‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 4 sur 47 · INTRODUCTION. XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XIX

au point de vue de Talphabet, \v muiide slave est bien loin de l'uni lé.

Je ne puis donner ici une idée de l'ensembh» des littératures slaves, ou de chacune en paiticiilier. Toutes, sauf la littérature slavonne, offrent un élément populaire précieux au point de vue poéti(pir' et inytlioloiiiqiie. Toutes ont un londs de chansons et de contes que d'innombrables pulilications n'ont point encore réussi à épuiser: les contes, quand on les aura suffisamment étudiés, jetteront un jour nouveau >iir certains côtés de la mytholoiiie indo-européenne : les poëmes populaires se présentent sous un double aspect : chants héi'uïqucs, idylles aniuuietiM's. La jioi'sie hé'roïque populaire a disparu de boiuie heure chez les peviples soumis à riiiflueticc du latanisme ; la Pologne rignore absolument ; la Bohème n'a retrouvé que quelques fragments de ses antiques épopées ; en revanche, les pays orthodoxes, la Pvussie. la .-Serbie nlIVeiit des cycles entiers de poëmes héroïques. L'iuilciu- ih- ce tiMvail a ti'aduit les é'popées bohèmes. MM. Po/.on l'I d'Avril, les poëmes serbes, l ii savant anglais. M. ilaUtoii. nous jironiet sur les t'popt'r's laisses un volume (pii ré'vèlera des chosiis infi'ressantes.

XX I. E MONDE SLAVK.

On a traduit aussi des chansons populaires; mais, dépouillées de leur musique originale et de leur langue essentiellement gracieuse et poétique, ces idylles délicates deviennent dans la traduction ce (jur devient dans un lierl)iej- une Heur desséchée. On en reti'ouve les ibrmes; mais il faut en deviner le charme, la couleur et le parfum. A coté de la poésie populaire, chaque pays slave a eu, dans la limite des circonstances, une littérature savante (Hii mérite d'occuper raltention. La Bohème a l'honneur d'annoncer la réforme par les écrits de Jean Huss. quo les Allemands revendicpient en vain: Ifuss lit pour h^ tchèque ce que ])lus tard LuMicr devait faire poiu' j'idioiiic gi'rmaui(|U(' : le (piinzième, le seizième et le dix-septième siècle présentent nue forte génc'rntion de moralistes,' de Ihéolonieiis el Ao poètes.

La Poloane, plus foncièrement catholi(pie rpie la niihèuie. (h'bute plus tard dans l'application de la langue ]»()pulaire : mais elle })r(»duit des pitëtes éclatants, dignes de ranli([uité classiiiue. Aujourd"liui encore, la poi'sie polonaise, inspirée par les in;dlieurs dt^ la |);ilrie. pcMK'Irt'e il'ini iiiy>licisme «Hrange et poignant, peut bravement soutenir la comparaison avec les Écofes de Franee. d'Aile-

IXTROnrCTION. XXI

magne et d'Angleterre. On cite toujours le nom de Mickiewicz ; mais il n'est pas seul, et ses rivaux ou ses disciples constiliienl loule une légion. L'éloquence sacrée, le théâtre, occupent une belle page dan^ la littérature polonaise: la Bohème a vu aussi depuis 1830 surgir une hrillanle génération de poètes qui ont entrepris de chanter les gloires du passé et les espérances de l'avenir: mais elle est surtout le pays des critiques, des philologues et des historiens.

En Russi(\ les circonstances politiques d'une paît, (h' rautic l'usage du >lavon. langue hiératique, ont retardi' le développement de la littérature nationale: mais elle n'a rien j)erdu pour attendre. l-piin''r ot réglemeidt'C par Lomonosov, an sièelc (Icniicr. la ImiLiuo ntsse s'enorgueillit déjà d'une longue série de grands écrivains, depni> Ki'vlnv. (|ui rivalise avec la Fontaine, jusqu'à Tourgueniev, qui ne I(^ cède pointa Georges Sand. Les traductions du russ*! sont nombreuses en France : mais on m* !«'> .ipprécie passufrisammoiil. l'autt' (le cunnafl l'c If pays ipii iiispii'ii Ir- .uiJfMii's des ouvrages originmix. ('.Iir/ les Slaves du Sml. on i-eneoidi'e deux eoiirmds dilIV-n'ids : cIk^z les calholiqui's. l'idioiiM' nnlioiial l'-l cidlivi' de-; |e

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quinzième siècle sur les eûtes de la Dalniatie, notamment à Raguse, qui voit fleurir une brillante 'école poétique: chez les orthodoxes, soumis de bonne heure au joug musulman, Tidiome slavon, après avoir produit des œuvres de droit et de théologie, a cédé inrt lard la place à la langue pojiulaire ; les deux éléments serbe et croate se sont rapprochés depuis 1830. Agram et Belgrade sont aujourd'liui le théâtre d'un mouvement littéraire qui serait plus fécond (^ncore si la dilïérence des religions et des alphabets n'en contrariait, dans une certaine mesure, le développement.

Assurément ces littératures, même prises toutes ensemble, ne sauraient livaliser avec celles de rOccidenl ; mais elles les surpassent par- h; nombre et l'intérêt des productions populaires; elles possèdent des indi\i(hialil('s qui. sans ])(»uvoir être Ojjposées aux lUmte, aux .Molière, aux Goethe, aux Shakespeare, ticiin<'nt une place honornlilc paniii les représentants du génie liiiiiuiiii. Au point (le vue scientifique, les Slaves détiennent encore le secret d'une partie de nos mythes ; au point dt' \ ne ])(ilitique. ils sont les alliés nécessaires de notre raee ; ils nul ludiio de passé que nous; il> (ttit [»eul èti'e ]>lus (Tinenir.

^lalheureiisemenl, la difficulté granimalicalo des langues slaves n'est pas le seul obstacle qui s'oppose à l'étude des peuples parmi lesquels ces langues sont parlées.

Le conflit des dogmes, des idées et des passions est si violent dans le monde slave et autdur de ce moncle, qu'il faut s'armer d'une ti'iple cuirasse d'airain et de sang-froid avant d"y pénétrer. Premier principe : ne croyez jamais les Allemands quand ils parlent des Slaves, et réciproquement. Deuxiénii^ ju'incipe : ne croyez jamais les Polonais quand ils parlent des Russes, ni les Russes (piand ils parlent des Polonais; défiez-vous des oitluidoxes lorsqu'il s'agit des catholiques, et vire versa. La |)as>i()n politicpic et religieuse a tc'llciiiciil envahi toutes les choses slaves, qu'il n'y reste plus de place, ou presque pas du moins, pour la science pure et le libre examen. Or, qui jusqu'ici s'est occupé des peuples slaves eu rlcliors d'cuv. l'ii

XXIV l.E MOXDE SLAVK.

apportant à celle élude rimparlialilé et les lumières suffisantes?

On ne peut mieux comparer celui qui \eul s'ensrao'er à fond dans ces éludes, qu'au vovaeeur qui entreprend de visiter une de ces forets vierges de rAmérique, où les lianes, les ronces et souvent aussi les bêtes venimeuses se pressent dans les ïambes du hardi vovaereur. aveualent ses veux et l'obligent, bien malgré lui, à rebrousser chemin, après quelques tentatives infructueuses. Rappelez-vous les beaux vers de Dante, au début de \ Inferno :

Mi ritroviù périma solva oscura

Questa selva selvaggia, ed aspra e forte Che nel pensier rinnova la paura

Cette forêt obscure. Apre cl dure, dont le seul souvenir éveille la terreur, représente assez bien le monde slave. Et, phénomène singulier, dont on ne doit, espérnns-lo. tiror aucune conséquence pour l'avenir, les jiremiers qui chez nous s'y sont enga-

INTRODL'CTIOX. X\V

gés y ont perdu leur raison. Mickiewicz. le grand poëte polonais, le plus grand peut-être du dix-neuvième siècle, après avoir^ pendant trois ans. occupé avec un éclat incomparable la chaire de littérature slave, dont la création fera éternellement honneur à M. Cousin, ^lickiewicz. qui constituait, avec MM. Michelet et Quinet. un triumvirat dont on ne perdra pas de longtemps la mémoire, est allé s'ésrarer dans les folies mvstiques et malsaines du Messin nîsme.

