‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 38 sur 68 · J (VAN · texte numérisé non relu

J (VAN

Tu as, dis-tu, préparé un cheval; pourrais-tu, maintenant, me procurer un sabre?

MEIRIMA.

Qu’en ferais-tu?

J IVAN

Grâce au sabre et au cheval, je t’enlèverais à travers une horde de Turcs.

MEIRIMA.

U malheureux! ce n’est plus possible; on va venir me chercher dans mon appartement pour me revêtir du vêtement nuptial... Fuis, va rejoindre les lieydouks, et ce soir, quand les scats viendront pour m’emmener, fonds sur eux et délivre-moi.

Jivan cède aux instances de Meirima : il quitte la

prison, mais son cœur est agité des plus sombres pressentiments.

La scène change. Dans une rue isolée de la ville se rassemblent Novko et quelques-uns de ses compagnons; ils sont en armes, et s’apprêtent à délivrer Jivan. Novko d'un coup de pistolet donne le signal, les chrétiens entonnent le chant de l'insurrection :

— Ilourrah! liourrah ! liourrah! que chacun s’élance au combat. Malédiction sur celui qui reste en arrière!

— A quoi bon la foi quand il n’y a pas de temple, quand le canon des Turcs brise la croix sainte !

— A quoi bon une patrie belle et vaste quand l’étranger en est le maître?

— A quoi bon des enfants chéris quand le Turc les égorge? des sœurs et des femmes, quand le Turc les aime ?

— Ce n’est pas un homme, celui qui le souffrirait, mieux vaut mourir que de vivre esclave.

Les Turcs arrivent en armes, le combat s’engage; dans le lointain les flammes d’un incendie illuminent la scène ; les chrétiens ont mis le feu aux demeures des musulmans.

Novko a été fait prisonnier. Alipacha le fait venir devant lui et l’interroge; il veut savoir quel a été l’instigateur de la révolte : est-ce le vizir de Constantinople mécontent des pachas? est-ce- quelque raïah poussé à bout? Mais Novko refuse de répondre à toutes les questions. Alipacha le menace de la torture. « Que m’importe! répond le vieillard. Tu as passé toute ta vie à soigner ton corps : tu me menaces de la torture

1(58 L K MONDE SLAVE

pensant qu’elle me sera intolérable comme à toimême-, mais mon corps et mon âme se sont endurcis depuis longtemps à tous les maux. Soumets-les aux tourments les plus cruels : tu n’arracheras pas une parole à mes lèvres. » Un messager vient annoncer que le terrible Arambacha s’avance avec ses heydouks : l’insurrection redouble. Un ordre du vizir enjoint à Alipacha d’aller le rejoindre à "Visoko. Il va partir et emmène avec lui Osman son futur gendre et sa fille Meirima. Il lui annonce sa résolution. Meirima pleure et cherche à le détourner, elle sait que Jivan l’attendra sur la route pour l’enlever, mais elle ne croyait pas que son père serait du voyage. Elle le supplie en vain : son amour l’emporte sur sa piété filiale. Elle n’a pas le courage de révéler à son père le secret fatal. Elle prévoit une terrible catastrophe. Elle s'accuse de parricide, mais elle se tait.

Le dénouement approche : un nouveau changement de scène nous transporte dans la tente où va reposer Meirima après une journée de voyage; elle est seule avec sa fidèle Chérifa : tout trahit en elle l’anxiété et le remords. Elle renvoie Chérifa, elle prête l’oreille à tous les bruits. Elle attend son libérateur.

Jivan n’est pas encore ici ! Je ne puis attendre plus long- ' temps... Mon cœur éclate, mon âme m’échappe! Quelles tortures ! O ma mère, tu aurais mieux fait de ne pas m’enfanter.

[Elle se lève et prête l’oreille.)

Il n’est pas encore ici. Et s’il arrive !... Je tremble d’y songer. Mon père n’est-il point parmi les svals? ne périra-t-

il pas avec eux? Mon père! je m’élancerai parmi les heydoulcs et je le couvrirai de ma poitrine! Ils ne tueront pas mon père sans me tuer avec lui.

( Elle écoute.)

Non... c’est le murmure des arbres dans la montagne. Que de fois il m’a trompée cette nuit! Au moindre bruit mon cœur bondit dans ma poitrine. Je crois que c’est lui. Il ne viendra pas... Ah ! s’il allait me trahir ! Pensée infernale ! Seigneur, tu lui infligerais ta plus terrible malédiction!

[On entend un coup de fusil.)

Me trompé-je? Un coup de fusil... un second... puis un troisième... Ah! ce sont les scats qui boivent à ma santé. Le festin s’achève. Voici l’instant suprême. Au lieu de Jivan, c’est Osman que je vais voir; mais il n’arrivera pas jusqu’à moi.

[Elle tire une fiole de son sein.)

I Ai voici qui vient. O poison si amer pour les autres, pour moi si doux !

( Elle boit et s'assied sur son lit.)

osmax entre et la contemple longtemps.

O fille d’Ali, on ne m’avait pas trompé, tu es belle comme une des houris célestes. Mais où sont les roses de ton teint? Pourquoi tes lèvres sont-elles bleues? Regrettestu le palais de ton père? Le mien te le fera oublier : tu seras honorée comme une reine; cent esclaves obéiront à tes ordres; ma mère chaque jour te revêtira d’or et de soie. Je veux t’aimer comme mes yeux.

(Il s'assied auprès d’elle. )

MEIRIMA.

Tais-toi, [bey. Laisse-moi un instant de repos, je t’en prie.

OSMAN

Tu me repousses? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ta main

170 LE MANDE slave.

est froide? Pourquoi tes joyaux gisent-ils ainsi à terre?

MEIRIMA.

A-l-on besoin de joyaux dans la tombe?

OSMAN

Dans la tombe?

Page 1