‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 45 sur 68 · Ceci était écrit en · texte numérisé non relu

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pose de deux parties bien distinctes : l’une appartenant au style gothique, l’autre au style italien de la Renaissance. Les caveaux de la première ont longtemps servi de prison. La seule vue de l’édifice inspirait un respect religieux aux habitants de la cité. « Quand tu passes devant l'église, disait la mère à son enfant, dis un pater; quand tu passes devant le Rathaus, dis-en deux. » La grande salle du Rathaus est ornée de fresques par Albert Durer; une d'entre elles représente le mauvais juge sous les traits de Midas coiffé d’oreilles d’;\ne. Il est assis entre l’Ignorance et la Mauvaise Foi ; la Calomnie traîne devant lui par les cheveux un pauvre diable qu’accompagnent les figures allégoriques du Préjugé, du Mensonge, etc. La Vérité lente vient la dernière, à la fin du lugubre cortège. Arrivera-t-elle jusqu’au juge ? Une inscription peinte sur la muraille explique l’intention de l'artiste :

Eins manns rcd est ein lialb red Man soll di teyl hceren bed.

« Le témoignage d’un seul n’est qu’un demi-témoignage; il faut entendre les deux parties. » A côté de cette invitation à la justice, voici le triomphe de la force et de la souveraineté personnifiée par Maximilien ; il s’avance traîné sur un char magnifique, précédé des trompettes de la bonne ville et de ses minnesingers. Le génie de la Renaissance anime déjà cette œuvre qui annonce l’aurore de l'art nouveau. Popula-

risée par la gravure, elle a inspiré plus d’un artiste en Italie.

Comme l’uôtel de ville, l'église de Saint-Sébaldus appartient à deux styles différents : elle est mi-romane, mi-gothique. L’extérieur n’offre guère de remarquable que la Porte des Mariées (Brautthure). Elle est surmontée d’une dentelle ogivale ornée des statues de la Vierge et de saint Sébald, des cinq Vierges sages et des cinq Vierges folles. Ingénieuse et paternelle leçon donnée par l’église aux jeunes épouses qui franchissaient le seuil du saint édifice. Saint-Sébald est aujourd’hui temple protestant; mais ainsi qu’à Saint-Laurent, l’ornementation intérieure est toute catholique. Les Krafft, les Stoss, les Wolgemuth l’ont embellie à l’envi. Si le Sacramenls Hœuslein fait l'orgueil de Saint-Laurent, Saint-Sébald a pour parure le tombeau de son patron,- le plus précieux trésor de l’art allemand : c’est l’œuvre du grand fondeur Pierre Vischer qui, aidé de ses trois fils, mit treize ans à l’élever.

Le cercueil du saint, revêtu d’or et d’argent, est porté par de gigantesques limaçons. Il est entouré de plus de quatre-vingts figures représentant des apôtres, des génies, des animaux, chaos étrange où l’artiste a su garder l’ordre et l’harmonie. Sur la base de la châsse où repose le saint, est représentée la vie de Sébald, né prince de Danemark et mort apôtre de la Germanie. Dans un coin, l’artiste, suivant la pieuse coutume du temps, s’est figuré lui-même avec son tablier et son marteau. Le tout est surmonté d’un immense baldaquin à triple coupole supporté par d’élégantes colon-

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nettes. Nuremberg peut, à bon droit, dire iière de cette œuvre que l’Italie lui envierait.

Les maisons vulgaires de Nuremberg passeraient ailleurs pour des monuments historiques. Gomme les divers palais de Venise, elles ont chacune un caractère différent et beaucoup d’entre elles demanderaient une monographie spéciale : un des traits distinctifs de leur architecture, c’est l’existence des échaugueltes qui ornent la façade du plus grand nombre. G’est, je crois, le nom que les spécialistes donnent à une sorte de lanterne ou logette qui s’avance sur la rue et forme une espèce de balcon couvert d’où l’on voit à la fois sur le devant et sur le côté sans sortir de l’appartement. Les voyageurs qui ont été en Suisse en ont pu rencontrer un grand nombre à Schaffhouse. Plusieurs des maisons de Nuremberg ont d’ailleurs un intérêt historique. Voici celle de Hans Sachs le cordonnier : voici celle d’Albert Durer non loin de laquelle s’élève la statue du grand artiste en attendant qu’un musée spécial soit consacré à recueillir ses œuvres ou leur reproduction; en voici une autre qui perpétue, comme la ruine de Heidelberg, des souvenirs peu glorieux pour la France ; sur la façade on lit :

Ici demeurait Johann Palm qui tomba victime de la tyrannie de Napoléon en juin 1806.

