I.E MONDE S I. A
Pesth, et prendre le Danube ou la ligne de Temesvar et Bazias; ce trajet est trois ou quatre fois plus long que le chemin direct, bien plus court cependant que ne serait un voyage à travers les plaines poudreuses de la frontière militaire.
Quand je quittai Agram, le 12 août 1867, la Save était encore navigable, et je pus m’épargner un détour pénible et dispendieux. D’Agram à Sissek le chemin do fer met environ une heure et demie; il traverse une vaste plaine, semée de blé et de maïs, et plantée par endroits, de chênaies qui s’ouvrent en larges clairières. La nuit, ces clairières sont illuminées par les feux qu'allume le berger croate; il fait pâturer ses bêtes jusqu’au matin, et le jour, elles rentrent à l'étable. Le paysage est mélancolique et monotone, Sissek, que nous atteignons bientôt, est une petite ville de huit mille habitants. Sa position est fort importante. Tète de ligne du chemin de fer croate, elle est bâtie presque à l’embouchure do la Kulpa et de la Save, et son port est le point de départ de la navigation sur ces deux rivières. La Kulpa sert de frontière à la Croatie proprement dite, et à la frontière militaire. Une partie de la ville appartient à l’Etat croate, l’autre à la frontière, civil Sissek, militar Sissek. Les Romains, bons connaisseurs, avaient déjà un fort en cet endroit : des fouilles récentes ont mis à découvert des débris l’e murs, des fragments de briques, des médailles Le grand commerce de Sissek consiste surtout en bois de chêne, brut ou travaillé. On l’expédie par le chemin de fer, à Vienne, à Trieste : une compagnie fran-
Il ELU RADE ET LES SERBES. (Ht
çaise eu envoie de grandes quantités à Marseille.
La Save, dans laquelle on entre presque au sortir de Sissek, bien que simple affluent du Danube, peut compter parmi les grands fleuves de l’Europe. Son parcours, navigable entre Sissek et Belgrade, n’est guère moindre que celui de l'Elbe entre Dresde et Hambourg. Son bassin est purement slave. Elle prend sa source au mont Triglav (Terglou), dans le pays Slovène, elle vient finir dans le pays serbe : Slovènes, Croates et Serbes l’appellent, avec raison, notre Sava , et leurs chansons populaires la célèbrent comme un fleuve national. Mais ce fleuve est loin encore de rendre aux peuples de ses rives tous les services qu’ils en pourraient attendre. L’unité physique, je dirais presque morale, que la nature avait donnée à son bassin, lui a été enlevée par les circonstances politiques, et n’est, pour les Jougo-Slaves, qu’un rêve d’avenir. Une partie de la Save appartient à cette contrée, que M. de Beust a récemment découverte sous le nom de Transleithanie ; une autre à la Croatie; une autre aux confins militaires, à l’empire ottoman, il la principauté de Serbie. Le peuple slave, morcelé comme le bassin de son fleuve, ne peut, on le comprend, exploiter ce grand chemin que la nature lui a donné. Loin d’étre un lien, la Save devient, aux mains des gouvernements turc et autrichien, une barrière, une sorte de muraille chinoise, destinée à empêcher autant que possible les communications des peuples. La compagnie du Lloyd autrichien, qui exploite la navigation de la Save, me paraît avoir parfaitement compris les
intérêts turcs et autrichiens, si j’en j njie par le peu de soins qu’elle met à servir ceux des riverains et des voyageurs. Deux ou trois faits permettront d’en juger.
La monnaie autrichienne, comme on le sait ou plutôt comme on devrait le savoir chez nous, consiste en petits chiffons polyglottes, fort sales, fort désagréables à manier, et qui pis est, soumis par l’agio à des variations quotidiennes qui exposent parfois l’étranger à de singuliers ennuis. Vous voulez aller, je suppose, de Vienne à Paris; le prix de la place est de 50 florins. Vous arrivez au guichet avec vos 50 florins, on vous en réclame 65, attendu que le papier est en ce moment à 30 0/o au-dessous du pair; si par malheur le train est sur le point de partir, vous le manquez. Arrivé à la frontière autrichienne, le papier subit au change une nouvelle dépréciation. Le plus sage est donc d’en prendre aussi peu que possible. Pénétré de ce principe, j’avais, pendant mon séjour à Agram et à Sissek, échangé tout mon papier contre des ducats d’or. Je me présente au bureau du Lloyd, je demande une première pour Belgrade et offre en payement mes ducats. Je ne puis les accepter, me répond l’employé, je ne sais quelle est la valeur de l’or, donnez-moi du papier.
