‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 27 sur 68 · H I. R MONDE SLAVE · texte numérisé non relu

H I. R MONDE SLAVE

s’est toujours montré partisan de l’alliance occidentale ; j’ai eu l'honneur d’avoir plusieurs entretiens avec lui; je ne me crois pas autorisé à les rapporter en détail. Ce que je puis dire, c’est que je l’ai entendu h diverses reprises se plaindre de la fausse position où le mettait la politique des puissances occidentales. Dès le mois de septembre 1867, il m’annonçait que les circonstances l’obligeaient à abandonner un poste dans lequel il ne se trouvait plus d’accord avec les idées de la nation. En présence des sympathies de l'Occident pour la Turquie, il ne pouvait seul tenir tête à des alliés, qui semblaient vouloir à tout prix rejeter la Serbie et les Slaves du Sud dans les bras de la Russie. Cette prédiction s’est réalisée quelque temps après. M. Garachanine est rentré dans la retraite et ne paraît pas devoir revenir de sitôt aux affaires. D’une haute stature, d’un aspect martial et un peu brusque, M. Garachanine cache, sous un dehors inculte, une rare tinesse jointe à une indomptable énergie. Un de ses compatriotes le caractérisait ainsi devant moi : Garachanine pense d’une façon, parle d’une autre, agit d’une autre. J’ai rappelé plus haut avec quel courage il s’était précipité au devant des nizams, lors du bombardement. On cite de lui des mots d’une vertu toute romaine. Lors de l'attentat de Topchidéré, il se promenait non loin du lieu où le crime a été commis ; soudain, il apprend que le prince Michel est mort et son fils blessé; il monte dans sa voiture et court à Belgrade prévenir les ministres ; quand son fils rentra: « J’aimerai mieux te voir mort, lui dit-il,

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que survivant à tou prince sans avoir rien fait pour lui. »

Sous les fenêtres mêmes du palais princier, se lient le marché de Belgrade; il mérite certainement l'attention ; là, s'étalent en monceaux des denrées inconnues à nos pays d’ Occident, le melon vert ou pastèque, partie essentielle de l’alimentation populaire dans la grande chaleur, les raisins de Sémeudria, dont les grains atteignent d’énormes proportions, l’aubergine gigantesque à la panse rebondie, la paprika (poivre rouge), dont les longues gousses vertes, dorées ou purpurines, figurent sur la table de tous les Serbes et dans tous les ragofits. Très-sobre, comme dans tous les pays du Sud, l'homme du peuple déjeune le plus souvent avec une gousse de paprica verte, trempée dans du sel pour en relever encore le haut goût. C’est sur la Tcrasia , le jour de marché, que l’on peut le mieux étudier les différents types serbes ; les femmes de Semlin coiffées d'un foulard rouge, les femmes des environs de Belgrade avec leurs nattes flottantes et leurs colliers de florins, puis les Tziganes (Bohémiennes), au visage noir, aux habits déchirés, la pipe à la bouche, comme nos flamandes de Douai ou de Valenciennes; des Bulgares à la lourde démarche, des Zinzaris, sorte de Yalaques dépaysées, qui sont généralement maçons comme nos Limousins, ou porteurs d’eau comme nos Auvergnats ; dans toute cette foule, pas une querelle, pas un ivrogne, pas un mendiant. Quelques gendarmes suflisent pour maintenir l’ordre, qui est rarement troublé; les marchandes sont plus

polies que nos femmes de la halle, ce qui n’est, du reste, pas bien difficile : la langue du paysan est belle, exempte de patoiseries, et pu ré de ces formules serviles qui défigurent si souvent l’allemand. Au bout de la Terasia , on rencontre les faubourgs de la ville, dont les rues tortueuses, les maisons basses, rappellent le Belgrade du passé, comme la grande avenue annonce celui de l’avenir.

Les édifices religieux de Belgrade n’offrent rien de remarquable. Le principal, le seul, du moins, qui mérite un regard du voyageur, est la cathédrale. C'est un bâtiment très-simple qui s’élève en face la forteresse, et dont la coupole d’or domine au loin la Save et le Danube. L’intérieur, comme celui de toutes les églises grecques, se divise en deux parties : l’une où se tient le public, l’autre où les popes officient ; les deux parties sont séparées par une cloison ornée de peintures religieuses. Des portes sont pratiquées dans cette cloison ; à certain moment elles s’ouvrent et laissent voir le célébrant. Le peuple tout entier prend part aux chants, dont la rapide allure est bien loin d’égaler la grandiose mélopée romaine. Pas un siège dans la nef, tout le monde se tient debout. Le vieux prince Miloch, dans sa vieillesse, s’obstinait à ne point s’asseoir, et on

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montre encore à Topchidéré une béquille sur laquelle il s’appuyait, vaincu par la fatigue. Une autre église, ou plutôt chapelle orthodoxe, se trouve à une des extrémités de Belgrade. Une église évangélique a été établie à Belgrade en 1854. Une école allemande y est jointe ; elle était sous la protection du prince Michel, qui voulait « que la tolérance fût le plus bel ornement de son règne. » Les catholiques, moins bien partagés que les protestants, n’ont pas, jusqu’ici, d’église à eux. Ils sont obligés de recourir à la chapelle et à l’aumônier du consulat autrichien.