C’était un pauvre diable de libraire que Napoléon fit fusiller comme coupable d’avoir publié des pamphlets

contre la domination française. L’Allemagne n’a pas oublié cet humble martyr; Napoléon sans doute ne l'oublia pas dans la solitude vengeresse de Sainte- Hélène.

Le Burg ou château, que l'on atteint après avoir dépassé la maison d’Albert Durer est le plus ancien monument de Nuremberg : bâti par l’empereur Konrad au onzième siècle, souvent habité par ses successeurs, il a été réparé en 1854 par le roi Max : la municipalité de Nuremberg en a fait don à la famille royale, qui n’use pas souvent du droit d’y résider. C’est un lourd entassement de massives bâtisses, d’appartements meublés à l’ancienne mode et ornés de vieilles peintures allemandes. Dans la première cour se dresse un vénérable tilleul que l’impératrice Cunégonde aurait planté au onzième siècle. Sur les murs on signale une empreinte de deux pieds de cheval qui naturellement ont leur légende. Un chevalier accusé de brigandage et condamné à être pendu — il y a de cela bien longtemps — demanda comme suprême faveur la permission de faire à cheval un tour sur le rempart. Tout à coup il piqua des deux et franchit le fossé. Credat Judœus Apella! Près de l'entrée du château une salle voûtée renferme une agréable collection d’instruments de torture et une petite bibliothèque de livres consacrés à ce bel art : les tenailles, les poinçons, les chevalets ne laissent rien à désirer. D’autres instruments se trouvent au Musée germanique. Cette importante collection appartient moins à Nuremberg qu’à l’Allemagne tout entière, et ce n’est pas le lieu

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d’en faire ici la description. Nuremberg est elle-même le plus curieux des musées : on ne peut regretter qu’une chose, c’est que les modes nouvelles, en y pénétrant, établissent un contraste frappant entre le costume des habitants et la physionomie de la ville. Mais il n’est, hélas! rien de parfait en ce monde. Remercions l'intelligent patriotisme des Nurembergeois d’avoir si bien conservé à leur cité son aspect primitif.

Une plaine riche eu lioublonnières et eu sapinaies s’étend de Nuremberg jusqu'aux montagnes du Bœhmerwald. l’urth est la dernière station bavaroise. C’est là qu’on rencontre la douane autrichienne et le bureau des passe-ports, assez inclément jadis, aujourd’hui plus commode. Au riant blason de l’écusson bavarois (blanc et bleu) succèdent les lugubres couleurs de l’empire autrichien, le jaune et le noir. Au-dessus de l’aigle bicéphale se dressent partout les deux lettres sacramentelles K. K. C’est l’abréviation des deux épithètes Kaiscrlich , Kœniglich , impérial et royal : il n’est si mince débit de tabac où elles ne figurent : la Hongrie triomphante les a récemment effacées de ses monuments. Les peuples de la Cisleitlianie, obligés de les garder, se dédommagent en faisant sur l’assonance des deux lettres un jeu de mots

rabelaisien que le lecteur aura peut-être le bon goût de ne pas deviner.

Furth est situé auprès de celte chaîne de montagnes qui dessine le contour de la Bohême. Au sortir de la station, on traverse un court tunnel : le train gagne le versant oriental de la montagne, et en longe les flancs plantés de bouleaux et de sapins. Comme la Forêt-Noire, le Bœhmervvald demanderait à être parcouru à pied. La ligne de partage des eaux se trouve entre deux villages qui portent tous deux le nom de Kubitz : deux ruisseaux prennent leur source entre ces deux villages ; l'un descend vers la Bavière et appartient au bassin de la mer Noire : l’autre descend en Bohême et appartient au bassin de la Baltique. Encore quelques minutes et nous voici sur le terrain Slave : aux sons gutturaux de l’allemand succèdent des accents chuintants qui appartiennent à un tout autre ordre phonétique. Le type germanique ne disparaît pas des wagons, le chemin de fer étant chose cosmopolite.. Mais a côté de lui le type tchèque apparaît. Ce qui frappe peut-être le plus dans ce type c’est la profondeur du regard : le trait distinctif du costume c’est la czamara, sorte de redingote à brandebourgs, et l'horreur du chapeau nommé cylinder. Nous l’avons déjà constatée à Agram. La plupart des Tchèques portée t une sortede toque appelée tchepitc/ika. Si superficiel que soit le voyageur français, et quelle que soit son ignorance des langues, il ne lui faudra pas grande attention pour constater qu’il est entré chez un peuple nouveau. Désormais nous ne retrou-

