IT'2 LE MONDE SLAVE. — LE DRAME MODERNE, ETC
MEIRIMA.
Jivnn, je te prie pour mon père; je confie sa vie à ta générosité.
JIVAN.
Vieillard, tu avais ordonné de me mettre à mort. J’aurais le droit de ne pas épargner ta vie; mais, puisqu’elle me prie pour toi, lu es aussi en sûreté sous cette tente que sous le toit de ta maison.
ALIPACHA.
Je ne te demande pas la vie. Je veux mourir ici .en défendant l’honneur de ma fille.
MEIRIMA.
Ne vous querellez pas à mon sujet. Je vais mourir... je me suis empoisonnée.
En vain l'amant et le père éperdus appellent du secours, il est trop tard : Meirima meurt en pardonnant à Jivan et en le priant de laisser la vie à Alipaoha. Jivan veut se tuer, mais son père le retient et lui ordonne de vivre pour sa patrie. Arambachn vient d'arriver avec ses vaillants compagnons. Alipacha, désespéré de la mort de sa fille et des revers des Musulmans, se perce de son poignard, et le drame se termine aux cris de : Vive la Serbie une et libre! C’est l’impression suprême qu’emporte le spectateur. Derrière Jivan et Meirima il est un personnage toujours présent et qui est le véritable héros du drame : la patrie aujourd'hui opprimée, demain peut-être triomphante.
DE PARIS A PRAGUE
Il est des noms qui pèsent lourdement sur l'histoire et qui entraînent les générations à travers une longue série d’erreurs et de préjugés. Tel est entre tons le nom de 1- Allemagne. Il a longtemps exercé, il exerce encore sur les esprits un prestige d’autant plus grand que l’on connaît moins les limites du monde germanique, et que le vague même où elles se perdent ajoute à leur immensité. Entre la France et la Russie nous ne voyons guère que deux [ ays non allemands, la Pologne et la Hongrie. Nous croyons que l’Allemagne s’étend sans interruption de Hambourg à Trieste, du pont de Kehl 1 à la frontière russe et hongroise. Nous oublions les peuples secondaires qui servent comme de transition entre les Allemands et le monde slave, et semblent destinés, par leur situation, ù contenir le flot toujours montant de l'invasion germanique : tels sont, au midi, les Slovènes qui occupent les rives de
1, Du pont rte Kehl! Ceci était écrit en 1869.
la mer Adriatique partagée entre les Italiens et les Slaves istriotes et dalmales. Tels sont au centre de l’Europe les Tchèques, gardiens naturels de ce formidable quadrilatère de montagnes, que beaucoup de nos publicistes acharnés après la frontière du Rhin abandonnent si volontiers à l'Allemagne. On commence, depuis quelque temps, à savoir que la Bohême existe et qu’elle a une vie propre : des publicistes distingués ont appelé l’attention sur l’histoire et la situation actuelle de son peuple; mais ils n’ont pu qu’effleurer la matière : un obstacle insurmontable, l’ignorance de la langue nationale se dressait devant eux. Tout ce qui concerne la vie intime, la littérature du peuple tchèque, devait nécessairement leur échapper.
La Bohême n’est pas si loin de chez nous qu'on serait tenté de le croire : cette avant-garde des Slaves à l’Occident n’est séparée de la frontière française que par trois petits États allemands : le grand-duché de Bade, le royaume de Wurtemberg et la Bavière. A eux trois ils n’ont que sept millions d'habitants. Prague, à vol d’oiseau, est aussi près de Paris que Berlin, et plus près que Vienne : trente-six heures suffisent à vous transporter de la ville française dans la ville slave par excellence.
