‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 7 sur 46 · LA BOSSU · texte numérisé non relu

LA BOSSU

ghildes suivantes composent la bourgeoisie proprement dite ou le corps des marchands des Tilles. Pour entrer dans Tune, il faut 20,000 roubles, et 8,000 ôeukment pour être inscrit dans 1* autre. Elles ne sont autorisées qu'à posséder des maisons ou des biens sans paysans ; elles ne peuvent s'exempter de fournir à F armée un nombre fixe de recrues , pesante obligation à laquelle les gosts plus riches peuvent se soustraire, en achetant pour leurs fils des remplaçants. Après ces trois premières corporations vient la ghilde des artistes, comprenant tous ceux qui professent quelque art libéral : puis celle des mechichenines ( boutiquiers tt petits négociants). Enfin dans la dernière ghilde se groupent les diverses confréries de métiers, chacune avec ses statuts, chacune portant dans les solennités nationales un étendard symbolique particulier.

Le plus sérieux reproche qu'on puisse adresser à cette organisation, c'est sa dépendance du gouvernement , qui , sous prétexte de vérifier le chiffre de fortune voulu par la loi , décerne ou refuse arbitrairement les patentes suivant les besoins de son fisc , ou pour mieux dire de ses tdiinovniks. Mais considérées en elles-mêmes , les ghildes forment une progression sociale assez logique. Leur réseau, d'une élasticité parfaite, n'exelut absolument personne, pas même r esclave. S'il est las de sa situation servile, et s'il veut en sortir, le moujik se procure sans trop de peine, par un travail assidu de quelques années, la modique somme nécessaire pour acheter sa liberté, et pour en-

trer dans la plus basse des ghîldes. Une fois qu'il y est inscrit, il peut passer successivement d'une cor-? |M>ration inférieure dans une autre plus élevée : arrivé enfin à la gbilde suprême , il est de droit égalé aux nobles, puisque les marchands de cet ordre ont tous les privilèges attachés à la première des quatorze classes aristocratiques de Russie. Il est vrai qu'une telle fortune n'arrive presque jamais au moujik. La vie est trop courte pour qu'il puisse avant sa mort traverser une si longue série d'épreuves, dont il laisse d ordinaire la plus grande partie à surmonter à ses enfants. Cest surtout au gostinoi-dvor (bazar) de Pétersbourg que le voyageur comprend avec une saisissante clarté la force féconde des idées hiérarchiques au sein des classes ouvrières. Là point d'oisifs , comme aussi point de visages que la faim dévore. Là chacun a son travail marqué. Les divers métiers, qui ailleurs sont confondus, ont ici chacun son quartier spécial. De même les marchands, selon les articles qu'ils tiennent, occupent dans ce bazar des lignes de boutiques entièrement séparées. 11 est vrai que cette vue rappelle involontairement à l'esprit les castes de l'Inde et les statues engaînées de Memphis, dont chacune était confectionnée par une foule d'ouvriers qui y travaillaient à la fois. L'uu sculptait les mains, un autre les pieds, un troisième savait faire les oreilles, un quatrième les yeux. — De tout cela ne résulte pas la perfection , ni sociale, ni artistique; mais il en sort au moins l'ordre* l'abondance matérielle , et même un commencement

de beauté. Ce que les ghildes russes offrent d'un peu trop asiatique, est du reste amplement compensé par le caractère pbalanstérien qui ressort de leur organisation intérieure.

Le commerce est d'ailleurs une chose tellement naturelle, tellement indispensable à la vie russe, qu'en dépit du climat et du despotisme, l'industrie marche dans ce pays d'un pas vraiment gigantesque. Aujourd'hui, de Moscou à la mer Noire, toutes les villa sont transformées en usines, et les serfs en ouvriers de ma* nufactnres. La plus haute noblesse s'est faite industrielle. Des princes, des généraux sont devenus fabricants de drap, et filateurs de coton. L'industrie leur présente de tels avantages, qu'il y a encore bénéfice pour les nobles manquant de capitaux , à emprunter au Lombard , et à engager leurs terres à 6 pour 1 00. En 1832 on ne comptait encore à Pétersbourg qu'un négociant sur quarante-huit habitants, et à Moscou un sur cinquante-quatre. Ce chiffre à Moscou a presque décuplé. L'ancien esprit d'opposition aristocratique de Moscou, que Catherine-la-Grande appelait sa petite république orgueilleuse, deviendra peu à peu un libéralisme mieux entendu, qui soutiendra les intérêts matériels du pays contre des désirs mal placés de conquête. Moscou sera bientôt ce que Lyon est depuis longtemps en France.