Ainsi, réduit avec mon or à une complète indigence, j'allais rester à Sissek sans l’obligeance d’un ami, qui voulut bien me prêter quelques-uns des précieux chiffons. Je demande un billet pour Belgrade, on m’en donne un pourSemlin. Or, Belgrade est situé sur la rive droite de la Save, avant Semlin qui se trouve sur le
UE LU 11 A DE E ï LES .S Eli B ES.
Danube. J’en fais l’observation. Fort bien, me répond l’employé, mais à Semliu vous aurez le droit de reprendre, en payant, le bateau local qui fait le service de Belgrade : si nous louchons trop tard à Semliu, vous en serez quitte pour coucher dans cette ville. On verra plus loin pourquoi le Lloyd vous impose ce supplément de trajet plus ou moins vexa toi re.
Enfin, nous voilà à bord de 1 ’Anjo, c’est le nom poétique de notre vapeur. « Nous allons faire le voyage des Argonautes, » me dit un docteur allemand avec qui je me suis lié la veille, et qui a passé une partie de la nuit à me réciter du Gœthe et même de l’Homère dans le texte original. Chacun s’installe, je parcours le bâtiment de haut en bas, de long en large, curieux d'en étudier l'aménagement, curieux surtout de lire les inscriptions polyglottes dont il ne peut manquer d’être orné. J’ai toujours été, surtout en voyage, grand fureteur d’enseignes, comme les Allemands dont parle Molière. Une chose me frappe, c’est l’absence de toute inscription en langue serbe ou croate ('c’est tout un).
Au milieu du bâtiment, au-dessus de la ligne qui sépare la première et la seconde classe, je lis en français une inscription fort polie, qui défend aux voyageurs de passer dans la première sans payer un supplément. La même défense est renouvelée en allemand et en magyare. On n’a oublié que la langue de la Save, la langue des passagers, le serbe-croate. « Tolh ember nem cmbcr, l’homme slave n’est pas un homme » dit le proverbe magyare. Ce petit détail en démontre une fois de plus la vérité. Pour moi qui n’étais ni
Serbe, ni Croate, je me sentis pourtant blessé au vif par ce manque de tact et je résolus de m'en venger. L’occasion s’en présenta bientôt. J’allai à l’avant du bateau lier conversation avec un raïah bosniaque; je le ramenai tout en causant à la stalle des premières et le fis asseoir à côté de moi. Au bout d'environ une demi-heure, le capitaine arrive, et de son allemand le plus rauque, invite mon Bosniaque à retourner d’où il était venu. Le raïah ne comprend pas et reste à sa place: « Capitaine, dis -je en allemand, ce brave homme a certainement le droit de rester ici : le règlement que vous affichez en français, en allemand et en magyare, ne regarde évidemment que les Français, les Allemands et les Magyares; il n’est pas fait pour les Serbes. Cependant, si vous jugez convenable, je me ferai, quoique Français, un grand plaisir de vous servir d'interprète. » Le capitaine s’en alla en grommelant, fort étonné de voir un étranger donner à sa Compagnie une leçon de savoir-yivre. Je crois pouvoir affirmer, sans vanité, qu’il n'eut pas les rieurs de son côté. J'insiste à dessein sur ce détail, il peut paraître puéril, mais c’est dans les petits faits de ce genre qu’on trouve l’explication de bien des mouvements politiques. On les interprète chez nous comme on peut, on fait intervenir à tous propos les roubles et les agents russes : c’est fort commode ; mais pour qui étudie les choses de près, il y a de petites vexations, des griefs infimes qui s’accumulent en silence dans le cœur des peuples, et font éclater un beau jour des liaiues d’autant plus terribles qu’elles sont restées
plus longtemps concentrées. Le grand art de la diplomatie devrait être d’étudier et de découvrir ces ferments de révolution qui couvent lentement dans le cœur des peuples ; mais ce n’est pas dans les salons de Vienne ou de Pesth qu’on peut en constater l’existence.
