‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 7 sur 41 · INTRODUCTION. XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXV

gés y ont perdu leur raison. Mickiewicz, le grand poëte polonais, le plus grand peut-être du dix-neuvième siècle^, après avoir, pendant trois ans, occupé avec un éclat incomparable la chaire de Uttérature slave, dont la création fera éternellement honneur à M. Cousin, Mickiewicz, qui constituait, avec MM. Michelet et Quinet, un triumvirat dont on ne perdra pas de longtemps la mémoire, est allé s'égarer dans les folies mysticpies et malsaines du Messianisme,

Rien de navrant comme les deux derniers volumes de son cours sur les Slaves, où l'on voit cette noble et belle intelligence s'obscurcir peu à peu et s'enfoncer graduellement dans la région des rêves et des hallucinations. Le gouvernement français dut suspendre, en 1845, des leçons qui ne pouvaient servir qu'à égarer les auditeurs. Par bonheur, il se trouvait alors un français qui, le premier^ avait entrepris, malgré une connaissance insuffisante des divers idiomes, d'étudier l'ensemble des questions slaves, Cyprien Robert, l'auteur d'un excellent livre sur les Slaves de Turquie^ et de bons articles publiés dans la Revue des Bevœ- Mondes. On put espérer un instant que Cyprien Robert allait naturaliser parmi nous ces études

encore si nouvelles; il n'avait pas l'éclat de Mickii wicz, mais une certaine solidité, et une clarté sera toujours le meilleur apanage de l'esprit fn çais. Survint la Révolution de 1848 ; Cyprien R( bert tomba dans je ne sais plus quelle doctrine^ cabétisme, je crois, et un beau matin il disparu^ Personne n'a jamais su ce qu'il est devenu, ni directeur de la Revue des Deux-Mondes^ ni l'ho-i norable professeur qui lui a depuis succédé. On-' m'a assuré qu'il était parti pour l'Amérique, à \%\ recherche de ricarie. La chaire jouait de malheur: i des deux premiers professeurs, l'un s'était englouti -5 dans les théories Messianiques, l'autre dans je nfr ^ sais quelles doctrines extra-humanitaires. « Je crois, dit le Sganarelle de Molière, que cet habit est purgatif et que c'est prendre médecine que de. le porter. » Je ne jurerais pas que bien des gens n'aient attribué à la chaire de littérature slave une fâcheuse influence sur la raison humaine, et que les médecins aliénistes n'en aient fait le sujet d'études pathologiques et psychologiques. La chaire était mal vue dans beaucoup de régions. Le bon sens et l'érudition modeste du ]>rofesseur qui l'occupe aujourd'hui^ M. Alexandre Chodzko, dont je dirais plus de bien encore s'il n'avait été mon premier maître, ont évidemment réconcilié

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avec elle les esprits les plus ombrageux. Cependant, cette chaire a encore donné lieu, il y a quatre ans, à un acte officiel, que j'ai d'autant plus le droit de juger sévèrement aujourd'hui, que je l'avais dénoncé et combattu au moment même où il allait s'accomplir. La chaire de Mickiewicz, depuis sa fondation, avait porté le titre de Cha'u*€ de langue et de littérature slave; suivie par quelques studieux auditeurs, elle se livrait paisiblement à des études de grammaire et de littérature, lorsqu'un journaliste imagina de la dénoncer au inonde comme un foyer de panslavisme, comme le plus solide point d'appui et le meilleur auxiliaire de la politique moskovite (avec un i, s'il vous plaît). Le titre de celte chaire favorisait Tambition moskovite, attendu qu'il semblait reconnaîtrt> l'existence d'une seule lanee slave, etc. Sur co •thème, le rédacteur en question écrivit une pétition qu'il adressa au Sénat; le Sénat fit à cette pétition l'honneur de la discuter sérieusement; nilustre assemblée, dont je parle avec tout le respect que l'on doit aux pouvoirs tombés, examina la pétition et la renvoya au ministre de Tlnstruction publique. Il n'y avait, dans tout le S'^nat, qu'un seul homme qui eût un pou étudié les choses slaves, feu Mérimée ; mais il avait trop de bon sons

