LE MONDE S I, AV E
est aussi accordée pour la garde-robe; les tarifs sont excessivement divers; du reste, il n’est rien de plus difficile â apprécier en monnaie courante que le talent artistique : mais les mauvaises langues prétendent que des circonstances tout à fait étrangères aux intérêts de l’art contribuent singulièrement à enfler ou à diminuer les honoraires de tel ou tel artiste.
La régie est généralement insuffisante, et quand un bon acteur veut être bien secondé dans une représentations, il se charge de remplacer le régisseur. On peut constater cette insuffisance de la régie au Théâtre- Alexandre à Pétersbourg 1 ; des acteurs n’y savent ni marcher, ni s’asseoir, ni saluer, affirme une critique d'ailleurs assez sévère ; ils placent le comique dans de misérables effets de costume, dans des pantalonnades dignes du théâtre de la foire. Chaque artiste, au lieu de sacrifier aux nécessités de son rôle, tire à soi tout ce qu’il peut de la pièce, et quand il quitte la scène, s’efforce de faire entendre au public que « sa voiture l'attend » et qu’il n'est pas homme à retourner à pied chez lui; chacun tâche de faire comprendre qu’il n’est pas le laquais, le paysan, l’aubergiste qu’il représente, mais bien un artiste des théâtres impériaux, et que s’il figure un laquais ou un aubergiste, c’est tout simplement par ordre de la direction. Cela fait singulièrement tort à l’illusion.
1. Ces observations ne sauraient s’appliquer au théâtre de Moscou; il renferme des artistes de premier ordre, et l’interprétation des pièces est généralement excellente.
l.ES THEATRES EN RUSSIE.
La concurrence entre artistes, la rivalité qui est pour le talent un aiguillon si puissant, est inconnue dans la plupart des théâtres. Il y a une école officielle où ils recrutent leurs artistes; capables ou incapables, les écoliers envahissent la scène et la ferment aux autres; il est très- difficile, à qui n’a point passé par l'école, de devenir membre du théâtre.
Le choix des pièces, la dramaturgie , comme on dit en style technique, dépend delà direction, des acteurs et de la censure. Toute œuvre dramatique doit, comme en France du reste, être soumise à la censure. Si elle passe, elle est ensuite soumise au comité littéraire du théâtre. Acceptée par le comité, il lui faut trouver un artiste qui soit prêt à la jouer à son bénéfice; la censure est aussi chatouilleuse que celle dont parle Figaro; elle autorise le Prophète , mais sous un autre titre, parce que la foi orthodoxe ne reconnaît pas ce prophète-là ; elle n’admet pas sur l’affiche le nom de Guillaume Tell, coupable de rébellion envers ses chefs, le remplace par celui de Charles le Téméraire.
Les écrivains russes ont souvent fait à leurs dépens d’amères expériences. La célèbre comédie de Griboïedov, Gorc od uma (le Malheur d’avoir de l'esprit J, a été écrite en 1822 ; à cette époque, il n’était pas même permis de l’imprimer; puis la censure permit d’en jouer un acte, puis deux, puis trois, puis quatre. Il se passa dix ans environ avant que la pièce pût être jouée sans lacune, et dix années encore, avant qu’on pût la jouer tout entière. Le chef-d’œuvre de Gogol, le Revisor , que M. Mérimée a fait connaître chez nous, aurait
eu le même sort si l'empereur n'en avait lui-même ordonné la représentation. La censure fit bien encore par-ci par-là quelques coupures; ce n'est que l’an dernier que l'on a pu jouer le Revisor tout entier à Moscou. En ce moment même, on signale en Russie une recrudescence de sévérité chez la censure. Certaines pièces qui jusque-là avaient sans encombre occupé le répertoire, ont diparu sans que l'on sache pourquoi. En revanche, la censure laisse passer — comme en France — des opérettes plus que décolletées et peu propres à développer le sentiment de la morale publique; sans doute, ces opérettes lui paraissent moins dangereuses que les drames où sont agitées les questions sociales et philosophiques.
Les conditions matérielles faites aux écrivains et aux compositeurs, sont d'ailleurs assez médiocres. Récemment, la direction de l'Opéra russe refusait 3,000 roubles du Festin de Pierre , œuvre posthume du grand compositeur national Dargoinyjski, et payait à Verdi 20,000 roubles la Forza del TJësîtno. Ces anomalies s’expliquent parle règlement officiel qui détermine les droit des auteurs et traducteurs.
Ce règlement, comme on l'a vu plus haut, est de 1827; il a fixé les honoraires des écrivains au taux que déterminait alors la valeur de l’argent et l'importance des théâtres; l’argenta diminué de valeur; l'importance des théâtres a augmenté, le tarif officiel est resté le même! En outre, la direction des théâtres prétend avoir la propriété absolue des ouvrages qu’elle acquiert. D'après la législation russe, une œuvre litté-
LES THEATRES EN RUSSIE
raire est la propriété de son auteur, non-seulement sa vie durant, mais encore celle de ses héritiers cinquante ans après sa mort; or, les directeurs regardent toute œuvre achetée par eux comme leur propriété après la mort de l’auteur. Il y a pis ; la direction ne payant les honoraires de l’auteur que du jour ou sa pièce a été représentée, s’il vient à mourir avant la représentation, il ne touche rien, non plus que sa famille.
La loi de 1827 divise en trois classes les œuvres dramatiques. A la première classe appartiennent les pièces originales en vers de quatre ou cinq actes; elles sont payées 1,143 roubles; (on a vu tout à l'heure pourquoi ce chilfre bizarre).
