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LES THEATRES EN Rl'SSIE.

je vis les six affiches des six théâtres de cette capitale annoncer six pièces françaises à la fois. A Moscou, on a donné toutes les pièces de Sardou ; elles n'ont obtenu qu’un succès médiocre. On a fait aussi quelques emprunts au répertoire allemand et italien et à Shakespeare; l’une de ses comédies obtint un jour un si grand succès que le public demanda à grands cris l’auteur, qui refusa de paraître. Quelques pièces de Schiller sont représentées; mais un certain nombre, Guillaume Tell , Fiesco , Don Carlos , sont interdites par la censure comme étant trop patriotiques et très-libérales. Les principaux chefs-d’œuvre de Molière intéressent vivement le public; mais on les don ne rarement.

Il est peu intéressant pour le public français de connaître le nom et l’hisloire des principaux acteurs. Les appointements les plus élevés qu’ils reçoivent peuvent monter jusqu'à trois ou quatre mille roubles sans compter la représentation à bénéfice qui leur est assurée; mais on se plaint que ces appointements soient répartis d’une façon peu équitable et peu en rapport avec le talent de chaque acteur; on se plaint que telle actrice de talent soit réduite à quitter la scène tandis que le directeur général des théâtres russes touche par an la somme énorme de 12,800 roubles, tandis que le directeur du Théâtre-Italien dispose d’un crédit de 25,000 roubles par an pour engager des artistes étrangers. On se plaint que les intérêts et les goûts du public soient sacrifiés aux caprices de l’administration qui s’endort sur son monopole. Le goût du théâtre est répandu en Russie, mais les insti-

•2iü LE MONDE SLAVE.— LES THEATRES EN RUSSIE.

tutions actuelles sont loin de le satisfaire; les esprits éclairés réclament la liberté des théâtres ; mais pour que cette liberté puisse être profitable à la scène russe, il faut quelle commence par pénétrer dans les mœurs et dans l’ensemble des institutions sociales et politiques de la Russie 1 .

1. En 1872, pendant mon séjour à Moscou, on a fait dans cette ville l’essai d’un théâtre populaire libre ( Xarodny Tenir). Le succès a été immense ; néanmoins, l’hiver venu, le théâtre a été fermé, malgré le vœu de la population qui en demandait le maintien. Puisse-t-il être prochainement rouvert!

Quelque opinion qu’on se fasse de la Russie, on ne saurait nier que ce vaste empire ne soit en proie à une crise de rénovation sociale et de réforme morale. A Pétersbourg, comme à Paris ou à Berlin, la littérature est l’expression plus ou moins exacte, plus ou moins libre du mouvement des esprits : s’il ne nous est pas permis de le constater par l'étude d’une longue suite de productions, nous pouvons du moins nous en faire une idée par l’analyse d’un drame récent que sa portée littéraire recommande spécialement à l’attention des critiques de l’Occident. Ce drame a pour titre : Ivan le Terrible , tragédie en cinq actes, pour auteur un des principaux personnages du monde russe, le comte Tolstoï. Il a été joué pour la première fois en 1866, au théâtre Mariensky, devant l’empereur Alexandre, et le succès qui a accueilli la première représentation ne s’est pas un instant démenti depuis deux ans. Traduit en allemand, Ivan le Terrible a paru avec succès à Weimar ; malgré quelques longueurs,

il n’a pas été jugé indigne de figurer sur une scène illustrée par les chefs-d’œuvre de Goethe et de Schiller. Il est resté et restera au répertoire russe. Des critiques l’ont comparé aux drames de Shakespeare, et le souvenir du grand tragique anglais n’est peut-être pas déplacé dans l’analyse de cette production puissante et dramatique.

Peu de personnages offrent au poète une matière aussi vaste que celui d’Ivan le Terrible. Réunissez dans un seul homme un Néron, un Louis XI, un Richard III, un Henri VIII ; donnez pour théâtre à ses forfaits cette vaste Moscovie à peine échappée h la domination des Mongols, où luttent encore l’esprit asiatique et le génie de l’Occident ; combinez dans son caractère la soupçonneuse inquiétude d’un Denys de Syracuse et l’enfantine cruauté du tyrau touranieu qui aime le mal pour le mal et la souffrance pour la souffrance ; engagez dans une âme malade et blasée une lutte entre la soif du sang, la manie de l’horrible et le remords éveillé par une vague et fausse idée de religion : certes, jamais type tragique n’aura été plus propre à exciter dans l'âme du spectateur ces deux maîtresses passions du drame, la terreur et la pitié. Il n’est nul besoin, pour soutenir un tel caractère, d’intrigues ingénieuses ou de péripéties savamment ménagées ; il suffit à lui seul à remplir la pièce tout entière ; mais il étoufferait dans les étroites proportions de la tragédie classique ; il ne peut se mouvoir et se développer que dans la libre fantaisie du drame shakespearien. Le comte Tolstoï l’a compris et, tout en

