‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 28 sur 68 · IIS · texte numérisé non relu

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râlement désignée sur nos cartes sous le nom impropre jTEsclavonie, indique nettement la race de ses habitants. La Slavonie appartient au royaume triunitaire de Croatie, Dalmatie et Slavonie, dont la capitale est Agram. La langue qu’on y parle est désignée par les habitants sous le nom de croate (hrvatski) et euxmêmes se donnent ce nom. C’est donc à la nationalité croate qu’appartient Mgr Strossmayer. Son nom, il est vrai, est de forme germanique, mais il ne donne pas plus aux Allemands le droit de réclamer l'éminent prélat pour compatriote que le nom de M. Schneider ne les autorise à revendiquer l’honorable ex-président du Corps législatif.

Le jeune Strossmayer fit ses études au gymnase d’Esselt. Sa famille, peu fortunée, fut bientôt récompensée des sacrifices qu’elle s’imposait pour lui; dans un temps où l’éducation était on ne peut plus mai organisée en Autriche, où l’empereur François avait donné pour mot d’ordre, aux professeurs des gymnases, ces paroles tristement célèbres : « Faites-moi non pas des savants, mais des sujets soumis, » le futur évêque de Syrmium se montra, on peut le dire, supérieur aux enseignements qu’il recevait. Au sortir du gymnase, il étudia pendant deux ans la philosophie au sémi-, naire de Diakovo : de là, il passa à l’université de Pesth, où il prit le titre de docteur en philosophie. On l’envoya ensuite à Vienne, à l'Augustineum, académie religieuse, où il fut nommé docteur en théologie.

Il avait alors vingt-trois ans. Il fut successivement vicaire de Petervardein, et professeur au séminaire de

Diakovo; il se présenta pour une chaire de théologie à Pestli, mais son ignorance de la langue hongroise le fit échouer. En revanche, son savoir et son éloquence le firent appeler à Vienne, où il reçut, avec le titre de chapelain impérial, les fonctions de directeur de l’Auguslineum ; membre de la Faculté de théologie et des commissions d’examen, il se fit surtout remarquer par sa profonde connaissance de la langue latine et par la rare élégance avec laquelle il la parlait. Tous ses confrères du Concile en ont été frappés, et j'ai moi-même pu la constater plus d’une fois. Mais le latin ne lui faisait pas oublier l’idiome maternel, le croate ; il l’avait toujours cultivé avec ardeur et, loin de sa patrie, il ne négligeait rien de ce qui pouvait y développer la littérature et la civilisation nationales.

Professeur à Diakovo, il avait été appelé aux assemblées de la joupa, ou province d’Essek, et s’y était énergiquement prononcé contre les tendances absorbantes et centralisatrices des magyaroni. (On appelle ainsi le parti centralisateur qui veut faire dominer en Hongrie la langue et la suprématie absolue des Magyars). Cette politique, qui, malheureusement, prévaut encore aujourd’hui à Pesth, a toujours provoqué d’énergiques résistances chez les nationalités nonhongroises (les Roumains, les Serbes, les Slovaques, les Croates) et a peut-être, plus que l’intervention russe, contribué à la chute de l’insurrection hongroise en 1849.

Jellachich, dans lequel nos publicistes n’ont vu qu’un instrument aveugle de la réaction autrichienne, est

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considéré en Croatie comme un héros national, comme le sauveur des Slaves menacés dans leur existence même par l’absolutisme magyare. Lejeune abbé Strossmayer fut en rapport et avec Jellachich, et avec le ministre croate baron Kulmer, avec le baron Metel Ozegovich et avec les représentants des Tchèques, des Polonais, qui venaient chercher à Vienne des garanties pour leurs nationalités respectives. Son patriotisme slave contribua à appeler l’attention sur lui lorsqu’en 1849 l'évêché de Diakovar devint vacant par la retraite du prélat qui l’occupait, Mgr Kukovich. Malgré sa jeunesse, — il n’avait alors que trente-quatre ans, — l’abbé Strossmayer fut proposé à la cour de Rome. Il fut nommé par l’empereur le 18 novembre 1849, préconisé le 20 mai 1850, et sacré à Vienne le 8 septembre 1850, par le nonce apostolique, depuis cardinal, Mgr Viale Prela, assisté des évêques de Varad et d’Olmutz.

