‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 5 sur 47 · Éoril on 18C · texte numérisé non relu

Éoril on 18C

Afin AM ET LES CROATES. 29

Suisse ou du Dauphiné : viaducs, tunnels, rampes rapides sont tour à tour franchis par le train, avec une lenteur désespérante; de temps en temps, de petits hameaux dominés par un clocher à tuiles rouges égayent le fond des vallées. Le paysan slave a horreur des grandes agglomérations. Voici Laybach, la capitale de la Carinthie; c'est la ville slovène par excellence. La diètt; qui s'y tient tous les ans, le théâtre national, la société littéraire (Matiça) donnent à cette petite ville toute l'importance d'une capitale. Charles Nodier, qu'un caprice de Napoléon y envoya jadis en qualité de bibliothécaire, y apprit la langue illyrienne, et les habitants de Laybach gardent encore le souvenir sympathique de ce Français, qui parlait leur idiome et appréciait leur littérature. Laybach s'appelle en Slovène Lublania. Je liens à rétablir tous les noms slaves, qu'on nous présente toujours sous une forme germanique. Libre aux Allemands de se faire illusion à eux-mêmes par cette facile supercherie; il est plus aisé, et ils le savent bien, de germaniser les noms que les individus. Mais (pi'il soit aussi permis au voyageur, au géographe non -allemand, de rétablir la véi'ité défigurée, dans l'intérêt non-seulement de la pliilologie, mais de la politique européenne. Il est important de dire, et l'on ne saurait trop répéter (]uo l'Allemagne ne va pas au-delà de Kiaf^eufurth, Quelques préteniions qu'elle invoque sur r.Vdrialiijue, (juarante lieues de pays slaves la séparent de Trieste, et c'est aux Slovènes, aux Italiens et aux Dalmates que la mer appartient. La France suit avec un trop vif

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intérêt le développement de la nouvelle Allemagne pour qu'il lui soit permis d'ignorer les nationalités secondaires qui s'opposent à ce développement. Les Slovènes sans doute ne sont qu'un petit peuple : ou eu rompto tout au plus douze cent mille; mais ilsjTe se sont pas laissé absorber par le germanisme autrichien, et n'ont nul envie d'entrer dans la grande Allemagne, lis savent fort bien à (juelle race ils appartiennent, et si, d;ins une criï^e européenne, l'Allemagne les revendiquait au nom de je ne sais quelle raison il'Etat, ils ne seraient pas embarrassés de trouver des alliés chez leurs fières slaves, dussent-ils aller les chercher à Moscou. J'ai vivement regretté de ne pouvoir étudier pendant quelques jours ce peuple intéressant; je comptais nUourner plus tard à Laybach; les événements et la i>olice aulrichienuo ne nu^ l'ont pas permis.

A quelques lieues au-delà di^ rr-mliratichement. de Steinbruck (Kameni inost. le pont d(3 pierre) commence la Croatie : l'idiome serbe-croate succède au Slovène, dont il diffère du reste assez peu. Le sol s'aplanit, et les accidents de terrain deviennent rares. Voici le village et la colline de Rrapina d'où, suivant une légende fabuleuse, partirent jadis les trois frères Tchekli, Lokh et Rus. De pareilles légendes se trouvent dans tous les pays slaves, et montrent clairement que l'idée de la solidarité slave n'est pas nouvelle. A sept heures du soir, nous arrivions à la gare de Zagreb. C'est le nom que les Croates donnent à leur capitale, et que les Allemands ont ti-ansformé

par une série de modifications dont on peut suivre la filière : Zagrabia, Agrabia, Agrambia, Agramb, Agram. La gare d'Agram est entourée d'une foule nombreuse, qui semble attendre (]ueli]u"uu ou (juelque cbose. Je jette sur elle lui coup dïidl rajjide, et ma première impression n"a certes rien de désagréable. Les femmes sont vêtues à la dernière mode de Paris, avec une simplicité élégante qui fait lionneur à leur bon goût : cheveux noirs, yeux noirs, taille bien prise et que ne dissimule chez les jeunes filles ni éeharpe ni mantelet; léger chapeau de paille d'Italie, bien préférables à nos modèles parisiens. Le type des hommes est mâle et fier ; tous portent la moustache slave, la redingote à brandebourgs que les Tchèques et les Polonais nomment czamara. Je remarque l'absence complète de cette coiffure odieuse que les Allemands appellent vulgairement cy limier, et qui est regardée par les Slaves comme le symbole de la germanisalion. .le n'exagère rien. Il est aussi ridicule de se monli'cr à Agram avec le cylimlrr, ([u'il le serait de circuler (diez nous avec un chajieau de mousquetaire. Après deux jours de séjour, j'ai dû, avec grand [ilaisir du reste, abandonner u\i chapeau gibus qui avait le privilège d'attirer sur moi les lazzi des gamins.

