent deux partis politiques qui siègent, F un à Agram, l'autre à Belgrad , et qui ont, sur les moyens d'affranchir et de civiliser leur commune patrie , des idées tout-à fait différentes.

Ainsi, le dualisme religieux de la race slave s'exprime dès l'origine par un double alphabet, qui sépare pour ainsi dire cette race en deux camps littéraires. Suivant qu'ils sont élèves de l'Occident ou de l'Orient, les slavistes défendent ou le latinisme ou le cyrillisme, avec tout l'ordre d'idées et d'institutions qui dérivent de chacun de ces deux principes. On peut dire que cette différence d'alphabet élève entre les deux camps comme une muraille chinoise. Mais , me demandera-t-on peut-être, si l'antagonisme des deux alphabets produit des effets si funestes, lequel des deux faudrait- il donc préférer? J'avouerai que, pour ma part, toutes les raisons d'ordre naturel et même rationel me paraîtraient militer en faveur de l'alpha-

bel cyrillique , qui est celui des trois quarts des Slaves, et qui , en outre , reud avec le plus de précision les inflexions phonétiques slavones. Mais il est une raison supérieure à la nature et même à la logique humaine , je veux dire ia raison providentielle, qui semble avoir pris parti pour l'alphabet latin. Sans doute cet alphabet eu Rétablissant détruit la pureté de l'organe slave , il le détériore , il en élague les plus harmonieuses diphtongues , il lui donne, comme dans le bohème et le polonais , une foule de nasales, de consonnes molles, souvent oiseuses. Tout cela est un malheur; mais en définitive les lettres latines rattachent avec force les Slaves à l'Occident, seule contrée dont la civilisation se soit montrée jusqu'ici constamment cosmopolite, et qui semble providentiellement destinée à réaliser un jour la grande réunion de tous les peuples en une seule famille de frères.

Je crois donc que , malgré toutes ses imperfections grammaticales, on doit désirer voir se répandre le plus loin possible l'alphabet latin. En effet, pour que le monde redevienne, comme à son origiue, d'une seule religion et dune seule langue, ne faut-il pas d'abord qu'il adopte un seul alphabet? L'alphabet latin est devenu, on peut le dire, l'alphabet de l'Europe, et par là même le véhicule des idées universelles. C'est donc aux littératures qui en sont issues qu'il appartient d'absorber tôt ou tard dans leur sein toutes les autres littératures. Voilà pourquoi on ne doit être pour le cyrillisme que jusqu'à uu certain degré.

OÊKEsts ne sens» CUûlVSUTI. SSS

Aujourd'hui* une des choses qui seraient inoontoatablenrnt les plas utiles, les plus propres à hâter T émancipa trou intellectuelle des Slaves, sciait de fondre en un seul alphabet commun les trois alphabets latins des Polonais , des Bohèmes et des Ulvriew. Sans doute une telle œuvre ne peut s'accomplir que d'un commun accord et à la suite de concessions bmh» tuelles. Mais ces concessions on a déjà commencé à les faire. Les Bohèmes et les I Ht riens, après de longues discussions , sont enfin convenus d'une orthographe unitaire. Aujourd'hui les mêmes lettres rendent les mêmes sons dans les deux langues , ce qui facilite notablement , comme ou peut bien le penser, l'intelligence mutuelle de leurs journaux à ces deux nations. Tous ceux des petits peuples slaves à alpha* bet latin qui se rattachent littérairement , soit à l'IU lyrie, soit à la Bohème, tels que les Dalmates, les Slovaks et les Sorabes , ont fini par admettre à I exemple de leurs niétro|K>lcs , cette orthographe coin* mune appelée par eux skladny pravopis.

Les savants de la Pologne seuls persistent encore dans leur isolement dont ils sont eux-mêmes victimes, en ce sens qu il les sépare des autres slaves latins, et empêche leurs ouvrages d'être lus autant qu ils le se* raient, si l'orthographe en était simplifiée. Kspérons qu'au cas où les Polonais n'iraient pas bientôt, pour cette œuvre facile, au-devant de leurs frî»res, les autres Slaves latins seront plus fraternels et iront euxmêmes au-devant des Polonais. Car il est d'un intérêt

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majeur d'unir enfin par un alphabet commun les trois grandes littératures latino-slaves. Ce n'est évidemment qu'après cette union que les Slaves à alphabet cyrillique commenceront à incliner vers les lettres latines ; jusqu'à ce moment ils resteront dans leur cyrillisme, ne fût-ce que par amour-propre national. On conçoit en effet que le Russe, par exemple, répugne à adopter l'alphabet polonais ; ce serait reconnaître tacitement la supériorité de la littérature polonaise sur la sienne. Mais il n'éprouverait plus sans doute les mêmes répugnances pour un alphabet qui serait le fruit de la fusion des trois alphabets latino-slaves en un seul.

G* est seulement alors que le schisme pourra être attaqué avec succès , et que les antipathies religieuses commenceront à se dissiper devant les lumières qui pénétreront de l'Europe jusque dans les plus sombres sanctuaires de l'Orient. Alors, n'ayant plus à craindre ni le joug des voisins ni l'oppression de leur génie propre par l'étranger, les nationalités slaves émancipées s'uniront toutes spontanément aux nations occidentales. Et de cette union sortira une Europe nouvelle, qui ne sera plus divisée en Grecs et en Latins, mais d'où le schisme sera bauni par une doctrine de fraternité et d'amour universel.

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