Au pont de Kehl, nous avons mis le pied sur le territoire Badois : passons, je vous prie, sans nous arrê-
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ter, devant Baden-Baden; ce petit endroit est devenu banal à force d’être décrit. D’ailleurs, ce que nous cherchons en Allemagne, ce sont des Allemands, et nous n’avons que faire de cette aristocratie cosmopolite du grand monde et du demi-monde. Carlsruhe, la capitale du grand duché, mérite à peine une heure d’arrêt. (Test une petite capitale régulière, propre, dont les rues principales aboutissent à un grand square à l'extrémité duquel s’élève un château. Avant de quitter le grand-duché pour entrer dans le Wurtemberg, faisons un détour d’une heure ou deux, et allons rendre visite à Heidelberg. Heidelberg mérite mieux qu’une visite : elle réclame un séjour. Peu de villes offrent au voyageur un plus coquet abord : la gare elle-même semble s'être mise en fêle pour vous accueillir : vous n’y trouverez rien de cette froide et sévère architecture administrative qui fait ressembler tant de nos gares à des casernes. L’édifice est bâti eu grès rouge qui rit aux yeux : la vigne sauvage s’enlace aux colonnes des portiques et aux balcons des façades : du côté de la ville, une cour plantée d’arbres et de fleurs semble attendre quelque fraîche idylle, quelque rencontre entre Hermann et Dorothée: un boulevard bordé de platanes s’ouvre devant vous; il longe le jardin botanique dépendant de l’Université; au bout de quelques pas il se bifurque en deux branches : l’une va gagner la ville proprement dite, l’autre en forme le boulevard extérieur, un boulevard orné de somptueux hôtels ou de fraîches villas, et d’où la vue s’étend à loisir sur les flancs ombreux du
Kœnigstuhl. On nomme ainsi la colline qui domine Heidelberg sur la rive gauche du Neckar : une autre se dresse sur la rive droite : on l’appelle l’Heiligenherg. Tout concourt à embellir YAnlage : c’est le nom qu’on donne à notre boulevard : le chemin de fer longe le flanc de la colline, et à deux reprises s'engouffre dans de courts tunnels; une gracieuse église gothique élève dans le lointain sa tour rose et dentelée. Les étrangers affluent sous ces ombrages : le voyageur venu pour passer deux jours à Heidelberg se laisse charmer par la beauté du séjour et reste souvent plusieurs semaines. Le désenchantement est grand quand on entre dans la ville proprement dite; les maisons empêchent de la voir, et ce mot naïf mais exact trouve ici une rigoureuse application; l’homme a dû disputer le terrain à la nature : deux grandes rues parallèles coupées par quelques ruelles, et débouchant sur deux ou trois places d’où l’on aperçoit la ruine du château, voilà la ville : les édifices privés et publics sont peu intéressants. Presque tout ce qui est antérieur au dix-huitième siècle a été détruit par nos aïeux pour la plus grande gloire de Louis XIV. La ville n’a pas de quais et ses habitants n’ont pas su profiter du Neckar. Le pont, le fameux pont que représentent tous les panoramas est assez mal bâti et orné de sculptures ignobles : il doit toute sa renommée au merveilleux paysage qui l’entoure. Quelle vue! Au premier plan un fouillis de maisons irrégulières dominé par quelques clochers, derrière, les sommets du Kœnigstuhl, et sur les flancs de la colline au milieu
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d’un nid de verdure, la ruine du schloss (château), étageant ses façades mulliples et ses tours découronnées : à droite une suite de collines onduleuses, tantôt âpres, tantôt boisées au milieu desquelles émerge le Neckar, moitié rivière, moitié torrent; h gauche la vallée élargie repoussant pour ainsi dire sur ses côtés les collines chargées de vigne et les blanches maisons. C’est à l’heure du soleil couchant, au moment où l’ombre et la lumière confondent leurs tons mats et rosés, qu’il faut venir rêver sur le pont de Heidelberg. On comprend alors cette ineffable sérénité du paysage qui faisait dire au romancier Kotzebue : « Si un malheureux me demande où il doit vivre, ne fùt-ce qu’une heure pour échapper au tourment qui l’opprime, je lui nomme Heidelberg; si un heureux me demande quel endroit choisir pour encadrer sa joie, je lui nomme encore Heidelberg ! »
Le premier soin de tout voyageur qui se respecte est, après avoir visité le pont, de courir au château. Arrêtons-nous pourtant quelques minutes dans la ville. A défaut de grands monuments, une maison tout au moins mérite d’arrêter nos yeux, c’est l'Auberge du Chevalier (Das Haus zum Ritter). C'est le seul édifice privé qui ait échappé à la ruine de 1689-93. Pour nous Français, il a un intérêt quasi-national. Il remonte à l’époque où le Palatinat était le seul refuge des Huguenots français persécutés dans leur pays. Un certain Bélier, retiré à Heidelberg, se fit construire une somptueuse résidence dans le meilleur goût du temps : c’est une liante maison à six étages avec
pignon sur rue, dont la façade, rétrécie à son sommet, est littéralement couverte de sculptures et d’inscriptions latines en lettres dorées. Un bélier figure les armes parlantes du propriétaire : divers bustes représentent les rois mérovingiens mi-gaulois, mi-germaniques, qui, dans la pensée de l’architecte, symbolisent l’antique alliance de la France et de l'Allemagne. Un saint George à cheval, casque en tête, surmonte le pignon. Le tout est construit en grès rouge; l'ensemble est harmonieux et pittoresque. Si Heidelberg avait pu conserver toute une rue ainsi bâtie, elle serait, avec Nuremberg, la ville la plus curieuse de l’Allemagne.