Les temps sont passés où les négociants ruinés du reste de l'Europe pouvaient venir chez les Russes, sûrs d'y refaire rapidement leur fortune aux dépens de ces

riches barbares. Dans les places de commerce de Russie, il y avait naguère encore une telle quantité d'étrangers, qu'ils se divisaient en $ïobode$ ou communes de peuples : il y avait presque dans chaque Tille la slobode française , allemande , grecque , arménienne, anglaise. Tout cela n'existe plus aujourd'hui. Les marchands barbu* ont pris partout en Russie h place des étrangers qui n'occupent plus que les points maritimes, et pour ainsi dire les bordures extérieures de l'empire. Car une marine marchande, la nature parait l'avoir refusée aux Russes. Pour arriver à en posséder une, il faudrait qu'ils s'emparassent de la Turquie et du Bosphore. Mais cette conquête serait k mort de Moscou et de Pétersbourg , et le signal du démembrement. La cour et la noblesse peuvent convoiter ces belles provinces, mais c'est contre le vœu national et l'intérêt du pays. En restant elle-même, la Russie n'aura jamais de marine que pour la guerre; et quelques formidables qu'apparaissent ces immenses vaisseaux noirs, à voiles grises, à lourde allure, qu'on voit trois mois par an croiser dans le brouillard, entre la Suède et la Finlande, ils servent plutôt pour la parade que pour l'usage. « L'Angleterre, disait un and de la Russie, Loëve-Weimars lui-même, ne craint rien de cette marine militaire, toute nombreuse qu'elle est, parce qu'elle ne se recrute pas dans une marine marchande. D

Le Moscovite est l'entremetteur naturel entre l'Asie et l'Europe. Toute sa puissance politique, de même

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que sa principale source de richesses, ressort de sa situation continentale. C'est pourquoi tout son corn*nerce doit se faire par voie de terre. Sous l'impératrice Catherine II , on avait déjà cette conviction et cette espérante. Bernardin de Saint-Pierre disait alors : a Je stris étonné que des vaisseau* partent tous tes ans des ports de l'Europe, traversent unte étendue immense de mers et pénètrent aux Indes à travers mille dmgefo, tandis qu'ilne chaloupe partie de Pétersbôtirg peut fairedans la moitié moins de temps le même voyagé sor les plus belles rivières du globe. » C'est ainsi qtie tas anciens venedes ou marins slaves parcouraient lé mandé avec des bateaux en cuir, où il pouvait s'asseoir jusqu'à quinze personnes, et qu'on ployait fcoiamè ttne tente pour les porter d'un fleuve à l'autre. Mais aujourd'hui les portages ne seraient plus nécessaires, puisqu'au moyen de quelques canaux, si faciles à creuser dans le sable des steppes, on unirait tous ces grands fictives qui des confins de l'Allemagne pénètrent en Perse, atteignent jusqu'au cœur de l'Inde et jusqu'aux frontières de la Chine.

Il est donc inévitable que la Russie devienne un jour plus puissante encore par son commerce que par ses armes. L'esprit calculateur et entremetteur du Russe , joint à sa nature pacifique , l' éloignent de la guerre qu'il ne fait qu'à contre-cœur, quand ses chefs l'y contraignent. En général pour tous les Slaves, les seuls Polonais exceptés , la guerre est sans charmes. On a tort de se les figurer comme des peuplades

guerroyantes. Dès leur origine, ils apparaissent bien plutôt comme des tribns ambulantes de marchands qui apportent an midi les produits du nord, et à l'Europe ceux de l'Asie. A leur primitive Venise de l'Ile de Bugen succède la Vineta des Bouches de l'Oder, avantcoarrière de Novgorod. La Venise de l'Adriatique leur dut en grande partie sa puissance; et aujourd'hui ce caractère mercantile et pacifique des Slaves se déve- . loppe plus que jamais. Aiusi les vues principales que doit se proposer un souverain russe, l'accroissement de la population, de la richesse et de l'agriculture, ne sauraient se concilier avec la guerre ; et il se passera encore plusieurs règnes avant que la Bussie puisse se permettre le luxe d'une guerre contre l'Occident, à moins que la question de son existence politique n'y soit engagée. Toute lutte contre le reste de l'Europe serait opposée aux intérêts de cet empire. Aussi voit-on depuis un siècle les souverains russes subir successivement, et quelquefois malgré eux, cette loi de nécessité qui les ramène après de vains efforts vers un système pacifique.

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