Cet évêché, dont le siège est à Diakovo, à quelques lieues au sud d’Essek (Slavonie), porte à la chancellerie romaine le titre d ’episcopatus bosnensis , diacovensis et sirmiensis. Il réunit deux anciens diocèses, celui de Bosnie et celui de Syrmie. L’histoire du diocèse de Bosnie est fort incertaine : agité au moyen dge par les hérésies des Bogomiles et des Patarins, il ressortissait primitivement à l'archevêché de Salone. Au début du treizième siècle la métropole fut transportée à Diakovo.

Ce n’est qu’à partir de cette époque qu’on peut déterminer le siège et la série des évêques.

Quant au diocèse de Syrmium, suivant la tradition

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ecclésiastique, il avait eu pour premier évêque Andronique, disciple de saint Paul; promu par Constantin au rang de métropole, il avait disparu au milieu des invasions des Avares et fut restauré au neuvième siècle pour Méthode, le grand apôtre des Slaves. En 1773, une bulle de Clément XIV réunit les deux évêchés : le diocèse actuel de Ilosnie et de Syrmie est suffragant de l’archevêché d’Agram, c’est l’un des plus vastes de l’Europe : il comprend la Slavonie, la Hosnie turque; l’évêque est en outre administrateur apostolique des évêchés de Belgrade et de Smederevo (Sernendria), dans la principauté de Serbie. De grands revenus sont attachés à ce diocèse; le prédécesseur de Mgr Strossmayer avait laissé le désordre s’introduire dans la gestion des propriétés diocésaines; les tristes événements de 48 avaient encore compromis leur prospérité.

L’un des premiers soins de Mgr Strossmaver fut de rétablir le bon ordre dans ses domaines; bien résolu à user de toute son influence et de sa fortune dans l’intérêt de son peuple, il ne s’est jamais regardé que comme l’administrateur du bien de tous : l’impulsion qu’il donna alors à l’économie rurale en Slavonie a vivement contribué à développer la richesse de ce pays si longtemps négligé. Les années qui suivirent en Autriche la réaction de 1850 fermaient toute carrière à l’activité politique de l’éminent prélat ; mais le despotisme viennois ne pouvait l’empêcher d’ouvrir des écoles, de fonder des sociétés savantes, de publier des livres. Depuis longtemps Agram était le centre fé-

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cond d’un grand mouvement littéraire ; par tous les moyens possibles, Mgr Strossmayer propagea ce mouvement dans la Slavonie jusqu’alors si négligée.

Dans la petite ville de Diakovo il fonda, à ses frais, un petit séminaire, une école de garçons et une école de filles. Grâce à sa bienfaisante impulsion, les trentehuit paroisses qui composent son diocèse civil ont soixante-et-onze écoles pour les deux sexes, et sur huit mille trois cent quatre-vingt-sept enfants, sept mille neuf cent dix-huit y reçoivent l’instruction élémentaire. Il y a certainement en France tel département où le Gouvernement n’est point arrivé à de si beaux résultats.

Je ne passerai pas en revue toutes les fondations de Mgr Strossmayer. Je me contente de signaler les plus plus importantes : la Bosnie soumise à la Turquie n’a point de séminaires catholiques: jusqu’en 1857 les jeunes Bosniaques étaient obligés d’aller étudier en Italie et, le plus souvent, ils revenaient après avoir oublié la langue et l’esprit national.

Frappé du danger que cette ignorance faisait courir à la religion, Mgr Strossmayer qui, en recevant l’anneau pastoral, avait pris pour devise: sve za vieru i za domovinu , tout pour la foi et la patrie, a consacré cent mille francs environ à la fondation d’un séminaire bosniasque où trente jeunes gens viennent chaque année recevoir l’éducation dans leur langue nationale. Mgr Strossmayer, qui prévoit et qui espère depuis longtemps l'affranchissement des Slaves turcs, veut qu’au jour de la liberté ils aient acquis la plus

grande somme possible de civilisation. 11 fait également élever à Agram de jeunes Bulgares uniates. C'est à lui qu’on doit encore la restauration du chapitre slave de Rome, siégeant près l’église San Girolamo degli Schiavoni; c’est grâce à sa libéralité que le savant chanoine Raczki,d’ Agram, a pu entreprendre en Italie des voyages qui lui ont permis de publier ses beaux travaux historiques. Dans le même temps, une somme de vingt-cinq mille florins était consacrée à améliorer la situation des ecclésiastiques du diocèse de Syrmie.

