JELLACHICH BAN
Étrange ironie! Que signifient aujourd'hui cette inscription et cette épée? La Croatie, jadis sous les ordres de Jellachich, a sauvé la monarchie des Habsbourg. Elle croyait, il est vrai, sauver en même temps son autonomie et sa Constitution séculaire. L'empereur, victorieux, l'a récompensée par le régime des Bach et des Schmerling, par une impitoyable germanisation. Puis, un beau jour, quand au lendemain de Sadowa le centralisme viennois est devenu impossible, un ministre saxon est arrivé de Dresde, quia livré la Croatie pieds et poings liés à ces mêmes Magyares dont elle avait jadis combattu la rébellion. Que penserait de tout cela Jellachich s'il revenait au monde? Et que fait sa statue sur la grande place d'Agram? Le temps viendra peut-être expliquer cette énigme.
Un peu ati-delà cie la place de Jellachich, sur une petite éminence, s'élève un édifice massif flanqué de quatre grosses tours. C'est le palais du cardinal archevêque, palais forteresse, ainsi qu'il convient à une ville que les Turcs ont si souvent menacée, sans pourtant s'en être jamais emparés. Dans la cour intérieure s'élève la cathédrale; c'est au dehors un édifice disgracieux et désagréable, sans caractère et sans intérêt. L'architecte, on le voit, a plutôt songé à la solidité qu'à l'élétiance. A quoi bon des arceaux gothiques,
des sculptures délicates, pour un édifice que les boulets musulmans pouvaient délruire d'un jour à l'autre? En revanche, l'intérieur offre aux regards une triple nef d'un style fort pur. Les autels, les piliers, sont ornés de nombreuses figures en marbre qui trahissent la manière douteuse de l'Ecole italienne aux dix-septième et dix-liuitième siècles. 8i le portail répondait à l'intérieur, la cathédrale d'Agram figurerait sans contredit parmi les meilleures basiliques de deuxième ordre. Le trésor de la sacristie possède un grand nombre d'objets d'art dont quelques-uns sont fort remarquables. 11 faut citer, notamment, un manuscrit dont les ri(dies enluminures rappellent à s'y méprendre les beaux travaux de Clovio. Ce roi des enlumineurs^ ce Michel-Auge de la miniature, ainsi que l'appelle Vasari, était d'ailleurs Croate; il était né dans un petit village du littoral. La .(ougo-Slavie le revendique, non sans raison, ainsi que bien d'au.tres peintres dont les noms figurent sur les catalogues de l'Ecole vénitienne. Un savant éciivain, M. K kuliévic, en a réuni les biographies dans un dictionnaire des artistes jougo-slavos paru récemment à Agram. Parmi les plus célèbres de ces Slaves italianisés il faut citer Médulic, connu dans toute l'Europe sous le nom de Schiavone.
Les antres édifices d'Agram sont peu remarquables : le musée est en voie de formation, la salle de la Diète ressemble à tous les édifices de ce genre. Le théàti'e, construit dans le goût italien, est élégant et bien disposé. On y joue trois fois par semaine des pièces
originales ou traduites le plus souvent du français. M. ^'ictorien Sardou seiait peut-être fort surpris d'apprendre que ses Intimes, traduits en croate, ont eu un grand succès en Croatie, et qu'on les joue à Agrani mieux peut-être que dans telle ville de France ou de Belgique. 11 y a d'excellents sujets dans la troupe d'Agram, notamment nn comique distingué, }>[. Freudenreich, que j'ai applaudi de giand cœur dans la Partie de piquet, une bluette française fort bien enlevée par ces farouches Croates. Les ressources du théâtre sont, on le comprend, assez bornées dans une ville de vini;t mille habitants. Cependant le théâtre vit : il est suivi avec assiduité, il a le titre d'établissement national, et une subvention lui est accorxlée sur les linances du royaume.