Rien de navrant comme les deux derniers volumes de son cours sur les Slaves, où l'on voit cette noble et belle intelligence s'obscurcir peu à peu et s'enfoncer graduellement dans la région des rêves et des hallucinations. Le gouvernement français dut suspendre, en 184o, des leçons qui no pouvaient servir qu'à égarer les auditeurs. Par bonheur, il se trouvait alors un français (jui. le premier, avait entrepris, malgré une connaissance insuffisante des divers idiomes, d'étudier Tensem- Itle des questions slaves. Cyprien Robert, railleur d'un excellent livre sur les Slaves de Tiuquie^ et de bons articles publiés dans la Rpr}ip doR Ben.r- Monâes. On put espérer un instant que Cyprien Robert allait naturaliser pnnni nous ces études

XXVI LK MiKNDE SI, AVK.

encore si nouvelles; il n'avait pas l'éclat de Mickiewicz, mais une certaine solidité, et une clarté qui sera toujours le meilleur apanage de l'esprit fi-ançais. Survint la Révolution de \8'iS; Cyprien Rol>ert tomba dans je ne sais plus quelle doctrine^ le cabétisme. je crois, et un beau matin il disparut. Personne n'a jamais su ce qu'il est deveiui. ni le directeur de la Revue ries Devx-Mondes, ni rintnorable professeur qui lui a depuis succédé. On m'a assuré qu'il était parti pour l'Amérique, à la recherche de ricarie. La chaire jouait de malheur: des deux premiers professeurs, l'un s'était englouti dans les lhéori(^s ^Messianiques, l'autre dans je ne sais quelles doclrines cxli-a-luinuuiilaii-es. « .le crois, dit le Sganarelle de Molière, que cet habit est purgatif et que r'est prendre médecine que He le porter. » Je ne jurerais pas que iiien des gens n'aient attribué à la chaire de littérature slave une fâcheuse influence sur la raison humaine, et que les médecins aliénistes n'en aient fait le sujet d'études pathologiques »>t psychologiques. La chaire était mal vur dans beaucoup de régions. Le bon sens et l'érudition modeste du professeur qui l'occupe aujourd'hui^ .M. Alexandre Chodzko, dont je dirais plus de bien encore s'il n'avait été mon pr"''mi<M" innîti-i"'. ont t'videmment réroncilié

ixrKODCcrio.v. xwii

avec elle les esprits les plus onibraiicux. Cependant, cette chaire a encore donné lieii; il y a quatre ans, à un acte officiel, que j"ai d'autant plus le droit de ju^er sévèrement aujourd'liui. ({ue je l'avais dénoncé et combaltu au moment même où il allait s'accomplir. La cliaire de Mickiewicz. depuis sa fondation, avait porté le titre de Clioire (le langue et de littérature slave; suivie par quelques studieux auditeurs, elle se livrait paisibli^menl à des études de grammaire et de littérature, lorsqu'un journaliste imagina de la dénoncer au monde comme un foyer de panslavisme, comme le plus solide point d'appui (-[ le meilleui' auxiliaire de la polilique mo.-kuvile (avec un Ji. s'il vous plaît). Le titre de cette chaire favorisait l'aiidiilidu nioskovite. alfondu qu'il -ciiililnit icrdinuîtiil'existence d'une sevde lange slave, ♦■le. Sur ro llième, le rédacleui- en (|ue>lion ('ci-ix il uiif pi'tilioii f(u'il adressa au Sénat: le Séuiil lit à cette pétition l'honneur dt' la discuter sérieusement: l'illustre assemblée, dont je parle avec tout le respect que Ton doit aux |»ouvoirs tombés, examina la pétition et la renvoya au miuislre de l'Instruclinii publique. Il n'y a\ail. dans tout le S.Miat, qu'un seul homme qui eut un peu étudié les choses slaves, feu M<^riniée: rnni- il n-\nil Irojtdelion -eus

XWIli LK MOXDt: Sl.AVK.

ol de scepticisme pour se Iburvoyer dans les discussions de ses collègues. Le minisire, M. Duruy, fit bon accueil à la pétilioo, et le Corps Icgislalii' aussi. Résultat définitif : la chaire du collése de France vit changer son litre de Chaire de langue et littératare sïare contre celui de Chaire de langues et de littératures d'origine slave. Le pétitionnaire et quelques Polonais, plus patriotes que sensés, se frottaient les mains; ils croyaient avoir porté un coup mortel à la Ivussie et sauvé la civilisation européenne. Ils raisonnaient ou déraisonnaient ainsi: Qu'est-ce que le panslavisme? la tendance (pToiit tous les peuples slaves à se grouper autour de l'Etat moskovite. Démontrons aux Slaves que les Moskovites ne sont pas des Slaves; le panslavisme est à jamais impossible. Ils croidnt, ces bons Slaves, que la Russie a une littératui'c slave, erreur : elle est tout simplement d'origine slai'C. Conq)renez-vous la nuance? Malheureuseiiicnl les Slaves i»iil l;i léle dure: ils prétendent n'avoir pas besoin des conseils d'un rédacteur parisien peu expert d'ailleurs in slaricis pour régler leurs aspirations et leur destinée. Ils poussi'j'enl même riiii|)udence jusqu'à faire des gorges chaudes de nuire iuiïvelt'\ el je fus assez froissé naguère, il m'en souvienl. de \<.iii' connue «m se »

iXTHouucrio.N. \MX

moquait de nous dans les journaux d'Agrani, de Prague et de Moscou.

Evidenniient le pétitionnaire était de bonne foi quand il croyait sauver l'Europe et la Franco d'un eiTroyable cataclysme, en substituant un pluriel à un singulier. La confusion des idées est telle chez nous en matière étrangère, que toutes les aberrations sont possibles. Pour moi, j'ai pris depuis longtemps la devise d'Horace, nlhil adinlmri. Je dois ajouter que l'opinion publique a été souvent égarée chez nous par le zèle excessif d'un certain nombre de Polonais, dont le patriotisme est aussi respectable que leur ])artialité peut ètie suspecte. J'en ai fait j)lus d'une ibis l'expérience.

H y a cinq ans. à paroillo époqne, je publiai, à Paris, un \\\\\i intitulé : Cyrille et Méthode. Etude historique sur l/i Coarerslon des SJares OU Chrislidiiisiue. C'était un ti'avail d'érudition, une thèse de doctorat; je m'étais efrorcé de me placer au l)oint de vue de la science pure et de l'indillerence absolue; c'est dire que je ne m'associais ni ;ui\ passions des Puisses, ni à celles des Polonais, ni au fanatisme des ullramontains, ni à l'intolérance des oi'thodoxes. Le liviv était dédié à .Mgr Sti'oss-

luaycr, doiil le monde chrétien ;i pu ap|ji'éciel" depuis le libéralisme. Eh bien! mon livre avait à peine paru, qu'un journal publia contre lui un certain nombre d'articles furibonds (inspirés par quelques fanatiques polonais) où il dénonçait Touvrage comme ayant été écrit 'pour picorisej' le yropof/ande mo^rovite (sic). Si j'avais parlé de l'ancienne unil(' lilurpiqno des Slaves, c'était évidemment (jue je voulais la rétablir dans l'avenir! Si je racontais l'histoire du L;r;nid empire slave du dixième siècle, c'était pour le restaurer -au dixneuvième! Bref, il ne manquait à l'article que l'indication précise des i-dultles et kopeks (juc j'avais <\\\ loucher pniir n'pandre chez les Slaves les docli'inos pernicieuse,- du p.\iislavismi\ Il S(.Miib]ait. à voir la passion avec hupirlh^ on maltaquait,' que les Slave> n'eusseid allendu que l'apparition d<; niiiii hvre pour acquiMir des notions précises sur leur passé et sur leur avenir politique et littéraire. Mais, voici qui esl plu- cuiii'ux : tandis i\\\o j'étais dénoncé et insulté en l'rance comme agent moskovite, mon livre arrivait imi Russie, et, comme c'était en somme un fait assez nouveau (pi'un ouvrage français d'érudition sur des questions slaves, il était rol)jet diuu) étude assez attentive. Une des prineipale- Revue> russes.