donnant à sa pièce le nom de tragédie, il en a fait un drame aux larges proportions, aux tableaux changeants, aux personnages multiples. Elle ne comprend pas moins de quarante-trois rôles ; mais tous, excepté peut-être celui de Boris Godunov, l’ambitieux intrigant, n’apparaissent guère que pour donner la réplique à Ivan ou pour montrer comment la perversité du monarque, en légitimant les crimes des sujets, peut préparer la chute d'un empire et la ruine d’une dynastie.

Le comte Tolstoï avait d’abord publié quelques fragments - de son œuvre dans le recueil Uczenia Zapiski (Mémoires de littérature). Des poésies agréables, un roman historique, le Prince Serebranny 1 , lui avaient fait une certaine réputation littéraire. Unpoëmede Don Juan , œuvre prétentieuse sur un sujet rebattu, l’avait peu augmentée. Lié avec l’empereur, il a pu consulter dans les archives des documents peu connus sur cette figure redoutable d’Ivan le Terrible; les littérateurs russes jusque-là l’avaient rarement abordé, et pour cause.

Dans les pays despotiques, l’histoire impartiale n’est pas toujours la bienvenue. ALexandre II a voulu montrer qu’il ne redoutait aucune comparaison avec Ivan : 31,000 roubles (124,000 francs) ont été dépensés pour la mise en scène du drame ; les décors en ont été peints sous la direction du prince Oagarine, directeur de l’Académie des beaux-arts ; un savant archéologue,

1. Traduit récemment en français par le prince Augustin Oalitzin,

M. Schwartz, a présidé à la confection des costumes. Rien n’a été négligé de ce qui pouvait relever l’œuvre de M. Tosltoï.

Pour en comprendre l’ensemble, quelques détails historiques sont nécessaires.

Ivan le Terrible a régné cinquante ans sur la Russie. Les historiens russes divisent son règne en trois périodes : la première est celle de sa minorité ; elle est marquée par de grands désastres au dehors, par des troubles perpétuels à l'intérieur. Les boïars auxquels était confiée la régence s’occupèrent plus de leurs ambitions personnelles que des intérêts de l’empire et de l'éducation du jeune Ivan : de là, chez lui, une brutalité et un penchant à la .défiance qui parait moins étrange quand on en comprend la cause primordiale.

En 1547, Ivan, Agé de quatorze ans, fut déclaré majeur. Pendant plusieurs années, il obéit à l’influence salutaire de deux personnages que les Russes vénèrent encore comme les bienfaiteurs de leur pays, Sylvestre et Adachev. Aidé de leurs conseils, Ivan réforma les abus qui, pendant sa minorité, s’étaient introduits en Russie, fonda le -corps des streltsi, établit des imprimeries en Russie, entra en relations avec Elisabeth, soumit Kasan et les Cosaques du Don.

Il avait épousé la princesse Anastasie Romanovna; elle mourut en 1660. Sa perte troubla la raison d’Ivan, du moins on aimerait à le croire pour l’honneur de l’espèce humaine. On lui persuada qu’elle était l’œuvre de Sylvestre et d’Adaehev : il écarta ces vertueux conseillers, quitta Moscou et se retira dans une sorte

d'abbaye de Tlielème, la Sloboda d’Alexandrov, dont il était abbé, et qui devint le théâtre des plus ignobles débauches et des plus horribles cruautés. Les récits de voyageurs contemporains nous en ont laissé le tableau. Ivan fait périr ses principaux généraux, il massacre les habitants de villes entières qui, à tort ou à raison, avaient attiré sa colère; il épouse cinq femmes l’une après l’autre; il va jusqu’à tuer son fils aîné Ivan ! Mais ces forfaits ne restent pas sans châtiment : le roi de Pologne, le roi de Suède, les Tatares, se précipitent sur la Russie, et le tyran, épuisé par ses excès, meurt à l’Age de cinquante- trois ans, bourrelé de remords, laissant à un héritier incapable, un Etat en ruines et un nom détesté.