A défaut de monuments. Agi-am otfrc d'agréables promenades, un jaidiu ombragé au pied du palais épiscopal, un parc siilendide à une demi-lieue de la ville, des cafés o à l'on trouve quelques journaux frau- • ais. Un de mes amis, qui a longtemps séjourné à Dublin, constatait avec douleur (pi'' It's Irlandais étaient, à ce point de vue, fort inférieurs aux Croates. (Jnant à la société, aulant que j'en ai [)U juger, elle est fort hospitalière; c'est d'ailleurs ce (]ue m'ont assuré quelques Français qui résident à Agram on dans les environs. Ils exploitent des forêts et des mines, et envoient à Marseille, par la voie de Trieste, des douves et des poutres qu'ils font fabriquer sur les lieux. Ils se louaient des relations qu'ils entretenaient avec les meilleures maisons de la ville et ne regrettaient qu'une
chose, l'absence d'un consul français à'Agram, pour veiller sur les nombreux inlérêls connnerciaux qu'ils ont clans le pays. Le peuple ne leur paraissait ni plus ni moins civilisé (jue celui des autres villes de TKurope. Un rencontre peu de mendiants et point d'ivrognes; il en est d'ailleurs ainsi dans tous les pays où le vin est abondant et à bon marché. Le vin de Croatie est rèclie et saisit désagréablement l'étranger; mais on s'y habitue, et il faut s'y babituer, car l'iiospitalilé croate veut que l'hôle fasse raison à Ions les toasts.
Le moyen d'y résister! Ils se présentent d'une façon si oliligeante! Le maître d'une maison où vous êtes reçu pour la pri-mière fois vous oifre un verre de vin. « Voici, dit-il, les clefs de ma maison. Gardez les et servez-vous-en tant qu'il vous plaira. » Je n'ai rencontré que chez les Croates col usage iiigénieux et délicat. Puis, on iionnne, comme dans les repas des anciens, un roi ou i»lulùL uii régisseur du festin {sloloracnitcl). 11 porte tour à tour la santé de chaque convive en y joignant celle d'une dame absente ou présente : « Je
bois à la santé de M. X et aliu (|u'il ne boive pas
seul, j(.' lui donne [)Our compagne madame ou mademoiselle » Suivant l'c-^prit ou la malice du rér/is-
seui\ ces toasts deviennent fort piquanls et entretiennent, dans le repas, une gaieté qu'on ne voit jamais dégénérer en licence : le héros du toast doit remercier en son nom et au nom de sa campagne. C'est un devoir de galantL-rie auquel personne ne saurait manquer Mais arrivons à des détails plus sérieux.
Ali RAM V.T f.KS r.H(lATF. S. -VI
Agram est la capitale non- seulement de la Croatie, mais encore du royaume Iriunitaire (Trojedina Kralievina). On appelle ainsi l'ensemble des trois royaumes de Croatie, Dalmatie et Slavonie, y compris la frontière militaire Krajina,.
La population de ces trois royaumes est foncièrement slave. D'après le dernier recensement on comptait 1,913,942 Croates contre 27,000 Allemands en Croatie et 20,000 Italiens en Dalmatie. Il ne faut donc pas se laisser égarer par les noms italiens que l'on rencontre dans cette dernière province, sur les cartes officielles. Chacun d'eux cache un nom slave dont il n'est le plus souvent que la traduction. Ainsi Richa, la livière) est connue sous le nom de Fiunic. Raguse s'appelle en réalité Dubrovnik. La langno italienne, inhospitalière au.x mots étrangers, les transforme impi;oyahlement au point de les rendre parfois méconnaissables. Qui retrouverait Munchen (Munich), sous la forme bizarre de Monaco? .\ entendre sans cesse nommer le Monténégro, ([wi ne serait tenté de voir une colonie italienne dans cet inviolable sanctuaire de la nationalité serbe? Que les Italiens aient traduit le serbe Tserna Gora ou le turc Kara-Dagh en Monte Negro, c'est leur droit; faisons comme comme en.\, disons la Montagne - Noire . Pour revenir au
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royaume Lriuni taire, il a été fort démembré par les circonstances : il est plutôt aujourd'hui un souvenir et une espérance qu'une réalité politique. La Dalmatie, unie pendant plusieurs siècles à laCroatie, etconijuise ensuite pièce à pièce par les Vénitiens, a été adjugée [lar le Congrès de Vienne, ainsi que la République jadis si florissante deKaguse, à l'empereur d'Autriche, qui l'a directement annexée à ses états. Néanmoins, le souverain actuel a reconnu en principe, par l'acte du. 26 février IHtil, lunion de la Dalmatie avec la Croatie. Mais cette union, réclamée par toutes les Diètes qui se se sont succédé à Agram, n'a point encore été réalisée D'une part, le lieutenant impérial résidant à Zara est regardé comme le luoyo tounte àuh^in do Croatie. Hc l'autre, la Dalmatie a une Diète, et elle envoie ses députés au Parlement de Vienne. Du reste, il est assez i)robal)le que le Gouvernement autrichien sera désormais moins tenté que jamais de la rendre au royaume triunitaire. Ce serait livrer aux Hongrois tout le littoral de l'Adriatique.
