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Il y a deux théâtres russes à Moscou et deux à Pétersbourg.
À Pétersbourg, l’Opéra-National et le Théâtre-Alexandre; à Moscou, l'Opéra-National et le Petit-Théâtre. Moscou étant le véritable centre de la Russie, c’est surtout dans cette ville qu’il faut étudier l’organisation des théâtres. Les deux scènes de Moscou occupent un personnel gigantesque ; il y a un directeur, un bureau de la direction, un inspecteur de répertoire, un traducteur, un chef de copistes, un teneur de livres avec son adjoint, un caissier, un journaliste archiviste, un inspecteur de la caisse, un inspecteur du théâtre, un maître de garde-robe, un architecte, une douzaine de secrétaires, dix médecins de théâtre, un dentiste, un pharmacien ; un régisseur d'opéra, un régisseur de drame, un maître de ballet, avec son suppléant, un régisseur de ballet; 29 artistes du premier rang, 29 du second, un inspecteur de musique, trois chefs d’orchestre, deux chefs d’orchestre de ballet, deux pour le vaudeville, un régisseur d’orchestre, quatre solistes, un chef de musique militaire, un bibliothécaire musical, un accordeur, un maître de danse, une inspectrice de l’école théâtrale, deux machinistes en chef, quatre décorateurs, un tailleur pour hommes, un tailleur pour femmes, un coiffeur, un fleuriste. Autour de ces principaux fonctionnaires se groupent les figurants, les danseuses, les ouvriers, etc... dont le nombre total dépasse plusieurs centaines.
Le conseil municipal de Moscou fournit annuellement 50,000 roubles de subvention aux théâtres im-
périaux ; mais il n’a pas le droit de contrôler leurs dépenses. On cite à ce sujet un fait curieux. En 1870-71, le Petit-Théâtre de Moscou rapporta, d'après le dire de la direction, un bénéfice net de plus de 30,000 roubles ; le conseil municipal, en apprenant ce fait, demanda à être déchargé de la subvention annuelle , afin de pouvoir consacrer une certaine somme à l’amélioration du Conservatoire qui est dans un état très-précaire, et des écoles populaires. La direction fit alors réviser les comptes et on constata... qu’il y avait un déficit considérable; l’affaire en resta là. Le théâtre étant une institution d'État, le journalisme russe, soumis au régime de la censure et des avertissements, évite prudemment d’y toucher.
Les représentations dramatiques à Moscou ont lieu surtout en hiver; en été on ne joue que deux fois par semaines et les représentations ont peu d’intérêt; car les principaux artistes sont alors en congé.
L’art russe est d’ailleurs peu favorisé à Moscou ; pendant l’hiver une troupe italienne occupe la scène de l’Opéra ; en revanche, on signale une certaine recrudescence de l’Opéra-National à Pétersbourg; l’aristocratie de Moscou fait du Théâtre-Italien une question de modes et de bonnes manières, et s’intéresse peu à l'Opéra-National, représenté par des compositeurs tels que Verstovski, Serov, Dargomyjski etGlinka. Le seul opéra russe qui passionne cette société, c’est la Vie pour le Tsar , opéra quasi-officiel, dont le titre indique suffisamment la tendance. En revanche, le Petit-Théâtre est toujours plein ; il ne contient guère que mille
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places; la compagnie qui l’occupe est en grande faveur auprès du peuple moscovite; malheureusement, le monopole de ce théâtre adonné lieu à un abus criant. Des spéculateurs, assurés qu’il sera toujours plein, achètent dès le matin toutes les places pour les revendre le soir, avec un bénéfice honnête... ou plutôt malhonnête.
On reproche à la direction de ne pas assez varier son répertoire. Heureusement que chaque artiste choisit pour son bénéfice une pièce nouvelle, et comme les bénéfices se répètent fort souvent, le répertoire se trouve ainsi renouvelé ; mais une pièce, même mauvaise, reste au théâtre jusqu'à ce qu’elle ait été expulsée par un nouveau bénéfice. La direction use de son monopole, évite autant que possible les études fatigantes et les frais de mise en scène. Pour les artistes italiens, pour les ballets aristocratiques, on fait de grandes dépenses; mais les chefs-d’œuvre de la scène russe sont fort négligés; les critiques russes se sont fort souvent plaints de l’insuffisance des décors et de la pauvreté des costumes. J’ai vu cependant à Moscou, des ballets et des Opéras montés avec une mise en scène splendide; les chanteurs étaient médiocres. Les meilleurs acteurs, ceux qui ont assuré la réputation du théâtre, sont aujourd'hui fort âgés, et l’on se plaint de ne pas trouver d’artistes capables de les remplacer. D’ailleurs, les fonctions théâtrales sont le plus souvent héréditaires ; la direction passe du père au fils ; il en est de même des emplois sur la scène; malheureusement, le talent dramatique n’est pas chose héréditaire.
11 y a déjà vingt ans, un critique de Moscou écrivait le dialogue suivant :
Avez-vous à Moscou une bonne troupe?
— Non, mais nous avons de bons acteurs.
— Avez-vous au moins un bon ensemble?
— Non, mais nous avons de bons rôles.
Le personnel est insuffisant, on se plaint du défaut de pères nobles et de jeunes comiques; seuls les chefsd’œuvre de Griboïedov et de Gogol restés depuis longtemps au répertoire peuvent se flatter d’une sérieuse exécution, mais ont ne les joue pas souvent.
Le nombre des pièces jouées annuellement à Moscou est d’environ cinquante, chiffre assez considérable, qui s’explique par ce fait que tout acteur tient à offrir une pièce nouvelle pour sa représentation à bénéfice; les principaux écrivains dramatiques sont Ostrovsky, dont les œuvres ont une véritable valeur, mais sont plus goûtées à Moscou qu’à Pétersbourg, et Datchenko, dont les œuvres ronflantes flattent le goût du jour; on l’appelle le Sardou russe. On cité encore Mann, Sleller, et quelques autres moins connus; leurs œuvres n’ont guère qu’une valeur secondaire. Il faut excepter toutefois de celte médiocrité les beaux drames en vers du comte Tolstoï L
Une grande partie du répertoire est naturellement représentée par des traductions du français. Notre scène a le privilège d’alimenter tous les théâtres de l’Europe. Je me rappelle qu’un jour, étant à Vienne,