Ola peut sembler singulier au premier abord, mais s'cxpliijue aisément : le cyliniirr^ chez les (-roaies comme chez les Tchèques ou les Polonais, n'est pas une coiffuri' nationale; ceux qui l'ont ap[)Orté chez eux étaient des employés viennois ou autres, qtii venaient dans 1p but avoué dt^ détruire leui- naliona-

'H LE MOXDE SLAVE.

lité, et qui ont laissé le plus détestable souvenir. De là une association d'idées un peu puérile peut-être, mais qu'il faut savoir comprendre et même respecter. Dans la Serbie au contraire, à Beli^ra'de, où la bureaucratie autrichienne n'a jamais fonctionné, le même chapeau est regardé comme le symbole de la civilisation européenne, et le nîoindre bourgeois tient à honneur de s'en parer. Ces détails sont bons à noter. Ouant aux hommes du peuple, leur costume, dont la toile fait en grande partie les frais, est fort agréable à Yœ'û. Un mouchoir rouge et une ceinture roii^e tranchent sur les vêtements blancs des femmes, et en égaient la simplicité. On sent à les voir qu'on a devant soi une race forte et saiue, « rod silni i zdrav, » comme l'a dit un poëte national. Je cberche en vain dans le costume, dans la démarche, quelque trace de cette barbarie que nous attribuons si librement aux Croates. Le malheur est qu'on les rend en génsiral responsables des méfaits commis jadis à Venise et ailleurs par les soldats confinaires sous les ordres des Ilaynau et des lladetzky. Ces soldats, il est vrai, étaient de même jace que les Croates ; mais on ne devrait pas oublier qu'élevés en dehors de toute vie civile, guidés par des chefs dont le nom est encore [irononcé avec horreur, ils n'ont pu engager dans leurs méfaits l'honneur d'un [)eu[)le tout entier. Les Slaves, en général, sont peu en faveur parmi nous : pour beaucoup de gens. Croate est synonyme de soudard, Bohême de Tsigane, Bulgare de brute, Russe de Cosaque, Cosaque de Tarinre, Polonais de... Je ne

AiiliAM KT I, KS i: ROATES. ;-î3

veux point rappeler un proverbe dont je n'ai jamais eu occasion de vérifier la raison d'être. Je tiens seulement à constater combien sont injustes, en général, nos préjugés à l'égard des Slaves. En chercbant bien, on en trouve la cause dans l'ignorance où nous sommes de leurs mœurs et de leur histoire, dans les petits mensonges que l'ambition germanique sait si adroitement propager. Écraser les Slaves sur leur terrain, les faire mépriser, haïr même à Têtranger, c'est là une bonne tactique; les Allemands y manquent d'autant moins qu'ils nous savent prêts à les croire sur parole.

Qu'attendait donc cette foule impatiente, qui grossissait de minute en minute autour de la gare? Un quart d'heure après le train que je venais de quitter, devait arriver le convoi de Sissek, amenant les Serbes venus de Belgrade pour assister à la solennité du lendemain, et le protecteur de l'Académie, son fondateur véritable, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo ^Slavonie). Bien que mettant pour la première fois le pied en Croatie, j'étais assez au courant des affaires du pays pour savoir ce que voulait dire la ]jrésence des Serbes à Agram, et connaître la légitime popularité qui s'attache au nom de Mgr Strossmayer. D'heureuses circonstances m'avaient mis en rapport avec cet éminent prélat, et je savais tout ce que lui doivent les Slaves du sud. Né en 1815 à Osiek (Esseg), tour à tour professeur à Diakovo, à Pesth et à ^'ienne, Mgr Strossmayer avait dû à sa profonde érudition théologique le rare honneur d'ai-rivoi- à l'Age de