Une légitime popularité devait être la récompense de cette libéralité chrétienne et patriotique. Le nom de Mgr Strossmayer n’était prononcé qu’avec respect, et les orthodoxes mêmes le vénèrent comme le premier fils de la nation slave (prvi sin naroda). Aussi quand, après la guerre de 1859, il s’agit de chercher pour l’Autriche des conditions nouvelles d’existence, l’empereur appela-t-il Mgr Strossmayer au Reichsrath pleinier qui devait les détermiuer. Là, tout d’abord, lèd prélat prit place dans les bancs des fédéralistes ; il de- J manda qu’on reconnût les droits historiques et poli- \ tiques des diverses nationalités : « charges égales pour tous, droits égaux pour tous, » tel fut l’axiome qu’il proclama et qui devint la devise de tous les peuples qui poursuivaient dans l’empire, non pas comme les Allemands et les Magyars, la chimère d’une domination inique, mais la simple réalisation du droit. Il défendit notamment contre les Hongrois l’intégrité du royaume triunitaire menacé par eux; dès ce jour, il devint le chef politique de la nation

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lit

croate. En novembre 1866, il fut l’âme de la Confèrence banale (le ban est le représentant de l’empereur en Croatie) où fut pour la première fois agité le projet de restituer au royaume triunitaire la Dalmatie et la frontière militaire. C’est dans cette conférence que furent aussi posées les bases de l’académie des Slaves méridionaux ; Mgr Strossmayer consacra tout d’abord à cette fondation cinquante- huit mille et plus tard vingt mille florins.

Son rôle politique se dessina plus nettement encore à la Diète croate de 1861. Cette Diète avait pour objet de renouer avec la Hongrie les liens constitutionnels et historiques rompus à la suite de 1848. L’empire autrichien cherchait les conditions nouvelles de son existence : c’était à l’histoire du passé qu'il fallait demander les garanties de l’avenir. Nous n’entrerons pas ici dans le détail des débats qui eurent lieu à cette Diète, il suffira de dire que les Croates y revendiquèrent énergiquement leur droit public nié ou restreint par les hommes d'État hongrois. L’évêque de Diakovo fut le leader de cette opposition. Il prononça en cette circonstance un discours qui peut être considéré comme une véritable déclaration de principes. Ce discours expose, d’après les documents historiques, la situation de la Croatie vis-à-vis de la dynastie autrichienne et du royaume de Hongrie : une analyse détaillée nous entraînerait trop loin : citons-en cependant quelques passages: ils donneront une idée de l’éloquence politique de Mgr Strossmayer et les idées qui l’inspirent; nous traduisons sur le texte croate:

« Je me serais tu, disait l’oreteur, si je ne me sentais forcé de prendre la parole par ma conscience, par l’amour de ma patrie ; cet amour, croyez-le, Dieu m’en est témoin, est ardent et sincère ; il n’a point en vue la satisfaction d'intérêts personnels, il est prêt à supporter tout mal et toute injustice, s’il peut à ce prix détourner de notre patrie le mal et l’iniquité ! »

