‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 19 sur 41 · UN ÉVÊQUE SLAVE · texte numérisé non relu

UN ÉVÊQUE SLAVE

cond d'un grand mouvement littéraire ; par tous les moyens possibles, Mgr.Strossmayer propagea ce mouvement dans la Slavonie jusqu'alors si négligée.

Dans la petite ville de Diakovo il fonda, à ses frais, un petit séminaire, une école de garçons et une école de filles. Grâce à sa bienfaisante impulsion, les trentehuit paroisses qui composent son diocèse civil ont soixante-et-onze écoles pour les deux sexes, et sur kit mille trois cent quatre-vingt-sept enfants, sept mille neuf cent dix-huit y reçoivent l'instruction élémentaire. Il y a certainement en France tel département oii le Gouvernement n'est point arrivé à de si beaux résultats.

Je ne passerai pas en revue toutes les fondations de Mgr Strossmayer. Je me contente de signaler les plus plus importantes : la Bosnie soumise à la Turquie n'a point de séminaires catholiques: jusqu'en 1857 les jeunes Bosniaques étaient obligés d'aller étudier en Italie et, le plus souvent, ils revenaient après avoir oublié la langue et l'esprit national.

Frappé du danger que cette ignorance faisait courir à la religion, Mgr Strossmayer qui, en recevant l'anneau pastoral, avait pris pour devise : sve za vierui za domovinu, tout pour la foi et la patrie, a consacré cent mille francs environ à la fondation d'un séminaire bosniasque où trente jeunes gens viennent chaque année recevoir l'éducation dans leur langue nationale. Mgr Strossmayer, qui prévoit et qui espère depuis longtemps Talfranchissement des Slaves turcs, veut qu'au jour de la liberté ils aient acquis la plus

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grande somme possible de civilisation. Il fait également élever à Agram de jeunes Bulgares uniates. C'est à lui qu'on doit encore la restauration du chapitre slave de Rome, siégeant près Téglise San Girolamo degli Schiavoni; c'est grâce à sa libéralité que le savant chanoine Raczki, d' Agram , a pu entreprendre en Italie des voyages qui lui ont permis de publier ses beaux travaux historiques. Dans le même temps, une somme de vingt-cinq mille florins était consacrée à améliorer la situation des ecclésiastiques du diocèse de Syrmie.

Une légitime popularité devait être la récompense de cette libéralité chrétienne et patriotique. Le nom de Mgr Strossmayer n'était prononcé qu avec respect, et les orthodoxes mêmes le vénèrent comme le premier fils de la nation slave (prvi sin naroda). Aussi quand, après la guerre de 1859, il s'agit de cliercher pour l'Autriche des conditions nouvelles d'existence, l'empereur appela-t-il Mgr Strossmayer au Reichsrath pleinier qui devait les déterminer. Là, tout d'abord, le prélat pril place dans les bancs des fédéralistes ; il demanda qu'on reconnût les droits historiques et politiques des diverses nationalités : « charges égales pour tous, droits égaux pour tous, » tel fut l'axiome qu'il proclama et qui deviut la devise de tous les peuples qui poursuivaient dans l'empire, non pas comme les Allemands et les Magyars, la chimère d'une domination inique, mais la simple réalisation du droit. Il défendit notamment contre les Hongrois l'intégrité du royaume triunitaire menacé par eux; dès ce jour, il devint le chef politique de la nation

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croate. En novembre 1866, il fat l'âme de la Conférence banale (le ban est le représentant de Tempereur en Croatie) où fut pour la première fois agité le projet de restituer au royaume triunitaire la Dalmatie et la frontière militaire. C'est dans cetT;e conférence que furent aussi posées les bases de Tacadémie des Slaves méridionaux ; Mgr Strossmayer consacra tout d'abord à cette fondation cinquante- huit mille et plus tard vingt mille florins.

Son rôle politique se dessina plus nettement encore à la Diète croate de 1861. Cette Diète avait pour objet de renouer avec la Hongrie les liens constitutionnels et historiques rompus à la suite de 1848. L'empire autrichien cherchait les conditions nouvelles de son existence : c'était à l'histoire du passé qu*il fallait demander les garanties de l'avenir. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des débats qui eurent lieu à cette Diète, il sufiBra de dire que les Croates y revendiquèrent éuergiquement leur droit public nié ou restreint par les hommes d'État hongrois. L'évêque de Diakovo fut k leader de cette opposition. Il prononça en cette circonstance un discours qui peut être considéré comme une véritable déclaration de principes. Ce discours expose, d'après les documenté historiques, la situation de la Croatie vis-à-vis de la dynastie autrichienne et du royaume de Hongrie : une analyse détaillée nous entraînerait trop loin : citons-en cependant quelques passages: ils donneront une idée de l'éloquence politique de Mgr Strossmayer et les idées qui l'inspirent; nous traduisons sur le texte croate :

