‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 19 sur 68 · LK MON DK SL AV K · texte numérisé non relu

LK MON DK SL AV K

ce mouvement, défendait d'employer à l’avenir le mot illyrien. Néanmoins il autorisait, en 1855, la création d’une chaire de langue et de littérature croates. Survint la l'évolution de 48 et la réaction. Une nouvelle période fut inaugurée par la fondation de la Société d’histoire et d’archéologie jougo-slave( 1850). A la fougue poétique des premières années succéda une ère plus calme, plus critique, mais non moins féconde. Le ternie jougo-slave, expression purement géographique, fut accepté par le Gouvernement; l’autorité littéraire d’Agram se lit reconnaître même à Belgrade, où l’on constatait de jour en jour l’identité primordiale des deux peuples serbe et croate, séparés seulement par la religion et l'alphabet. Nous regrettons de ne pouvoir citer en ce moment les importants travaux qu’à vu naître cette période, et dont quelques-uns resteront. Après la guerre de 1859, l’absolutisme reçut en en Autriche un rude échec : la Croatie obtint alors sa part des nouvelles libertés constitutionnelles. La langue croate devint la langue officielle de la diète : une troupe nationale prit enfin possession du théâtre jusque-là occupé par des acteurs allemands : des journaux se fondèrent; des librairies s’établirent à Osiek, à Karlovac (Karlstad), Rieka, etc.

A la fin de 1800, l’évêque de Diakovo, Mgr Slrossmayer, offrait au Gouvernement une somme de 50,000 florins (plus de cent mille francs) pour la fondation d'une Académie et d’une Université jougo-slaves. Ces deux instituts devaient être le couronnement légitime des progrès accomplis depuis trente années. A l’appel

A G It A M ET LES CROATES. S9

de l’éminent prélat, le pays tout entier s’émut : des souscriptions s’organisèrent de tous côtés : elles s’élevèrent rapidement à la somme de quatre cent mille francs. En 1802, le plan de l’Académie était soumis à la Diète, qui l’accueillait avec transport; mais « si la nation comprenait parfaitement ce qui lui était bon, il ne fut pas aussi facile an Gouvernement de comprendre que ce qui était bon pour elle l’était aussi pour lui. » Ainsi s’exprime dans son rapport le secrétaire actuel de l’Académie, M. Danicic, d'après qui je retrace les phases diverses de cette lente élaboration. Au mois de juillet 1861 , la Diète, après avoir rédigé les statuts de l’Académie, les envoya à Vienne : au bout de vingtun mois, l'empereur daigna approuver en principe l’Académie; mais les statuts ne reçurent sa sanction que le 4 mars 1866. D’après ces statuts, la Diète devait dresser une liste de seize membres, qui formeraient le premier noyau de l’Académie. L’empereur n’en accepta que quatorze, sur lesquels deux donnèrent leur démission : nouvelles formalités, nouvelles négociations entre l’Académie à peine née, la Diète et le Souverain. Elles durèrent jusqu’au mois d'avril 1867, où l’empereur désigna enfin, comme protecteur de l’Académie, monseigneur Strossmayer, comme président le savant historien llaczki. Ainsi, il n’avait pas fallu moins de sept ans pour donner à trente-deux citoyens le droit de discuter ensemble des questions de science et de littérature. C’est juste le temps qu'a mis l’Autriche à perdre les batailles de Solférino et de Sadowa et ù élaborer trois Constitutions !

60 LE MO. N DE SLAVE

On comprend avec quelle impatience la ville d’Agrain attendait l'inauguration d’une institution aussi éminemment nationale, sortie pour ainsi dire des entrailles mêmes de la patrie, due tout entière aux sacritices de ses enfants. Le Gouvernement central, non content d’en avoir, autant qu’il était en lui, retardé l'établissement, interdisait encore toute réjouissance publique. La fête du 31 juillet 1807 n’en fut pas moins célébrée dans tous les cœurs et dans toutes les intelligences. La Croatie ou plutôt la Jougo-Slavie tout entière était représentée dans la modeste salle de l'Académie. Tout entière elle applaudissait aux paroles de son évêque enfin revenu, après une longue absence, d’un exil immérité. Cet évêque subversif et révolutionnaire avait pris pour sujet de son discours les rapports de la science et de la religion : il me semblait entendre en l’écoutant comme un brillant résumé du Génie du Christianisme. Les noms des Pascal, des Bossuet, des Chateaubriand, souvent cités par l'orateur, flattaient mon amour-propre national, et témoignaient de l'influence qu’exerce le génie de la France môme chez les peuples qu’il ne connaît point. Après le protecteur de l’Académie, le président prit la parole. J’ai son discours sous les yeux. On me permettra d’en reproduire quelques fragments :