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verons plus en allant vers l’est de pays purement allemands. De Furth à Prague, de Prague à Olmutz, d’Olmutz à Cracovie, la langue tchèque parlée par cinci millions d’habitants ne cessera de se faire entendre jusqu'au point où elle cède la place à l’idiome polonais.

Jetons un coup d’œil autour de nous : nous trouverons l’histoire de la nation tchèque partout écrite comme nous avons rencontré l’histoire de l’Allemagne à Ileideberg ou à Nuremberg. La première station bohème est Taus : ce mot est, dit-on, une corruption de l'ancien tchèque Tuhost , forteresse : elle s’appelle aujourd’hui en tchèque Domazlice. Cette ville fort ancienne s’élève à l’entrée du seul défilé par où les Allemands pouvaient de Bavière entrer en Bohème : c’est une des clefs du royaume : elle était le centre des postes militaires préposés par les rois à la garde de la frontière. Au début du quinzième siècle, Taus se déclara avec transport pour les doctrines hussiles ; elle arbora l’étendard du calice. Aussi en 1431, quand la grande croisade germanique envahit la Bohème hérétique, Taus subit un siège qu’elle soutint héroïquement. Les Taboviles arrivèrent à son secours et obligèrent les croisés allemands à décamper ; les habitants se jetèrent sur les fuyards et firent un grand butin. Pendant longtemps, ils montrèrent le costume et la croix que le cardinal Julien avait abandonnés sur le champ de bataille. Taus fut pendant longtemps le siège d’un commandement militaire sui generis. Le prince Bretislav I er , à la suite d’une expédition en Pologne,

transporta une partie de ses prisonniers à l'extrémité occidentale de la Bohême et les chargea de veiller à la sûreté de la frontière. Ils devaient la garder des invasions allemandes et faire de perpétuelles patrouilles le long du Bœhmerwald. On les appela les Chodovc, c’est-à-dire les marcheurs (du verbe choditi, marcher).

Ils subsistèrent comme corporation "jusqu’au dixseptième siècle. Les rois de Bohême leur avaient garanti de nombreux privilèges ; ils ne reconnaissaient pas d’autre chef que le roi et choisissaient eux-mêmes les juges qui décidaient leurs procès. Ces privilèges excitèrent à diverses reprises la jalousie des seigneurs du voisinage. Après la bataille de la Montagne-Blanche, ces privilèges leur furent retirés, et un certain baron de Lamingen, un de ces nouveaux venus qui s’étaient abattus sur la Bohême vaincue, comme les corbeaux sur les cadavres, se mit à accabler les Chodovc de corvées et de vexations de toute espèce. Ils se plaignirent à l’empereur, roi de Bohême, invoquant leurs anciens privilèges. On leur répondit par une fin de non-recevoir. Mais il arriva qu’en 1023 l’empereur, allant de Ratisbonne à Prague, dut passer par le pays des Chodovc. Ceux-ci l’attendirent rangés sur la grand’route drapeau en tête. Leurs chefs tenaient à la main, déployés, les parcheminsqui constataient leurs droits. L’empereur eut peur à la vue de cette masse d’hommes à l’air martial, et envoya son chambellan en avant pour savoir ce qu'ils voulaient; ils répondirent qu’ils réclamaient la confirmation et le maintien de leurs privilèges; qu’ils priaient l’empereur de vouloir bien

