Écril en
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mandat, et si Ic^urs actes on leurs paroles ont pu blesser chez nous des convictions respectables ou des préjugés invétérés, on aurait tort d'en rendre les peuples responsables, Une fois enlacés dansées filets de l'hospitalité russe, enguirlandés comme le fut jadis M. de Custine à Saint-Péter.-bonrg, la courtoisie la plus élémentaire leur faisait un devoir de se laisser choyer et fêter par un jieuple contre leijuel ils n'ont point d'antipatiiie naturelle. On leur a reproché d'avoir accepté les banquets que leur offraient à Var.sovie et à Vilna les autorités russes. Mais, ainsi que nous le disions tout à l'heure, ils n'envisagent point des mêmes yeux" que nous la (juc^stion polonaise. Là où nous. voyons d'un côté barbarie et violence, de l'autre héroïsme, martyre, ils voient, eux, le résultat déplorable d'une longue série de torts réciproques : la (juestion rnthène, que nous résolvons au profit de la Pologne en vertu de l'histoire, ils la résolve'nt, eux au profit de la Russie en vertu de l'ethnographie et du principe des nationalités. Ajoutez à cela qu'ils ont ou croient avoir contre les Polonais des griefs que nous avons rappelés tout à l'heure. D'ailleurs quehjnes-uns d'entre eux espèrent encore une conciliation ; ils sont même prêts à s'y employer. Pour ne citer (ju'un exemple, deux des plus illustres voyageurs, les chefs politiques du peuple bohème, MM. Palacky et Rieger, étaient venus à Paris avant de se rendre à Moscou ; ils avaient eu des conférences amicales avec quel(jues-uns des membres de l'émigration, notamment avec le regrettable général Zamoïski, et ils avaient promis de plaider la cause polonaise, non pas auprès du Gouvernement russe, mais
AGRAM ET LKS l'.ROATES, oS
auprès de la nation elle-même. Ils tinrent parole. Au dernier banqnet de Moscou. M. Rieger, dans un discours éloquent, réclama, dans Fintérêt même de la Russie, la reconnaissance des droits de la Pologne dans ses limites nationales. Son discours n'a malheureusement pas satisfait to.is les Polonais : il en est qu'il a vivement blessés, et qui y ont vu moins un service qu'une insulte. Mais il en est aussi qui lui en gardent une sincère reconnaissance, et qui ne désespèrent pas de voir la Pologne abandonner sa politique actuelle en Autriche et en Orient, pour rentrer dans le concert politique des peuples slaves, ses alliés naturels. L'avenir nous apprendra ce (ju'il faut penser de ces espérances. « Bien des choses renaîtront, dit le poëte, qui sont déjà tombées; d'autres tomberont qui sont maintenant en honneur. »
Somme toute, les manifestations des voyageurs de Moscou, prises dans leur ensemble, n'avaient rien de plus grave ou de plus dangereux (juc les manifestations pangermanistes des Allemands do Vienne ou de Gratz. Us affirment hautement, en toute occasion, la solidarité des intérêts germaniques : ils chantent dans leurs casinos l hymne prussien, sans qu'on ait jamais songé à les poursuivre. Les voyageurs de Moscou ont été moins heureu.x ; pour ne pas sortir de la Croatie, deux avocats d'Agram, MM. Subotic et Polit, fous deux publicistes distingués, ont été privés de leur charge à leur retour. Ouelqucs mois plus tard, M. Subotic était élu à la Diète d'Agram. malgré les efforts et les intrigues de l'Administration.