En face du Chevalier se dresse l’église du Saint- Esprit, une de ces églises sans portail, comme il y en a tant en Allemagne, édifice peu intéressant an point de vue architectural, mais dont l'histoire se lie intimement à l’histoire religieuse du Palatinat : elle sert aujourd’hui aux deux confessions catholique et protestante. Au sommet de la tour, le veilleur de nuit fait, à partir de dix heures, résonner sa trompe aux quatre points cardinaux. Les ondes sonores vibrent au loin sur la ville endormie et surprennent étrangement le voyageur attardé dans la rue.
A quelque distance de l’église du Saint-Esprit, sur une petite place, s’élève un modeste édifice, bien célèbre dans l’histoire de la pensée allemande. C’est l’Université d’Heidelberg, la Ruperta-Carolina : elle compte aujourd'hui neuf cents étudiants et plus de cent professeurs. Elle s’ouvre hospitalièrement aux
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étrangers, et nous pouvons y entrer en toute liberté. Voici d’abord dans le vestibule le tableau noir(Schwarzbrett) où chaque professeur indique lui-même le sujet et l’heure de ses cours. Chaque matière a pour le moins ici quatre ou cinq professeurs : tout docteur peut, eu qualité de clocent , ouvrir un cours et faire concurrence au professeur ordinaire ou extraordinaire. Entrons dans une salle : gardons-nous de nous tromper et d’aller interrompre une conférence de privatissirni ; on nous inviterait poliment à sortir : l’étranger n’est admis qu’aux leçons faites publicè; la salle ressemble exactement à une salle de collège : le professeur, généralement debout dans sa chaire, songe moins à plaire qu’à instruire ; les étudiants assis devant des tables prennent des notes; ils n’applaudissent jamais des mains; un trépignement de pieds indique le comble de l’enthousiasme : c’est une manifestation qu’on se permet rarement. Dans le vestibule, à côté des programmes des leçons, sont affichés les actes officiels, qui ne laissent pas d’avoir quelque intérêt pour un étranger. Ici c’est une ordonnance du recteur concernant l’étude de l’escrime; il recommande au professeur de surveiller sévèrement les étudiants et de ne jamais laisser les exercices dégénérer en duels. On connaît la sotte passion des étudiants allemands pour ce ridicule passe-temps. Un autre tableau nous en fournit plus d’une preuve. C’est la liste des étudiants qui, pour avoir pris part à un duel, ont reçu le consilium abeundi. Cet agréable euphémisme est synonyme de renvoi. C’est ainsi que chez nous,
dans certains établissements, on rend à leurs familles les élèves récalcitrants. Du reste, pour constater le caractère batailleur de certains étudiants allemands (je dis de certains, car tous, grâce à Dieu, ne sont pas infectés de ce travers) il suffit d’avoir rencontré dans les rues quelque bande de grands imbéciles, coiffés de casquettes multicolores, et de rubans bariolés, indiquant le corps auxquels ils appartiennent, Frank-onia , Rhenania , Westphalia , etc. Ces messieurs ont toujours l’air de chercher un nez à couper, ou une dent à casser. Ils portent leurs balafres avec orgueil; ce sont les glorieuses marques de leur vaillance en des atYaires d’honneur qui auraient pu aisément se régler à coup de poings. Il est sur terre peu d’êtres aussi haïssables, au premier abord, que ces bursch. Ils tiennent à leur casquette comme le paon à ses plumes, et ne daignent pas s’en séparer quand ils entrent dans un lieu public où il y a des Philistins. C’est le nom qu'ils donnent aux bourgeois. En les caractérisant de la sorte, je ne prétends nullement comprendre l’ensemble des étudiants allemands dans le blâme que j’inflige à quelques-uns. Les vrais étudiants, ceux qui représentent la partie noble et sérieuse de la jeunesse allemande, n’ont rien de commun avec ces poseurs. Leur journal, la Revue académique ( Akademische Zeitschrift ) signale les travers que je révèle ici et réclame énergiquement en faveur du bourgeois et du bon sens.