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apposer sa signature sur leurs parchemins. « Mes braves gens, répliqua le chambellan, cela ne saurait se faire sur la grand’route. — Qu’à cela ne tienne, répondirent les Chodove , nous avons apporté une plume et de l’encre. » Le chambellan alla rapporter la chose à son maître; l’empereur fit venir le chef des Choilovc et lui remontra que la signature royale ne valait rien sans le sceau royal; en conséquence il le priait de venir le retrouver à Vienne, muni de ses parchemins. Les Chodove envoyèrent en effet leurs représentants à Vienne; mais on leur répondit que leurs privilèges étaient périmés par la rébellion de la Bohême. Puis, comme les Chodove appartenaient à la secte des utraquislcs qui communiaient sous les deux espèces, le pieux baron de Lamingen les fit, à l'aide de missions bottées, rentrer dans le chemin de la vraie foi. Pour le remercier de ce beau zèle, l’empereur lui vendit les Chodove en 1628, moyennant la somme de 60,000 florins. Les pauvres gens eurent beau réclamer à la Cour de Vienne, on mit leurs envoyés eu prison. Pourtant, ils ne se découragèrent lias. On les voit réclamer encore en 1652, en 1668, en 1688. Pour se débarrasser d’eux, en 1692, on décapita leurs principaux chefs. Ils durent se taire; peu à peu ils se fondirent avec le peuple environnant dont ils ne se distinguent plus aujourd’hui que par quel pies particularités de langage, et par leur belle stature.

Le long du Bœhmerwald s'étend une région agreste, sauvage, la région des forêts, la Schumava que l’on considère comme une des plus pittoresques de la Bohêfne,

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Puis, le chemin de fer longe les bords de la Radbuza; le train glisse entre le lit de la rivière et des collines grises, d’aspect mélancolique. Il suit pendant quelque temps la ligne de démarcation des populations germaniques et slaves; à votre droite on parle allemand, à votre gauche on parle tchèque. La première station importante est celle de Pilsen, en tchèque Plzen. Les délicats seront peut-être choqués de cette agglomération de consonnes, mais je leur ferai observer que les lettres l et r, très-fréquentes en Bohême, renferment elles-mêmes une voyelle qui ue s’écrit pas, mais se prononce. Plzen — Pci zen. Les orientalistes qui ont étudié l'hébreu comprendront aisément ce phénomène.

A Pilsen tous les voyageurs se précipitent vers le butfet pour y goûter l’ excellente bière qui est un des produits les plus remarquables de la cité. La bière de Pilsen égale, si elle ne les surpasse, celles de Vienne et de Munich. Il s’en fait dans l’empire autrichien une consommation considérable. Bon an, mal an, on en brasse cent mille tonneaux environ et on l’exporte jusqu’en Turquie. Mais l’histoire de Pilsen m’intéresse plus que sa bière. C’était jadis une des villes fortes de la Bohême. Dans les guerres des Hussites, elle tomba de bonne heure aux mains des catholiques dont elle embrassa la cause. Ce fut la seule ville tchèque qui ne défendit pas le liussitisme. Ce rôle lui valut les sympathies de l’Empire et du concile de Bâle. Ses habitants furent affranchis de tous droits dans toute l’étendue du royaume et du Saint-Empire et autorisés à en per-

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cevoir sur les voyageurs qui traversaient leurs villes. Ils avaient pris un éléphant de guerre dans le camp des Taborites : on leur permit de le mettre dans leurs armes. Pilsen a aujourd'hui environ 23,000 habitants; c’est, avec Reichenberg, la seconde ville du royaume. Le plus remarquable de ses monuments est l'église de Saint-Barthélemy, curieux échantillon du style gothique en Bohême. Le portail était jadis orné de deux tours dont l’une fut détruite au seizième siècle par un incendie. Elle possède une admirable statue de la Vierge qu'une dévotion barbare a couverte, hélas! d’ornements ridicules. L’hôtel de ville date du quinzième siècle. Pilsen est une ville de commerce et d’intelligence. Un fait curieux à constater, c’est le progrès que la population tchèque a fait dans cette ville depuis plusieurs années. Pilsen a un théâtre : pendant longtemps la langue allemande étant, disait-on, l’idiome cultivé (kultursprache), ce théâtre fut occupé par une troupe allemande. Aujourd’hui il y a une troupe tchèque qui joue le drame et l’opéra. Le costume des femmes de Pilsen est sans analogue dans tous les pays slaves : elles portent une robe fort courte, lourdement empesée, qui laisse voir la jambe jusqu’au genou.

Après Pilsen vient Rokytsany, patrie du célèbre théologien Jean de Rokytsany. Rokytsany soutint de longues luttes avec sa voisine orthodoxe Pilsen. Aujourd’hui les deux villes ne rivalisent plus entre elles que de patriotisme. Jusqu’en 1756, le clocher de l’église de Sainte Marie-aux-Neiges fut surmonté d’un calice, symbole des utraquistes. Dans le lointain, ori

aperçoit les deux châteaux eu ruines de Zebrak et Toczuik. Le dernier servait de prison, mais c’était une prison sui generis. Les mauvais ménages y étaient renfermés jusqu'à ce qu’ils eussent trouvé dans l’isolement du tête à tête le moyen de se raccommoder. Chez nous, un établissement de ce genre ne désemplirait pas.

