‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 36 sur 68 · POLYEUCTE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

ô Mahomet, si je t’abandonne pour le Christ. Jivan, ta foi est la mienne ; rien ne nous sépare plus maintenant : la puissance, la richesse de mon père, ma conscience, je renonce à tout pour toi ! Fuyons cette nuit, fuyons au delà de la frontière.

Mais Jivan refuse; il sait que son père l’attend, que sa fiancée Loubitsa compte sur sa parole; il préfère son honneur au bonheur de l'amour satisfait. Meirima, au comble de la fureur, appelle des Turcs, elle veut le faire assassiner; il s’élance sur un arbre, franchit le mur du jardin et disparait.

Mais l’altière Meirima ne laisse pas ainsi échapper sa vengeance. Le jour du mariage est arrivé, Loubitsa vient de revêtir sa parure de noce. Une femme turque se présente, elle refuse de dire son nom, elle a un secret important à révéler ; et d’abord elle lui pose une question: — Jivan t'aime-t-il? — S’il m’aime, puis-je en douter? réplique la chrétienne. Mais pourquoi me regardes-tu avec de tels yeux ? Pourquoi ton corps est-il ainsi agité? — Et Meirima raconte à Loubitsa comment . Jivan l’a aimée, comment il l’a trahie pour épouser Loubitsa qu’il n'aime pas. Il faut qu’elle renonce à ce mariage. Au milieu de l’entretien Jivan arrive et chasse Meirima ; elle sort menaçante, prédisant malheur à Loubitsa si elle ose épouser ce parjure. Jivan conjure Loubitsa de ne rien croire de ce qu’à dit Meirima et l'assure de son amour.

Il y a peut-être quelque chose de fatigant et de peu sympathique dans cette duplicité du jeune Serbe ; le drame entier repose sur elle. La noce de Loubitsa

se prépare ; les svats (garçons d'honneur) se réunissent dans la maison de son père et s’entretiennent du jeune couple. Jamais fiancés ne furent plus tristes et la noce menace de dégénérer en enterrement. Meirima poursuit sa vengeance : déguisée en servante, elle pénètre dans la chambre de Loubitsa : en face du lit nuptial parsemé de roses, au bruit lointain de chants joyeux et des instruments, elle rumine sa jalousie, elle éclate eu imprécations.

Loubitsa, tu crois que cette nuit tu jouiras d’un doux sommeil... Non... non... Tu reposerais auprès de Jivan, et moi, livrée à toutes les douleurs, à tous les tourments, je déchirerais mon visage de mes ongles, je frapperais ma tête contre les murailles de ma chambre solitaire!... Non, cela ne sera pas ! Tu t’endormiras, mais d’un autre sommeil que celui que tu espères, d’un sommeil plus dur, et dont on ne se réveille pas... Si, par malheur, tu allais m’échapper !... Mais non, si je ne te puis tuer en secret, je te tuerai au milieu des svats, dans les bras de ton père, dans les bras de ton mûri... Les danses cessent, les svats portent la dernière santé à lu mariée. Buvez, buvez ! pour elle le vin de vos coupes se changera en un noir poison.

Elle se cache derrière un rideau, Loubitsa entre, elle congédie ses femmes ; son cœur est agité de sombres pressentiments. Cette femme turque ne peut sortir de sa mémoire. — Je ne sais de quelle terreur mystérieuse elle a rempli mon Ame; je ne voudrais plus la voir... et mon cœur me dit qu’elle viendra.

meibima, apparaissant tout à coup.

Il ne te trompe pas! Tu ne m’attendais pas si tôt, n’est-

ce pas? Tu voudrais maintenant être cachée au fond de la terre! Tu voudrais fuir, appeler au secours, crier! Mais si tu bouges, si tu élèves la voix...

(Elle tire un poignard.) Avec ce poignard, je te coupe la gorge.

LOÜBITSA.

O mère de Dieu, protège moi contre cette femme!

MEIRIMA.

Personne ne peut te défendre maintenant, ni la mère de Dieu, ni Dieu lui-même. Tu es en mes mains... Je puis te tuer... je puis t’étouffer... Tu regardes cette porte, comme si quelqu’un devait tout à coup venir pour te sauver... Si ce quelqu’un se montre, sache que tu tombes aussitôt morte à mes pieds.

LOUB1TSA.

Mais toi-même, tu perdras aussitôt la vie.

MEIRIMA.

Est-ce que tu crois que j’ai souci de la vie? Ne sais-tu pas que je reposerais dans le tombeau plus doucement que lu ne reposeras cette nuit dans ta couche? Quand je viens te donner la mort, crois-tu que je la redoute pour moi?

LOUB1TSA.

Eh quoi! Est-ce là vraiment ton dessein? Oh! je t’en prie, laisse-moi la vie! Rien que la vie! Mourir maintenant, mon Dieu ! y pouvais-je jamais penser ! Non, ce n’est pas possible... Tu 11e peux avoir tu ce dessein... Tuer ainsi une femme seule, qui ne t’a rien fait! Mais toi aussi tu es femme: tu as le cœur bon. Fais de moi ce que tu veux, mais laisse moi la vie... Regarde, me voici à tes genoux.

(Elle tombe à genoux.)

LP. MONDE SLAVE

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