L'organisation des confins militaires a enlevé à la Croatie et à la Slavouie une jiortion considérable de leur territoire et de leurs habitants : 700,000 Croates et Slavons sont soumis à un régime militaire bien autrement rigoureux que ne l'est notre insci'iption maritime, et séparés de la mère patrie qui les réclame en vain. Cette institution, utile au temps où les Osmanlis menaçaient sans cesse Pesth et ^'ienne, n'a plus aujourd'hui de raison d'être en face de la Turquie agonisante. Elle subsiste cependant par une contradic-
AGRAM ET LES CROATES. i/*,
tioirsing-iilière el contre laquelle la Croatie proteste vainement. Il est, depuis quelque tem{)S, question de la supprimer; mais il est probable que le ministère viennois ne lâchera pas si tôt cette riche pépinière de kaiserliks.
Mal^iré ces mutilations, l'unité du royaume triunitaire n'en subsiste pas moins, et Agram est considérée par les Dalmates et les confinaires comme leur véritable capitale. Ce n'est pas une ville sans importance que celle dont le presîige politique rayonne sur deux millions d'hommes, et dont l'autorité morale est acceptée par tous les .lougo-Slaves. Dans Tensemble d'Etats qui constituent l'empire d'Autriche, Agram joue un rôle plus important que n'était celui de Stuttgard ou de Dresde dans l'ancienne Confédération germanique. Le royaume de Croatie n'est pas une simple fiction de chancellerie : après avoir eu, du septième au douzième siècle, une existence indépendante, il s'est uni à la Hongrie, mais par un lien purement personnel, comme le Luxembourg, par exemple, est uni à la Hollande. Il a toujours été, par l'organe de sa Diète, partie contractante dans les transactions où le royaimie de Hongrie est intervenu.
La Diète de Croatie élut en 1527 Ferdinand de Habsbourg; en ITT?, elle accepta la Pragmatique Sanction avant le royaume de Hongrie. Les actes dont l'ensemble forme le Corpus juris piihlici de la Croatie consacrent tous cette indépendance : elle avait pour symbole et pour gardien la personne du ban, magistrat suprême du royaume, sorte de vice-roi résidant
'l't LE M UN DE Sf.AYE.
à Agram, avec les pouvoirs les plus élendus, sans en excepter celui de convoquer la Dièle. Il devait être choisi parmi les grands propriétaires de l'Etat. Le royaume avait son drapeau et son sceau particulier, et se faisait au besoin représenter à Vienne par dt's nonces délégués ad hoc. Dans les années qui précéJèrent la Révolution de 48, les .Magyares, rêvant déjà la reconstitution d'un grand royaume hongrois, manifestèrent à diverses reprises Tintention d'absorber la Croatie dans cet état futur.
