‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 37 sur 68 · IS · texte numérisé non relu

IS

MEIRIMA.

Ah! te voici à mes pieds. Je savoure déjà le commencement de ma vengeance. Non, je n’ai point de pitié pour toi ; qui pourrait maintenant serrer mon cœur en sa main n’exprimerait au lieu de sang qu’un fiel amer... il faut que tu meures.

LOCBITSA.

Mais que t’ai-je fait, femme ? Que t’ai-je fait ? T’ai-je seulement vue jusqu’à ce jour ? dis-le moi?

MEIRIMA.

Ce que tu m’as fait, tu me le demandes ? As-tu la mémoire si courte...? Je vais te le dire. Je suis venue t’annoncer hier que Jivan en aime une autre. Cette autre, saislu qui elle est? le sais-tu?

LOUBITSA.

Ah? je le sais, je le comprends à ta fureur.

MEIRIMA.

C’est moi, la fille d’Alipaclia.

LOCBITSA.

Tu es la fille d’Alipaeha ! Alors il n’est plus de salut pour . moi! Tu peux tout.

MEIRIMA.

Il n’aime que moi, le sais-tu, moi seule? Tu n’es pour lui qu’un jouet aux mains d’un enfant, il s’en amuse un instant, le brise et le jette. Tu n’es pour lui qu’une créature odieuse, que la force lui impose pour compagne. Le sais-tu? Ne crois pas que je mente, que je parle ainsi par jalousie; je n’ai rien à t’envier, tu n’es devant moi rien qu’un ver de terre, moins qu’un ver, une fourmi... Mais assez de paroles. Je suis venue pour punir ton audace, ton opiniâtrité. As-tu pensé que tu enlèverais l’amant d’une musulmane sans te perdre?...

LOUBITSA.

Oli ! mon Dieu! je ne te l’ai point enlevé : mon père me l’a donné pour époux, qu’avais-je à faire, sinon d’obéir?

MEIRIMA.

Ton père te l’a donné. Et que t’ai-je dit ce matin, ne t’avais-je pas dit qu'il en aimait une autre? Que par ton mariage tu briserais le cœur d’une rivale? Pourquoi t’es-tu mariée malgré mes avertissements? Pourquoi m’as-tu volée? Pourquoi as-tu brisé à jamais la joie et la paix de mon âme.

Loubitsa épouvantée veut s’enfuir, une lutte s’engage entre les deux femmes. Loubitsa blessée par le poignard de Meirima tombe sur le lit nuptial, Meirima s’enfuit protégée par son déguisement.

Jivan attiré par le bruit accourt, il est trop tard. Loubitsa expire entre ses bras en lui pardonnant. Il ramasse par terre le poignard ensanglanté : il cherche à pénétrer le secret de ce drame lugubre. Les svats entrent dans la chambre avec le père de Jivan. Voyant le poignard aux mains de son fils et se rappelant la répugnance qu’il avait pour le mariage, il l’accuse du crime, il le maudit. On entraîne en prison Jivan qui essaie en vain de se justifier; le père annonce qu’il demandera lui-même la condamnation de son fils.

Au troisième acte, nous retrouvons Jivan dans sa prison. Il est condamné, l’aurore va paraître, il n’a plus que quelques instant à vivre. Il gémit sur sa destinée. — Mourir ainsi ! on va venir, on va lui lier les

mains, on l'entraînera devant la prison; et le sabre du bourreau va trancher cette tête à qui tant d’années étaient encore promises. Ah ! si du moins il pouvait succomber sur le champ de bataille en combattant pour la délivrance de sa patrie... — Un bruit se fait entendre à la porte de la prison, serait-ce déjà le bourreau? Non, c’est le père de Jivan qui a lui-même sollicité le châtiment de son fils et qui vient lui dire un dernier adieu. La scène est belle et dramatique. Nous la reproduisons en retranchant quelques longueurs, ainsi que nous avons fait dans nos citations précédentes.

