Croatie turque
i66 LB liiûNDB SLAVE.
Meirima qu'il a mieux aimé mourir que de vivre sans elle. Enhardie par cet aveu, elle lui révèle son crime. — Peux-tu me le pardonner? peux-tu après cela m'aimer encore? Peux-tu enlacer dans tes bras une femme souillée du sang de ton épouse?
JIVAN.
Ne parle pas de cela! Je ne veux pas savoir qui Ta tuée...
MEiRiMÂ, se jetant dans ses bras.
Alors, fuyons ensemble I
A ce moment on entend retentir le cri de Sabahalaim. C'est le muezzin qui du haut de la mosquée annonce la prière matinale. Il n'est plus possible de fuir.
JlVAN.
Tu as, dis-tu, préparé un cheval; pourrais-tu, maintenant, me procurer un sabre ?
MEIRIMA*
Qu'en ferais- tu?
JIVAN.
Grâce au sabre et au cheval, je t'enlèverais à travers une horde de Turcs.
MElRIMAi
O malheureux ! ce n'est plus possible ; on va venir me chercher dans mon appartement pour me revêtir du vêtement nuptial... Fuis, va rejoindre les heydouks, et ce soir, quand les svats viendront pour m'emmener, fonds sur eux et délivre-moi.
Jivan cède aux instances de Meirima i il quitte la
t£ DQÀME MODERNE EN SERBIE. iôt
prison, mais son cœur est agité des plus sombres pressentiments.
La scène change. Dans une rue isolée de la ville se rassemblent Novko et quelques-uns de' ses compagnons; ils sont en armes, et s'apprêtent à délivrer I Jivan. Novko d'un coup de pistolet donne le signal, les chrétiens entonnent le chant de l'insurrection :
— Hourrah ! hourrah ! hourrah ! que chacun s'élance au combat. Malédiction sur celui qui reste en arrière!
— A quoi bon la foi quand il n'y a pas de temple, quand le canon des Turcs brise la croix sainte !
— A quoi bon une patrie belle et vaste quand l'étranger en est le maître?
— A quoi bon des enfants chéris quand le Turc les égorge? des sœurs et des femmes, quand le Turc les aime ?
— Ce n'est pas un homme, celui qui le souffrirait, mieux vaut mourir que de vivre esclave.
Les Turcs arrivent en armes, le combat s'engage; dans le lointain les flammes d'un incendie illuminent la scène : les chrétiens ont mis le feu aux demeures des musulmans.
Novko a été fait prisonnier. Alipacha le fait venir devant lui et l'interroge; il veut savoir quel a été l'instigateur de la révolte : est-ce le vizir de Gonstantinople mécontent des pachas? est-ce quelque raïah poussé à bout? Mais Novko refuse de ré^jondre à toutes les questions. Alipacha le menace de la torture. « Que m'importe 1 répond le vieillard. Tu as passé toute ta vie à soigner ton corps : tu me menaces de la torture
pensant qu elle nie sera intolérable comme à toimême; mais mon corps et mou âme se sont eadurcis depuis longtemps à tous les maux. Soumets-les aux tourments les plus cruels : tu n^arracheras pas une parole à mes lèvres. » Un messager vient annoncer que le terrible Arambacba s'avance avec ses heydouks : Tiiisurrection redouble. Un ordre du vizir enjoint à Alipacha d'aller le rejoindre à "Visoko. Il va partir et emmène avec lui Osman son futur gendre et sa fille Meirima. Il lui annonce sa résolution. Meirima pleure et cherche à le détourner, elle sait que Jivan l'attendra sur la route pour l'enlever, mais elle ne croyait pas que son père serait du voyage. Elle le supplie en vain : son amour l'emporte sur sa piété filiale. Elle n*a pas le courage de révéler à son père le secret fatal. Elle prévoit une terrible catastropfie. Elle s'accuse de parricide, mais elle se tait.
Le dénouement approche : un nouveau changement de scène nous transporte dans la tente où va reposer Meirima après une journée de voyage; elle est seule avec sa fidèle Chérifa : tout trahit en elle l'anxiété et le remords. Elle renvoie Chérifa, elle prête l'oreille à tous les bruits. Elle attend son libérateur.
Jivau n'est pas encore ici ! Je ne puis attendre plus longtemps... Mon cœur éclate, mon âme m'échappe! Quelles tortures 1 ma mère, tu aurais mieux fait de ne pas m'enfantcr.
[Elle se lève et prête V oreille.)
n n'est pas encore ici. Et s'il arrive !... Je tremble d'y so2J^er. Mon père n'esl-W pomV i^\y\m\\«5. %ti<ils? ne périrarl-
il pas avec eux? Mon père! je m'élancerai parmi les hey-
douks et je le couvrirai de ma poitrine! Ils ne tueront pas
mon père sans me tuer avec lui.
