‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 58 sur 68 · LES É C R I VA I X S A X G L A I S ET I, A R U S S I K · texte numérisé non relu

LES É C R I VA I X S A X G L A I S ET I, A R U S S I K

encore regardé par le paysan russe comme le séjour du Génie familier ou Domovoï. Pendant le jour, il se tient caché dans le grand poêle en briques qui occupe une partie de Yizba; pendant la nuit, il en sort et se nourrit des aliments qu’on a mis de côté pour lui. Il n'aime point à passer la nuit dans l’obscurité; il allume une torche de résine et va visiter les étables et les écuries; il monte les chevaux du paysan; il se promène sur ses chèvres. Il se montre parfois sous des vêtements d’homme. Sobre et industrieux, il veille sur la chaumière, sur le bétail et le mobilier. Quand une oie est sacrifiée à l’esprit des eaux, on a soin de mettre la tête à part et de la suspendre dans la bassecour. Carie Domovoï est jaloux des autres esprits. Il sympathise avec les joies et les douleurs de la famille à laquelle il est attaché : quand un de ses membres meurt, on l’entend gémir et pleurer; il annonce les malheurs par des soupirs et des sanglots. Si la guerre, la contagion ou l’incendie menacent le village, les Domovoï font retentir des cris d’effroi dans les prairies voisines. Ile aiment aussi à jouer de mauvais tours, et les paysans ont à souffrir de leur malice.

Ce que le Domovoï est pour le foyer domestique, la Rousalka l’est pour les ruisseaux et les étangs. Elle y demeure dans des grottes de cristal ornées d’or, d’argent, et de pierres précieuses. Elle disparaît à l’approche de l’hiver et ne se montre qu’au premier souffle du printemps. Dans les mois d’été, les Rousalkas dansent au clair de la lune, et la verdure des grandes herbes révèle la Irace de leurs pas; elles font croître

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ou dépérir les moissons ; elles partagent l’empire des eaux avec le Vodiany que l’imagination populaire représente sous la forme d’un vieillard nu, à la panse arrondie, au front souillé de boue. Mainte jeune fille noyée dans la rivière profonde est devenue l’épouse du Vodiany. Bon compagnon au demeurant, il se plaît parfois à soulever des tempêtes qui emportent les ponts et les jetées des moulins. Il se laisse prendre dans les filets des pêcheurs et les déchire pour délivrer* le poisson qu’ils tiennent emprisonné.

Les bois ont aussi leur génie; c'est le Liechy ; il se présente sous diverses figures dont quelques-unes rappellent celles que le moyeu âge prêtait au démon ; capricieux et fantasque, il protège tour à tour les loups et les troupeaux; ce n’est pas l’ouragan qui déracine les arbres et bouleverse les forêts, c’est le Liechy en lutte avec quelque ennemi invisible. Quand il visite ses impénétrables domaines, les bouleaux murmurent et les grands sapins tremblent autour de lui : pendant la nuit, il dort dans quelque hutte perdue au fond des bois ; si un chasseur attardé s'est emparé de cet abri, le Liechy l’attaque sous la forme d’un tourbillon, brise la porte mal jointe, enfonce les planches du toit; les arbres craquent et se brisent, la forêt s’ébranle jusque dans ses racines. Si, malgré ces avertissements réitérés, l’intrus persiste à ne point déguerpir, il périra égaré dans les fourrés, englouti dans les fondrières.

A ces êtres mythiques dont on peut retrouver la famille dans nos traditions indo-européennes, ajoutes

les figures étranges de la fée russe Baba Jaga, de Kostiei l’Immortel, ajoutez les animaux fatidiques qui jouent aussi leur rôle dans la vie populaire, les âmes des morts, les merveilles de l’île Buyane, la pierre Alatyr qôi semble rappeler d’antiques légendes sur les vertus électriques de l’ambre jaune; étudiez les danses, les chants et les rites qui s’associent aux phases diverses de l’année solaire, aux événements de la vie, fiançailles, mariages, enterrements; pénétrez avec M. Ralston les mystères des énigmes et les formules de la sorcellerie, et si, comme le poëte, vous regrettez le temps

où le ciel sur la terre,

Vivait et rayonnait dans un peuple de dieux,

Vous remercierez le guide judicieux qui vous initie à ce monde, hier encore inconnu dans notre Occident, aujourd’hui dévoilé. L’habitude des méthodes rigoureuses, les procédés de la science comparative n'ôtent rien au charme des récits et des descriptions de M. Ralston. Si la langue anglaise est trop sèche, trop prosaïque pour rendre le charme délicat de la poésie slave, les nombreuses traductions qui accompagnent l’ouvrage ont au moins le mérite d’une extrême fidélité. Ce sont comme de bonnes photographies qui ajoutent au texte l’attrait de l’illustration. On comprend le plaisir que l’auteur semble avoir pris à composer son livre, et il est difficile en terminant de ne

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point s’associer an jugement qu’il porte sur le pays qui en est l'objet :