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étrangers. Jadis les Hongrois devaient par leur signature garantir notre liberté et notre indépendance. Vous avez le droit et le devoir de demander d'abord que Ton vous garantisse, sans conditions et formellement, la liberté, l'autonomie, Tintégrité de votre État. Cela est nécessaire pour vous et pour vos voisins. Il est nécessaire que l'Europe reconnaisse qui vous êtes et ce que vous êtes ; qu'elle reconnaisse que vous n'êtes pas chez elle un élément étranger. Cela est nécessaire pour vos voisins, car ceux qui respectent et reconnaissent le droit et, la liberté d'autrui, ceux-là défendent le mieux leur propre libarté. Cela est nécessaire pour vous et pour les Hongrois ; car sans cela il pourrait arriver précisément le contraire de ce que vous cherchez par cet accord. Au lieu de la concorde, de la fraternité, des garanties des libertés, l'inimitié, la haine et la ruine de la liberté. »

L'état actuel de la Croatie justifie, pour qui le connaît bien, la prosopopéede l'éloquent orateur.

Plus loin, s'élevant à des considérations plus générales, il s'écriait :

« L'Autriche ne peut se réorganiser que sur la base d'une complète fédération qui assure à chaque peuple des droits égaux, que les peuples puissent considérer comme la garantie de leur individualité et de leur droit historique. Cette base est la seule qui réponde aux diversités nationales de l'empire, la seule capable de guérir avec le temps les plaies de l'État, la seule capable, j'en suis profondément convaincu, de l'arracher au péril qu'il court en ce moment. La centralisa-

« Je me serais tu, disait Toreteur, si je ne me sentais forcé de prendre la parole par ma conscience, par l'amour de ma patrie ; cet amour, croyez-le. Dieu m*en est témoin, est ardent et sincère ; il n'a point ea vue la satisfaction d'intérêts personnels, il est prêt à supporter tout mal et toute injustice, s'il peut à ce prix détourner de notre patrie le mal et l'imquité! »

Puis, rappelant le traité conclu au douzième siècle entre la nation croate et la race des Arpads : « Il me semble que je vois aujourd'hui les têtes blanches de nos aïeux se dresser dans cette enceinte. Pleins d'amour et de tendresse pour nous, de sagesse et de force, pleins de sollicitude pour notre avenir, ils assistent à nos conseils et ils nous disent: la question qui fait aujourd'hui l'objet de vos délibérations, nous l'avons délibérée il y huit siècles; le traité que nous avons signé avec les rois de Hongrie, non pas avec le peuple hongrois, ce traité a été déchiré ; libres et indépendants de tout temps, nous avons fait jurer aux rois de Hongrie et à leurs magnats de respecter nos libertés ; nous avons eu leur signature pour garantie de leur serment. Voilà l'exemple que vous devez suivre si vous voulez aujourd'hui entrer en rapport plus intime avec la Hongrie. La nation vous a envoyés ici, non pour affaiblir par nn traité fraternel cette antique indépendance, mais pour la raffermir et la restaurer. Nous, vos ancêtres, nous dont vous portez le nom, nous dont vous avez hérité la gloire et la liberté, nous vous conjurons de ne pas vous jeter imprudemment dans Fétreinte des

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étrangers. Jadis les Hongrois devaient par leur signature garantir notre liberté et notre indépendance. Vous avez le droit et le devoir de demander d'abord que l'on vous garantisse, sans conditions et formellement, la liberté, l'autonomie, l'intégrité de votre Etat. Gela est nécessaire pour vous et pour vos voisins. Il est nécessaire que l'Europe reconnaisse qui vous êtes et ce que vous êtes ; qu'elle reconnaisse que vous n'êtes pas chez elle un élément étranger. Cela est nécessaire pour vos voisins, car ceux qui respectent et reconnaissent le droit et, la liberté d'autrui, ceux-là défendent le mieux leur propre liberté. Gela est nécessaire pour vous et pour les Hongrois ; car sans cela il pourrait arriver précisément le contraire de ce que vous cherchez par cet accord. Au lieu de la concorde, de la fraternité, des garanties des libertés, l'inimitié, la haine et la ruine de la liberté. »

L'état actuel de la Croatie justifie, pour qui le connaît bien, la prosopopéede l'éloquent orateur.

Plus loin, s'élevant à des considérations plus générales, il s'écriait :

« L'Autriche ne peut se réorganiser que sur la base d'une complète fédération qui assure à chaque peuple des droits égaux, que les peuples puissent considérer comme la garantie de leur individualité et de leur droit historique. Cette base est la seule qui réponde aux diversités nationales de l'empire, la seule capable de guérir avec le temps les plaies de l'État, Ja seule capable, j'en suis profondément convaincu, de l'arracher au péril qu'il court en ce moment. La centralisa-

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tion, sous quelque forme qu'elle se déguise, ne saurait aboutir...