A la seconde classe appartiennent les pièces originales en vers de trois actes, ou en prose de quatre ou cinq actes; j»rix : 71.4 roubles; la troisième comprend les pièces originales en vers de deux actes, ou d’un seul ; les pièces originales de trois actes en prose, les traductions de trois actes en vers et les traductions en prose de quatre ou cinq actes; prix : 572 roubles; dans la quatrième classe rentrent les œuvres originales en prose de deux actes ou d'un, les traductions en vers de deux actes ou d’un, les traductions en prose de trois ou de deux actes ; prix : 285 roubles; enfin, la cinquième classe comprend les traductions des pièces ou vaudevilles en un acte et êo prose ; prix : 143 roubles.
Voilà certainement une savante classification; peu importe dans ce système la valeur de la pièce ; il s’agit avant tout du nombre des actes; la meilleure prose ne vaut pas les plus mauvais vers; une tragédie de
Campistron passe avant Y Avare de Molière. Le Revisor de Gogol, qui a le malheur d’être écrit en prose, est bien moins rétribué que telle détestable tragédie qui n'a pu rester au répertoire. Quand Gogol présenta cette pièce, on jouait alors une pièce en vers d’un poëte aujourd’hui oublié. Gogol, qui était dans des embarras d’argent assez graves, demanda que son drame fut assimilé à cette tragédie ; il n’y put réussir ; Kukolink, le poëte tragique, touchait 1,143 roubles pour son œuvre rimée ; Gogol, pour son chef-d'œuvre en prose, toucha 714 roubles et resta dans la misère tandis que sa pièce enrichissait les directeurs de théâtres.
En ce qui concerne les opéras, la loi de 1827 les divise en grands , moyens et petits, sans prendre la peine d’indiquer sur quels caractères internes ou externes se fonde celte classification. Les grands opéras rentrent dans la première des classes que nous avons indiquées tout à l’heure, les moyens dans la seconde, les petits dans la troisième.
Il arrive souvent aussi que la direction d’un théâtre devient propriétaire d’une pièce sans rien payer, par suite d’un étrange abus qui, heureusement, tend un peu à disparaître depuis quelques années. Un acteur donne généralement pour son bénéfice une pièce nouvelle; il la paie à l’auteur qui compte pour le succès de sa pièce, sur l’éclat d’une représentation à bénéfice; parfois il l’obtient pour rien, d’un auteur avide de réputation et las de voir son œuvre moisir dans ses cartons. Une fois propriété de l’acteur, la pièce est aussi la propriété du théâtre; car l’artiste n’est quun
LUS THÉATKKS EN HISSIE.
fonctionnaire, une partie de la direction. On cite un grand nombre de pièces célèbres qui sont ainsi devenues, au détriment de leurs auteurs, la propriété des directeurs et leur ont rapporté des sommes considérables. Telle est, par exemple, la pièce d’Ostrovsky, le premier dramaturge russe comtemporain : Ne le mêle pas de ce qui ne le regarde pas. Elle a déjà été représentée plus de deux cents fois tant à Pétersbourg qu’à Moscou, et on la regarde comme le meilleur drame russe après le Revisor , de Gogol ; le chef-d’œuvre de Griboïedov : Gore od uma ( le Malheur d’èlre intelligent ), a été acheté 275 roubles par l’acteur Bransky, au lieu de 714 qu’il aurait pu rapporter à son auteur; il est resté au répertoire. On calcule que l’acteur qui joue dans cette pièce depuis qu’elle est au théâtre, a dû gagner dix fois plus que l’auteur qui l’a écrite.
On ne pourrait pas encore citer l’exemple d’un seul auteur russe qui soit devenu riche de son métier. Ostrovsky, dont trente drames environ se jouent sur les différents théâtres de la Russie, n’a qu’une position de fortune très-médiocre. Le grand compositeur Glinka, l’auteur du fameux opéra : La vie pour le Tsar , s’écriait, en quittant la Russie pour aller mourir en Allemagne : « Terre maudite, puissé-je ne jamais te revoir. » Gogol, dans ses Lettres , parle souvent des contrariétés et des chagrins qu’il a éprouvés ; la censure en augmentait encore l’amertume : « Je suis tellement dégoûté du théâtre, écrit-il à un de ses amis, quand je pense aux difficultés qui m’attendent sur la scène de Moscou, que je perds l’envie de faire
aucune espèce de démarche nouvelle. Faites de ma pièce ce que vous voudrez; je ne veux plus m’en occuper.
» J’en suis las, comme je suis las de la peine qu’elle m’a donnée. L’effet de ma pièce a été grand et retentissant. Tout le monde est contre moi; les vieux fonctionnaires crient que je ne respecte rien, parce que je me suis permis de parler de gens qui sont au service de l’État. Sans l’intervention de l’empereur, ma pièce ne serait jamais arrivée au théâtre, et il y a encore des gens qui s'efforcent de la faire interdire. Je vois maintenant ce que c’est que d’étre écrivain drama tique. Au moindre trait de vérité, non-seulement les individus, mais les castes entières se dressent contre vous. Quel bruit c’eût été si j’avais emprunté mor sujet à la vie de Pétersbourg, que je connais mieux que la vie provinciale ! »
Il entreprit, en effet, une comédie sur un sujet emprunté à la vie de la capitale; mais il y travailla longtemps sans avoir le courage de l’achever: « A quoi bon, écrivait-il; on ne pourra pas la représenter... Le drame ne vit que par la scène; sans la scène, c’est un corps sans âme. Il ne me reste qu’à chercher un sujet tout à fait innocent, un sujet dénaturé à ne pas offenser même un simple sergent de ville. » Cette pièce devait s’appeler l'Ordre de Saint-Vladimir; l’auteur y persifflait cette passion poul ies décorations, qui est un des travers de la société russe ; il ne l'a jamais terminée; quelques fragments en ont été joués à Moscou en 18^4.