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Bohême. Ce témoin irrécusable nous atteste un état social déjà fort développé et dont on ne peut retrouver les traces dans les institutions ultérieures des différents groupes. Mais la philologie est un moyen d'information tout moderne et fort insuffisant à bien des points de vue, car il peut amener à des résultats contraires à la réalité des choses. Nous savons, par l'exemple de notre malheureuse Alsace, que la langue ne suffit pas à caractériser la nationalité ; nous savons que la nationalité n'est pas un phénomène fatal, mais l'expression et la résultante d'un choix lilirement consenti.
Le témoignage de l'histoire proprement dite a donc bien plus de poids auprès de nous que celui de la philologie. Or, il s'agit de voir si, aux différentes époques, les divers peuples slaves ont eu, suivant l'expression du droit romani, la constante et iierpéluclle volonté d'appartenir à leur rai-e cl non pas à une autre; s'ils ont eu l'idée de cette solidarité, si souvent invoquée par les [)ublicistes modernes. Guidés par les écrivains que nous venons de citer, nous interrogerons tour à tour le témoignage des chioniijueurs, des grammairiens, des littérateurs et des hommes politiques. Les chroniqueurs, échos fidèles des opinions de leur temps, nous diront ce que pensaient leurs contemporains sur leui's origines ; les grammairiens, moins naïfs et plus subtils, représentent les théories réfléchies d'une science encore incomplète, mais cependant intéressante h consulter; les hommes politiques font sortir l'idée du domaine de la légende ou de l'érudition, pour
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en tenter les applications dans la réalité. Une opinion qui s'appuie sur leur triple témoignage n'est point assurément un fait de hasard, que l'on peut se contenter de noter en passant. Il ne s'agit point d'ailleurs pour nous de combattre ou de justifier les idées panslavistes; nous voulons simplement en rechercher le développement, en exposer la genèse, pour employer un de ces mois dont la science a tant abusé. Ce travail a un intérêt purement spéculatif : une fois oiienlé dans le détail des faits peu connus qu'il s'agit d'exposer ici, le lecteur saura bien en déduire les conséquences.
Commençons par les annalistes. Le premier en date est Nestor, le père de l'histoire russe, le Grégoire de Tours de la Russie. Sa Clironique s'ouvre par un préambule célèbre et re;iroduit par tous les chroniqueurs russes jusqu'au dix-huitième 'siècle. Dans ce préambule, écrit aux environs de l'année 1100, Nestor raconte tout au long la généalogie de la nation slave : « Parmi les soixante-dix langues ou nations issues de .Tapliet, dil-il, figurent les Slaves. Ils se dispersèrent par le monde et prirent des noms difi'érents, suivant les lieux qu'ils occupèrent : les uns s'ai>pelèrentMoraves, les autres Tchèques, les autres Croates, Serbes et Corutanes (ce sont les Slovènes ou Slaves d'Illyrie;; les autres Lekhs, les autres Polanes, Drevlianes, etc. Ainsi se partagea la nation 0,1 langue slave, et récriture qu'elle a adoptée s'appelle écriture slave. » Vn autre passage est encore plus décisif. Kacontant à sa façon les origines du Christianisme, Nestor écrit : « Andro-
niijue, l'uu des disciples de Jésus-Christ, est l'un des apôtres de la nation slave, car il alla en Moravie; rapôtre Paul enseigna aussi dans ces pays; il visita rUlyrie; or, du temps de saint Paul, il y avait des Slaves eu lUyrie ; c'est pourquoi saint Paul est l'apôtre de la nation slave à laquelle nous appartenons, nous Russes; il est donc notre apôtre à nous Russes, puisqu'il a instruit la nation slave. » En Bohème, les chroniqueurs latins ou tchèques, sans être aussi précis que Nestor, présentent des idées analogues. Ainsi, le chroniqueur latin Cosmas, peu suspect de slavomanie, appelle les Tchèques des Slaves; au quatorzième siècle, le rimeur Dalemil ne connaît pas Te.xistence des Slaves, mais il rattache les Tchèques à. la nation serbe, et nous savons d'ailleurs que ce mot serbe est synonyme de slave. Témoin, pour ne pas citer d'autres arguments, le nom des Sorahes ou Slaves bal tiques, identique à celui des Serbes qui, aujourd'liui encore, re^ji-ésentent la race slave dans le midi de l'Europe. In peu plus tard, Pulkawa, remontant au déluge, comme la plupart des annalistes ses confrères, raconte que les Slaves quittèrent la tour de Babel pour aller occuper la Bulgarie, la Dalmatie, la Croatie, l'Istrie, laCarniole, la Bohême, la Pologne, les pays de l'Elbe et la Russie. En maintes circonstances, le nom de la lace ou celui de tel ou tel peuple sont in lilîtremment substitués l'un à l'autre. Ainsi, dans les légendes des saints bohèmes, par e.xemple dans celle de saint Procope, le mot slouensinj, slave, sert aussi bien que le mot czcch à désigner la nationalité du héros. Saint Adalbert de
Prague dit : Slovieninjsem.ie suis Slave. Un manuscrit du quinzième siècle appelle de même saint Jérôme le grand traducteur de la Vulgate, un ^aint slave, en se fondant sur la tradition qui voulait que la Pannonie, où il est né, fût, dès le quatrième siècle, occupée par les Slaves qui l'habitent aujourd'hui. Les mêmes idées se retrouvent chez les écrivains de la Renaissance, notamment chez le célèbre chroniqueur Hajek, de Liboczan; lui aussi, il fait descendre les Slaves de Japhet, et leur assigne en partage, les pays serbes, bulgares, croates, valaques, russes et moscovites. Notons ce dernier mot; une théorie contemporaine a essayé de nier aux russes de Moscou la nationalité slave, et de prétendre qu'ils se l'étaient attribuée dans un but de propagande politique. Hajek ne songeait point à la leur contester. Le même écrivain signale la parenté des deux fi-ères Tchekh et L'ekh, auxquels se joindra plus tard un troisième, Rus. Ce sont les fondateurs légendaires des trois grandes nationalités slaves. Au dix-huitième siècle, cette triade symbolique est tellement chère à l'imagination populaire, qu'elle se retrouve même dans les livres d'éducation rédigés par les Jésuites de Bohême, dont la plupart s'étaient cependant donné pour mission d'extirper de ce pays la nationalité slave. Parmi les Pères de cet ordre, il y en eut un, le jésuite Balbin, qui, passionné pour sa langue maternelle, entreprit de l'arracher à l'état déplorable où l'avait jetée l'oppression germanique. Dans sa dissertation apologétique pour la langue 6o//('»iC, il énumère avec complaisance tous les pays o\\ se parle la langue