Puis, rappelant le traité conclu au douzième siècle entre la nation croate et la race des Arpads : « 11 me semble que je vois aujourd’hui les têtes blanches de nos aïeux se dresser dans celte enceinte. Pleins d’amour et de tendresse pour nous, de sagesse et de force, pleins de sollicitude pour notre avenir, ils assistent à nos conseils et ils nous disent: la question qui fait aujourd’hui l’objet de vos délibérations, nous l’avons délibérée il y huit siècles ; le traité que nous avons signé avec les rois de Hongrie, non pas avec le peuple hongrois, ce traité a été déchiré; libres et indépendants de tout temps, nous avons fait jurer aux rois de Hongrie et à leurs magnats de respecter nos libertés ; nous avons eu leur signature pour garantie de leur serment. Voilà l’exemple que vous devez suivre si vous voulez aujourd’hui entrer en rapport plus intime avec la Hongrie. La nation vous a envoyés ici, non pour affaiblir par un traité fraternel cette antique indépendance, mais pour la raffermir et la restaurer. Nous, vos ancêtres, nous dont vous portez le nom, nous dont vous avez hérité la gloire et la liberté, nous vous conjurons de ne pas vous jeter imprudemment dans l'étreinte des

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étrangers. Jadis les Hongrois devaient par leur signature garantir notre liberté et notre indépendance. Vous avez le droit et le devoir de demander d’abord que l’on vous garantisse, sans conditions et formellement, la liberté, l'autonomie, l’intégrité de votre Etat. Cela est nécessaire pour vous et pour vos voisins. Il est nécessaire que l’Europe reconnaisse qui vous êtes et ce que vous êtes ; qu’elle reconnaisse que vous n’étes pas chez elle un élément étranger. Cela est nécessaire pour vos voisins, car ceux qui respectent et reconnaissent le droit et la liberté d’autrui, ceux-là défendent le mieux leur propre liberté. Cela est nécessaire pour vous et pour les Hongrois ; car sans cela il pourrait arriver précisément le contraire de ce que vous cherchez par cet accord. Au lieu de la concorde, de la fraternité, des garanties des libertés, l’inimitié, la haine et la ruine de la liberté. »

L’état actuel de la Croatie justifie, pour qui le connaît bien, la prosopopée de l’éloquent orateur.

Plus loin, s’élevant à des considérations plus générales, il s’écriait :

« L’Autriche ne peut se réorganiser que sur la base d’une complète fédération qui assure à chaque peuple des droits égaux, que les peuples puissent considérer comme la garantie de leur individualité et de leur droit historique. Cette base est la seule qui réponde aux diversités nationales de l’empire, la seule capable de guérir avec le temps les plaies de l’État, la seule capable, j’en suis profondément convaincu, de l’arracher au péril qu’il court en ce moment. La centralisa-

tion, sous quelque forme quelle se déguise, ne saurait aboutir...

» Les Hongrois sont nos alliés naturels ; nous sommes prêts à entrer en accord avec eux, mais il nous faut des garanties. Comme Slaves, nous devons avoir une politique slave, nous devons nous efforcer de faire accorder à tous les peuples de l’empire les libertés dont nous avons toujours joui. Cette politique nous impose le devoir de résister virilement à toute centralisation, qu’elle vienne des Allemands ou des Hongrois. Car la centralisation ne répond nullement aux conditions de l’Autriche ou de la Hongrie; elle ne répond pas à l’esprit du droit, elle ne répond pas à l'esprit de l’Évangile ; ce n’est pas seulement à la vie privée, mais aussi à la vie publique, que s’applique le précepte : Ne fais pas à autrui ce que lu ne voudrais pas qu’on le fît à toi-même. La centralisation est la domination d’une nationalité sur une autre ; elle n’est donc pas la liberté, mais l’oppression. Si la centralisation absolutiste impose des chaînes de fer, la centralisation constitutionnelle impose des chaînes d’or ; mais cela importe peu aux peuples. Nous, Slaves, nous devons veiller avant tout à ce que Vienne et Pesth ne fassent pas alliance contre nous, à ce que l’injusticé ne s’accouple pas à l’injustice, le centralisme au centralisme, dans le but d'écraser les Slaves. Une seule centralisation produit pour nous de mauvais fruits : que sera-ce quand nous aurons à lutter contre deux ? Cela n’est que trop possible... Messieurs, le sang et la sueur de la nation sont ses. plus chers intérêts, sur-

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tout quand son sang est à demi épuisé et sa sueur à demi tarie. »

Il est impossible d’approfondir le problème autrichien sans aborder, par la même occasion, la question d’Orient qui s’y rattache par tant de côtés. L’orateur ne l’oubliait pas.