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A côté dn slavisme politique qui, ainsi qu'on vient de le démontrer, est moins une arme oiTensive dans le présent, qu'une garantie pour l'avenir, conire l'ambition germanique, la Croatie cherche dans lé développement de sa littérature le maintien et le développement de sa nationalité. Depuis qne la censure n'existe • plus, l'histoire, la poésie, la philologie même, offrent aux nations slaves un terrain peu accessible à la persécution, et qu'elles défrichent avec une fiévreuse activité. Il y a cinquante ans que la Bohème constata la première, d'une façon scientifique, les relations intimes qui existent entre les divers membres de la famille slave, et dont on avait eu, jusque-là, qu'une notion purement instinctive. Le panslavisme s'est, tout d'abord, manifesté dans des grammaires : il s'est étendu depuis à la littérature proprement dite, et en agrandissant son puljlic, il lui a ouvert de nouveaux horizons. I^a r(Miaissance littéraire, dont Prague fut le théâtre, eut à Agram un contre-coup pres(jue immédiat : c'était la capitale où se concentrait l'activité intellectuelle et morale du royaume triunitaire : cette activité devint d'autant plus intense ipie les Magyares manifestaient plus hautement l'intenliou de l'étoufîér. Au seizième siècle, Uaguse avait produit une remar- (]uable ('cole de poêles : la littérature slave avait dé-
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cliné en Dalinatie sous la domination vénitienne : elle n'avait pu fleurir dans la Slavonie longtemps soumise au joug musulman ; il manquait aux Jougo-iSlaves une langue littéraire unique, chaque province, chaque canton avait son dialecte. Vers 1830, un écrivain d'Agram, le docteur Louis Gaj (Gaï), eut l'idée de subslituer à cette confusion l'uuité d'orthographe et d'idiome. 11 comparait poétiquement l'Illyrie, (c'est le nom qu'on donnait aloi s au pays jougo-slave) à une lyre dont les cordes diverses, Tlstrie, la Carinthie, la Croatie, la Dalmatie, la Slavonie, la Serbie, etc., ne demandaient qu'à être accordées pour produii'e des sons harmonieux. Soutenu par d'éminents collaborateurs, il réussit dans cette tâche difficile. En 183i, parut le premier numéro d'un journal intitulé la Feuille croate, avec un supplément littéraire : l'Aurore croate, slavonne et dalmate. En quehjues mois, ces deux journaux, grâce au talent de leur rédacteur, s'imposaient au public. Gaï leur donnait le titre plus significatif do Feuille cl Aurore illijriennc..
Cette dénomination fut acceptée, et Tillyrisme fut à Tordre du jour, à Agram, à Laybach, à Raguse, à Zara, etc. Il se produisit alors à Agram (juelque chose d'analogue à noire explosio.i romantique de 1830. Une légion de jeunes poï'tes apparut, et tous tirent à l'envi résonner cette lyre que Gaï avait si bien accordée. Dès 1840, se fondait une société littéraire (Maliça); elle se mit immédiatement à publier les œuvres les plus remarquables de l'ancieinie littérature ragusaine. En 1843, le gouvernement de M. Metternich, cflrayé par
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ce mouvement, défendait d'employer à l'avenir le mol illyrien. Néanmoins il autorisait, en 1815, la création d'une chaire de lan^i:ue et de littérature croates. Survint la l'évolution de 48 et la réaction. Une nouvelle période fut inaugurée par la fondation de la Société d'histoire et d'archéologie joug'0-slave( 1850). A la fougue poétique des premières années succéda une ère I)lus calme, plus critique, mais non moins féconde. Le terme jougo-slave, expression purement géographi(]ue, fut accepté par le Gouvernement; l'autorité littéraire d'Agram se fit reconnaître même à Belgrade, où l'on constatait do jour en jour l'identité primordiale des deux peuples serbe et croate, séparés seulement par la religion et l'alphabet. Nous regrettons de ne pouvoir citer en ce moment les importants travaux qu'à vu naître cette période, et dont quelques-uns resteront. Après la guerre de 1859, l'absolutisme re<;ut en VA\ Anliiclie un rude échec : la Croatie obtint alors sa
part dos nouvelles libertés constitutionu'dles. La langue croate devint la langue officielle de la diète : une troupe nationale prit entin possession du théâtre jusque-là oc(Mipé par des acteurs allemands : des journaux se fondèrent; des librairies s'établirent à Osiok, à Karlovac (KarL-tad), lUeka, etc.