Il n’y a guère dans la Serbie plus de quatre mille catholiques; le Gouvernement hésite à créer pour eux une église qui dépendrait d’un évêché autrichien. Il est vrai que cet évêché serait celui de Diakovo, dont le titulaire, Mgr Strossmayer, est très-populaire dans la principauté. Mais les hommes passent, les institutions restent. Un des derniers actes du prince Michel a été de rouvrir une des anciennes mosquées turques pour les besoins religieux des Serbes musulmans qui viennent de Bosnie à Belgrade. Mesure habile s'il s’en fut et très-propre à démontrer aux Serbes musulmans que la Serbie de l’avenir embrassera dans une tolérance universelle toutes les religions et tous les cultes.

On ne saurait quitter Belgrade sans aller visiter le Versailles des princes serbes, le parc et le château de Topchidéré, désormais tristement célèbre par l’assassinat du prince Michel. Le nom de Topchidéré, qui est turc, veut dire la vallée de l’artillerie: les Turcs

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avaient là, et les Serbes ont encore, un dépôt d’artillerie. Le parc s’étend au pied de collines boisées qui l’entourent et l’enveloppent, pour ainsi dire, d’un amphithéâtre de verdure. Quelques charmilles, un ou deux bassins, quelques statues, en font tout l’ornement. C’est là que vers le soir, en été, tout Belgradien ayant cheval ou équipage vient chercher un peu de fraîcheur et de repos.

En face de cette ville brûlée du soleil, Topchidéré est une véritable oasis. Mais la vue du promeneur est singulièrement affligée par l’aspect des forçats qu’on emploie à entretenir ce lieu de plaisance. Un bagne s’élève à quelque distance du parc, et ses pensionnaires sont occupés, sous la garde de soldats armés, à divers travaux de jardinage. 11 est pénible, au moment où l’on vient de rencontrer quelque jeune couple, ou quelque folâtre groupe d’enfauts, de trouver, au détour d’une allée, un forçat traînant sa chaîne, dont le cliquetis se mêle au chant des oiseaux. Je ne prévoyais pas alors le crime qui devait, quelques mois plus tard, ensanglanter la paisible retraite de Topchidéré, crime dont le chef du bagne et deux for* çats ont été les principaux auteurs ; mais je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une impression pénible chaque fois que je me trouvais en face d’un de ces misérables.

A l’entrée du parc est une maison de campagne où Milosch habitait et où il est mort. On y montre, précieusement conservés dans la chambre mortuaire, la vaisselle dont il se servait, et sous un globe, dans une

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cassette dorée, un morceau de pain bénit dont on raconte la légende. En 1839, quand il fut chassé de Belgrade, Miloch l’avait caché dans un coin de son appartement. Vingt ans plus tard, quand il fut rappelé par la volonté nationale, il retrouva le sacré dépôt où il l’avait laissé, et voulut le conserver jusqu’à sa mort. Sur une table, à côté du lit où il rendit le dernier soupir, s’étale un masque de plâtre, qui indique une physionomie énergique, brutale, la physionomie d’un homme aux fortes passions, qui, dans un pays libre, eût été un tyran, et qui a eu la gloire d’étre le libérateur de son pays opprimé. Etrange destinée ! le farouche Miloch est mort dans son lit : le doux et timide Michel est tombé sous la balle des assassins.

UN ÉVÊQUE SLAVE

Mgr J. -G. STROSSMAYER.

Parmi les noms de prélats étrangers que le dernier Concile a révélés au monde catholique il n’en est aucun, peut-être, qui ait conquis un prestige aussi soudain, aussi brillant que celui de Mgr Strossmayer. Trois discours prononcés dans l’enceinte de Saint-Pierre ont suffi pour donner à ce nom une popularité d'autant plus glorieuse qu’elle n’était que la récompense d’un beau talent mis au service d’une bonne cause. Amis et ennemis ont rendu justice aux mérites de Mgr Strossmayer; mais, si son nom a été répété par toutes les voix de la presse religieuse, indifférente ou antireligieuse, on sait assez peu comment celui qui le porte s’est préparé à paraître sur ce grand théâtre du Concile, à quel peuple il appartient, quelle carrière il a parcourue.

Ne cherchez pas le nom de Mgr Strossmayer au Dictionnaire des Contemporains : vous ne l’y trouveriez

pas; n’interrogez pas les encyclopédies allemandes: elles l’ont oublié; défiez-vous des reporters du Concile, ils ont fait tour à tour de l’éminent prélat un Allemand, un Hongrois, un évêque in partibus de Sunium; Mgr Strossmayer n’est pourtant ni Allemand, ni Magyare: il est même généralement assez mal vu des hommes d’État de ces deux nations ; je ne doute pas qu’il n’ait lu Platon, et qu’il ne soit des plus familiers avec le miel de l’Attique ; mais je puis affirmer que son diocèse est bien à lui et qu’il n’a rien de commun avec la Grèce antique ou moderne.

L’auteur de cette notice a eu tour à tour l’occasion de rencontrer Mgr Strossmayer à Paris, à Agram, à Diakovo 1 , à Home; il s’est mis au courant de sa carrière publique. Il a eu l’honneur de pénétrer dans sa vie privée : en diverses circonstances, il a été assez heureux pour signaler les services que Mgr Strossmayer a rendus au christianisme, à la civilisation; il regarde comme un devoir de dire aujourd’hui tout ce qu’il sait et d’éclairer définitivement l’opinion publique sur la vie et le rôle d’un homme qui, avant d’arriver à une notoriété européenne, avait déjà acquis, dans son pays, une renommée et une influence sans égales peut-être dans le monde politique ou religieux.

Joseph-George Strossmayer est né le 4 février 1815, à Essek en Slavonie. J.e nom de cette province, géné-

1 . On écrit généralement Diakovar. C’est la forme officielle en hongrois. Mais les Hongrois n’habitant pas la Slavonie, pous croyons devoir nous servir de la forme slave : Diakovo.

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