{Elle écoute,)
Non... c'est le murmure des arbres dans la montagne. Que de fois il m'a trompée cette nuit! Au moindre bruit mon cœur bondit dans ma poitrine. Je crois que c'est lui. Il ne viendra pas... Ah 1 s'il allait me trahir ! Pensée infernale ! Seigneur, tu lui infligerais ta plus terrible malédiction !
[On entend un coup de fv^iL)
Me trompé-je? Un coup de fusil... un second... puis un
troisième... Ah! ce sont les svats qui boivent à ma santé.
Le festin s'achève. Voici l'instant suprême. Au lieu de
Jivan, c'est Osman que je vais voir ; mais il n'arrivera pas
jusqu'à moi.
[Elle tire une fiole de son sein.)
Le voici qui vient. poison si amer pour les autres,
pour moi si doux !
(Elle boit et s* assied sur son lit.)
OSMAN entre et la contemple longtemps.
fille d'Ali, on ne m'avait pas trompé, tu es belle comme une des hôuris célestes. Mais où sont les roses de ton teint? Pourquoi tes lèvres sont-elles bleues? Regrettestu le palais de ton père? Le mien te le fera oublier : tu seras honorée comme une reine; cent esclaves obéiront à tes ordres ; ma mère chaque jour te revêtira d'or et de soie. Je veux t'aimer comme mes yeux.
(// s'assied auprès d'elle,)
MEIRIMA.
Tais-toi, [bey. Laisse-moi un instant de repos, je t'en prie.
OSMAN
Tu me repousses? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ta main
170 LÉ lltONl>E SLAtË.
est froide? Pourquoi tes joyaux gisent-ils ainsi à terre f
MBIRIMA.
A-t-on besoin de joyaux dans la tombe?
OSMAN
Dans la tombe?
MBIRIMA.
Oui, ta jeune épouse va dormir dans la tombe son premier et son dernier sommeil.
OSMAN
Vierge, que veux tu dire? Est-ce un jeu ou perds-tu 1» raison?
MBIRIMA.
G^est un jeu, mais un jeu terrible. Oîi I je ne puis plus
me soutenir.
[Elle s'étend sur le liL)
OSMAN
Qu'as-tu?
[On entend des coups de fusil, Meirima relèoe la tête-]
MEIRIMA.
Qu'est-ce que cette fusillade?
OSMAN
Ce sont les stats qui se réjouissent.
{La fusillade redouble.) Non, ce ne sont pas les svats.
VOIX, dans les coulisses.
Accours, Osman ! les heydouks fondent sur nous* Lève-' toi vite, si tu veux défendre ta fiancée.
OSMAN
Ne crains rien, Meirima, nous allons les repousseï*. Reste ici.
(// tort,)
LE ORAMB MODBRNE EN SERBIE. 171
MEiRiMÂ, seule.
Au secours! au secours! Il va venir, et j'ai bu le poison ! Satan, voilà ton œuvre! Le poison me brûle les entrailles. Chérifa, où es-tu? mon père, où es-tu? Tu abandonnes ta fille? Mais que dis-je? Malheureux père, en ce moment même cent glaives sont tournés contre toi!
Elle essaie de sortir; elle tombe.
Des douleurs atroces me rongent les entrailles. C'est la mort... Mon Dieu, mon Dieu, rends-moi la vie... Il est trop tard, je meurs.
alipâcha entre dans la tente le sabre à la main.
Tous les nôtres sont tombés ; ma place est ici auprès de mon enfant.
MEIRIMA.
Ohl mon père, c'est toi? que je te voie encore ! Fuis.
ALIPACHA.
Laisse-moi t'embrasser avant de mourir. Pardonne à ton père si, en mourant, il t'entraîne dans sa mort: c'est le seul moyen de sauver ton honneur.
MEIRIMA.
Oh! ne m'embrasse pas! Maudis-moi : perce-moi de ton yatagan.
jivAN entre le sabre à la main.
Où est-elle?
ALIPACHA.
Jivan! toi vivant... parmi les heydouks?
JIVAX.
Toi ici !
ALIPACHA.
Prêt à mourir plutôt que de te laisser arriver jusqu'à
elle,
I7i LK MOUDS «LA\E. — LE bBAME MOSEBXE, ETC.
MCmiMA.
Jivan, je te prie pour mon père: je confie sa vie à ta fç/înéroftiU'î.
JIVAX.
Vifâllurd, tu avais ordonné de me mettre à mort. Jaurais Ui droit d» ne pas épargner ta vie: mais, puisqu'elle me prie pour toi, tu es aussi en sûreté sous cette tente que sous le toit de ta maison.