Autre avantage de la Compagnie austro-magyare. Non contente de vous mener à Semlin, quand vous voulez aller à Belgrade, elle a soin de ne déposer ses voyageurs sur aucun point de la côte serbe. On passe devant l'importante ville serbe de Schabats sans y débarquer. Du reste, on 11e peut même pas traverser la Save sans montrer un passe-port ou une permission ad hoc aux soldats qui gardent la rive. N’avais-je pas raison de dire que dans ces conditions le fleuve n’est pas un lien, mais une barrière ?
Au départ de Sissek, la Save coule d’abord entre deux plaines, cachées le plus souvent par les saules du rivage. Quelques moulins flottants sur l’eau, quelques villages de loin en loin rappellent que le pays est habité. Les villages sont d’un aspect assez misérable ; les maisons, basses, crépies de chaux, et couvertes de maïs. Jusqu’à Semlin, la rive autrichienne n’est qu’une immense plaine. A Jassanovals on atteint la frontière turque : voici la Bosnie, avec ses collines verdoyantes étagées sans fin les unes derrière les autres, et formant le plus bel horizon que puisse souhaiter l’œil d’un peintre ou d’un poète. Admirable pays! Qu’en font les Osmanlis, et que n'en ferait point notre civilisation! Mais comment pourrait-elle franchir la
Save, gardée d’un côlé parles toachlhaus autridiieus, de l’autre par les ichardaks des Musulmans. Les wachthaus sont des postes militaires, bâtis le long de la Save de distance en distance : le rez-de-chaussée est remplacé par des piliers en pierre détaillé; l’étage supérieur est habitué par les kaiserlicks. La Save capricieuse et mal endiguée inonde souvent ses rives. Aussi la plupart des villages voisins sont-ils Mtis sur pilotis. Il est curieux de voir d’immenses meules de blé ou de foin suspendues pour ainsi dire sur trois étais à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Les tchardaks des bachi bouzouks répondent, sur la rive turque, aux wachUiaus des Autrichiens. Ce sont des espèces de colombiers établis sur une forte poutre. Au balcon de ce colombier, le chef du poste fume gravement son chibouk ; en bas se promène un soldat au teint h Alé, coiffé d'un fez jadis rouge et d’une tunique jadis bleue. D’un air hébété il regarde glisser le vapeur et couler l’eau. A quoi pense-l-il ce pauvre diable venu peutêtre des plaines de Bagdad ou des montagnes du Liban? Ne le lui demandez pas, il serait bien embarrassé de vous répondre. L’Autrichien là-bas, sur l’autre rive, a du moins, s’il est un peu naïf, une consolation, celle de croire qu’il défend l’Europe contre les Turcs, ou à leur défaut, contre la peste. « Les officiers confinâmes, me disait un mauvais plaisant, sont des officiers de santé. »
La nuit éclairée par une lune splendide prête un charme étrange à cette scenery de la Bosnie : la baïonnette des bachibouzouks que l’on voit rayonner dans
bELGHADE ET LES S KJt B E S. 7o
l’ombre ajoute au tableau je ne sais quel relief fantastique. Mais les eaux sont basses: l’équipage fatigué a besoin de repos. Nous nous arrêtons une partie de la nuit et repartons le lendemain malin. Nous atteignons la frontière serbe : nous dépassons sans nous y arrêter lavilledeSehabats, dominée par une forteresse que les Turcs ont récemment évacuée. Schabats fut une des premières villes serbes affranchies en 1 80 i . De Schabats à Belgrade, la rive serbe offre l'agréable spectacle d’une perpétuelle verdure: le paysan serbe n’aime pas les villages compactes ; il bâtit sa maison au milieu d’un bouquet d’arbres. Les églises sont en général sans clocher. Sous la domination turque l’usage des cloches était iuterdit. Depuis l’expulsion des Osmaulis, au lieu d’ajouter aux églises des appendices dispendieux ou a bâti auprès d’elles des cages en charpentes : le sonneur y monte à l’aide d’une échelle, et la voix de la cloche rappelle fout ensemble au paysan serbe son Dieu et sa liberté.