INThObL CTKjX. XXXI

l'organe officiel du ministère de rinslruction publique, lui consacrait, par la main d'un professeur de Kharkov. un article très-approfondi. Le rédacteur français, içrnorant des choses slaves. n"avait iiUf'ie trouvé que des injures à m'adresser; le professeur russe, homme très-compétent, me soumettait des observations sérieuses et de graves riilitpies. et me repiocliait, en termes fort ciaulois d'ailleurs, de m'ètre laissé ontraîner par le fanfif is III e polo iiriif; et rnfhfiliqupK Ainsi, los doux partis se renvoyaient mon livre; jamais je n'ai eu plus sérieusement conscience de mou impartialité. Ne croyez pas cependant que ceux qui vijiful du |)anslavisnie partout se soient laissé convaincre par le langag-e de la Revue russe. « Nous savons, disent-ils d'un air profond, combien la Russie est habile; elle caclie son jeu; ''lie fuil cilta([uei' ii' livre de Técrivain fi-ancais dans un (»r£!ane officiel.

\. Gosp. Ler/er smohit' ne HDbalrciiinjmi ijlasaini a ijl<isaiiii

(luchovnych rimskokalolilrht'skich pisatcly (Journal minis-

lerslva, janvier isoo, p. 224.) Plus loin, il est question de mes préjugés catholiques, et l'auteur ajoute : Kul: viilcii hil iilt hciiik Chodzka i DuchinskcKjoI Je ne traduis pas ces passages, plus intéressants pour le lecteur slave que pour le publie français. L'article fout entier demandennl à f'Ire reproduit. Il n'a pas moins de 32 paires in-8".

XXKII LE MOXriR SLAVE.

afin de mieux dissimuler sa complicité avec Tanteiir. » Si ce laiiîiase n'a pas été tenu, il a certainemenl dû l'rtre.

Je pourrais citer liieii plus d'un fait analoiiue. Mais je crois inutih; d'insistei'. Les dilficullés mêmes dont je parle prêtent aux études slaves je ne sais quel attrait irrilaut. On épi'ouvc un certain plaisir à garder son sane-froid au milieu de tant de passions diverses, à s'en faire Tinterprèle et le traducteur. C'est ce rpie j"ai tciili' dans le? essais qui composent ce volume. Bien <|u'ils louchent à des sujets divers, ils offrent cependant une unilé qui légitime le (ili'c de ccl ouvrage.

Depuis dix ans j'ai parcouru tour à ti>ur les diverses parties du UKindi' slave r[ je un' suis ellVu^cé d'en étudiera pari les éléments. J'ai «'inuoicnct' par l'analyst^ ; la syiilliêso viendra peut-être (|ut'l- (pie jiHir. Titus ces travaux. IVuil< df lungs voyages et de recherches pénibles, ont déjà paru dans des recueils périodiques, nù on a Imimi voulu les accui'illir ;uec symjiJdliic

Les dures épreuves (pn^ nous a\(ins traversées prêtent aujdunrhui. à i»lnsi('ui'< d'entre enx. uii

rxTnnDrcTin.v. xxxîft

nouvel intérêt d'actualité : tous, ou presque tous, ont pour objet de dissiper un préjugé, d'éclairer un recoin mal connu de notre Europe; la première de ces études revendique pour les Slaves méridionaux une place parmi les nations littéraires ; la dernière approfondit les origines du panslavisme; une autre met en lumière la grande fioure d'un évèque slave trop souvent attribué à rAllemagne ; une autre combat et réfute des erreurs trop répandues sur le compte de la Russie contemporaine. On voudra bien, je respère,à défautd'autre mérite, reconnaître à ce livre celui de la sincérité. J'y ai maintenu, malgré le titre, quelques pages relatives à l'.Mlomagne (173-200). Elles étaient écrites avant la guerre de 1870; elles rendront témoisrnaee de la bonne foi et de l'impartialité dont j'ai toujours prétendu nriiispii-rp. soit dans mes voyages, soit dans mes travaux.

VOYAGES ET LITTÉRATLIŒ

ET LEIR LrrTÉRATlRE

Le nom des Slaves du sud (Jou go -Slaves) a deuxacceptions dilléientes : dans son acception la plus étroite il ne désigne que les Gi'oates et les Sei'hes; dans la plus large, il end)rasse les Bulgares, les Serbes, les Croates et les Slovènes. C'est dans ce dernier sens que nous l'emploierons. Les quatre peuples que nous venons de nommer ditïérent par certaines particularités d'idiome, de religion, d'histoire. Néanmoins, la situation géogra[ihique, l'idée d'une solidarité morale, politique et littéraire établissent entre eux des liens intimes. L'ensemble de leurs littératures peut s'appeler littérature jougo-slave, de même que l'on a pu, sans aucune arrière-pensée de panslavisme politii^uc ou autre, appeler, grâce à une ligure de rhéto-

lique, littérature slave Tensemble des littératures slaves.

D'après les statistiques les plus autorisées, les douze millions de Jougo- Slaves se réxjarlissent aiusi : Serbes et Croates, de quatre à ciuij uiillions, Slovènes un million deux cent mille, Bulgares, au moins cinq millions. Les Serbes et les Croates, malgré la différence des alphabets et des dialectes, ne parlent en réalité qu'une seule et môme langue : le slovène sert de transition entre les idiomes slaves du sud et ceux du nord. Les Bulgares ont une langue à eux. Les peuples jougo-slaves occupent un espace très-étendu. De Goritz à Temesvar au nord, d'Anîivari à Théssalcnique au sud, ils dominent les bassins de la Save, de la Drave, du Danube inférieur, les Alpes et le Balkan.

Ils occupent l'istrie, la Carniole, une partie de la Carinthie et de la Styrie, la Croatie, la Dalmalie, la Slavonie avec ses frontières militaires, une partie, du Banat. la principauté de Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, le Monténégro, la Bulgarie. Ils confinent aux Italiens, aux Allemands, aux Magyares, aux Turcs, aux Grecs et aux Albanais. La place qu'ils paraissent occuper dans l'histoire ne répond pas à l'étendue de leur territoire. Mais leur histoire nous est cachée le plus souvent par celle des nations voisines, et nous n'avons pas le droit de la juger d'après notre ignorance.

C'est vers l'époque de la chute de l'empire romain que les Slaves apparaissent dans les régions du Danube, et commencent à ocmiper les pays habités

Lks SLAVKS OL SCf). 3

jusqu'alors par les peuples Thraco-Illyriens et par les Grecs. Peut-être les recherches archéologiques et ethnographiques démontreront -elles prochainement qu'ils existaient depuis longtemps dans ces contrées. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au (jnalrième siècle on les voit déjà lutter contre les Goths; qu'un peu plus tard ils figurent dans les armées d'Attila et dans celles des empereurs byzantins. Il paraît prouvé que Justinien était Slave : né en Dalmatie, il s'appelait Oupravda (vérité), et ce nom vraiment fatidique pour un législateur répond exactement au lalin .Tustinianus. Bientôt les Slaves ne se contentent pas d'un rôle secondaire, ils occupent les deux Mœsies, et le nom de Slavinie (l7.Ax6r,v'.x) donné par les chroniqueurs à une partie de Tancienne Macédoine prouve que l'empire d'Orient se vit obliger de compter avec eux.