De là des couflits qui aboutirent à la rupture de 48. La Diète croate proclama l'indépeudance du pays; et ' .Tellachich, nommé ban d'une voix imanime, franchit
la Drave On sait le reste. Une fois la Révolution
étouffée, Magyares et Croates furent écrasés par la réaction triomphante. Après Sadowa, les Hongrois out reconquis leur autouomie; mais l'expérience ne les a pas instruits. De concert celle fois avec le cabinet de A'ieune, ils font revivre leurs prétentions et demandent aux Croates d'al)diquer leur iiulividualité. P^trange aberration de ne pas savoir respecter chez les autres le droit pour lequel on a si vaillamment combattu. Folie d'autant plus grande que la conscience nationale va chaque jour se développant, non-seulement chez les Croates, mais chez les peuples divers, Slovaques, Serbes, Uuthènes et Roumains qui composent le royaume de Saiut-Etienne. Les Magyares oublient ijue, sur les 14 millions d'hommes (jue comprend l'Etat hongrois, ils com[ittMit à peine pour b millions. Ils ne songent pas qu'ils out affaire à un peuple dont
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la vaillance est an moins égale à la leur, et que TEurope avait jadis sumonmié le vivant rempart de la chrétienté contre les Osmanlis. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'ils prétendent déguiser sous des formes légales l'inanité de leurs prétentions et la brutalité de leurs procédés. Qu'on en juge par ce qui suit. En 1867, la Hongrie a obtenu de l'empereur d'Autriche la reconnaissance de ses droits histoi'iqnes; reconnaissance constatée par le couronnement du roi de Hongrie. La Croatie devait être représentée à cette cérémonie et apposer sa signatui'e sur le diplôme du couronnement. On demanda à la Diète d'Agram de ratifier par son vote la perle ou l'amoindrissement de certains droits inscrits dans les transactions antérieures. La Diète refusa. Kilo fut dissoute : c'est un procédé commode que l'empereur absolu d'Autriche a légué, paraît-il, au roi c-onstilutionuoi de Hongrie. Xon-seuleriKMit la Diète fut dissoute, mais ainsi iju'on l'a dit plus haut, le [)liis éminent de ses oratfnns fut momentanément exilé. Tue nouvelle Diète fut convoquée, et suivit l'exciuple de la précédenl(\ Il l'.dlait prendre des mesures pour éviter le retour d'incidents aussi désagi'éables ; un locum Icnens hanalis, le baron Ranch, fut installé à Agram avec le titre ù'fillrr eijo et pleins pouvoirs pour mener à bonne fin les desseins de M. de Beust et Andrassy. On ne mit pas la Croali(î en état de siège ; on se contenta de destituer les fonctionnaires entachés de patriotisme, de supprimer les journaux indépendants (aujourd'hui eiKîore le principal organe croatp, le Pnzor, est obligé de paraître à
LK MDXDF, sr,AVE.
Vienne), d'interdire toute manifestation nationale, d'expulser sans autre forme de procès un journaliste étranger qui se permettait d'envoyer des (.-orrespondances véridiques. Pendant que le lociim lenens remplissait si bien ses fonctions, les Magyares, en vertu de je ne sais quels droits chimériques, mettaient la main sur l'une des villes les plus importantes du littoral croate, le port de Ilicka (Fiume). Prenez la mer, leur disait Kossutli en 'iS. Ils l'ont prise; mais la garderont-ils? Cependant, il leur fallait une sanction (juelconque. Une nouvelle Diète a donc été convoquée récemment à Agram. Mais cette fois on a pris des mesures pour qu'elle Uil bien composée. Vn rescrit iinpérial est venu Itrusijnement modifier le cens électoral du royauui(> liiuiiitaire et par suite le nombre des électeurs: acte illégal s'il en fui, la Diète ayant seule le droit de changer les conditions primordiales de son existence. Au moment des élections, la cori,-uption et le terrorisme étaient à l'ordre du jour. Ordre aux employés de voler [lour le candidat du Gouvernement, à bulletin ouvert, sous peiiu^ d(> destitution; défense de s'abstenir sous la même peine. Cette mesure, jointe ;i liiou d'autres auxquelles l'imagination du lecteur peut aisément suppléer, a amené le résultat désiré. La majorité s'est trouvée composée suivant les vuux du ministèn; hongrois : seize districts électoraux ont seuls pu envoyer des députés indé[)endants. Dès la première séance de la Diète, ils ont posé à leurs collègues la question préjudicielle de la validité des élections. La majorité, comme on le