Toute la population des communes environnantes jusqu’à llorzovitz vit de l'industrie cloutière. Quand je dis vit, c’est une façon de parler. Le vrai est qu’elle n’en meurt pas. Je ne sais ce que gagnent aujourd'hui les cloutiers d’Horzovitz; mais ce que je sais bien, c’est qu’il y a trois ans environ leur salaire était de douze sous par jour. Ils demandèrent une augmentation qui leur fut refusée. Ils se mirent en grève, et une collision finit par éclater entre eux et les patrons dont quelques-uns furent maltraités. Or, il se trouva que ces patrons étaient des juifs. Deux jours après les journaux de Vienne dénonçaient les Tchèques à l’Europe comme le plus intolérant et le plus barbare de tous les peuples. En règle générale, il faut se défier des journaux de Vienne quand ils parlent des peuples nonallemands de l’empire. Mais ce n’est pas seulement des journaux de Vienne qu’il faut se défier. Récemment, tandis qu’à la suite de manifestations politiques l’état de siège était proclamé en Bohême, ce pays fut le théâtre des exploits de la police autrichienne. Dans une petite ville du Nord, et située près de Sadowa, ITorsits (et non pas Horzovilz), il se trouva que la moitié de la population mâle se trouvait, pour raisons

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politiques , sous le coup de poursuites judiciaires. Le Siècle releva ce fait monstrueux qui contrastait si singulièrement avec le libéralisme tant vanté de l’ Au triche. Un autre journal, le ***, jugea nécessaire de remettre en lumière l’histoire très-ancienne de la grève et se plut à embrouiller ad majorem veritatis ctAuslriæ gloriam la grève des pauvres cloutiërs de 1807 avec les meetings d’IIorsits, à la date de 1808. Et voilà comment dans une certaine presse française on écrit l'histoire. Musset disait : « ignorant comme un maître d’école; » ne pourrait-on pas dire en bien des circonstances : ignorant comme un journaliste ? A combien de nos publicistes ne pourrait-on pas appliquer l’histoire de Socrate et Glaucon si finement racontée par le bon Rollin? Mais ceci nous entraînerait trop loin; et nous apercevons déjà à gauche de la voie ferrée le château de Karluw-Tyn dont la masse quadrangulaire se détache fièrement sur le paysage. L’édifice disparaît, caché par les collines, puis il reparaît tout à coup. Arrêtons-nous un instant, voici l’un des plus illustres monuments de la Bohême, l’un des plus vénérables représentants de son passé.

« Oh! quel admirable spectacle s’offre aux regards » étonnés! Quelle gigantesque forteresse s’élève là-haut » si hère, si intimement scellée au rocher gris que le « rocher semble un château et le château un rocher. » Comme au loin une ceinture de murs crénelés enve- » loppe la tête de la montagne, tantôt montant vers les » cieux, tantôt s'abîmant vers les profondeurs de la » roche! Comme elle domine fièrement la noble

» demeure! Comme la tour commande avec majesté! » Comme ils rient affectueusement les grands arbres » verts qui s’élancent des noires saillies de la muraille! » Maintenant le rayon de midi tombe sur l’édifice et » les hautes lucarnes étincellent, les fenêtres rayon- » lient de flammes! O merveilleux spectacle! »

Ainsi s'exprime Ebert, un poëte allemand qui a consacré quelques-uns de ses chants à célébrer les souvenirs de la vieille Bohème !

Le château de Karluw-Tyn ou Karlstein a eu pour fondateur l’empereur Charles IV, roi de Bohême, dont le souvenir est aussi cher aux Tchèques qu’il est peu sympathique aux Allemands. La première pierre en fut posée en 1348 : détail important, ce fut à un architecte français, Mathias d'Arras, qu’en fut confiée l’exécution. Elevé en France, Charles IV avait pour nos compatriotes une affection toute particulière. Il fonda l’Université de Prague sur le modèle de celle de Paris. Il transporta de Bourgogne en Bohême des vignes qui produisent encore aujourd’hui des vins estimés. Le château devait être tout ensemble un séjour de villégiature où le souverain viendrait se retremper dans la méditation, et une forteresse où il garderait les joyaux de la couronne et les reliques auxquelles il tenait le plus. Une situation romantique sur une roche nue entourée d’un cercle de collines répondait à cette double destination. La proximité de Prague, la capitale du royaume, ajoutait encore à ces avantages. Vingt-deux chevaliers étaient préposés à la garde du château. Un d’entre eux faisait toutes les

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nuits des rondes sur le rempart extérieur en criant :

Dale od liradu, dale,

At nespotka nestesli nenadalc.