"\'ers le sixième siècle, d'autres Slaves, chassés par les Avares, s'établissent dans la Pannonie, où peutêtre ils retrouvèrent des colons de leur race. C'est d'eux que sort le peuple Slovène. Divisés en tribus comme presque tous les peuples slaves, les Slovènes Rirent facilement soumis, d'abord par les Avares, ensuite par les l'rancs. Etfrayé par les attaques répétées des Avares, l'emperiMu- Héraclius, au début du septième sièclej appelle pour leur résister les Croates et les Serbes, établis alors au pied des Carpathes. Il leur concède des terres sur les bords de la Save et du Uann])e; il en fait une sorte de Marche slave contre les barbares. Parents par la race et par la langue, les deux peuples forment des états démo-

'l LE .MUMjE slave.

cratiques et fédératifs sous la suzeraineté de Byzance. Ainsi, dès leur début en Europe, ils apparaissent comme les défenseurs de la chrétienté contre la barbarie asiatique. Ce noble rôle, ils le gardent durant toute leur histoire, ils le continuent encore aujourd'iini; mais leur organisation trop libérale aboutit iatalement à l'anarchie, et compromet le développement de leur nationalité. En vain, au septième siècle, le prince Samo essaye de grouper ses compatriotes contre les Francs, sa tentative échoue. C'est un peuple touranien (^ui vient fonder le premier Etat fort chez les Slaves du sud. Les Bulgares, originaires des bords de la mer Noire, pénètrent chez les Slaves de' Macédoine; ils sont bientôt absorbés par eux et acceptent leur langue. Du mélange des deux peuples naît l'État bulgare, (jui, à travers diverses vicissitudes, durera jusqu'à la bataille de Nicopolis (1396), et compte parmi ses chefs d'illustres souverains : le tsar Siméon, Asen, le noble et glorieux Asen, suivant la chronique byzantine, dont le peuple bulgare, malgré chu[ siècles d'esclavage, n'a pas encore perdu la mémoire. L'Etat serbe se constitue après une longue période d'enfantement sous la dynastie des Xémanias. Elle doinie à la Serbie sept rois et deux tsars, dont le plus célèbre, Etienne Douchan, conquérant et législateur, peut être appelé, avec raison, le Charlemagne de l'Orient. Tombé en 1389 à Kossovo avec Lazare, cet Etat renaît avec Karageorges au début du dix-neuvième siècle. 11 est aujourd'hui l'orgueil et l'espoir des Slaves du sud. D'ailleurs, même après Kossovo, la

LKS SLAVES Dr SUD.

race serbe a su trouver dans le Monténégro une citadelle inaccessible : elle y garde pendant des siècles les germes de sa future indépendance.

La Croatie, malgré le voisinage des Allemands et des Magyares, devient un État indépendant. Elle se convertit de bonne heure au christianisme.

Au onzième siècle, le prince Zvonomir obtient du pape la couronne royale. L'État croate n'est pas, comme on l'imagine peut-être, un ensemble de hordes barbares sauvages et indisciplinées; c'est un royaume organisé avec une hiérarchie civile eL religieuse. S'il emprunte à l'empire romain ou germanique une partie de sa Constitution, il garde cependant les idées démocratit|ues et libérales, si chères à la race slave : les Slaves, suivant le mot de Tacite, semblent toujours préférer les périls de la liberté à la sécurité de l'esclavage. Le trône est héréditaire dans la famille régnante, mais le peuple garde son droit d'élection. Dès le dixième siècle les chefs croates avaient reçu tantôt de Byzance, tantôt de l'Occident leur titre royal. Zvonimir le tient directement du pa[ie ; il est couronné en 1076 à Spalato par l'archevêque et reçoit du Saint-Père l'étendard et l'épée. .\utour du souverain se groupent, non pas comme chez les Germains, les guerriers, mais les propriétaires du sol, les vlastcla. 11 a sa cour, ses hauts dignitaires, le palatin, le chancelier, le majordome, le chambellan, réchanson, l'écuyer ; il a sa Liste civile. Il réside ordinairement à Belgrade (aujourd'hui Zara-Vecchia) en Dalmatie. Les principaux magistrats du pays sont les bans, les jou-

pans, les centeniers; ils gouvernent les provinces douées d'une large autonomie. Des assemblées nationales décident les grandes questions de paix et de guerre ou de législation. Les assemblées provinciales et municipales règlent les questions intérieures. L'esclavage est inconnu. Le clergé a pour chef l'archevêque de Spalato, archevêque de Dalmatie et de Croatie. Il jouit d'une légitinu^ influence et consacre ses soins à l'éducation du peu[)le.

Au début du douzième siècle, à l'extinction de la dynastie nationale, la couronne passe sur la tête du roi de Hongrie, mais l'acte du couronnement stipule expressément les libertés de la Croatie : il n'y a eiitre les deux Etats qu'une union personnelle; c'est sur ce principe que si; développe le droit public de la Croatie, et c'est faute de le connaître que l'on ne peut c:;mprendre les questions encore pendantes entre la Hongrie et la Croatie '. l)'ailleurs, si elle disparaît en apparence de la scène de l'histoire, la Croatie ne cesse pas d'y jouer son rôle. Comme la Pologne et la Bohême au nord, elle est au midi la sentinelle avancée de l'Europe contre l'invasion asiali(]ue, elle est le rempart de la chrétienté contre les Turcs : Ante iitiirale Europx contra iminanissimùm nominis cliristiani hostem. Après avoir lutté à son début contre les Avares et repoussé les Tartares, elle luttera sans relâche contre les Turcs; ils feront flotter l'étendard

1 . La transaclion récente entre la Hongrie et la Croatie n'a pas, comme on le croit volontiers, résolu ces questions.

du prophète sur les murs de Bude, mais non pas sur ceux d'Agram.

La Dalmatie tombe aux mains des Vénitiens; mais Raguse, la Venise slave, garde son indépendance, et devient l'asile florissant du commerce, de la littérature et des arts.

Certes, à en juger par cette rapide esquisse, la destinée des Slaves du sud n'a pas été des plus heureuses ; mais il faut se rendre compte de tous les obstacles contre lesquels ils avaient à lutter. Ils ont tour à tour vu fondre sur eux les Francs, les Italiens, les Magyares, les Grecs, les Tartares et les Osmanlis. Xe leur a-l-il pas fallu une vitalité merveilleuse pour résister à la force absorbante d'ennemis si divers et si redoutables? X'est-il pas bien remarquable qu'en des circonstances si difficiles ils aient pu développer une civilisation nationale et se créer une place, humble, sans doute, mais honorable parmi les peuples européens ?