Le pittoresque fatigue, à la longue : mais sur le pont d’un bateau à vapeur on peut aisément s'en délasser. Le compartiment de wagon est souvent une prison désagréable, si votre mauvaise étoile vous a donné quelque compagnon maussade ou disgracieux. Le pont du bateau à vapeur, surtout dans ces pays danubiens, est un monde où l’on peut tout étudier ; races et costumes, langues et religions s’v confondent dans un ensemble bigarré où l’artiste et le penseur trouvent chacun leur part. Sur YArgo, l’Allemagne est repré- , senlée par un journaliste viennois, en quête d’impres-
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sions, de feuilletons et de Reisebilder. Il promène sa morgue teutonique au milieu de ces peuples barbares , et ne peut comprendre qu’un Français, homme éclairé, ait pu s'abaisser jusqu’à apprendre leur idiome. Il n’est pas fâché cependant de m’avoir pour interprète, et note sur ses tablettes les bribes de conversations que je veux bien lui traduire. Viennois et qui plus est journaliste semi-officiel, il rêve à la grande Allemagne et fredonne l’hymne prussien :
Salut à toi, roi couronné de gloire.
Salut, père de la patrie !
Il m’expose tout au long ses théories pan germanistes, et discute gravement les avantages du fusil à aiguille ou du Chassepot. Quelques Serbes groupés autour de nous l’écoutent en haussant les épaules, et murmurent à demi-voix les épithètes de Schwab (Teuton!) et même de spitzel (mouchard). Il ne fait pas bon voyager chez les Slaves du Sud quand on écrit dans une certaine presse viennoise. Mais j’ai eu assez occasion de rencontrer des pangermanistes à Berlin et à Vienne, à Dresde et à Stuttgart. Aux théories nébuleuses de mon docteur , je préfère, et de beaucoup, l’entretien des voyageurs bosniaques, serbes ou monténégrins. Je cherche à lier conversation avec un raïah bosniaque. J’apprends de lui qu’il se rend à Pesth pour vendre ses pruneaux. C’est à peu près tout ce que j’en puis tirer. On sent que la domination musulmane a pesé de tout sou poids sur le pauvre chrétien.
« Que penses-tu du Turc ? Qu’espérez -vous en Bosnie ?» — a Ah ! frère, je sais bien ce que tu veux dire ; mais il n’y faut pas songer. »
Il n’y a guère plus moyen de causer avec ce Bosniaque mahométan qui, accroupi à l’orientale, regarde paresseusement monter vers le ciel la fumée blanche de son narghilé. L’habitude de ne penser à rien l’a rendu à peu près muet. Cet autre, tout jeune encore, lui aussi musulman, est plus communicatif. Il a vu le monde, il a souvent- été jusqu a Trieste et même jusqu’à Venise. Il fait à Saraïevo (Bosna-Seraï) un graud commerce d’articles européens et me vante les merveilles de cette cité sans rivale. « Frère, quelle belle ville ! Il y a cent trente-deux mosquées ! » II faut savoir que ces mosquées sont fort petites, les villes musulmanes fort grandes et les Musulmans fort paresseux. Je l’interroge sur les routes: le voyage de la frontière turque à Saraïevo est encore fort pénible. Les marchandises sont transportées à dos de mulet, et le trajet dure trois jours et trois nuits.
« Avec un chemin de fer, lui dis-je, il se ferait en sept ou huit heures.
— Sans doute, et pourtant nous n’y tenons pas.
— Fit pourquoi ?
— Vois-tu, frère, si nous faisons un chemin de fer, les Allemands (les Européens; n’auront plus peur de voyager chez nous : ils viendront s’y établir, feront mieux que nous et nous serons ruinés. »
Ce Bosniaque certainement n’aime pas les traités de commerce.
"N LF. MONDE SLAVE.
A Brod, je vois monter sur notre bateau un efi'endi (colonel) suivi de son momak. Ce mot pourrait se traduire en français par brosse ur, si Yeffendi avait jamais été brossé. Lourd, obèse, enseveli dans sa tunique poudreuse, le colonel turc se promène lentement sur le pont et dévisage les femmes avec une bestiale curiosité. Il m'entend parler français, vient à moi et m’adresse la parole dans cette langue :
« Pourriez- vous me dire s’il y a ici de l'eau glacée?
— Je n’en sais rien. Adressez-vous au sommelier.