Ce qui veut dire en bon tchèque :

Loin du château, loin

De peur que tout à coup il ne vous arrive malheur.

La consigne était sévère: un des gardiens ayant manqué sa ronde fut condamné à mort par le commandant Joachim de Kolowrat. Quatre chapelles avaient été construites dans le château. Trois d’entre elles gardaient les joyaux de l’empereur ; la quatrième dite chapelle de l’Assomption, servait à la célébration des offices divins : chapelle collégiale, elle avait un doyen et quatre chanoines. Par respect pour les reliques, aucune femme ne devait jasser la nuit dans cet asile religieux et guerrier. La chronique scaudaleuse, cette inséparable compagne des Cours, n’eut rien à voir dans les premiers siècles de Karluw-Tyn. L’impératrice, elle-même, n’entrait pas dans le sanctuaire. L’empereur avait fait construire pour elle un petit château appelé lvarlik (le Petit-Charles). Plus tard, ces mœurs sévères s’adoucirent. Voyez plutôt les Mémoires de Bassompierre : il y raconte plaisamment les divertissements que lui offrit son séjour à Prague en 1G04. Il y avait connu le bourggrafe de Karlstein, un certain Preschetoris L II devint amoureux de la

1. C’est ainsi que Bassompierre transcrit le nom slave de Vçrçhovels (Vrsovec).

quatrième fille de ce personnage, M mL> Esther de Bechin. Le bourggrafe l’invita à venir passer le carnaval à Karlstein :

« Nous y trouvâmes, dit Bassompierre, plus de vingt dames parmi lesquelles il y en avait de trèsbelles, et il ne faut pas demander si nous fûmes bien reçus des filles du logis, mais principalement de la mienne qui fut ravie de me voir, et moi aussi; car j'en étais extrêmement amoureux, et puis dire que de toute ma vie je n’ai passé des journées plus agréables ni ne les employai mieux que je fis de celles-là. Ce fut une fête perpétuelle, étant perpétuellement à table ou au bal ou en autre meilleure occupation...

« Après le carnaval passé, nous nous en revînmes à Prague avec grand regret d’elle et de nous, mais avec grande satisfaction de notre petit voyage. Ma maîtresse me promit qu’elle viendrait bientôt à Prague; mais, comme son père retomba malade, elle ne le put, mais elle me fit venir déguisé à Karlstein, où je fus cinq jours et six nuits caché en une chambre près de la sienne, au bout desquels je revins à Prague. »

Bassompierre oublia vite cet amour éphémère. Il en aura bien d'autres encore à nous conter. Curieuse nature! Pas un mot dans ses Mémoires des beautés artistiques ou pittoresques de la Bohême. Histoires de ripaille, aventures de femmes, intrigues de Cour, voilà ce qui l’occupe. Véritable contemporain du Béarnais, ayant le triple talent de boire , de battre , et d’être un vert-galant.

Le sang a plus d’une fois rougi les épaisses murailles

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de Karlstein. L’est là que furent, en 1307, égorgés quatre conseillers du roi Weneeslas (Vaclav) soupçonnés de trahison envers leur souverain.

Plus tard, en 1422. quand les Étals de Bohême, révoltés contre Sigismond de Luxembourg, eurent confié le trône au prince lithuanien Korybut, ils assiégèrent le château espérant y trouver la couronne royale qu’ils voulaient poser sur la tète du nouveau souverain. Cette fois les assiégeants avaient de l’artillerie, des canons en métal de cloche, des boulets en pierre : le château en souffrit moins que les assiégeants qui voyaient leurs engins éclater à tous moments. Le siège dura six mois, et le château ne fut pas pris : plus tard un incendie y éclata «qui ne fit que de médiocres ravages.