Ce sont ces derniers jours d’Ivan que le poète russe s’est plu à retracer avec une rare profondeur d’analyse psychologique, avec une vaste et minutieuse connaissance des éléments historiques de son sujet. Les détails qu’il a rassemblés semblent parfois un peu longs, un peu défavorables à cette rapidité que nous aimons dans l’action d’un poème dramatique. Mais, à vrai dire, le drame de M. Tolstoï n’a pas d’action : c’est un tableau historique, et chez un peuple jeune comme le peuple russe, l’histoire est bien plus vivante qu’elle ne peut l’être chez nous. Chez nous, une œuvre historique ne parviendrait guère à nous attacher sans élément romanesque : il y a entre le passé et nous un tel abîme! La Révolution pourrait seule intéresser à un drame purement historique, etencore...

La toile se lève sur une scène grandiose : la duma

(conseil) des boïars s’est réunie par ordre d’Ivan pour lui donner un successeur. Le tsar est las de la couronne ; il confie à ses boïars le soin de la décerner au plus digne : mais plus soucieux de leur vanité que de l’intérêt de l’État, ils passent le temps à se quereller sur de misérables questions de préséance. Le vieux Tatitschev rappelle qu’il y a vingt ans Ivan a déjà voulu renoncer au trône : les prières de ses boïars l’ont décidé à garder le pouvoir; mais aujourd'hui il ne se laissera plus fléchir. Il est vieux de corps et d’âme; le remords d’avoir tué son fils l’a brisé. Il ne boit plus, il ne mange plus. Il avait entamé avec la reine d’Angleterre (dont il voulait épouser une parente) de mystérieuses négociations; il les a abandonnées; l’ambassadeur d’Elisabeth sollicite en vain une audience. On procède donc à l'élection. Mais avec l’esprit anarchique et égoïste des boïars, il est impossible d’arriver à un choix sérieux. On consulte Boris Godunov : il est le favori du tsar; sa fille est fiancée au jeune tsaréwitch Fedor. Ambitieux habile, il aspire à une régence que lui rendra facile le caractère indécis de son futur gendre. Cachant son égoïsme sous le masque du politique, il demande qu’on maintienne Ivan sur le trône. Le roi Batory a pris Polotsk; il assiège Pskov; le Suédois est en Livonie; le khan des Tatares agite sa horde; Toula et Riazan sont menacées; les Tchérémisses menacent de se révolter. La peste, la famine, désolent Moscou. Est-ce le moment de changer de souverain ? Y a-t-il assez d’union parmi les boïars pour leur permettre de résister à tant d’en-

nemis? Le long règne d'Ivan a fait pénétrer dans tous les cœurs l’habitude de l’obéissance; le corps des boiars n’a d’unité que dans la personne du tsar : il faut aller prier Ivan de vouloir bien conserver la couronne. « Eh quoi! s’écrie l’honnête Sitsky, n'est-il pas la cause des malheurs de la Russie? en est-il un seul parmi vous dont il n’ait tué le frère, ou le père, ou la mère? — Sans doute, réplique Godunov; mais entre deux maux il faut choisir le moindre. D'ailleurs, Ivan est changé ; la vieillesse a radouci son caractère. — Allons donc, s'écrie Sitsky, allons trouver le tsar, comme un troupeau de moutons qui s’en vont à l'abattoir! » C’est Godunov qui prendra la parole au nom du Conseil des boïars.

La scène change. — Ivan, pâle, fatigué, enveloppé d’une robe de moine, est assis dans une chambre de son palais; il lient un chapelet à la main. Déjà il a renoncé au momie. Un de ses parents, Nagoï, veut en vain le détourner de ses projets d'abdication. « Je suis las, répond le tsar; mes mains ne sont plus aptes à tenir le sceptre. Pour mes péchés, le Seigneur a envoyé la victoire aux païens; mes péchés sont plus nombreux que le sable de la mer. Impie, cruel, débauché, par mon dernier forfait, par le meurtre do mon fils, j'ai épuisé l’abîme de la patience divine. »

NAGOÏ.

Prince, tu exagères un crime involontaire. Tu ne voulais pas tuer le tsaréwitch; c’est malgré loi que ton bâton lui a porté un coup si rude.

LF. MONDE SLAVE.

IVAN

Ce n’est pas vrai, c’est exprès, à dessein, en le voulant, que je l’ai tué. Avais-je donc perdu la raison pour ne plus savoir où je frappais? Non, je l’ai tué exprès ; il tomba à la renverse couvert de sang; il m’embrassait les mains en en mourant; il me pardonnait; mais, moi, je ne veux pas me pardonner ce crime.

(A demi-voix.)

Cette nuit, il m’est apparu, il me faisait signe d’une main sanglante, il me montrait une robe de moine, il m’appelait au monastère de Saint-Cyrille... Non, je ne suis pas un tsar; je suis un loup, un chien immonde, un bourreau. J’ai tué mon fils, j’ai dépassé le crime de Caïn.