» Les Hongrois sont nos alliés naturels ; nous sommes prêts à entrer en accord avec eux, mais il nous faut des garanties. Comme Slaves, nous devons avoir une politique slave, nous devons nous efforcer de faire accorder à tous les peuples de Tempireles libertés dont nous avons toujours joui. Cette politique nous impose le devoir de résister virilement à toute centralisation, qu'elle vienne des Allemands ou des Hongrois. Car la centralisation ne répond nullement aux conditions de T Au triche ou de la Hongrie; elle ne répond pas à l'esprit du droit, elle ne répond pas à l'esprit de l'Evangile ; ce n'est pas seulement à la vie privée, mais aussi à la vie publique, que s'applique le précepte : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même. La centralisation est la domination d'une nationalité sur une autre ; elle n'est donc pas la liberté, mais l'oppression. Si la centralisation absolutiste impose des chaînes de fer, la centralisation constitutionnelle impose des chaînes d'or ; mais cela importe peu aux peuples. Nous, Slaves, nous devons veiller avant tout à ce que Vienne et Pesth ne fassent pas alliance contre nous, à ce que l'injustice ne s'accouple pas à l'injustice, le centralisme au centralisme, dans le but d'écraser les Slaves. Une seule centralisation produit pour nous de mauvais fruits: (jue sera-ce quand nous aurons à lutter contre deuxl Cela n'est que trop possible... Messieurs, le sang et la sueur de la nation sont ses plus chers intérêts, sur-

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)ut quand son sang est à demi épuisé et sa sueur à emi tarie. »

Il est impossible d'approfondir le problème autri- Men sans aborder, par la même occasion, la question l'Orient qui s'y rattache par tant de côtés. L'orateur ne l'oubliait pas.

« On a souvent dans cette enceinte, dit-il à la fin de son discours, parlé de la question d'Orient, question que Dieu lui-même a mise à Tordre du jour en Europe : l'Europe en parle; l'Autriche en parle, car celte question est liée à son existence ou à sa ruine; nous eu parlons, nous aussi, et comment n'en parlerions-nous pas quand elle nous concerne plus que personne? 11 faudrait que nos cœurs fussent de pierre pour n'être pas émus des gémissements de nos frères qui souffrent sous le joug séculaire des Osmanlis.

B Ils sont les enfants de notre race, le sang de notre sang : chacune de leurs blessures nous fait souffrir.

» ... Deux mots seulement sur cette question : ou la question d'Orient sera résolue dans l'intérêt de la civilisation, du christianisme et de la liberté, ou dans Tinlérêt d'une puissance que je ne veux pas nommer ici : car son nom est sur les lèvres de tous. Or, la question d'Orient ne peut être résolue au profit de la civilisation, du christianisme et de la liberté que par l'intermédiaire des Slaves du Sud : les fortifier, les éclairer est, au point de vue de la question d'Orient, un intérêt européen, autrichien et hongrois. La Hongrie doit songer, avant tout, qu'elle ne peut réussk àaw^ \^

question d'Orient que par rintermédiaire d*une fédération des Slaves méridionaux ; sans leur intervention, elle est aussi peu capable de résoudre cette question qu'elle l'eût été, au début du seizième siècle, de défendre son indépendance sans le secours des guerriers croates... »

Ce discours résume le programme des fédéralistes ' autrichiens. Ce programme est peu du goût de l'empereur François-Joseph et de ses conseillers. Dès lors, Mgr Strossmayer devint un personnage suspect. Il parvint cependant à réaliser Tun des rêves les plus chers de sa vie, la fondation d'une académie slave à Agram. Une somme d'environ 400,000 francs réunie dans le pays et dont plus du quart a été fourni par Mgr Strossmayer, constituait le capital primitif de cette fondation.

Dès 18G1, les statuts de l'Académie avaient été approuvés par la Diète : « Mais, si la nation comprenait parfaitement ce qui lui était bon, il ne fut pas aussi facile au Gouvernement de comprendre que ce qui était bon pour elle l'était aussi pour lui. » Ainsi s'exprime, dans son rapport, le secrétaire de l'Académie; il ne fallut pas au Gouvernement autrichien, moins de six années pour autoriser trente-deux personnes à se réunir, à seule fin de publier des travaux scientifiques. C'est juste le temps qu'avait mis l'Autriche à perdre les batailles de Solférino et de Sadowa et à élaborer trois Constitutions.

Tandis que l'Académie slave s'élaborait, l'État autrichien, ébranlé dans ses fondements, cherchait

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