Au dix-septième siècle, Kodolphe II embellit Karlstein à sa façon, en mutilant et badigeonnant ce qui n’était pas au goût du jour. En 1022, les archives et les joyaux de l’État furent transportés à Prague. Lors de la guerre de Trente Ans, les Suédois ravagèrent le château (1048). Pendant les deux siècles suivants, durant la longue misère de la Bohême vaincue par les Ilabsbourgs, il tomba en ruine et ne fut réparé qu’au début de ce siècle par l'empereur Ferdinand. Aujourd’hui, dépouillé de sa splendeur, il excite encore l’intérêt des patriotes et des archéologues.

Après avoir franchi les portes des deux enceintes, on pénètre dans une cour où sont les logements des gardiens. Dans cette cour, on montre un puits creusé dans le roc à une profondeur d’environ 300 pieds, et dont

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on tire l’eau à l'aide d’un tread-mill. On franchit une troisième porte et l’on entre dans l’intérieur du château lui-même. Ou rencontre une série de salles et de chapelles, aujourd’hui nues et dévastées, mais qui témoignent encore de leur antique splendeur. Dans la chapelle de l’Assomption apparaissent encore quelques peintures à moitié effacées, débris d’un art jadis florissant. La bohème, bouleversée par les luttes des JIussites et de la guerre de Trente Ans, pillée tour à tour par les Allemands et les Suédois, a vu la plupart de ses œuvres d’art détruites, dispersées, vendues. Aussi est-il bon de recueillir avec soin tous les faits qui prou- vent que ce noble pays a connu, lui aussi, la culture des arts.

En 1345, l’empereur Charles IV, le fondateur de Karluw-Tyn avait établi une confrérie de peintres : confirmée par ses successeurs, cette confrérie ou corporation était exclusivement slave. Les privilèges, lettres, etc., qui la concernent sont, jusqu’à l’année 1678, réJigés en langue tchèque. Les Allemands ne pénétrèrent dans cette confrérie qu’à partir de la grande persécution religieuse de la guerre de Trente Ans. Mais avant l’organisation de cette confrérie il existait déjà des peintres dont quelques œuvres ont ôté en partie conservées. Un écrivain tchèque. M. Vysek, calcule qu’il n’existe pas en bohème moins de quatrevingts manuscrits enluminés. Quant aux tableaux et fresques, il n’en compte pas moins de quatre cents antérieurs à l’époque de Van Dyck. Des témoignages dignes de foi attestent qu’au douzième siècle les églises

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de Prague et des environs étaient déjà ornées de peintures dont malheureusement il ne reste plus de traces. On a conservé les fresques d’une chapelle romane à Znaïm, en Moravie. L’une d’entre elles représente la naissance du Christ. Le peintre a cru devoir donner des auréoles au bœuf et à l’âne de la crèche : une peinture plus ancienne représente le laboureur Premysl recevant les messagers de la princesse Liboucha 1 .

Pour en revenir aux peintures de Karlstein, elles ont déjà été à plusieurs reprises l’objet d’études sérieuses. Avant d’être restaurées, en 1842, elles étaient méconnaissables, et on les a sévèrement traitées, puis, on s’est mis à les admirer en déclarant qu’elles étaient l’œuvre d’une colonie de peintres allemands égarés alors en Bohême. Mais il ne parait nullement prouvé qu’il y ait eu alors en Allemagne uue école allemande à laquelle la Bohême ait emprunté des artistes. Il faut reconnaître que les peintres en question, Dietrich de Prague, Kunts, Wurmeser ont des noms germaniques. S’ils sont Allemands d’origine, c’est en tout cas à Prague qu’ils auront appris la peinture. Or, les archives de Karlstein nous ont conservé un précieux document : c’est un acte de donation d’un domaine fait à Dietrich par Charles IV et signé par ce peintre. Cet acte est en langue, tchèque. S’il se fût agi d’un peintre allemand, l’acte n’eût-il pas été rédigé en sa langue? Il y a encore un autre artiste que l’on a voulu rattacher à l'école