Au bout de deux minutes, l'effendi revient de fort
mauvaise humeur. Il n’v a plus de glace à bord. Je l'engage à boire un peu de vin blanc.
— Impossible ; le Coran me le défend.
— Prenez du thé.
— Je ne l’aime pas. »
Et notre homme descend dans le salon des premières, tout en grommelant. Je profite de son absence pour faire causer son momak. C’est un garçon de dixhuit ans, à la mine peu intelligente. Ses pommettes saillantes, ses lèvres proéminentes révèlent un mélange de sang serbe et touranien. il ne parle que le Serbe, et répond le plus souvent par monosyllabes ou par signes de tête. Et encore n’est-il pas toujours facile de comprendre ce muet langage. Car le mouvement qui chez nous indique la négation veut dire oui chez les Turcs. Le dialogue suivant s'engage, non sans peine, entre le momak et moi.
« De quel pays es-tu ?
— De la Bosnie,
— De quelle nation?
— Je suis Turc.
— Parles- tu le turc?
— Non.
— Comment donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc?
— Je ne sais pas : on m’a dit que je suis Turc.
— Quelle langue parles-tu avec moi en ce moment ?
— Je ne sais pas.
— Je te parle serbe, et tu me réponds en serbe. Donc nous sommes Serbes tous deux.
— Pas du tout; tu me parles serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis Turc. »
Il ne faudrait pas juger d’après ce fragment de dialogue les cinq cent mille Serbes musulmans que l’on trouve en Bosnie. Convertis jadis par le glaive à la religion musulmane, ils l’ont acceptée sans jamais renoncer à leur idiome national. Beaucoup d’entre eux le cultivent avec zèle et se considèrent simplement comme des Serbes d’une religion différente.
Quant à leur fanatisme religieux, il n’est pas aussi grand qu’on pourrait le croire. Tout porte à penser que si la domination musulmano venait à se retirer, ce fanatisme subirait un grave échec. La suite de mon dialogue avec le momak bosniaque peut servir de preuve à cette assertion. Curieux d’éprouver l’intensité de sa foi, je fais apporter une bouteille de vin et lui offre de la partager avec moi :
« Je ne bois pas de viii; Mahomet le défend.
— Et ton effendi en boit-il?
SU LE MONDE SLAVE
— Je ne sais pas. »
Je descends à pas de loup dans la cabine, et surprends reffendi en train de vider paisiblement une bouteille de vin de Hongrie. Je remonte.
« Sais-tu ce qu’il fait, ton effendi? 11 boit du vin, tu peux bien faire comme lui.
— Oh ! non ! lui et moi ce n’est pas la môme chose.
— One veux-tu dire?
— Si mon effendi boit du vin, il n’aura pas de coups de bâton, et moi, si j’en bois, j’en aurai. »
Les coups de bâton! voilà la loi et les prophètes. N’y a-t-il pas dans cette naïve révélation une curieuse page à ajouter à l’histoire de la crise musulmane?
Qu'il y a loin de cet enfant abruti par l’islamisme à ce fier Monténégrin qui est là debout à l’avant du bateau. Sa belle prestance, sa moustache noire, son œil d'aigle, tout dénote en lui un enfant de la libre montagne. Comme il faut l’entendre raconter les merveilles de la Tserna Gora, et les progrès de sa patrie. « Frère, nous avons à Tsettinié tout ce que vous avez en Europe, même des cafés et des billards! » Et il me montre son passe port parfaitement en règle : Le prince du Monténégro (qui est lui-même son préfet de police) prie les autorités des États alliés et amis du Monténégro, de, etc. Je lui demande quelques détails sur l’administration de son pays. « Oh ! frère, c’est bien simple. Notre prince sait tout ce qu’il nous faut. Tout notre argent, toutes nos ressources sont à sa disposition. Tout ce qu'il fait, il le lait pour notre bien. » Le despotisme patriarcal semble tout naturel à cet
enfant de la montagne noire, et il aurait quelque peine à se faire à l’idée d’un gouvernement représentatif. Il n’en faut savoir que plus de gré au prince actuel qui, dernièrement, a déposé aux jnains du Sénat une partie de ses attibutions, la gestion des finances, et s’est fait assigner une liste civile comme un simple souverain constitutionnel. Un organe slavophobe a trouvé très-plaisant de tourner en ridicule ce progrès, minime sans doute, mais qui est pourtant un progrès. Pour nous, qui n'avons jamais vu dans le maintien de la domination musulmane une garantie pour l’Europe ou pour la civilisation, nous applaudissons à l’acte du jeune prince et nous souhaitons au Monténégro comme à la Serbie, d’entrer chaque jour plus avant dans la vie européenne.