De tous les peuples jougo-slaves, c'est le peuple bulgare qui est aujourd'hui réduit à la plus infime condition. C'est lui qui cependant a été le précurseur et l'initiateur des autres. C'est de Thessalonique que partent, au neuvième siècle, les deux apôtres slaves, Cyrille et Métiiode, pour évangéliser la grande

Moravie ' ; c'est en langue bulgare que l'Écriture est traduite pour la première fois. .Tusque-là les Slaves •n'avaient eu d'autre littérature que le vaste trésor de leurs chants populaires; ils ne connaissaient (ju'une écriture rudimentaire. Cyrille et Méthode inventent un alphabet et font entrer la langue slave dans la vie littéraire. Ils laissent, eux et lears disciples, un grand nombre de livres religieux. Celte littérature ecclésiastique trouve un protecteur éclairé dans la personne de Siméon, le premier tsar de Eidgarie, qui prend luimême place parmi les écrivains slaves. Après son règne, une secte s'élève en Bulgarie, celle des Bogomiles qui donne naissance à une vaste et curieuse littérature, celle des livres dits apocryphes. Mêlant au dogme chrétien les doctrines manichéennes et les traditions défigurées delà mythologie païenne, leurs livres ne sont pas moins précieux pour l'histoire religieuse que pour l'étude des fables slaves et do la littérature grecque byzantine. On y retrouve les héros de tant de cycles épiques au moyen âge : Alexandre, Salomon, les vainqueurs de Troie. La critique a signalé d'intéressants rapprochements entre les livres apocryphes et quelques-uns des chants serbes et bulgares. Il est regrettable (jne la plupart des textes ne soient pas encore [)ubliés.

Peu de temps après Cyrille et Méthode, on voit fleul'ir chez les Slaves du sud doux ;dpliabels. L'nn, dit

1. Voir noh'o livre; CrjnUe et Méthode, élude historique sur la cmivorsion dos Slaves au olirislianisme. Paris. 18i)8,

cyrillique, le plus connu des deux, se développe chez les Bulgares ; l'autre, dit glagoliliquc, fleurit chez les Croates et chez les Slovènes. Il s'emploie encore, aujourd'hui, sur les côtes de Dalmatie.

De la primitive littérature sacrée chez les Slovènes, il ne reste qu'un monument, les Manuscrits de Frisin- (jen. On ne s'étonnera pas de cette rareté si l'on songe à la lutte qu'ils durent soutenir contre le germanisme. Certes, les Allemands ont le droit d'être fiers de leur civilisation ; personne plus ipie nous ne l'admire et ne la respecte ; mais il serait souverainement injuste, de la part des Allemands, de reproclier aux peuples voisins une indigence à laquelle ils les ont le plus souvent réduits, non pas, comme ils le prétendent trop volontiers, par ia supériorité morale de la culture, mais par la supériorité matérielle de la force brutale.

La littérature glagolitique, étoufîée si tôt chez les Slovènes, se développa plus librement chez les Croates. Elle eut à lutter contre les résistances du clergé latin; elle a laissé néanmoins de nombreux monuments politiques et religieux. On s'occupe aujourd'hui à les recueillir et à les publier : un graml nom]ir(^ sont encore inédits.

La Serbie, sous la période des Némanias, atteint un haut degré de civilisation ; il nous reste de cette époque des monuments encore admirés aujourd'hui, des médailles, des œuvres théologiques, historiques, des recueils de lois, dont le plus célèbre est le Code du tsar Douchan. L'influence religieuse détournait les esprits de la littérature populaire, et les modèles byzantins,

10 \.K .MONDE Sl.AVK.

les seuls que l'on connu l, ne pouvaient, on le comprend, produire des ceuvres qui leur fussent supérieures.

Au moment où la littérature serb^ allait peut-être entrer daus une nouvelle période, le désastre de Kossovo (1389 en arrête brusquement le développement. Taudis que la chute de Constanlinople initie l'Occident aux littératures classiques et provoque la Renaissance, la Bulgarie et la Serbie voient s'appesantir sur elles les ténèbres de l'oppression musulniaue. Mais le Monténégro garde son indépendance, accueille l'imprimerie, récemment découverte, dans ses libres montagnes, « dans son nid de libres faucons, » comme dit la poésie populaire. Raguse olî're une généreuse hospitalité aux Serbes opprimés. C'est dans ses murs et autoui' d'elle que se développera la littérature laïque des Slaves du sud, à partir du ijuinzième siècle.

Cette petite ville, qui ne compte aujourd'hui que sept ou huit mille habitants, était alors une république florissante comme le sont encore, au nord de l'Allemagne, Lul)eck, ISrême et Hambourg. Sa population est slave, de race serbe; elle s'appelle, en slave, Diibrovnik. Fondée par des colons romains sur les débris de l'ancienne Eiiidaure, elle reçut d'eux une Constitution aristocratique qu'elle conserva lorsque les Slaves se furent établis dans ses murs. Elle sut défendre son indépendance contre les empereiu's grecs, les princes serbes et même contre sa pui.<sante rivale, la Répiiblique de Venise ; au treizième sii>cle, elle dut cependant reconnaître la suzeraineté des doges ; elle s'en

LES SLAVES ÛV SUD. Il

délivra en 1358, mais pour passer sous le protectorat de la Hongrie. A la fin du quatorzième et au début du quinzième siècle, elle devient l'une des plus florissantes cités de la Méditerranée. Elle entre en relations commerciales avec Gênes, Messine, Syracuse, avec les princes serbes et bosniaques, plus tard avec les sultans ottomans ; ses vaisseaux sillonnent toutes les mers ; elle en compte jusqu'à trois cents ; elle fait entrer dans son trésor jusqu'à 7 millions de sequins ; elle a des agents et des consuls dans toute la péninsule hellénique, en France, en Espagne; des colonies à Novi- Bazar, à Bucharest, à Ai.drinople. Son territoire s'arrondit par des acquisitions successives. Dans la ville seule, le nombre des habitants s'élève à quarante mille. Les progrès des Turcs ne nuisent point à son développement. Raguse accepte, au besoin, le protectorat de la Porte et continue son commerce; ses vaisseaux vont fonder des comptoirs en Perse, dans les Indes et jusqu'au Nouveau-Monde. Au milieu du dixseptième siècle, un tremblement de terre renverse une partie de la ville; un grand incendie ajoute encore à l'hoi reur de cette catastrophe. Raguse se relève avec l'aide du pape, des villes italiennes et même du sultan ; mais, sous lindueuce des Jésuites, elle renonce aux idées de tolérance qui avaient, jusque-là, assuré sa fortune : elle interdit l'accès de son territoire aux Bosniaques orthodoxes. Cette mesure porte un coup funeste à son commerce. Ea vain Pierre le Grand intervient en faveur de ses coreligionnaires. En 1774, Raguse est obligée de céder à la force : l'amiral Orlov

saisit ses vaisseaux, el la République est obligée de tolérer l'érectiou d'une chapelle orthodoxe. Napoléon .arrive, la supprime d'un trait de plume, et crée un duc de Raguse. On sait le reste. Raguse,'en 1815, tombe aux mains de l'Autriche, et le despotisme viennois l'étouffé dans son étreinte.

Raguse n'a pas été seulement grande par le commerce et la richesse; comme \'enise, elle sut aimer et culliver les lettres, les sciences et les arts : elle a sa place marcjuée dans l'histoire de la civilisation européenne. Dès la chute de Constanlinople, elle accueille dans son sein d'illustres réfugiés, les Chalkondyle, les Lascaris. Ils font chez elle de nombreux disciples.