« On a souvent dans cette enceinte, dit-il à la fin de son discours, parlé de la question d’Orient, question que Dieu lui-même a mise à l’ordre du jour en Europe : l’Europe en parle; l’Autriche en parle, car cette question est liée à son existence ou à sa ruine; nous en parlons, nous aussi, et comment n’en parlerions-nous pas quand elle nous concerne plus que personne? Il faudrait que nos cœurs fussent de pierre pour n’être pas émus des gémissements de nos frères qui souffrent sous le joug séculaire des Osmanlis.

» Ils sont les enfants de notre race, le sang de notre sang : chacune de leurs blessures nous fait souffrir.

» ... Deux mots seulement sur cette question : ou la question d’Orient sera résolue dans l’intérêt de la civilisation, du christianisme et de la liberté, ou dans l’intérêt d’une puissance que je ne veux pas nommer ici : car son nom est sur les lèvres de tous. Or, la question d’Orient ne peut être résolue au profit de la civilisation, du christianisme et de la liberté que par l’intermédiaire des Slaves du Sud : les fortifier, les éclairer est, au point de vue de la question d’Orient, un intérêt européen, autrichien et hongrois. La Hongrie doit songer, avant tout, qu’elle ne peut réussir dans la

question d’Orieut que par l'intermédiaire d’une fédération des Slaves méridionaux ; sans leur intervention, elle est aussi peu capable de résoudre cette question qu’elle l’eût été, au début du seizième siècle, de défendre son indépendance sans le secours des guerriers croates... »

r Ce discours résume le programme des fédéralistes autrichiens. Ce programme est peu du goût de l'empereur François-Joseph et de ses conseillers. Dès lors, Mgr Strossinayer devint un personnage suspect. Il parvint cependant à réaliser l’un des l'êves les plus chers de sa vie, la fondation d’une académie slave à Agram. Une somme d’environ 400,000 francs réunie dans le pays et dont plus du quart a été fourni par Mgr Strossmayer, constituait le capital primitif de cette fondation.

Dès 1861, les statuts de l’Académie avaient été approuvés parla Diète: « Mais, si la nation comprenait parfaitement ce qui lui était bon, il ne fut pas aussi facile au Gouvernement de comprendre que ce qui était bon pour elle l’était aussi pour lui. » Ainsi s'exprime, dans son rapport, le secrétaire de l’Académie; il ne fallut pas au Gouvernement autrichien, moins de six années pour autoriser trente-deux personnes à se réunir, à seule fin de publier des travaux scientifiques. C’est juste le temps qu’avait mis l’Autriche à perdre les batailles de Solférino et de Sadowa et à élaborer trois Constitutions.

Tandis que l’Académie slave s’élaborait, l’État autrichien, ébranlé dans ses fondements, cherchait

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encore une fois le moyen de se raffermir. Un étranger, M. de Beust, était appelé à Vienne pour sauver l’Empire. Il ne vit qu’une chose : c’est que la Hongrie avait, en 1818, jeté deux cent mille hommes sur les champs de bataille, et qu’il fallait, avant tout, satisfaire la Hongrie, en lui rendant son roi et sa Constitution. Mais, il était impossible de régler la question hongroise sans déterminer les rapports de la Hongrie et de la Croatie. Les Croates s’appuyaient sur leur droit historique, ainsi qu’on l’a vu dans le discours que nous avons cité plus haut : les Magyares, fidèles à la malheureuse politique qu’ils avaient inaugurée en 1848, ne songeaient qu’à nier ce droit au profit de leur domination.

Mgr Strossmayer n’avait pas disparu de la scène politique: il avait joué un rôle important à la Diètede 1865. Malheureusement, nous n'avons pas sous les yeux les discours qu’il y prononça. Au début, en 1866, il fit partie de la Commission qui fut envoyée à Pesth pour poser les bases d’un arrangement. En 1867, la situation était tout autre. Les Hongrois triomphaient; mais, redoutai! t l’éloquence et l’influence de Mgr Strossmayer à la Diète, où seraient définitivement discutées les conditions de l’Ausgleich , du concordat entre Pesth et Agrairi, ils le firent inviter, par l’empereur, à voyager pendant quelque temps. Mgr Strossmayer vint à Paris, mais son absence ne changea rien aux dispositions de la Diète croate. Dans son adresse du 18 mai 1867, la Diète de Croatie déclara nettement qu’elle n’enverrait pas ses députés au couronnement du roi de Hongrie,

tant que satisfaction ne lui aurait pas été donnée. Elle fut dissoute, mais la Croatie ne fut pas représentée à la cérémonie du couronnement.