Le temps passe : le bateau file toujours : Belgrade paraît enfin à l’horizon. O11 aperçoit tout d’abord la llèche dorée de la cathédrale, et la forteresse dominée par l’ancien palais du pacha, et la mosquée abandonnée, sur une colline dont la Save et le Danube baignent les pieds. La jeune capitale étage sur la colline, ses blanches maisons, bâties, pour la plupart, au milieu d'un bouquet d’arbres. Nous saluons avec joie le terme de notre voyage : déjà nous voici devant la ville; voici les quais de la Save et les bâtiments de la douane serbe. Nous pouvons reconnaître et appeler sur le rivage les amis qui attendent notre arrivée. Mais on ne débarque pas.
Bon gré mal gré, il faut entrer dans le Danube et remonter jusqu’à Semlin, où la police autrichienne
82 LE MOX DE SLAVE
attend les voyageurs pour viser leur passe-port. Cette petite vexation a cependant son bon côté. Elle permet de jouir plus longtemps du panorama de Belgrade et de l’embrasser sous un nouvel aspect. Au confluent de la Save et du Danube se trouvent deux ou trois îles boisées et inhabitées. On les appelle les îles de la guerre, et ce nom rappelle celui que les Turcs donnaient jadis à Belgrade : Dordl Djihad , la ville de la Guerre sainte. C’est, qu’en effet, ces îles ont été bien souvent prises et reprises dans les luttes de l’Empire et du Croissant. Le prince Eugène les a traversées bien souvent, et sur les rives du Danube, résonne encore la vieille chanson < l'Eugène le vaillant chevalier. C’est une consolation pour nous de penser que cet illustre guerrier, chassé de France par l'orgueil do Louis XIV, employa du moins une partie de ses talents militaires à combattre le grand ennemi de l’Europe et à continuer cette noble épopée des Gesta Dei per Francos. Aujourd'hui la France s'est retirée do celte lutte : depuis Navarin elle laisse prendre son rôle par la Russie. Quant A l’Autriche, il y a longtemps qu’elle n'a plus de prince Eugène!
Nous voici A Semlin (Zemun). C’est un bourg habité par des Serbes auquel le voisinage de Belgrade donne une certaine importance. Le bateau 'serbe chauffe déjà; 'j’y fais transborder en h A te mon bagage et m’élance sur la passerelle.
I n gendarme m’arrête.
« Votre passe-port, Monsieur, me demanda-t-il en serbe.
BRI- GRADE ET l-ES SERBES.
— Mon passe-port, lui dis-je, dans la môme langue, et qu’en veux-tu faire? Je suis venu de Paris ici sans qu’on me l'ait une fois demandé : je suis Français, tu es Serbe, nous sommes amis. Pourquoi me demandestu un passe-port?
— Ah! Monsieur, je suis Serbe, répond le gendarme, mais je sers le Schwab (Teuton). Jesam Serbin : ale sloujim kod Schwaba ! »
J’eus vraiment pitié de ce pauvre diable : il était si triste, si humilié en prononçant ces paroles! Le gouverneur autrichien ou magyare, ne voit pas avec plaisir des relations s établir entre les Serbes soumis à son pouvoir et ceux de la Principauté. Au moment de mon voyage, un congrès d’étudiants devait avoir lieu à Belgrade; les Serbes de Hongrie et les Croates y étaient naturellement invités. Le gouvernement magyare, effrayé, je ne sais trop pourquoi, avait défendu aux étudiants et aux professeurs de se rendre à Belgrade. Grâce à Dieu, je n étais pas sujet autrichien, et on me laissa partir. Au bout de vingt minutes, j’étais à Belgrade, cordialement accueilli par des amis anciens ou nouveaux, connus ou inconnus. Puissent ces lignes leur porter le témoignage de ma reconnaissance pour l’affectueuse hospitalité que j’ai trouvée chez eux, et que je n’oublierai point de sitôt.