La littérature se développe à Raguse sous un double aspect. Slaves par la race, ses habitants sont souvent contraints par les nécessités commerciales et diplomatiques de recourir à la langue italienne; ils cultivent aussi avec ardeur le latin, cette langue si chère.à la Renaissance. Ceux d'entre eux qui écrivent on italien et en latin se font de bonne lu.nire une réputation européenne. Tels sont le théologien Stoilch, le poëte latin Crievitch, couronné à Rome à l'âge de dix -huit ans ; au seizième siècle, c'est un ragusain, Giorjio di Rarjiisa, qui publie la première théorie du commerce : Délia mercalura cl dcl mcrcante pcrfetlo. Un autre ragusain, Getalditch, applique le premier l'algèbre à la géométrie dans sou ouvrage : De resolutione cl coniposithne matlici/ialica. Ijanduri, de Raguse, le savant auttui' de ÏImperiiiin oîicntale, fut membre de notre Académie des Inscriptions. Dans les sciences phy-

signes et mathématiques, il suffira de citer le médecin Baglia et le célèbre mathématicien Boskovitch, qui vécut longtemps à Paris et dont Lalande a fait l'éloge. On a publié, en 18 i i , une Galerie des Ragusains illustres; elle ne comprend pas moins de quaran!e-huit personnages. Quelques-uns, comme ceux que nous venons de citer, ont un caractère italien ou cosmopolite ; mais il en est d'autres qui appartiennent en propre à la littérature slave. A Raguse fleurit une école dont quelques écrivains peuvent être comparés aux plus illustres de l'Italie. Jean Gundulitch combine les éléments italien, slave et oriental dans son grand poëme de l'Osmanide. Il y célèbre la lutte des chrétiens contre les musulmans ; il chante la valeur des Polonais, ces intrépides chevaliers de la chrétienté. De rares beautés, une versification harmonieuse, une langue admirable, placent son pOi^me à côté de la Jérusalem délivrée. Les œuvres de Gundulitch eurent un tel retentissement (]ne l'Italie elle-même s'en émut. Ferdinand II, duc de Toscane, voulut apprendre la langue illyrienne, et le jésuite iMarin Gundulitch, parent du po;'te, vint à Florence, où il l'enseigna pendant trois ans. Le rival de Gundulitcii, Palmotitch, dans sa Clu-isliade, surpasse Vida et annonce Klopstock. Au dix-huitième siècle, le franciscain André Katchitch s'inspire de la poésie populaire et écrit sur l'histoire de la nation slave un grand poème encore aujourd'hui populaire dans toute l'Illyrie. Telle était, à la lin du dix-huitième siècle, la vitalité de la poésie slave à Uaguse, (jue des étrangers eux-mêmes se mirent à la cidtivcr. Le fils d'un am-

bassadeur français à Haguse, Bruère Deriveaux, se distingue comme poëte satirique sous le nom slave de Bruérovitch. Phénomène curieux et qui prouve que Raguse n'était pas, comme on le croit Irop volontiers, une colonie italienne,

L'histoire de Ragiise montre clairemont (]uo la race slave n'est pas. en somme, aussi déshéritée qu'on se plait à dire, et que si quelque chose lui a manqué jusqu'ici, ce n'est pas le génie, mais bien l'élément vital sans lequel le génie ne peut vivre, la liberté.

De la liberté civile et politique était née la littérature ragusaine. Des premières luttes de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la réforme, naît la littératui'o Slovène. Luther venait de créer la prose allemande; d'huml)les prédicateurs traduisent la Bible en slovène, prêchent et fondent une imprimerie à Lublania (Laybach). A côté des écrivains religieux apparaissent les grammairiens. Le réformateur Bohoricz écrit la grammaire de sa laugup (>l la compare aux antres idiomes slaves, sans en excepter le ruthène et le moscovite. C'est là, je crois, le premier essai de panslavisme grammatical. Nous en aui-ons h'ien d'aiities exemples. Les livres slovénes se muLipliont, le peuple s'éveille; mais sa liherlé ne sera pas de longue durée : les Habs- Lourgs et les Jésuites, leurs dévoués instruments, se

LES SLAVES bL' SUD. In

chargent d'y mettre bon ordre. En 1616, ils brûlent les livres par* milliers à Laybach, comme ils feront plus tard à Prague et dans toute la Uohême. La littérature Slovène est étouffée. Elle renaîtra avec la première aurore de la liberté sous Joseph II. Cette fois elle étend son cercle d'action, et commence à disputer sérieusement le terrain à l'allemand : les idées modernes pénètrent l'empire décrépit des Habsbourg. On traduit en Slovène le Mariage de Figaro. Des poètes nationaux apparaissent ; l'un d'entre eux, le plus grand, Yodnik, crée le journalisme slovène. Napoléon, en 1809, conquiert et organise les provinces illyrieunes. Le slovène prend dans l'enseignement la place jusque-là occupée par l'allemand. L'Ulyrie ressuscitée salue avec transport son libérateur. \'odnik écrit son ode la plus populaire : le Réveil de l'illyrie.

On peut constituer un cycle épique avec les poèmes qu'a inspirés Napoléon depuis ?Iugo jusquà Manzoni, depuis Pouchkiue jusqu'à ilérédia. Il n'est pas sans intérêt de voir les vers dans lesquels ^'odnik acclame le César moderne. L'auteur se ratlaclie à l'idée que l'illyrie a de tout temps été slave. Voici en quels lormcs il fait parler sa patrie ressuscitée :

LK RKVEIL DE j/iLLYRIE.

Napoléon a dit : Réveille-loi, lUyric. — Elle s'éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière?

0 grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu mo donnes ta main puissante, tu me relèves.

Que te donnerai-je ? Je regarde autour de moi : à peine puis-je reconnaître mes enfants.

Où sont Mésula et Terpo, mes villes? Emon. Kardona, à peine puis-je vous reconnaître.

Qui me rendra ces guerriers dont lé clief Spartiate eut jadis tant de terreur?

Depuis qu'existent nos neigeuses montagnes, depuis qu'elles sont à nous, notre gloire s'est répandue dans le monde entier.

Sur les rives du Pô, le vaillant Gaulois fit trembler dans ses murs Rome avec son grand empire !

Il fut puissant sur la mer llllyrien, tant que le Romain n'eut pas appris à construire des vaisseaux.

Avec le temps, le Romain entre en guerre, apprend l'art de la mer et subjugue Gaulois et lUyriens.

Pendant sept siècles il sYHend au large : il ne veut avoir pour voisin aucun État.

Du nord l'ouragan fond sur lui, et l'édifice s'écroule sous l'attaque de maîtres nouveaux.

Arrivent maintenant le Frank, le Goth sous le nom d'Allemand : Tlllyrie reste dans l'ombre, oubliée.

Quatorze siècles durant la mousse la recouvre. Aujourd'iiui Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière.

Le Grec et le Latin rappellent l'Illyrie, mais tous ses fils l'appellent la Slovénie.

Le citoyen de Raguse, Fliabitanl du littoral, de Gattaro, de Goritsa, de Pokupa, tous de leurs anciens noms s'appellent Slaves.

De tout temps c'est là qu'à vécu mon peui)le ; s'il en est quelque autre, dites-moi d"où il vient.

Avec Pliilippe et Alexandre nos pères ont eu de rudes guerres ; sur la mer notre race a épouvanté les Latins.

Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.

Cbez les Slovènes pénètre Napoléon : une génération tout entière s'élance de la terre,

f.ES SLAVES DU SUD. 17

Appuyé d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la sauver.

A la têle de la Grèce est Corinthe. au centre de TEurope est rillyrie.

r)n appelait Corinthe Toeil de la Grèce : Tlllyrie sera le joyau du monde.

Ces strophes ailées, dont notre pâle traduction indique à peine le mouvement lyrique, eurent dans toute rillyrie un immense retentissement.

Ainsi, à la fin du siècle dernier, le poëte d'une humble tribu slave traçait à la France le programme d'une politique orientale vraiment juste et vraiment utile : délivrer l'Orient par les Slaves et par les Grecs ; s'appuyer sur doux nationalités régénérées^ dont l'amitié nous assurerait une précieuse alliance, tel était l'idéal de Vodnik. Faut-il ajouter que nous ne l'avons pas réalisé?

En 1815, les provinces illyriennes sont rendues à l'Autriche. Yodnik meurt dans la misère. Mais l'élan qu'il a donné ne s'arrêtera plus. Le journal Novice, fondé en 1813, en devient l'organe et l'expression. D'autres journaux se fondent à Klagenfurt(Celovec), à Marburg (Maribor), à Trieste, colonie italienne jetée parmi les Slovènes. Enfin, en 1863, s'établit à Lublania (Laybach , la Matica Slovenslia, société littéraire à i]ui l'on doit déjà d'importantes publications. La littérature Slovène puise d'ailleurs une force sans cesse renouvelée dans la littérature serbo-croate, avec laquelle elle est peut-être destinée à se confondre un jour.