trente-trois ans au siège épiscopal de Diaicovo. Cet évêché, qui porte à la chancellerie romaine le titre à'episcopatus sirmicnsis et bosniensis, étend sa juridiction sur la Slavonie, la Bosnie et miême la principauté de Serbie. 11 assure à celui qui en est investi une vaste influence; do lar.ues revenus y sont atlachés. Depuis vin.ut ans (ju'il l'occiipo, Mur Strossniayer, fidèle à sa devise : « Sve za vioru a za domoviiui « (tout pour la foi et la patrie , s'est consacré tout entier au troiqteau (jiii lui était contié. Le Gouvernement autrichien s'était, en général, peu occupé de l'instruction du peuple en Slavonie. Miir Strossniayer a employé à la développer la plus graude partie de sa fortune. A encourager les maîtres, à entretenir les étudiants daus les universités, à imprimer à ses frais des livres utiles, à fonder des œuvres de bienfaisance, il n'a pas, dit-on. daus l'espace i]o vingt ans, consacré moins d"un uiillion. Catholique ardent, mais éclairé, persoune n"a autant contribué que lui à faire disparaître les préjugés qui séparaient jadis les Serbes orlhodo.xes des Croates latins; son nom, à Belgrade, est prononcé avec autant de vénération qti'à .\grani. Dans ces dernières années, les événements politiques ont encore augmenté sa popularité. .Vppolé par sa haute position à la fliètc d'Agram, Mgr Strossniayer n'a cessé de défendre les droits séculaires de sa patrie contre les empiétements des Magyares. Son attitude énergique lui valut au printemps dernier un exil de quelques mois : le Gouvernement l'invita courtoisement à aller visiter l'exposition universelle. On espé-

AtiHAM ET Li;s CUOATKS. ,io

mit queu &011 absence la diète se inonlieiait plus Lraitable. Il ii"en fut rien; la diète persista dans sou attitude. On comprend maintenant avec quelle syuipatliiL" la ville d'Agram devait attendre réminenf prélat anquel tant de services ont valu le donlile titre de -Mécène slave et de premier lils de la nation iirvi siii )tiii-iida. Je pris de grand canu' part an\ zivio (vivat) qui accueillirent son arrivée Li»s hôtes serbes ne fnreut jias moins fêlés. Ce fut du reste la seule manifestation publiq'ue doni j'ai été léinoin à Agi'am, le riouvernement ayant défendu tonte espèce de fêle eu dehors delà solennité académiijuc.

Ou sera [)i!ut être élouut' d'apifrendi'e ijue les hôtels d'Agram \-altMil ceux de Ions les pays civilisés, et (]u'il> n'ont rien de connnun avec ces auberges plus ou moins immondes, ijue M. de (^nstine a décrites dans son Voijikjp ru llnss/r. lUi^n ne nianijuail dans celui où ji> descendis, [)as même les sonneites électriques. Kt cependant, si vous consultez les Allemands de Vienne et les Jlalianissimi de ïrieste, vous en trouverez qui vous diront gravement: v N'allez point à Agram, vous y seriez assassiné. On y déteste les étrangers et surtout les Franrais. »< l'ai- respect pour la vérité. j(^ tiens à déi'larer (pie j'ai été beauroup

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moins assassiné à Agram que dans tel ou tel hôtel de Trieste ou de A'ienne, dont je tairai le nom. Que voulez-vous? Ces Croates sont si IjarLares. Ils ne connaissent pas encore l'art d'égorger honnêtement le voyageur! Cela leur viendra peut-être avec la civilisation. Pour l'artiste curieux de pittoresque, de monuments, de belles galeries, Agram est une ville peu intéressante, et qu'une journée suffit à visiter. Mais pour l'observateur qui, sachant déjà l'histoire et la langue du pays, vient y chercher autre chose que des impressions d'art, peu de villes offrent un sujet d'études plus vaste et plus attrayant. J'y ai passé près de trois semaines, et elles m'ont paru courtes. J'ai recueilli peu de chose au point de vue descriptif, mais j'ai beaucoup appris sur le rôle moral et politique que joue Agram, d'une part cliez le peuple joiigo-slave, et de l'autre dans l'empire autrichien. Pas plus que les gens, il i.e faut juger les villes sur le seul aspect. Agram, au premier abord, fait l'effet d'un grand village; la plupart des maisons, dans la basse ville, n'ont quun rez-de-chaussée, et, dans la haute ville, elles atteignent rarement deux étages. Toutes sont ornées de volets verts presque toujours fermés en été, ce qui donne à la ville un aspect mélancolique; les palais, les hôtels sont rares et ne se font point remarquer par le luxe de l'architecture. Les rues principales aboutissent à une place immense qui porte le nom du ban Jellachich. Au milieu de cette place s'élève la statue équestre du fameux général : il brandit une épée et semble inonlicr à ses lidéles Croates le chemin

de la Hongrie. Sur le {tiérlestal se lit cette simple inscription :

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