a Quand, en 1793, le Parlement anglais souleva la question de supprimer la traite des noirs, des hommes d'Etat se rencontrèrent qui entreprirent de justifier l’esclavage par l’infériorité où les nègres étaient alors.

AGRAM ET LES CROATES

Pittleurréponditquecetargument aurait bien aussi pu, . dix-huit siècles auparavant, s’opposer aux anciens Bretons. « Nous avons été jadis, dit il, inconnus aux autres peuples, sauvages et brutaux dans nos mœurs. Avec le cours des siècles, nous sommes devenus florissants par le commerce, élevés par l’intelligence, riches de tous les biens de la civilisation. Si les principes qu’on invoque contre les nègres étaient vrais, nous aurions été à tout jamais privés de ces biens. Nous serions restés dans cette infériorité morale où dormaient nos ancêtres, suivant le témoignage de l’ histoire. » Vous comprenez, Messieurs, pourquoi je rappelle ici les paroles du grand homme d’Etat. Vous savez qu’à côté de l’esclavage physique, il y a l'esclavage moral; vous savez aussi que ces arguments invoqués jadis par les fds de la libre Angleterre pour justifier l’esclavage physique des nègres africains, nos voisins de droite et de gauche (les Allemands et les Italiens) les invoquent aujourd’hui pour démontrer que notre peuple doit rester éternellement l’esclave moral de leur civilisation, de leurs sciences et de leurs arts. Ils ne lui refusent pas le don de l’intelligence, mais ils lui refusent la force de s’élever à une civilisation propre, de fonder une littérature et un art indépendant. Nous pourrions, nous aussi, leur répondre par l’argument de Pitt, en leur montrant l’état d'infériorité et d’abaissement de leurs ancêtres, au temps des civilisations grecque et romaine; mais nous n’avons pas besoin de cet argument, nous qui, éclairés par le christianisme et par l’histoire de la civilisation, ne croyons à l’esclavage physique

ou moral, ni des individus ni des nations, nous qui croyons au progrès de l’humanité tout entière sans en excepter aucun de ses membres, qui savons que la science est l’apanage du monde entier et l’héritage de tous les peuples.

» Le peuple slave, entré plus tard que les races germanique et romane sur le théâtre de l’histoire, est aussi entré plus tard qu’eux dans le champ de l’activité intellectuelle. Placé par la Providence entre l’Orient et l’Occident, il a, pendant des siècles, couvert de sa poitrine la civilisation occidentale. Aujourd'hui, il est prêt à greffer, sur sa souche jeune et forte, la civilisation germanique et romane, à l’arroser de sa sueur, à la cultiver de sa main, à lui faire produire des fruits pour la gloire et le bien de l’humanité.

» Nous ne nous cachons pas, qu’après être nés à une vie nouvelle, comme chante le poète de la solidarité slave 1 , « nous avons trouvé un grand désert, que le sort n’a pas encore fécondé : » nous ne nous cachons pas que les peuples romans et germaniques « marchent dans une voie déjà frayée, et que nous les suivons d’un pas lent et tardif. » Mais, d’un autre côté, nous sommes un peuple jeune : « nous savons ce que les autres ont fait, et les autres ignorent ce que nous devons être dans les annales de l’humanité. » D’ailleurs, nous ne voulons pas une victoire « qui tombe du ciel, sans sueur et sans travail. »

1. Kollar, dans son poème en langue tchèque : Sl&vy Décru. |La fille de la gloire.)

Page 1