Ce qu’il y a de meilleur chez le bursch , c’est son chien. C’est un compagnon inséparable qu’il emmène partout, sauf, bien entendu, à l’Université. Le dogue
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ou terre-neuve est généralement un des plus beaux animaux de son espèce : je n'en dirai pas autant de son propriétaire; le chien a sur lui bien des avantages : il ne reste pas couvert dans les lieux publics, ne porte pas de lunettes d’or et ne se bat pas en duel. Cette mode d’avoir des chiens ne subsiste plus que dans les petites villes. Celui de M. de Bismarck était célèbre à Bonn, du temps où le futur ministre étudiait dans cette Université. Un jour qu’il avait été invité à une grande soirée, il alla, accompagné de son boule-dogue, commanderai! cordonnier voisin une paire de bottes vernies pour le lendemain. L’honnête artisan avait, parait-il, de la besogne pressée, et déclara qu'il ne pouvait satisfaire son client dans le délai prescrit. « Voyez ce chien, lui dit avec le plus grand sang-froid M. de Bismarck, je n’ai qu'un signe à faire si vous ne me donnez pas votre parole de livrer les chaussures à l’heure dite, il saute sur vous et vous étrangle. » Le cordonnier ne se le fit pas dire deux fois : les bottes furent faites pour le lendemain.
L’Université pourrait longtemps nous retenir; mais elle intéresse peu le simple voyageur, et sur cent touristes, — je parle des Français, — pas un n’en a franchi le seuil. Ce n’est pas la docte cité qui attire le touriste, c’est le schloss eu ruine; quitter Heidelberg sans l’avoir visité, ce serait, comme dit un proverbe polonais, être allé à Rome et n’avoir pas vu le Pape. Si le château était aujourd'hui intact, il mériterait certainement l’attention des curieux ; mais il aurait bien moins de prestige et de charme. Ce qui fait son mérite, c’est
son délabrement : le jour où l’on s’aviserait de le reconstruire en entier, Heidelberg perdrait la moitié de ses visiteurs.
La vieillesse couronne et la ruine achève;
Il faut à l’édilice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée,
Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée De la cendre des morts.
Il faut que le fronton s’effeuille comme un arbre.
Il faut que le lichen, cette rouille du marbre De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ;
Et que la vétusté, par qui tout art s’efface,
Prenne chaque sculpture el la ronge à la face Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Il faut qu’un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes, Que l’eau dorme aux fossés ;
Que la cariatide en sa lente révolte Se refuse, enfin lasse, à porter l’archivolte Et dise : « C’est assez. »
Ce n’est pas, ce n’est pas entre des pierres neuves Que la brise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas 1 D’un beau palais le débris est plus beau I Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L’ombre par le rayon et le rayon par l’ombre,
Il lui faut la ruine a défaut du tombeau.
Voulez-vous qu’une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l’âme idéalise
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Lu forme et la hauteur,
Attendez que de mousse elles soient revêtues Et laissez travailler à toutes les statues Le temps, ce grand sculpteur!
D’un beau palais le débris est plus beau'. Cela est vrai surtout pour le scliloss de Heidelberg; le caractère auguste et pittoresque de la ruine fait oublier les fautes de goût de l’architecte, le sentiment de la critique disparaît, il ne reste plus que de l’admiration, je dirai presque de la reconnaissance pour les barbares (ce sont, hélas! nos ancêtres), qui ont préparé celte fête des yeux au poète et à l’artiste.