Il y a quelque nouveauté à faire parler ainsi un tsar devant le peuple russe; nous doutons fort quon l’eût osé sous Nicolas.

Survient un messager de Pskov; cette ville est assiégée par Batory. Le messager donne sur le siège de longs détails. Batory est retourné à Varsovie chercher des renforts. Un autre messager apporte, une lettre du prince Kourbsky. Le poète mit ici en scène un épisode historique. Kourbsky, battu par le roi de Pologne et redoutant la colère d’Ivan, s'était enfui en Lithuanie. Sûr de son impunité, il écrivit au tsar des lettres de défi et d’injures, auxquelles Ivan se plut à répondre par des missives non sans mérite littéraire. On raconte qu’Ivan, lorsqu’il reçut la dernière lettre de Kourbskv, tenait à la main un bâton d’ivoire à pointe de fer; il l'enfonça dans le pied du messager. M. Tolstoï a reculé devant la reproduction de cette

scène hideuse, mais il a donné la lettre de Kourbsky. C’est un modèle d’amère raillerie.

Tsar, ton écrit m’est parvenu. Tu es trop orgueilleux, tes paroles sont ridicules, tes reproches sont des propos de commère, tu devrais être honteux d’écrire si grossièrement à un homme vivant dans un pays où il y a pas mal de bons rhétoriciens. Maintenant, je sers chez le puissant roi Batory, nous avons pris Polotsk, nous espérons vous prendre Pskov... Tu n’es qu’un lâche... Je t’envoie ci-joint deux épîlres de Cicéron, et puisse la mienne être pour toi une bonne fustigation ! Amen.

Ivan se lève furieux. Au même instant on annonce l’arrivée des boïars :

Ali ! les voici, s’écrie Ivan, ils viennent m’annoncer mon successeur, ils sont en liesse. A bas le vieux tsar! Ils se le représentent déjà marchant la besace au dos devant le palais où il trônait jadis. Peut-être par pitié m’auront-ils laissé un vieux caftan... En vérité, que suis-je déjà pour eux? Me reconnaîtront-ils sous ce froc de moine? Déjà, grâce à moi, ils ont désappris à trembler devant le souverain couronné. Comment donc m’écrit Ivourbsky? J’ai abondonné mon armée, je suis devenu ridicule, j’écris sans art. Je barbotte comme une vieille commère ivre. Voyons donc quel sera ce très-sage empereur qui, de mon vivant, a entrepris de me succéder?... Ab! vous voici, boïars, vous avez longtemps délibéré; enfin, vous m’avez sans*doute donné un successeur auquel je n’aurai point à rougir de céder le trône. Sans doute il est de race noble et non inférieure à la nôtre; par son haut esprit, son cœur vaillant, sa piété, sa miséricorde, il vaudra mieux que nous : allons, parlez, devant qui dois-je m’incliner?

Godunov lui annonce la résolution des bo'iars. Ivan se résigne à reprendre la couronne, quitte sa robe de moine, revêt le costume impérial. « Et maintenant malheur à qui osera juger mes actions! »

Au deuxième acte, Godunov et le boïar Zacharine s’entretiennent de la décision qu’ils ont prise ; ils la regrettent. Ce n’est pas en souverain clément qu’Ivan est remonté sur le trône. En ce moment même il médite les projets les plus étranges; il donne audience à l’ambassadeur d’Angleterre, dont il veut épouser la nièce, la comtesse de Hastings. Ce sera son huitième mariage. C’est en vain qu’on essayerait de lui adresser quelques remontrances; la pensée qu’il a pu un instant perdre son pouvoir le lui a rendu plus cher. Il faut user de ruse et ne pas l’attaquer directement. « Ah! plût à Dieu, s’écrie l’hypocrite Godunov, que ce pouvoir fût en mes mains, même pour un mois ! Je montrerais à Ivan quelles forces la terre russe recèle en son sein; je lui montrerais ce que peut la puissance quand elle s'appuie sur des bienfaits et non sur des cruautés. Ah ! qu’il est dur de voir tout cela et d’être réduit à un silence impuissant! »

Ivan a reçu une lettre de son général Szujsky et de Batory; il se croit vainqueur des Polonais et ordonne d’annoncer son triomphe par la ville. Godunov essaye de le détourner de son projet de mariage, mais en vain. A toutes les observations Ivan répond d’un ton ironique et soupçonneux. Dans chacun de ses boïars il cherche un rival, un usurpateur. Il éprouve le besoin d’affirmer son pouvoir despotique :

LE DK AME MODKHNE E X HUSSlË.

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