1. Voyez le Jugement de Liboucha dans mes Chants héroïques des Slaves de Bohême. (Librairie Internationale, 1866.)

germanique. C’est Thomas de Mutina. Il est aujourd'hui démontré que c’était un peintre italien de Modène. Charles IV. dans ses voyages, l'avait rencontré à Trévise, et, charmé de son talent, l’avait emmené avec lui pour décorer son séjour favori. Mais l'œuvre capitale est celle de Dielrich ou Théodore, de Prague : c’est une suite de portraits de saints ou de rois peints sur fond d’or et enrichis à la manière byzantine d’or et de pierres précieuses. Ils ornent les murs de la chapelle de la Croix. Le procédé de peinture est celuici : on dessinait sur un fond de gypse collé à la détrempe; on peignait les ors ; on appliquait les pierres précieuses ou les lames de métal ; enfin venait la peinture proprement dite. Un vernis excellent préservait l’œuvre des injures du temps. Certaines peintures sont monochromes : ce sont les plus belles. Les critiques les comparent aux œuvres italiennes contemporaines, en exceptant toutefois celles du grand maître Giotto. Les figures peintes dans les tons gris de l’école byzantine sont des types slaves. Du reste, les relations que la Bohème entretenait avec Constantinople peuvent, dans une certaine mesure, expliquer cette influence byzantine.

Au douzième siècle, la suite d’une guerre entre les Grecs d'une part, les Hongrois et les Tchèques de l'autre, la fille d’un prince Bohème avait épousé le neveu de l’empereur grec, et le prêtre qui avait accompagné à Constantinople la royale fiancée avait rapporté de cette ville un grand nombre d’objets d’art.

La décoration de la chapelle de la Croix était d’une

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rare magnificence: c’est elle qui renfermait les joyaux de la couronne. Partout où il essayait de se fixer, l’œil ne voyait qu'or et pierreries. Les murailles en étaient incrustées; le plafond figurait le ciel avec un fond d’azur et des étoiles en or; cent trente-trois tableaux ornaient les lambris; treize cent trente cierges éclairaient le sanctuaire ; il était caché par une grille d’or que l’empereur seul avait le droit de franchir. La chapelle était fermée par quatre portes munies de dix serrures. Mon guide, un tchèque patriote, me rappelait ces richesses en soupirant, puis, il me racontait les légendes du lieu. Cette tête de crocodile avait été trouvée dans la Bérounka ; suivant la tradition elle appartenait au dragon que combattit saint Georges. Dans cette chambre était un lit de bois délicatement sculpté, où couchait l’empereur Charles IV ; eu 1619, les troupes anglaises, venues au secours de Frédéric, roi de Bohême, occupèrent le château de Karluv-Tyn ; leur chef voulut dormir dans la couche auguste, mais des mains invisibles chassèrent l’imprudent qui avait osé profaner la majesté du souvenir. Aujourd’hui le lit, enlevé par les Autrichiens en 1809, est au palais de Laxembourg.

La chapelle de la Vierge et celle de sainte Catherine ont aussi leurs reliques artistiques. Les murs de cette dernière sont littéralement incrustés d’agates et d’améthystes. On y montre deux flambeaux gothiques, dons du roi de France, deux bancs de bois sculptés, paraît-il, de la main même du roi Charles IV. C’est là que le roi de Bohême, empereur d’Allemagne, aimait

à se retirer pour méditer. Par une ouverture percée dans le mur, on lui passait les papiers d’Étal et les aliments. Une pâle lumière filtre à peine à travers les vitraux.

La chapelle de la Croix est située au sommet de la tour quadrangulaire qui domine l’ensemble du château. Du sommet de cette tour, la vue n’aperçoit que le3 collines environnantes ; c’est dommage qu’elle ne puisse s'étendre jusqu’à Prague: on comprendrait alors la piété qui anime les Tchèques envers sa mémoire. C’est lui, me disait mon guide, qui, là-bas, sur les hauteurs du Hradschin, a bâti la capitale de Saint- Vit ; c’est lui qui a jeté sur la Moldau ce pont que l’Europe nous envie ; c’est lui qui éleva notre Université. On pourrait dire de lui avec un de vos poètes :

Dunsles murs, hors murs, tout parle de sa gloire.

Que les Allemands le décrient, c’est leur droit ; mais qu’ils ne nous contestent pas celui de le bénir et de vénérer sa mémoire. — Charles IV fut en effet un des meilleurs princes de la Bohême ; bien qu’il n'appartint à la nation tchèque que par sa mère, il aimait l’idiome slave et, dans sa Bulle d'or, il recommandait aux électeurs de l’apprendre.

De Karlstein à Prague les souvenirs historiques ou légendaires abondent. Là-bas, entre de grandes roches escarpées, s’étend à l'ombre d’arbres séculaires, la poétique vallée de Saint-Yvau.

C’était, selon la tradition, le üls d’un prince de

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