Une nouvelle Diète fut convoquée, puis dissoute encore; enfin, à l'aide de manœuvres honteuses, on parvint à en constituer une qui vota tout ce qu’on exigeait. Inutile de dire que Mgr Slrossmayer n’a point, siégé dans ce rump-parliament. Vaincu dans ses idées politiques, il s’est retiré sous sa tente, et, en attendant des jours meilleurs, il continue de consacrer à des œuvres nationales ou littéraires, la vaste fortune dont il peut disposer.

L’un des plus beaux jours de sa vie a été assurément celui où il a pu ouvrir solennellement, inaugurer l’Académie nationale, fondée grâce à sa généreuse initiative. On n’avait pu moins faire que de le nommer protecteur de cette académie. Du reste, le Gouvernement déploya en toute cette affaire la plus mauvaise grâce qu’on puisse imaginer : défense aux habitants d’Agram de pavoiser leurs maisons, défense d’illuminer. La police ne put pourtant pas empêcher l'ovation dont le Mécène slave fut l’objet à son arrivée à Agram ; j’assistais à celte scène, et j’ai rarement rencontré une aussi touchante popularité. Ce n’étaient pas seulement les catholiques, mais les orthodoxes, les Serbes, les Bulgares, que j’ai vus acclamer Mgr Strossmayer avec un indescriptible enthousiasme. La fête nationale, que le Gouvernement de Pesth avait interdite dans les rues, fut au moins célébrée dans tous les cœurs. J’ai sous les yeux le discours prononcé par Mgr Strossmayer à

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l'inauguration de l’Académie. On a pu juger de son éloquence politique : voici quelques spécimens de son éloquence religieuse et littéraire.

Les rapports de la science et de la religion, tel était le sujet de son discours. Il débute par un parallèle entre les croyances du monde ancien et du monde moderne. Il rend en passant, à la théodicée de Leibnitz, un hommage qu’il devait renouveler plus tard dans le Concile, au grand scandale d’un parti intolérant; à côté de Pascal, de Bossuet, de ClnUeaubriand et de Montesquieu, il n’hésite pas à placer M. Guizot, dont les méditations sont, dit-il, une œuvre de merveilleuse beauté et de profonde sagesse. C’est à la littérature française qu'il emprunte la plupart des exemples qu’il invoque ; peu de prélats à l’étranger la possèdent mieux que lui : nos grands écrivains sont loués par lui en un rare et magnifique langage.

Il faudrait tout traduire; je me contenterai de citer quelques passages qui donneront une idée do la manière oratoire de l’auteur. L’un traite du patriotisme chrétien :

« Si l’histoire élève jusqu’au ciel les patriotes qui s’oublient eux-mêmes et se sacrifient à l’intérêt de leur nation, qui l’aiment d’autant plus qu’elle est plus malheureuse et plus abandonnée, qu’elle a moins d'amis et de défenseurs qui sont prêts à tout souffrir, même la mort, il n’est pas douteux que ces grands génies n’aient dû à la croix l’esprit de dévouement et d’abnégation par lequel ils ont ressuscité leur peuple. C’est à la croix que l’immortel O’Connel a dû sa force.

» Tous ceux qui connaissent la vie et l'œuvre de ce grand homme savent qu'il a eu plus d’influence sur sou pays et sur l’opinion publique en Angleterre, que ceux-là mêmes qui avaient le pouvoir en main, et cela, non pas quand il prononçait ses admirables discours, quand il relevait et les antiques et les nouvelles injures dont son peuple avait été victime, mais quand il gémissait sous les voûtes obscures d’une prison. Cette force n'était que le reflet de celle qu’il avait puisée aux pieds de la croix.