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devine, s'est trouvée légalement élue ei, a voté Tordre du jour. Les seize opposants ont alors quitté la salle en déposant sur le bureau une protestation que l'histoire recueillera, et qui leur a valu, de la part de leurs compatriotes et même des Serbes de la Principauté les plus chaleureuses félicitations. Une fois épuré, le nimp parliament d'Aj^ram a voté tout ce qu'on a voulu lui faire voter. Les choses en sont là aujourd'hui. Les Magyares triomphent : mais leur illusion sera-t-elle de longue durée? Le récent insuccès de l'emprunt hongrois émis avec tant de fracas, et dont le tiers seulement a été couvert, devrait être pour eux une leçon. Du reste, hâtons-nous de le reconnaître, il est des hommes d'Etat hongrois qui ne partagent point les erreurs de MM. Deak et Andrassy. Kossuth, le général Turr et d'autres, proclament que les Magyares ne sauraient subsister qu'en rendant justice à toutes les nationalités. L'avenir leur donnera raison.
yuel est pour le moment le résultat de la politique germano-magyare à l'égard des Croates? Ce ne peut être assurément de les rattacher au royaume de Saint- Etienne; mais bien de les rapprocher de jour en jour de leurs frères jougo-slaves. Les sympathies entre Serbes et Croates vont grandissant. On sait comment
l'oppression de Venise et la tyrannie des Bourbons de Xaples ont fail la fortune du Piémont. Qui sait si la Serljie ne sera pas appelée à jouer le lôle du Piémont en faveur des Slaves de Turquie et nîême de Hongrie? Il est positif que depuis quelques années l'idée jougoslave a pris un corps, grâce surtout au maladroit égoïsme des Magyares. Jusqu'ici le mouvement est encore purement moral et littéraire; mais il peut devenir politique dans certaines circonstances. Il y a lu un phéiioniéne de gravitation, tellement clau-, tellement naturel, ijue je me ci'ois dispensé de Te-xpliquer plus longuement. 11 n'a rien d'ailleurs (pii nous puisse inquiétfu'. Vn Etat jougo-slave établi sur les bords de l'Adriatique ne serait pas bien compromettant pour la paix européenne. En debors des Serbes de Turquie, les Croates chercbent et trouvent encore des sym patines cluv. les Slaves d'Autricbe : ils ne croient même pas devoir refuser celles que leur offre en Russie le parti dit slavopbile. Le slavisn)e, ({u'il ne faut pas confondre avec le panslavisme, est une conséquence naturelle de la situation des Slaves dans l'empire d'Autricbe et l'empire Ottoman. Opprimés par les minorités allemande, magyare, italienne ou turque, il n'est pas étonnant (ju'il cliercbe dans une action commune le salut de leur existence et retournent à leur profit l'exergue bien connu des monnaies autricbiennes : Viribu.s unitis. Trop faibles, prisa part, pour résister à leurs adversaires, ils e.spèrent trouver dans leur union (en deliors de la Russie bien entendu) une force qui, sérieusement organisée, peut devenir