A la fin de 1860, révè(|ue de Diakovo, Mgr Strossmayer, otîrait au Gouvernement une somme de 50,000 florins (plus de cent mille francs) pour la fondation d'ui.e Académie et d'une Université jongo slaves. Ces deux instituts devaient être le couronnement légitime des progrès accomplis depuis trente années. A l'appel
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de réminent prélat, le pays tout entier s'émut : des souscriptions s'organisèrent de tous côtés : elles s'élevèrent rapidement à la somme de quatre cent mille francs. En 18G2, le plan de l'Académie était soumis à la Diète, qui l'accueillait avec transport; mais « si la nation comprenait parfaitement ce qui lui était bon, il ne fut pas aussi facile au Gouvernement de comprendre que ce qui était bon pour elle l'était aussi pour lui. » Ainsi s'exprime dans son rapport le secrétaire actuel de l'Académie, ^1. Danicic, d'après qui je retrace les phases diverses de cette lente élaboration. Au mois de juillet 18G1 , la Diète, après avoir rédigé les statuts de l'Académie, les envoya à Vienne : au bout de vingtun mois, l'empereur daigna approuver en principe TAcadémie; mais les statuts ne reçurent sa sanction que le 4 mars 1866. D'après ces statuts, la Diète devait dresser une liste de seize membres, qui formeraient le premier noyau de l'Académie. L'empereur n'en accepta que quatorze, sur lesquels deux donnèrent leur démission : nouvelles formalités, nouvelles négociations entre l'Académie à peine née, la Dicte et le Souverain. Klles durèrent jusqu'au mois d'avjil 1867, où l'empereur désigna enfin, comme protecteur de l'Académie, monseigneur Strossniayor. comme [irésident le savant historien Raczki. Ainsi, il n'avait pas fallu moins de sept ans pour donner à trente-deux citoyens le droit de discuter ensemble des questions de science et de littérature. C'est juste le teiups qu'a mis l'Autriche à perdre les batailles de Solférino et de Sadowa el à élaborer trois Conslilutions !
On comprend avec quelle im[»alience la ville d'Agrani attendait Tinauguration d'une institution aussi én)inemment nationale, sortie pour ainsi dire des entrailles mêmes de la patrie, due tout entière aux sacrifices de ses enfants. Le Gouvernement central, non content d'en avoir, autant qu'il était en lui, relardé l'établissement, interdisait encore toute réjouissauce publique. La fête du 31 juillet 18G7 n'en fut pas moins célébrée dans tous les cœurs et dans toutes les intelligences. La Croatie ou plutôt la Jougo-Slavie tout entière était représentée dans la modeste salle de rAcadèmle. Tout entière elle applaudissait aux pai-oles de son évoque* enfin revenu, après une longue absence, d'un exil immérité. Cet évoque subversif et révolutionnaire avait pris pour sujet de son discours les rapports de la science et de la i-eliyion : il me semblait entendre en l'écoutant comme un brillant résumé du Génie du Christianisme. Les noms des Pascal, des Bossuet, des Chateaubriand, souvent cités par l'orateur, flattaient mon amour-propre national, et témoignaient de l'influence qu'exerce le génie <.le la France même chez les peuples qu'il ne connaît point. Après le protecteur de l'Académie, le président prit la parole. J'ai son discours sous les yeux. On me permettra d'en reproduire quelques fragments :
0 Oi-iaiiJ, i-ii 1703, le Parlement anglais souleva la question de su[iprimer la traite des noirs, des hommes d'Etat se rencontrèrent qui entreprirent de justifler l'esclavage par l'infériorité où les nègres étaient alors.