» ... Dernièrement, pendant mon séjour à Paris, j’ai lu dans le journal Y Univers que je dépense le bien de l’Eglise pour des entreprises mondaines. 11 est facile de deviner de quelle source viennent ces accusations, et qu’elles sont dirigées contre notre Académie et notre Université.

» Grâce à Dieu, je ne suis pas le seul coupable : j’ai pour complice tout notre clergé, depuis le premier jusqu’au dernier; ce clergé sait que tout ce qu’on fait pour la foi tourne au profit de la science, que tout ce qu’on fait pour la science est à l’avantage de la foi. Que toute la nation sache bien que dans l’avenir nous ne nous laisserons détourner par aucune accusation, par aucune injure, de la voie que nous nous sommes tracée; oui, nous l’emplirons avec conscience les devoirs de notre ministère; mais aussi nous développerons de toutes nos forces tous les intérêts qui touchent au développement matériel et moral de notre peuple, à son existence et à son avenir. »

Les calomnies que Mgr Strossmayer relevait alors

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si fièrement ne sont pas les seules qui l’aient attaqué; on pourrait, en parcourant les journaux de Vienne et de Pesth, en retrouver bien d’autres, de celles qu’une plume honnête se refuse même à retracer: Mgr Strossmayer ne s’est jamais donné la peine de les démentir. Il est trop haut situé dans l’amour du peuple croate et serbe pour avoir besoin de répondre. Je ne crois pas qu’il existe en Europe une pareille popularité. En Croatie, en Dalinatie, en Slavonie, il n’est pas rare de rencontrer son portrait jusque dans les plus humbles chaumières. Au seul nom de Y évêque (vladyka), tous s’inclinent avec respect. Cette popularité s’étend jusque chez les orthodoxes de Serbie.

Ainsi qu’on l’a vu plus haut, Mgr Strossmayer est administrateur apostolique de cette principauté; en cette qualité, il a des relations avec le Gouvernement de Belgrade, et fait de temps en temps, dans cette ville, des visites pastorales. Je me trouvais à Belgrade en 1867, la population était alors assez mécontente des ministres du prince Michel : « Ah! si Y évêque savait cela, me disaient les Serbes, il donnerait de bons conseils à notre prince, qui les écouterait. » Dans le courant de l’année 1869, Mgr Strossmayer est venu à Belgrade donner la confirmation. La population tout entière l’attendait sur le quai et le salua de ses acclamations : les mêmes manifestations avaient eu lieu à Prague quand l’évêque avait traversé cette ville en mai 1867, se rendant à Paris.

L’empereur d’Autriche a récemment décrété la fondation d’une université slave à Agram : c’est encore à

la libéralité de Mgr Strossmayer qu'est due l’initiative de cette institution. Les Slaves du Sud, Serbes, Croates, Monténégrins, pourront désormais recevoir dans leur langue nationale l’instruction qu’ils étaient obligés d’aller chercher à Vienne ou à Pesth. Dieu veuille seulement que l’ouverture de cette université ne se fasse pas attendre aussi longtemps que celle de l’académie 1 .

Il serait difficile de relever toutes les bonnes œuvres du savant prélat.

Il n’est guère de sociétés savantes du monde slave qui n’en aient été l’objet. Les sociétés de Zara, de Laybach, de Belgrade, de Prague ont inscrit le nom de Mgr Strossmayer sur la liste de leurs bienfaiteurs. Fidèle à la morale du bon Samaritain, Mgr Strossmayer ne distingue pas entre les catholiques et les orthodoxes. Parmi les nombreux ouvrages publiés à ses frais, je me contenterai de signaler un magnifique recueil de chants bulgares édité à Agram et dont M me Dora d’Istria a jadis entretenu les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes.

Ami éclairé des arjs, il a réuni dans son palais une collection de tableaux italiens dus, pour la plupart, aux meilleurs maîtres et qu’il a par avance légués au musée d’ Agram.

Ce prélat, qui, au dire de Y Univers et des centralistes viennois ou autres, dépense sa fortune à des entreprises mondaines, s’occupe maintenant à bâtir

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