On monte au château par un plan incliné que l'âne et le mulet peuvent gravir aisément; on longe, abrité par l’ombre des vieux arbres, un mur de soutènement qui s’adosse à la colline et fut bâti par les électeurs pour arrêter, dit-on, l’éboulement des terres. Sur la ■ première terrasse qui s’étend à notre gauche et qui est convertie aujourd’hui en un jardin anglais, était jadis une cerisaie. C’est là que la princesse palatine Élisabeth-Charlotte, celle qui fut la seconde femme de Monsieur après la mort d’Henriette d’Angleterre, c'est là, qu’au milieu des splendeurs de Versailles, la Palatine , comme on l’appelait alors, déclarait avoir passé les meilleurs moments de sa vie : « Ah! mon Dieu! combien de fois, écrit-elle, ai-je, dans la montagne, mangé des cerises à cinq heures du matin, avec un
t. Victor Hugo, Voix intérieures.
bon morceau de pain. J’étais alors plus heureuse qu’à présent. » C’est là aussi, pour rappeler des souvenirs plus poétiques, que Gœthe écrivit quelques vers du Divan oriental :
Le lys et lu rose humides de lu fraîcheur du mutin Fleurissent dans le jardin près de moi.
Derrière, ombreux et sympathique S’élance le roc vers les deux ;
Ceinte d’une forêt haute,
Couronnée d’un château héroïque,
Lu colline ondule
Jusqu’à ce qu’elle oit rejoint la vallée.
Les jardins que chantait Gœthe sont de date récente; ils ont été crées en 1804, quand on eut déblayé les pierres et les ronces dont le flanc de la colline était jonché.
Avant la ruine s’étendaient d’autres jardins dessinés sur les plans d’un de nos compatriotes, dont une mystification récente, très-répandue, a voulu faire l’inventeur méconnu des machines à vapeur. Attaché successivement au service de l’électeur de Bavière et de l’électeur palatin, Salomon de Caus fut pour eux ce que Le Nôtre fut pour le Grand Roi. Il a donné la description des jardins de Heidelberg, dans un volume intitulé Hortus Palatinus , orné d’un grand nombre de figures gravées par Brie et publié à Francfort, en 1G20. A l’en croire, c’était, quelque chose de féerique : un fouillis de plates-bandes, de galeries, de grottes, d’arcs de triomphe, de jets d'eau et de labyrinthes. Cette
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œuvre fut achevée en 1619, c’est-à-dire, à la veille du moment où l’électeur palatin était appelé au trône par la Bohême justement révoltée, au début de cette guerre de Trente Ans, qui devait avoir de si funestes conséquences pour la Bohême et le Palatinat.
Au bout de quelques minutes, nous arrivons à l’une des portes du château; après avoir traversé une galerie souterraine, nous débouchons sur l’Altan, large terrasse d’où l’œil découvre au loin la ville et la vallée du Neckar. Cette terrasse s’étend devant la façade extérieure du bâtiment de Frédéric (Frederichs-Bau). C’est la partie la mieux conservée de la ruine, ce n’est pas la meilleure : l’architecture en est lourde et sans grâce. Quel édifice pourrait d'ailleurs rivaliser avec le panorama du Neckarthal? Après avoir traversé une seconde galerie et franchi une lourde porte de guerre, nous entrons dans l’intérieur. C’est ici vraiment que la ruine se présente dans tout son charme; et l’on comprend que les écrivains allemands n’aient pas craint d’évoquer ici le magique souvenir de l’Alhambra. Les bâtiments et les arbres ont, pour ainsi dire, été plantés au hasard : pans de murs crevassés, arcades ogivales, maisonnette rustique, puits orné de lierre, bassin desséché, porte massive, semblent avoir été jetés là par quelque fantasque génie pour servir de cadre au joyau de la ruine, à la façade de 1 ' Otto-Heinrichs-Bau. Cet édifice, qui porte le nom de son fondateur, regarde l’ouest et devait, dans la pensée du fondateur, dominer le panorama de la vallée. Des constructions ultérieures l'ont enfermé dans celte cour. L’architecte fut un Fla-
mand, Collin de Malines. Il semble avoir voulu combiner dans son œuvre le génie germanique et celui de la Renaissance. Je laisse aux hommes du métier la description des frises, des festons, des corniches et des astragales. Ce que les profanes remarqueront, c’est l’ingénieux mélange des ordres dorique, ionique et corinthien ; c’est surtout cotte surabondance de vie qui déborde sur l’édifice et ne se rencontre que dans les monuments les plus achevés de l’art chrétien. Le mur disparaît sous la multitude des statues dont il est revêtu; les fenêtres elles-mêmes en sont garnies, et leurs consoles sont soutenues par des Hermès. Les pilastres sont des cariatides; l’ensemble des statues qui représentent les héros de l’antiquité, les vertus fondamentales, les sept grands dieux de l’Olympe, les vertus princi pales, a un sens symbolique que les esthéticiens allemands ont fort bien expliqué. Mais il serait trop long à exposer. Il fait bon à étudier ici, il est encore mieux d’y rêver.