LE -MOXDK SLAVK,

Chez les Croates, comme chez les Slovènes, c'est la réforme qui met en honnenr la langue nationale. Grâce à Dieu, l'allemand n'avait pas pénétré en Croatie, et le clergé catholique fut bien obligé, pour combattre les prédicateurs protestants, de recourir à l'idiome illyrien. Aux seizième et dix-septième siècles, la propagande imprime beaucoup d'ouvrages religieux en cette langue, alors si florissante à Raguse. Elle institue à Home des censeurs pour l'illyrien ; elle fait réviser la vieille liturgie slave, encore persistante sur le littoral dalmate ; elle étend son action sur la Slavonie et sur la Bosnie turque. Cette littérature religieuse provoque le développement d'une littérature laïque. La décadence du latin comme langue politique, les tentatives des Hongrois pour lui substituer l'idiome magyare excitent les Croates à la culture de leur langue. Les monuments ragusains apprennent de quels ralfinements elle était capable. Mais c'est la Serbie qui, par son insurrection, donne le véritable signal de la régénénitiou politique et morale.

Sur les sommets des Alpes, un coup de fusil tiré par la main d un chasseur imijrudent suffit à déterminer une de ces avalanches qui font trembler la montagne jusqu'en ses fondements. Ainsi, le premier coup de

fusil qui retentit dans les forets de la Chouraadia ébranla tout le monde jougo-slave.

Unis par la communauté d'origine et l'identité de langue, les Serbes et les Croates avaient été séparés de bonne heure par les circonstances politiques et religieuses. Ils s'étaient rapprochés depuis qu'au dix-lniitième siècle de nombreuses colonies de Serbes étaient venues s'établir dans le sud de la Hongrie; mais ces colonies ne menaient qu'une vie incertaine et précaire, malgré les promesses solennelles des empereurs autrichiens. Linsurrection des Serbes, sous Karageorges, amena la délivrance d'une partie de leur natioM. Tandis que Georges et ses vaillants compagnons arrachaient à l'oppression musulmane les contrées de la Serbie actuelle, l'immortel Karadjitcli recueillait dans le peuple ces chants où revivent les désastres et les splendeurs passées de la nation serbe, précieux patrimoine dont aucune autre nation ne pourrait se glorifier. Ce fnt pour les Slaves du sud une soudaine et merveilleuse révélation. Le rival de Karadjilch, Dosithée Obradovitch, crée la prose serbe. Jusque-là, on ne s'était servi que d'un slavon plus ou moins corrompu. La renaissance de la littérature serbe s"afïirme en Hongrie par la fondation d'une malitsa (société littéraire) à Xovisad iXeusatz), en 182G, en 1840 parcelle de la société littéraire de Belgrade. La Svrbie organise son enseignement : ce petit pays, dont les libérateurs ne savaient pas lire, compte aujourd'hui près de quatre cents établissements d'éducation et vingt mille écoliers. Et la Serbie régénérée trouve (Je grands écrivains pour

-il) 1. K MOXDK SI.AVK.

chauler sa gloire présente et ses misères passées. Le Monténégro tressaille dans ses montagnes; il relève son antique imprimerie àTsettinié; le prince Petrovitch Negocli rivalise, dans ses beaux poèmes, avec les chantres anonymes de la vieille Serbie. En face de cette résurrection, en face du mouvement panslaviste littéraire dont Prague, la Prague dorée, si chère aux Slaves, a donné le signal, Agram s'émeut. Depuis la chute de Raguse, elle était devenue le centre politique et littéraire de la Croatie et de la Dalmatie. La diversité des dialectes provinciaux était un obstacle à l'unité de la littérature. Appuyé d'une part sur les chefsd'œuvre ragusains, de l'autre sur les chants serbes, un puljlicisle éminent, Louis Gaï (Gaj), entreprend de réunir en un tout harmonieux les forces dispersées de riUyrie. Comme 'N'o Inik, il vont, lui aussi, ressusciter riUyrie, et, plus heurcMix ijue lui, il no compte pas sur les résultats d'une conquête éphémère. Le patriotisme croate, excité i»ar les prétentions magyares seconde cette nob!»^ iMitreprise. L'Uhjrisme^ c'est le nom qu'on a donné à ce mouvement, enfante une génération poétique, souvent rivale de l'école ragusaiue, et donne anx Croates la force morale nécessaire po ir assurer leur existence en face de la Hongrie. En vain ce nom (ïllliji-isme est-il proscrit par un gouvernement despotiiiuo et ombrageux. A la littérature illyrienne se substitue la littérature jougo-slave, et ce nom a une portée bien autrement grave; il s'appuie non sur le passé, mais sur le présent, et il est, pour ceux qui ladoptent, un gage d'avenir. Lue société d'histoire

LES SLAVES DU SL'D. "îl

joiigo-slave est fondée à Agram, en 1850; à la fougue des premières années elle substitue la science et la méthode; elle annonce et prépare l'académie jougoslave qui, grâce aux lenteurs inséparables d'une sage et paternelle administration, n'a pu s'ouvrir qu'en 1867. Mais cette institution ne sulïit pas aux Croates, ils veulent aussi fonder une grande université nationale; ils y arriveront à coup sûr. Qu'ils viennent de Vienne ou de Pesth, les obstacles ne sont pas de nature à les décourager; plus ils ont à lutter, plus ils se croient sûrs de la victoire.

Il ne faut pas s'imaginer que ce mouvement de renaissance ait un caractère arliliciel et soit destiné à s'éteindre après avoir jeté un éclat passager; non, il a ses racines dans le peuple, dans l'histoire. Plus les années avanceront, plus il se développera : la jeunesse serbe et croate s'apprête àcontinuer dignement l'iruvre de ses pères; elle jouit des résultats de leurs travaux, elle aspire à les étendre. La jeunesse serbe vient de fonder une association qui, sous le nom d'Oniladina, étend ses ramifications partout où se parle la langue serbe, et cette association a ses réunions annuelles, qui sont des fêtes nationales, ses caisses, ses pnlilications. Son but est d'instruire le peuple, et elle atteint ce but. \u li.'iidcn.uiiu d»; la catastrophe qui l'a l'rap[)ée.

22 I.È MONDK SLAVE.

de la mort du noble prince Michel, la Sei'bie a ouvert le théâtre national, qui a ùté la dernière œuvre de son regretté souverain. Ce Ihéâti'e ne sera pas seulement un lieu do divertissement destiné a charmer les loisirs de quelques oisifs, mais une école de morale et d'histoire. Il n'est pas jusqu'aux linlgares, ce pauvre peuple déshérité qui, dans le fond de ses forets et de ses montagnes, sous la doulilo oppression des Turcs et des Fanariotes, ne sache ce que vaut l'inslruction et n'aspire à ses bienfaits. Le meilleur moyen de se faire Ijien venir du paysan bulgare (les récents récits de voyageurs nous l'attestent), c'est de lui apporter quelques-uns des livres imprimés h Rucharest, à Odessa et à Constantinoplc. Chez ce peuple même on jieut signaler les premiers signes d'une naissance à la vie littéraire.

Je causais nu jour avec l'uu des [dus célèbres héros du Balkhan, le Ilaydoidv (Glephte) llia : « Frère., me disait il, notre peuple est un bon et digne peuple, mais il lui manque une chose, la civilisation. » L'honmie (pii m'exprimait ce regret ne savait lui-même ni lire ni écrire! l'uisse-t elle bientôt luire cette civilisation sur les bulgares, et puisse le nom de la France être attaché à leur régénération, comme il l'était naguère à celle de la Grèce et de la Roumanie !