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et de scepticisme pour se fourvoyer dans les eussions de ses collègues. Le ministre, M. Dui fit bon accueil u la pétition, et le Corps législat aussi. Ucsultat définitif : la chaire du collège l^Yance vit changer son titre de Chaire de lan^ et lUtéi*atvyre slace contre celui de Chaire lanf/ues et de littératures d'origiiie slave. Le pél lioiuiairc et quelques Polonais, plus patriotes qi sensés, se fi'ottaient les mains ; ils croyaient avoii porté un coup mortel à la Russie et sauvé la civili^i sation européenne. Ils raisonnaient ou déraison* naient ainsi : Qu'est-ce que le panslavisme? la tea-dance qu'ont tous les peuples slaves à àe g^oupe^ autour de TEtat moskovite. Démontrons aux Slaves que les Moskovites ne sont pas des Slaves; le panslavisme est à jamais impossible. Us croient, ces bons Slaves, que la Russie a une littérature slave, erreur : elle est tout simplement d'oriffiM' slave. Comprenez-vous la nuance? Malheureuse» ment les Slaves ont la tête dure; ils prétendent n'avoir pas besoin des conseils d'un rédacteur pa*risien peu expert d'ailleurs in sîapicis pour régler leurs aspirations et leur destinée* Ils poussèrent même lUmpUdence jusqu'à faire des gorges chaudes de notre naïveté, et je fus assez froissé naguère, il m'en souvient^ de voir comme on se

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loquait de nous dans les journaux d'Agrani, de hrague et de Moscou.

Evidemment le pétitionnaire était de bonne foi {oand il croyait sauver l'Europe et la France d'un effroyable cataclysme, en substituant un pluriel à un singulier. La confusion des idées est telle chez aous en matière étrangère, que toutes les aberrations sont possibles. Pour moi, j'ai pris depuis longtemps la devise d'Horace, nihil admirari. Je dois ajouter que l'opinion publique a été souvent égarée chez nous par le zèle excessif d'un certain nombre de Polonais, dont le patriotisme est aussi respectable que leur partialité peut être suspecte. J'en ai fait plus d'une fois l'expérience.

Il y a cinq ans, à pareille époque^ je publiai, à Paris, un livre intitulé : Cyrille et Méthode. Étude historique sur la Conversion des Slaves an Chris^ tianisme. C'était un travail d'érudition, une thèse de doctorat; je m'étais efforcé de me placer au point de vue de la science pure et de Tindifférence absolue; c'est dire que je ne m*associais ni aux passions des Russes, ni à celles des Polonais, ni au fanatisme des ultramontains, ni à l'intolérance des 'Ji'lhodoxes. Le livre était dédié a iMgi* Stress-*

mayer, dont le monde chrétien a pu apprécie depuis le libéralisme. Eh bien! mon livre avait i peine paru, qu'un journal publia contre lui un cep tain nombre d'articles furibonds (inspirés par quel ques fanatiques polonais) où il dénonçait l'ouvrage comme ayant été écrit pbnr favoriser la propos gande moscovite (sic). Si j'avais parlé de l'ancienM unité liturgique des Slaves, c'était évidemmeni que je voulais la rétablir dans l'avenir! Si je racontais l'histoire du grand empire slave du dixième siècle, c'était pour le restaurer au dixneuvième ! Bref, il ne manquait à l'article que l'indication précise des roubles et kopeks que j'avaie dû toucher pour répandre chez les Slaves les doctrines pernicieuses du panslavisme. Il semblait/à voir la passion avec laquelle on m'attaquait, que les Slaves n'eussent attendu que l'apparition de mon livre pour acquérir des notions précises sur leur passé et sur leur avenir politique el littéraire. Mais, voici qui est plus curieux : tandis que j'étais dénoncé et insulté en France comme agent moskovite, mon livre arrivait ei Russie, et, comme c'était en somme un fait assea nouveau qu'un ouvrage français d'érudition sui des questions slaves, il était l'objet d'une étud( assez attentive. Une des principales Revues russes

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Torgane officiel du ministère de rinstriiction publique, lui consacrait, par la main d'un professeur de Kharkov, un article très-approfondi. Le rédacteur français, ignorant des choses slaves, n'avait guère trouvé que des injures à m'adresser ; le professeur russe, homme très-compétent, me soumettait des observations sérieuses et de graves critiques, et me reprochait, en termes fort courlois d'ailleurs, de m'ètre laissé entraîner par le famtisme polonais et catholique \ Ainsi, les deyx partis se renvoyaient mon livre; jamais je n'ai eu plus sérieusement conscience de mon impartialité. Ne croyez pas cependant que ceux qui voient du panslavisme partout se soient laissé convaincre parle langage de la Revue russe. « Nous savons, disent-ils d'un air profond, combien la Russie est habile; elle cache son jeu; elle fait attaquer le livre de Técrivain français dans un organe officiel.

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