« J'espère, dit M. Ralston, n’avoir point donné une mauvaise idée du peuple russe. La nature de mon livre m’a conduit à parler fréquemment de ses faiblesses, à insister longuement sur ces superstitions. Mais ce n’est point sur des faiblesses communes en somme à l’humanité tout entièi*e qu’il convient de juger une nation remarquable pendant tout le cours de son histoire par son respect pour la vieillesse, sa pitié pour l’infortune; un peuple qui, même sous l’oppression de l’esclavage, a su garder un sens si profond de loyauté, un amour si ardent pour sa patrie. »

M. Ralston arrive en somme aux mêmes résultats que M. Barry; son livre n’a pas encore obtenu les honneurs de la traduction; il les mériterait à tous égards. Il importe d’appeler l'attention sur des œuvres aussi consciencieuses. Bien peu d’entre nous peuvent encore aborder la Russie face à face : ne négligeons du moins aucun des travaux qui sont de nature à nous éclairer sur elle ; appliquons-nous à les faire connaître, en attendant que nous soyons en état d’entreprendre nous-mêmes des ouvrages dignes de rivaliser avec eux.

LES ORIGINES DU PANSLAVISME

D’après les travaux dont la question slave a été l’objet en France, on serait tenté de croire que les divers peuples slaves sont restés jusqu’ici indifférents à l'idée de leur race, que cette idée a été récemment inventée et répandue en Europe parla propagande russe ou moscovite. On ne niait pas des analogies incontestables de langue et de civilisation, mais on en restreignait la portée aux plus étroites limites; on n’admettait pas qu’il y eût eu jadis entre la Bohême et la Serbie, entre le Pologne et la Bohême, entre la Russie et les Slaves du Sud des rapports plus intimes que n’ont pu l’être par exemple autrefois ceux du Portugal et de l’Italie, de l'Angleterre et de l’Allemagne. Assurément le principe des nationalités, l’idée de la race n’ont, pas joué en Europe, au Moyen Age, et jusqu’au début de notre siècle, le rôle que nous leur avons vu attribuer dans ces derniers temps ; mais, il y a loin de la notion claire et complète de ce principe, à l’ignorance absolue de toute solidarité entre des peuples de même

LF. MONDE SLAVE.

origine et de langue analogue. Il n’est pas étonnant que les traces de cette solidarité entre les nations slaves nous aient échappé jusqu’ici ; elles sont pour la plupart consignées dans des documents que nous dérobe soit l’éloignement des pays où ils ont été publiés, soit l'ignorance des langues dans lesquelles ils ont été écrits. Mais les savants slaves, intéressés à retrouver les titres de leur race, n’ont pas négligé de remettre en lumière les témoignages divers qui attestent les rapports politiques, religieux ou intellectuels des peuples slaves, depuis le moment de leur apparition dans l’histoire. Si quelques-uns de ces érudits ont apporté ù cette recherche plus d’enthousiasme que de véritable critique, et ont fait tort aux résultats de leurs investigations par les conclusions exagérées qu’ils en ont voulu tirer, d’autres, plus sages et plus modérées, se sont contentés de rassembler les textes, en laissant à l’intelligence du lecteur le soin d’en déduire les conclusions. C’est ce qu’a fait par exemple, il y a quelques années, M.. Bogisich, auteur d’ouvrages estimés sur le droit slave, serbe de naissance et aujourd'hui professeur à l’Université d’Odessa. Dans un travail publié par les Annales serbes de Novisad (Hongrie), il demande pour les Slaves la création d’un Musée central, analogue au Musée germanique de Nuremberg. A ce propos, dans un Appendice plus intéressant pour nous que la brochure elle-même, il a groupé une quarantaine de textes, la plupart inconnus avant lui et relatifs aux rapports des peuples slaves à différentes périodes de leur histoire. Vers la même

LES ORIGINES DU PANSLAVISME

époque, un savant de Prague, aujourd’hui professeur à Varsovie, AL Perwolf, essayait de retracer systéma- • tiquement l’histoire de la solidarité, ou, pour être plus exact, de la mutualité slave. La carrière de ces deux écrivains donne pour ainsi dire une sanction particulière à ce principe de mutualité ; nés tous deux chez des peuples dont le développement naturel est entravé par les nécessités de la politique austro -hongroise, ils ont trouvé un accueil plus favorable, une situation plus digne de leur talent dans le vaste empire des tsars. Aux documents qui nous sont fournis par ces consciencieux investigateurs, il faut joindre ceux que nous donne à l’article Slaves , la grande Encyclopédie bohème, publiée à Prague depuis plusieurs années, sous la direction d’un homme d'État éminent, M. Itieger. Là se trouvent réunis et condensés dans une cinquantaine de pages un grand nombre de matériaux que l'on chercherait vainement ailleurs ; ils ont été rédigés par M. Perwolf, dont nous avons parlé tout à l’heure. D’autre part, sous ce titre le Panslavisme occidental, un publiciste polonais, M. Hofman, s’est attaché à grouper tous les documents qui établissent les rapports historiques de la Pologne et de la Bohême pendant le Moyen Age. Enfin, un savant russe, M. Pypine A dans son Histoire des littératures slaves, nous fournit les éléments d’information et de critique d’autant plus sérieux quo l’auteur est l’adversaire décidé de toute espèce de Panslavisme, littéraire ou autre, et que son livre se termine par un véritable réquisitoire contre ce qu’il appelle les rêveries et les

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