Résumons-nous : Dès ijue le (diristianisme vint ap])orter aux Slaves du sud les premiers éléments de notre civilisation, ils les acceptent et les développent en Bulgarie, en Croatie, en Serbie. La littérature bulgare et serbe, comme toutes les littératures primitives

LES SLAVES DU SUD. '2d

du moyen âge, a d'abord un caractère religieux, juridique et historique. Au moment où elle va se transformer, elle est arrêtée, étoutTée par linvasion musulmane. Elle trouve un abri à Raguse, et se remet à fleurir sous l'intluence et malgré l'influence de Tltalie. La réforme lui imprime une nouvelle direction. Les conquêtes de Napoléon, les principes de notre Révolution, kl délivrance de la Serbie, le slavisme de Prague lui donnent enfin un élan irrésistible, une force d'expansion que nul obstacle ne saura plus arrêter. 11 n'y a pas, disait un ancien, de spectacle plus beau que celui du juste luttant contre l'infortune. 11 n'y a pas, dirai-je à mon tour, de spectacle plus intéressant, plus digne du dix-neuvième siècle que celui d'un peuple, morcelé en fractions diverses, mais luttant d'une lutte commune pour acquérir le droit d'avoir une civilisation. Celle lutte est glorieuse, même dût-elle n'aboutir qu'à une défaite. Mais aujourirhui la victoire des Slaves est certaine. Il dépend de l'Occident de la précipiter, et d'assurer pour jamais son influence dans ces [)ays où tant de sympathies sont prêtes à nous accueillir.

Deux roules conduisent de Paris à Agrani : lune traverse l'Allemagne par Munich, Vienne et la ligne du Sœmmering, l'autre l'Italie par Turin, Milan, Vérone et "N'enise : c'est cette dernière que j'avais choisie. Je parcourus rapidement le Piémont et la Lombardie, désireux que j'étais d'arriver à Agram pour le l'^"' août 18G7, jour où devait avoir lieu dans cette ville l'inauguration de l'Académie Jougo-Slace. Je tenais à assister à cette solennité, non-seulement parce que j'y étais invité, mais surtout parce qu'elle devait me permettre d'étudier le peuple croate sous un aspect assez nouveau Croate et académicien sont deux idées qui s'accouplent mal dans nos préjugés occidentaux. Je me trouvais à Vérone le 27 juillet, et je comptais aller passer deux jours à N'enise avant de me rendre à ma destination. Dans un calé, le Diritlo me tomba sous la main, et j'y appris, sous la rubrique Cruazia, que la cérémonie eu question devait avoir

:2(ï I. K MONDE SI, AVE.

lieu, non pas le l''"' août, mais le "JO juillet à neuf heures du malin. Soit dit en passant, ce n'est pas la première, ni hélas! la dernière fois que j'ai pu, constater la supériorité de la presse italienne sur la nôtre, du moins quant à la vérité et à l'exactitude des informations. Je ne sache pas un journal français qui connaisse aussi luen les aliaires d'Autriche et d'Orient que la Persévéra nzd. Tout en faisant celte réflexion et d'autres encore que j'épargnerai au lecteur, je quittai Vérone : arrivé cà Venise à huit heures du soir, j'en repartais à neuf heures, sans avoir vu ni la place Saint-Marc, ni le palais des Doges. A peine avais-je eu le temps de faire un lour sur le grand canal avec des gondoliers, qui ne me chantèrent pas les strophes du Tasse, mais profitèrent de ma lionne foi ot de mou iuexpérience pour me ré.'lamei' le (ju;iilru[)le du tarif. Le lendemain malin, à neuf heures, j'arrivai à la frontière autrichienne, et, ce (]ni ne laissa i»as de m'étonner un peu, je liouvai d(>s douaniers obligeants; ou ne me dem;iuda même pas mon jiasseport! Dix mois auparavant, en octohre 18()(), à Furth, siH- la frontière de la Tîavièro et de la Bohème, mon hillel pris, mon hagage enregistré, je m'étais vu, faute d'un visa, invih' poliment à retourner à Miniich,où j'aurais en à faire couslater mon identité par le ministre anlridiitMi di" celte ville. .le me recommandai du nom de quel(]ues [jersonnes inlluentesde Prague, et on me laissa partir, non sans garder mon passeport, qui ne me fut rendu que quatre jours plus tard après m'êlre présenté trois fois à la police. La sup-

AGRAM ET LES CROATES. il

pression de ces odieuses formalités est un progrès réel dont il faut féliciter le gouvernement de M. de Beust.

En quittant l'Italie, j'entrais en plein pays slave. Le nom soûl de la première station autrichienne, Goritz (liorn, la montagne) suffil à indiquer que r<^n passe d'une race à une autre. L'oreille la plus inexpérimentée reconnaît sans peine que le paysan, qui salue l'arrivée du train, ne parle ni l'allemand ni Tilalien, mais bien le slovène, l'un des dialectes de la langue jougo-slave. Cette langue est parlée et écrite par douze millions d'hommes de Klagenfurth à Tomesvar, d'Antivari à Salonique, c'est-à-dire dans la Cariuthie, la Carniole, l'Istrie, la Croatie, la Slavonie,. la Dalmalie, la Frontière militaire, la Tosnie, l'Herzégovine, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. P^lle se divise en trois dialectes, qui ont chacun une littérature; le Slovène, le serbo-croate et le liulgare. Les serbes do \i\ Principauté et les Monténégrins sont indépendants; les autres Jougo-Slaves obéissent au Sultan, à reniperenr d'.\utriche et au l'oi do Hongrie. Depuis que le dualisme a été inauguio par M. de Boust, ces deux titres expriment des idées fort distinctes, et ne sont plus, comme au[»ara\anl, une simple affain^ de chancellerie. Après avoir quitté Goritz, le train suit, pendant queUpie temps h? litlor;d do l'Adriatique. Dans le lointain apparaît la côte do llslrie, oi'i Tritîste se perd dans la i)rumo du matin. Mais r(oil distingue sans peine, suspendu dans la verdure au bord des flots bleus, ce lamentabh; cliAtoau do Mii'auiar ([u'ha-

■iH I,K MONDE SLAVE.

])ite en ce moment la veuve du pauvre Max^ Le pays que nous traversons s'harmonise bien avec l'émotion mélancolique qu'éveille le souvenir de tant de catastrophes; imaginez un vaste plateau couvert seulement de roches nues, sans arhres, sans ruisseaux, sans prairies, sans chemins, sans habitants. Par-ci par-là, quelques buissons, un pou de terre végétale dans un ravin, quelques pieds de maïs que le paysan industrieux fait pousser à grand'peine dans un sol ingrat, (Test le Kartz, le Carso, coujme disent les Italiens. Sur cette contrée désolée souflle paifois un vent d'orage, la Bora, assez fort dit-on pour arrêter les trains les plus lourds. Suivant la tradition, ce pays était autrefois couvert de gi'andes forêts de chênes. Quand on construisit Venise, on les coupa pour jeter les pilotis de la cité maritime : la terre n'étant plus retenue par les racines, fut entraînée par les pluies, balayée par les vents. Aujourd'hui, il semb](\ à voir celte plaine étrange, que quelque dieu irrité l'a engloutie jadis sous une grêle de pierres, ainsi que le raconte notre légende de la Cran.

Nous entrons dans la Carinthie : peu de pays offrent au géologue et au touriste un plus vif intérêt. Ici les mines de mercure d'Idrin, là le lac de Zirknitz, plus loin les grottes fantasti(pies d'Adelsberg. A la monotonie du Kartz succide une suite de collines, tantôt verdoyaut(^s et boisées, tantôt nues et d'une sauvnge horroiir qui rappelle certains jiaysages delà

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