Le nom de Belgrade (Biograd) veut dire, en slave, la
blanche ville, la belle ville. Il se retrouve sous des formes diverses, en Bohême, en Croatie, etc. La ville serbe le mérite à tous égards. Peu de cités ont en Europe une position plus heureuse et plus importante au point de vue commercial et politique. Bâtie sur une hauteur qui domine à la fois la Save et le Danube, Belgrade tient pour ainsi dire la clef de ces grands fleuves. Par la Save, elle se met en communication avec Agram, Trieste et les chemins de fer de T Allemagne du Sud ; par le Danube, avec Pesth et Vienne; par ses affluents, la Theiss et la Drave, avec les régions nord est et le sud-ouest du royaume de Hongrie. Tous ces cours d’eau sont navigables. Dans l’intérieur de la Péninsule turque, la Morava et la Drina pénètrent profondément, et ne demanderaient que quelques travaux pour offrir toute sécurité à la batellerie. Qu’une double voie ferrée mette Belgrade en rapport avec Raguse et Thessalonique, et vous en ferez une ville hanséatique de premier ordre. Cet ensemble sans rival de grands cours d’eau a fait justement comparer la Serbie à la Mésopotamie de l’antiquité. L'importance du point où est aujourd'hui situé Belgrade n’avait point échappé aux Romains. Ils y avaient bâti la ville de Singidunum. Peut-être en creusant dans les fondements de la citadelle, y retrouve ra-t-on des vestiges des constructions romaines. Ce qu’il y a de sûr, c'est qu’en fouillant le sol à Belgrade, notamment sur l’esplanade qui précède la forteresse, on y découvre encore tous les jours des médailles dont quelques-unes sont fort bien conservées,
Les Serbes ne s’établirent qu’au septième siècle de notre ère dans le pays actuel : on sait peu de choses de l’histoire de Belgrade pendant les premiers temps. A partir du onzième siècle, elle est sans cesse prise et reprise par les différents peuples qui se disputent le bassin de la Save inférieure. Au onzième siècle, le roi de Hongrie Salomon en fait la conquête ; dans les guerres qui suivent entre les Bulgares, les Grecs et les Hongrois, Belgrade est détruite; l'empereur Douchan, le Charlemagne des Serbes, la reconstruisit en 1382. Les Hongrois la prennent, puis la reperdent, puis se la font céder, après le désastre de Kossovo, par le despote de Serbie George Brankovitch. En 1440, Belgrade soutient, contre Ali-Bey, vizir de Mourad II, un siège de sept mois où périssent, environ, 17,000 Turcs. Jean Hunyady gagne une grande victoire sous ses murs. Eu 1 45G, les Turcs reviennent, mais, cette fois, avec 150,000 hommes, sous la conduite de Mahomet II, le fameux vainqueur de Constantinople. Ils échouent contre la bravoure de Hunyady. Le sultan même est blessé ; ils se retirent en abandonnant trois cents canons et vingtsept galères sur le Danube. En 1493, nouvelle tentative des Turcs, nouvel échec. En 1521, Soliman vient assiéger la ville, défendue par une poignée de Serbes et de Hongrois. Cette fois elle tombe aux mains des Osmanlis, et ils la garderont deux siècles et demi. C'est de cette période que date l’agrandissement de la forteresse. Au dix-septième siècle, Belgrade est reprise par le prince Maximilien de Bavière et reperdue en 1690 : le grand-vizir Ali met la forteresse sur un pied formi-
dable, et y établit une garnison de 12,000 hommes, qui repoussent victorieusement les attaquos du prince de Croy. Puis arrive à son tour (1707) le héros du Danube, Eugène de Savoie. Il entoure la ville de ses parallèles; 80,000 mille hommes sont sous ses ordres. Le grand- vizir Tchuprugli amène à la défense de Belgrade 150,000 Osmanlis, et assiège le prince dans son camp. Les deux armées restent en présence; la fièvre et la dyssenterie les épuisent. Eugène se décide à livrer bataille. Belgrade se rend. La paix de Passarovitz (Pojarevats) laisse la ville à l’Autriche ; mais elle la vend en 1739. Laudon la reprend en 1789; par bonheur il ne la garde pas. Je dis : par bonheur, car si Belgrade était restée aux mains des Habsbourg, la ville serait devenue une ville quelconque de leur frontière militaire , un régiment, une fabrique de kaiserlicks, et la Serbie n’existerait pas aujourd’hui. En 1791, la Porte établit un pacha à Belgrade.