JIVAN.

C’est toi, mon père !... et ma mère, et mes frères, où sont-ils?

NOVKO.

Ne m'approche pas, ne me touche pas ! Ta main est la main d’un démon. Elle a accompli l'acte d’un démon. Tu oses m’appeler ton père. Tu oses me demander où sont la mère et tes frères? Tu n’as plus de mère, tu n’as plus de frères. { Sanglotant .) Ta mère, en apprenant ta condamnation, est morte de douleur... Tremble ! En paraissant devant Dieu, il faudra que tu paraisses devant elle... Infidèle à la croix sainte, tu as vendu ton âme à une mécréante. Si je ne l’avais arrêté, tu t’enfuyais avec elle sans songer à ceux que tu os laissés exposés à la vengeance des Turcs. Tu ne rougissais pas d’acheter ton bonheur au prix de la tête de tes vieux parents!

JIVAN.

Non, ce n’est pas la vérité : cent fois j'ai pu fuir avec elle, et même sans fuir, j’aurais pu la posséder. Ah ! tu ne sais pas encore... Je ne t’ai pas révélé

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NOVKO.

Ne crois pas me tromper : ne te défends point par d’impudents mensonges! Pour détourner tout danger de nous et de toi. je t’ai marié avec la plus noble fille du pays. Le cœur d’une bête féroce l’eût adorée... Et toi, qu’en us-tu fait? Dis-moi, qu’as-tu fait d’elle?

JIVAN.

Mais écoute-moi, par pitié.

NOVKO.

Tais-toi. Penses-tu n’avoir tué qu’elle ? Avec elle, tu as tué ta mère. Tu as excité une vengeance, terrible entre deux familles jusqu’ici heureuses ! Et moi, triste vieillard, je resterai seul à pleurer sur la tombe des miëns tués par toi.

JIVAN.

Oh! arrête, arrête, au nom de Dieu!

NOVKO.

Non, je ne me tairai pas. Je suis venu t’apporter la ma- . lédiction de ta mûre, la malédiction de tes frères, de ta famille et la mienne. Je te maudis vivant et mort, je te maudirai jusqu’à mon dernier jour. Puisse ton âme avoir dans l’éternité la paix que tu as donnée à ma vieillesse !

[Il veut se retirer .)

jivan. l'enlaçant de ses bras.

Ne t’en va pas... il faut que tu m’entendes... il faut que tu saches...

NOVKO.

Laisse-moi...

JIVAN.

Non, il faut que tu m’entendes; il faut que tu saches...

IÜ'2

NOVKO.

Jamais!

JIVAN.

Si j’avais commis tous les crimes dont tu m’accuses et plus encore, Dieu même entendrait ma prière. Tu es plus implacable que Dieu.

NOVKO.

Que veux-tu donc? je t’écoute, parle, mais vite et en peu de mots; cor je ne puis attendre longtemps.

JIVAN.

Attends un peu. Mon esprit, mon cœur, tout chez moi est troublé. Laisse-moi me recueillir un instant ; mais tu ne me croiras pas.

NOVKO.

Tes mensonges sont plus clairs que le jour. Tu vas me dire que tu ne l’as pas tuée. Qui donc l’a tuée, elle qui n’avait fait de mal à personne? Tu ne l’as pas tuée. Tu oses me dire cela, à moi, qui t’ai trouvé ce poignard dans les moins, les vêtements souillés du sang de la victime.

JIVAN.

Hélas ! tout m’accuse ; mais je ne suis pas coupable.

NOVKO.

Mais alors quel est le coupable? Tu n’as rien dit, tu ne t’es pas justifié devant le tribunal ! Oh ! vil imposteur !

JIVAN.

Mon père, l’homme ne ment pas devant la mort: sous peu je dois comparaître devant la justice de Dieu. Devant cette justice éternelle, je jure que je suis innocent du meurtre de ma femme.