Le château de Heidelberg a d’ailleurs un grand avantage sur bien des monuments : on n’y est pas troublé par l’importunité des cicevoni. Ceux qui vous montrent les salles intérieures sont rétribués par l’État et n’ont aucun intérêt personnel à se faire valoir près du voyageur. L’intérieur ne mérite guère, d’ailleurs, d’être visité: le grand tonneau, est un grand tonneau, voilà tout. Les salles conservées sont d’un fort mauvais style; quant au musée Graimberg, qui occupe la Frederichs-Bau, c'est une collection de bibelots qui n’ont guère d’attrait que pour ceux qu’intéresse spéciale-
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ment l’histoire du Palatinat. Il y faut noter cependant le moulage en plâtre de la tête de Kotzebue, et le portrait de l’étudiant Sand, qui l’assassina à Mannheim en 1821 : c’est une tête charmante, presque virginale, empreinte d’une indéfinissable expression de mystique enthousiasme et qui éveille une pitié sympathique.
Les massifs de verdure qui enveloppent le château au dehors ne permettent guère de se faire une idée de l’ensemble; mais il est des détails qui méritent d’être étudiés: par exemple, la tour fendue (gesprengle thurm ), dont une moitié tomba d’un seul bloc dans le fossé où elle gît encore aujourd’hui. Mais c’est toujours près du Neckar qu’il faut revenir pour jouir de la ruine dans toute sa majesté. Et si l’on a eu comme nous la bonne fortune de redescendre la rivière par une belle soirée d’été et de voir tout à coup cette masse colossale, illuminée de feux de Bengale comme un décor de féerie, profiler ses murs flamboyants sur le fond noir du ciel et de la colline, on aura vu l’un des plus rares spectacles que l’art associé h la nature puisse offrir à l’homme.
— Hélas! Monsieur, me disait une jeune allemande en me montrant de loin la ruine découronnée, voyez ce que vos ancêtres ont fait de notre château.
Comme elle disait ces mots, la ruine se mit à flamboyer.
— Que c’est beau ! s’écria ma voisine.
— Avouez, mademoiselle, que ce ne serait pas si beau si nos ancêtres ne vous avaient préparé les élé-
ments du spectacle et je me mis à développer la théorie de Victor Hugo. Ma voisine accepta en souriant mon paradoxe. Mais comme nous mettions pied à terre, nous entendîmes tout à coup une voix près de nous, qui criait: « Mélac ! Mélac! Komm hier x . » C’était un bon bourgeois qui appelait son chien. Il n’avait pas trouvé de meilleur nom à lui donner que celui du général français qui jadis avait désolé son pays. Toute médaille a son revers. Qu’en eût pensé Louis XIV ?
Deux heures après avoir quitté Heidelberg, nous entrons dans le Wurtemberg. Les wagons wurtembourgeois appartiennent au système américain que vous avez sans doute rencontré dans quelques parties de la Suisse. Ils ont huit ou dix mètres de long et ne sont pas divisés en compartiments. Ils s’ouvrent aux deux extrémités; une allée traverse le wagon dans toute sa longueur; il se termine par deux platesformes où le voyageur peut tout à son aise contempler le paysage à travers la fumée transparente de son cigare. Si le mauvais temps vous confine dans le wagon vous pouvez y circuler dans toute la longueur, si vous avez eu le bon sens de prendre les troisièmes, vous y pourrez faire une étude approfondie des cos-