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irrésistible. Cette organisation, ils tenièrenl de se la donner en 1848 an congrès slave de Prague, trop tôt dispersé par les canons de Winiliscligrœtz. Ils la poursuivent encore aujourd'hui, sans prétendre toutefois absorber dans une chimérique unit;'> leurs imlividualités nationales et historiques. La fondation d'une ijrande Allemagne, qui ne dissimule pas son ambition et réclame la Moldau et le Danube comme fleuves germaniques, donne aux Slaves des craintes légitimes pour l'avenir. D'autre part, le rôle protecteur que la Ivussie a pris en faveur des chrétiens d'Orient leur inspire une confiance que l'on aurait tort de blâmer avant de s'en être rendu compte, lis ne veulent point de la Russie comme dominatrice, mais ils ne croient pas devoir la rejeter comme alliée, si jamais son alliance leur devenait nécessaire. Ils ne la voient pas du même œil que nous. Le spectie du panslavisme mo.-<-ovite, le souvenir des Cosaques, le douloureux spectacle de la Pologne égoi'gée doniincut toutes nos idées sur la Russie : nous frémissons à la seule pensée de quatre-vingt millions de SIav(>s montant sous les étendards du tsar à l'assaut do la civilisation européenne. Une théorie fataliste, qui a trouvé en France d'illustres représentants, va jusqu'à refuser aux Moscovites le droit de cité en Europe pour les reléguer dans le monde louranien d'o'i ils n'auraient jamais dû sortir. Ct;lte théorie n'est ni comprise ni goùf-e par le.> Slaves. Us n'ignon nt pas les m:s>ies de la Russie, mais ils les attribuent n.oins à son peuple qu'à son gouvernement : ils croient les Russes hommes, c'est-
o(l 1. K MOXDE SLAVi:.
à-dire, perfectibles ; ils savent ce qu'ils ont souffert sous leurs dominateurs actuels; mais ils croient que la domination russe (qui n'est pour eux que le dernier des pis aller) serait peut-être mo'ins dure que celle des Germains, des Turcs ou des Magyares. Ne leur alléguez pas l'exemple de la Pologne. Ils vous répondraient que la haine de la Pologne et de la Russie ne date pas d'hier, que, si les Russes sont aujourd'hui à Varsovie, les Polonais ont été jadis à Moscou : ils déplorent une lutte Iralricide, ils espèrent en voir un jour la fin ; mais a leurs yeux, les Russes ne sont pas plus conpaljles que ne l'étaient les Autrichiens à Venise ou en Galicie, les Anglais en Irlande, et les Français au Mexique.
Ils croient que la politique de ^\'ielopolski était la seule vraie, et que les Polonais ont eu grai:d lort de l'abandonner.
— Il se peut que vous ayez raison, disais-je à mG':^ hôtes slaves; mais je dois vous avouer que vos sympathies pour la Russie, sympathies dont nous exagérons d'ailleurs la portée, vous nuisent beaucoup chez nous, et vous compromeltent gravement dans l'opinion de l'Occident.
— C'est possible, me répondait-on : l'Occident nous juge sans nous connailre, et ne veut pas nous étudier. S'il avait fait quelque chose pour nous, il aurait peutêtre le droit de nous imposer des haines et des atfections; mais il applaudit, par ignorance sans doute, à la politi(]ue qui nous écrase en Autriche; il soutient les Turcs contre nos frères Serbes et Bulgares. Que lui
Ar. RAM KT f. ES CROATES. ol
devons-nOLis? L'exemple de la Pologne, tant de fois leurrée par des promesses menteuses et des sympathies stériles, a pu nous apprendre ce que valent les unes et les autres. A supposer que, dans un jour de désespoir, nous venions à appeler le Moscovite à notre secours, qni donc oserait nous en faire un reproche? La Prusse el l'Autriche n'ont-elles pas jadis signé la Sainte-Alliance avec la Russie? François-Joseph n'a-t-il pas appelé Nicolas contre la Hongrie révoltée? Pourijuoi sacrifierions-nous nos intérêts véritables à des préjugés que nous ne partageons pas? Des écrivains polonais égarés par une haine légitime, mais aveugle comme toutes les passions violentes, essaient d'expliquer nos sentiments russophiles par je ne sais quel fanatisme absurde ou quelle fataUté de race. Ils nous accusent de les avoir traliis : malheureusement, nous pouvons, nous aussi, retourner contre eux celte accusation. Ouauil M. de I5eust est arrivé an pouvoir, nous espérions reconstituer l'em[)ire sur la base rationnelle du fédéralisme. Les Tchèques de Prague invitèrent la diète de Lemberg à ne point envoyer de députés au licichsrath : les Polonais ne les écoutèrent point, ils allèrent à A'icnnc; leurrés par ijuelques concessions (]ue leur a faites M. de Beust, ils lui ont vendu leurs droits pour un plat de lentilles, et ont abandonné la cause des Slaves et du fédéralisme; par cette alliance avec les Allemands, ils se sont rendus moralement complices des iniquités dont la Bohême et la Croatie ont été le théâtre depuis un an. Ce n'est pas tout; les officiers