Et il explique comment, en entrant 4ans sa chambre,

il a trouvé Loubitsa expirante ; comment il a ramassé le poignard, comment le sang de la malheureuse victime a rejailli sur lui.

NOVKO.

Mais pourquoi ne t’es-tu pas ainsi justifié devant le kadi ; pourquoi, par ton silence, as-tu attiré le châtiment sur ta tête?

J IVAN

J’ai simplement nié le crime, pour ne pas déshonorer ton nom et celui de ma famille; mais je n’ai pas songé à me défendre. Je veux en finir avec une destinée désormais intolérable. On m’a condamné à mort, et je ne le regrette pas; seulement je ne veux pas te laisser convaincu d’un crime que je n’ai pas commis.

NOVKO.

Je ne sais quel esprit de vérité respire en ton langage et pénètre mon cœur. Réfléchis bien. Certainement tu ne veux pas me tromper. Tu m’as dit tout à l’heure que tu allais paraître devant Dieu. Tu ne gagnerais rien à ce mensonge en ce monde, et il pèserait sur ton âme en l’autre.

JIVAN.

Crois-moi, ô mon père ! par Dieu, crois-moi! je ne prends que Dieu à témoin.

NOVKO.

Oui, je te crois; oui, ce serait pécher de m’y refuser plus longtemps.

(Sanglotant.)

O malheureux enfant ! malheureux enfant !

jivan, se jetant à son cou.

Enfin, mon père ; enfin |

L K .MONDE SLAVE

NOVKO.

Malheureux enfant ! malheureux père ! Ainsi tu dois mourir quoique innocent. Mourir si jeune, si beau, si fort ! Par mon salut, tu ne mourras pas. Je puis te délivrer, le sais-tu? Je puis maintenant armer cent bras, mille bras pour ta défense. Tu ne sais pas de quelle force je dispose en secret. Attends-moi; avant l’aurore je reviendrai.

JIVAN.

Où vas-tu? Que veux-dire? De quelles forces, de quels bras veux-tu parler?

NOVKO.

Je sais ce que je dis; laisse-moi.

JIVAN.

Prends garde, mon père ; à quoi bon t’exposer en vain ?

NOVKO.

Ne t’inquiète pas de moi, ma tête blanche et nue doit reposer bientôt dans le tombeau. Mais toi, tu viens d’entrer dans la vie, tu peux être utile à ton pays, pour toi il est juste que je sacrifie ma vie.

Le fils supplie en vain le père de renoncer à ses desseins; mais le temps passe, le geôlier vient arracher Novko aux embrassements de son fils, et le vieillard quitte la prison en bénissant celui qu’il était venu maudire.

A peine a-t-il quitté le cachot, Meirima y pénètre; vient-elle insulter aux derniers instant de son amant? Non, elle vient pour le sauver. Elle lui apporte les clefs de la prison: un cheval préparé par ses soins

LE DRAME MODERNE EX SERBIE. IGo

l’attend à la porte. Qu'il se h:\te, il n’y a point de temps à perdre :

JIVAN

Et toi, tu restes?

meirima, après un trustant de silence.

La femme doit rester auprès de son mari; je suis devenue la femme d’Osman.

JIVAN.

Depuis quand?

MEIRIMA.

Depuis hier. Les svats sont venus me chercher, et ils vont m’emmener dans la Kraïna 1 . Avant de partir, j’ai voulu te sauver. Va donc, adieu, sois heureux, c’est mon dernier désir.

(Elle va pour sortir.)

JIVAN.

Arrête... O mon Dieu, de quels sentiments suis-je agité! O mon Dieu !

Et la jalousie s’empare de Jivan, une passion mal éteinte se réveille dans son cœur. Va donc, Meirima : quand les svats t’amèneront à ton époux, il te faudra passer sur mon cadavre.

MEIRIMA.

Fuis, malheureux! ce n’est pas toi qui dois mourir?

JIVAN.

Qui donc?

Et sa passion s’exaltant de nouveau, il raconte à

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