Mais ce pacha fut chassé par quelques-uns de ses officiers, les dahias; leurs exactions poussèrent le peuple serbe à l’insurrection. George le Noir (Kara George) vint avec 9,000 hommes assiéger Belgrade. Après des péripéties, qu’il serait trop long de raconter, les janissaires évacuèrent la ville et la forteresse. En 1812, le traité de Bukharest rendit aux Turcs la forteresse de Belgrade, ainsi que celles de Sokol, Schabats, L'jitsa, Semendria(Smederevo), KladovoetAdakaleh. On sait qu’elle sont été évacuées, en 1 8G7, grâce à l'habile politique de feu le prince Michel, et de son ministre Garachanine. Cette victoire diplomatique, plus importante
que dix batailles gagnées, a enfin rendu la Serbie maîtresse de ses destinées.
J’avais été étonné de me voir demander mon passeport au départ de Semlin -, je 11e fus pas moins surpris de me voir saluer à mon arrivée, sur le quai de Belgrade, par un agent serbe qui me réclama, très- poliment du reste, le précieux parchemin. Sur la foi de quelques voyageurs, je me figurais la Serbie comme un pays d’entière liberté, une sorte de Belgique slave. . Et voilà qu’au premier pas que je faisais sur le sol de la principauté, toutes mes illusions s'envolaient. Nonseulement on me demandait mon passe-port, mais on le gardait pour le renvoyer au consulat de France, et je 11e pouvais faire le moindre voyage dans l’intérieur du pays sans aller le réclamer. J’ai cherché depuis à m’expliquer ce luxe de précautions et de formalités auxquelles l’urbanité du consul français et de sa chancellerie ôte d’ailleurs tout ce qu’elle pourrait avoir de désagréable. J’ai compris que le gouvernement serbe pouvait avoir de bonnes raisons pour agir ainsi.
Si l’Autriche réclame les passe ports des sujets serbes, la réciprocité diplomatique veut que les sujets autrichiens soient soumis à la même formalité. Puis le gouvernement serbe a (la récente catastrophe de Topchidéré le prouve suffisamment), quelques motifs de se défier des étrangers. Plus d’une fois, des intrigues hostiles se sont nouées contre lui sur le sol de l’Autriche ou de la Hongrie. Il y a à Pesth, autour de la famille des Karageorge, à Novi Sad (Neusatz), chez les Serbes de Hongrie, des mécontents, des ambitieux
peut-être, des exilés dont le Gouvernement a quelque intérêt à surveiller les pas et démarches. 11 est néanmoins regrettable que le système policier de l’Autriche ait trouvé à Belgrade et dans la principauté de trop fervents imitateurs. J’ai eu occasion de le constater plus d’une fois. Après avoir traversé, tour à tour, la Belgique et la France, l’Italie et l’Autriche, la Prusse et l'Allemagne du Sud, sans avoir nulle part à décliner mes nom, prénoms ou qualités, il m’a été pénible de trouver au seuil de la jeune Serbie ces institutions vexatoires dont l’Europe s’est, grâce à Dieu, enfin débarrassée. Néanmoins, un progrès s’est accompli dans le jeu de ces institutions. Blanqui raconte qu’en 1842 il ne lui fallut pas moins d'une journée pour remplir toutes les formalités nécessaires h l’expédition des passe-ports. Un quart d’heure suffit amplement aujourd’hui. ,
Blanqui 1 raconte ainsi l’impression qu’il éprouvait, il y a vingt-cinq ans, au premier aspect de Belgrade :
« Dès qu’on approche de Belgrade, à part quelques maisons blanches à volets verts bâties dans le goût européen, tout ce qui apparaît aux regards est de physionomie turque : les murs de la forteresse en ruine, les longs minarets blancs entrelacés de cyprès, les grillages de mille couleurs aux fenêtres, le pavé défoncé, les ordures amoncelées dans la rue. Ici, des maisons en ruine, plus loin de vastes espaces décou-