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de l'émigration, Langiewicz en tèle, vont se mettre au service de la Porte. Contre qui? Contre les Russes? Non pas; mais contre les Bulgares, contre les Serbes, c'est-à-dire, contre leurs l'rères Slaves, contre des peuples qui, comme la Pologne, réclament la vie et l'indépendance! C'est une chose étrange que l'aveugle enthousiasme de certains Polonais pour la nouvelle Autriche; il liMir a l'ait oublier et le partage de la Pologne et les massacres de la Galicie en 18iG, et l'annexion lirutale de Cracovie, et l'odieuse conduite du Gouvernement autrichien lors de la dernière insurrection. Certes, le cabinet de Vienne n'avait à son service ni Kaliiiouks, ni Sibérie; mais l'état de siège proclamé en Galicie, la suppression des journaux, la mise en jugement de ilix mille jeunes gens, femmes et enfants condamnés à la [)rison ou à l'amende, pour cause de patriotisme, témoignent assez des sentiments (jue l'An triche jiorlait naguère aux Polonais. Ils avaient cependant trouvé chez les Slaves, notamment chez les Tchèijues, d'ardentes sympathies dont ils auraient pu élr{> plus reconnaissants. Pour ne citer qu'un exenqjh.', la Gazel'c n/ilinnalc de Prague, à qui son zèle pour la Pologne avait valu plus d'une condamnation, est devenue russo[)hiIe a[)rès s'être convaincue qu'il n'y avait plus à compter sur les Polonais.
Telles sont les explications que des Jiommes graves, des publicisles éminenls m'ont données à Agram et ailleurs, sur ce préteutlu panslavisme dont l'Europe est menacée. Quelijues-uns d'iuilre eux revenaient de ce fameux voyage de Moscou qui a tant ému l'Europe
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l'an dernier '. J'en avais suivi les diverses étapes dans les journaux slaves; j'ai pu vérifier leurs assertions par celles de témoins oculaires, et je me suis convaincu qu'on avait singulièrement chez nous exagéré l'importance de cette expédition. Ainsi, on croit généralement que l'exposition, ethnographique de Moscou a été improviséeparles hommes d'Etat russes au lendemain du désastre de Sadowa, dans le hiit évident d'attirer en Russie tous les Slaves et d'affaiblir encore l'Empire déjà si profondément ébranlé. Mais le projet d'Exposition avait été émis, dès l'automne de 1864, par la Société d'histoire naturelle de Moscou, et connue, dans un Etat aussi vaste que la Russie, il fallait le temps de rechercher et de rassembler les matériaux, on décida qu'elle aurait lieu au printemps de l'année 1867. Yn comité d'organisation fut nommé. Tl proposa de convier les savants slaves à envoyer à Moscou des mannequins, des costumes, des crânes, des photographies et autres accessoires de la science ethnographique; enfin, une souscription fut ouverte pour offrir à un certain nombre de Slaves l'hospitalité pendant l'Exposition. Que certains russes, en autorisant cette souscription, aient eu quelque pensée politique, c'est ce qu'il s;M'ait absurde de nier. Mais les Slaves invités i)ar le romilé de Moscou, historiens, archéologues, journalistes, n'ont pas cru, pour cela, devoir refuser l'hospitalité qu'on leur offrait. Quatre-vingts personnes, dont soixante-trois sujets autrichiens, se rendirent à Moscou. Elles n'avaient reçu de leurs compatriotes aucun