Pittleurréponditque cet argument aurait bien aussi pu, dix-huit siècles auparavant, s'opposer aux anciens Bretons. « Nous avons été jadis, dit il, inconnus aux autres peuples, sauvages et Lrulanx dans nos mceurs. Avec le cours des siècles, nous sommes devenus ilorissants par le commerce, élevés par l'intelligence, riches de tous les biens de la civilisation. Si les principes qu'on invoque contre les nègres étaient vrais, nous aurions été à tout jamais privés de ces biens. Nous serions restés dans cette infériorité morale où dormaient nos ancêtres, suivant le témoignage do Tiiistoire. « ^'ous comprenez. Messieurs, pourquoi je rappelle ici les paroles du grand homme d'Etat, ^'ous savez (]u;i cùté de l'esclavage physique, il y a l'esclavage moral; vous savez aussi que ces arguments invoqués jadis par les fils de la lijjre .Vngleterre pour justifier l'esclavage physique des nègres africains, nos voisins de droite et de gauche (les Allemands et les Italiens) les invoquent aujourd'hui pour démontrer que notre peuple doit rester éternellement l'esclave moral de leur civilisation, de leurs sciences et de leurs arts. Ils ne Ini refnsent pas le don de l'intelligence, mais ils lui rehiscnt la force de s'élever à une civilisation propre, de fonder une littérature et un art indépendant. Nous pourrions, nous aussi, leur répondre par rarginiient de Pitt, en leur montrant l'état d'infériorité et d'abaissement de leurs ancèti-es, au temps des civilisations grecque et romaine; mais nous n'avons pas besoin de cet argument, nous qui, éclairés par le christianisme et par l'histoire de la civilisation, ne croyons à l'esclavage physique
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on moral, ni des individns ni des nations, nons qni croyons au progrès de l'humanité touL entirre sans en excepter aucun de ses membres, (jui savons que la science est l'apanage du monde entrer et l'héritage de tous les peuples.
-)) Le fjeuple .slave, entré plus tard que les races germanique et romane sur le théâtre de l'iiistoire, est aussi entré plus lard qu'eux dans le champ de l'activité intellectuelle. Placé par la Providence entre l'Orient et l'Occident, il a, pendant des siècles, couvert de sa poitrine la civilisation occidentale. Aujourd'hui, il est prêt à gretTer, sur sa souche jeune et forte, la civilisa-, tion germanique et romane, à l'arroser de sa sueur, à la cultiver de sa main, à lui faire produire des fruits pour la gloire et le bien de Thumanité.
« Nous ne nous cachons pas, qu"a[»rès élrc nés à une vie nouvelle, comme chante le poète de la solidarité slave', « nous avons trouvé u\\ grand désert, que le sort u"a i»as encore fécondé : » nous ne nous cachons pas que les peuples romans etgermaniijues - marchent dans une voie déjà frayée, et que nous les suivons d'un pas lent cl tardif. » Mais, d'un autre côté, nous sommes un pcup>le jeune : « nous savons ce que les autres ont fait, et les autres ignorent ce que nous devons être dans les annales de l'iiumanilé. » J>'ailleuis, nous ne voulons pas une a ictoire « qui tombe du ciel, sans sueur et sans travail. »
I . Kullar, dans sou poëine en lantrue Icbèquc : Skicy Dccra. ^La fille de la gloire.)
Al", RAAt ET LES r. RoATES. Go
» Ce que j'ai dit des Slaves en général, s'applique surtout aux Jougo-Slaves. Martyrs du christianisme, défenseurs de la ••ivilisaliou dans une lutte sans lin contre les musulmans, à peine nous a-t-il été donné de respirej- ; saignants encore de tant de blessures, nous avons reconnu que seuls les travaux de l'esprit laissent d'immortels monuments, et nous sommes entrés dans le champ du progrès intellectuel. Pourquoi aurions-nous peur de cette nouvelle lutte? Notre peuple n"a-t-il pas jadis marché avec les autres dans la voie de la civilisation? Serbes et Croates, nous sommes entrés, dès le septième siècle, dans la sphère de l'Europe chrétienne. Nous avons fondé des Etats libres, alors (]ue florissaient ici la féodalité et là le césarisnie. Nos Drzislav et nos Krésimir', nos Némania et nos Douchau", peuvent se comparer aux meilleurs souverains. Xons avons, les premiers, établi nu rajiport légiîime entre TKglise et la nation. Nous sommes les premiers, tout ou introduisant la langue natioualedans l'Eglise, restés lidèles au reste de la chrétienté. Notre idiome a régné dans la cité et dans l'I-^glise, alors que les autres peuples écrivaient leurs lois dans un latin barbare. Ce que peut notre peuple dans le champ de l'intelligence (juand il est libre, la petite République de Raguse l'a bien montré.
)' ...Nous pouvons afhrnior. nous .lougo-Slaves. que nous aurions aujourd'hui le même degré de civilisalion que l'Europe occidentale, si le mahoniétisme no