‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 59 sur 68 · I.F. MONDE SLAVE · texte numérisé non relu

I.F. MONDE SLAVE

fantaisies des panslavistes. Ainsi, par un hasard assez curieux, les quatre écrivains auxquels nous empruntons les principaux éléments de cette étude appartiennent aux quatre grands peuples slaves : l’un est Serbe, l’autre Tchèque, le troisième Polonais, le dernier Russe; leurs ouvrages, écrits dans quatre idiomes différents, se complètent, pour ainsi dire, les uns les autres, et sont, pour la première fois sans doute, signalés au public français.

La race slave (et par ce mot j’entends l'ensemble des peuples parlant les langues slaves), est aujourd’hui distribuée en six États différents, divisés en une douzaine de groupes, dont un seulement peut se flatter d’être absolument indépendant. Partagée entre trois religions et deux alphabets, elle est assurément bien loin de cette unité qu’elle a possédée dans une période antérieure et que certains esprits la croient appelée à recouvrer dans l’avenir. A l’époque où cette unité existait, avant que les divers groupes ne se fussent constitués, la race slave s’était déjà élevée à un assez haut degré de civilisation. A défaut de l'histoire qui se tait, la langue est là, qui nous apprend où en étaient la vie sociale, les institutions politiques et les arts des Slaves avant qu’ils ne se fussent étendus et dispersés de la Baltique au Danube et du Volga aux monts de la

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Bohême. Ce témoin irrécusable nous atteste un état social déjà fort développé et dont on ne peut retrouver les traces dans les institutions ultérieures des différents groupes. Mais la philologie est un moyen d'information tout moderne et fort insuffisant à bien des points de vue, car il peut amener à des résultats contraires à la réalité des choses. Nous savons, par l'exemple de notre malheureuse Alsace, que la langue ne suffit pas à caractériser la nationalité ; nous savons que la nationalité n’est pas un phénomène fatal, mais l’expression et la résultante d’un choix librement consenti.

Le témoignage de l’histoire proprement dite a donc bien plus de poids auprès de nous que celui de la philologie. Or, il s’agit de voir si, aux différentes époques, les divers peuples slaves ont eu, suivant l'expression du droit romain, la constante et perpétuelle volonté d’appartenir à leur race et non pas à une autre; s’ils ont eu l'idée de cette solidarité, si souvent invoquée par les publicistes modernes. Guidés par les écrivains que nous venons de citer, nous interrogerons tour à tour le témoignage des chroniqueurs, des grammairiens, des littérateurs et des hommes politiques. Les chroniqueurs, échos fidèles des opinions de leur temps, nous diront ce que pensaient leurs contemporains sur leurs origines ; les grammairiens, moins naïfs et plus subtils, représentent les théories réfléchies d’une science encore incomplète, mais cependant intéressante à consulter; les hommes politiques font sortir l’idée du domaine de la légende ou de l’érudition, pour

en tenter les applications dans la réalité. Une opinion qui s’appuie sur leur triple témoignage n’est point assurément un fait de hasard, que l’on peut se contenter de noter en passant. Il ne s’agit point d’ailleurs pour nous de combattre ou de justifier les idées panslavistes; nous voulons simplement en rechercher le ! (développement, en exposer la genèse, pour employer jjun de ces mots dont la science a tant abusé. Ce travail a un intérêt purement spéculatif : une fois orienté dans le détail des faits peu connus qu’il s’agit d'exposer ici, le lecteur saura bien en déduire les conséquences.

Commençons par les annalistes. Le premier en date es t Nestor^ le père de l’histoire russe, le Grégoire de Tours de la Russie. Sa Chronique s’ouvre par un préambule célèbre et reproduit par tous les chroniqueurs russes jusqu’au dix-huitième siècle. Dans ce préambule, écrit aux environs de l’année 1100, Nestor raconte tout au long la généalogie de la nation slave : « Parmi les soixante-dix langues ou nations issues de Japhet, dit-il, figurent les Slaves. Ils se dispersèrent par le monde et prirent des noms différents, suivant les lieux qu'ils occupèrent : les uns s’appelèrent Moraves, les autres Tchèques, les autres Croates, Serbes et Corutanes (ce sont les Slovènes ou Slaves d’Ulyrie;; les autres Lekhs, les autres Polanes, Drevlianes, etc. Ainsi se partagea la nation ou langue slave, et l’écriture qu’elle a adoptée s’appelle écriture slave. » Un autre passage est encore plus décisif. Racontant à sa façon les origines du Christianisme, Nestor écrit ; « Andro-

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nique, l’un des disciples de Jésus-Christ, est l’un des apôtres de la nation slave, car il alla en Moravie; l’apôtre Paul enseigna aussi dans ces pays; il visita l’Illyrie; or, du temps de saint Paul, il y avait des Slaves en Illyrie ; c’est pourquoi saint Paul est l’apôtre de la nation slave à laquelle nous appartenons, nous Russes; il est donc notre apôtre à nous Russes, puisqu’il a instruit la nation slave. » En Bohême, les chroniqueurs latins ou tchèques, sans être aussi précis que Nestor, présentent des idées analogues. Ainsi, le chroniqueur latin Cosmas, peu suspect de slavomanie, appelle les Tchèques des Slaves; au quatorzième siècle, le rimeur Dalemil ne connaît pas l’existence des Slaves, mais il rattache les Tchèques à la nation serbe, et nous savons d’ailleurs que ce mot serbe est synonyme de slave. Témoin, pour ne pas citer d’autres arguments, le nom des Sorabes ou Slaves baltiques, identique à celui des Serbes qui, aujourd'hui encore, représentent la race slave dans le midi de l’Europe. Un peu plus tard, Pulkawa, remontant au déluge, comme la plupart des annalistes ses confrères, raconte que les Slaves quittèrent la tour de Babel pour aller occuper la Bulgarie, la Dalmatie, la Croatie, l’Is trie, laCarniole, la Bohême, la Pologne, les pays de l’Elbe et la Russie. En maintes circonstances, le nom de la race nu celui de tel ou tel peuple sont indifféremment substitués l’un à l’autre. Ainsi, dans les légendes des saints bohèmes, par exemple dans celle de saint Procope, le mot slovensky , slave, sert aussi bien que le mot czech à désigner la nationalité du héros. Saint Adalbert de

Prague dit : Slovieninjsem, je suis Slave. Un manuscrit du quinzième siècle appelle de même saint Jérôme le grand traducteur de la Vulgate, un saint slave, en se fondant sur la tradition qui voulait que la Pannonie, où il est né, fût, dès le quatrième siècle, occupée par les Slaves qui l’habitent aujourd’hui. Les mêmes idées se retrouvent chez les écrivains de la Renaissance, notamment chez le célèbre chroniqueur Hajek, de Liboczan; lui aussi, il fait descendre les Slaves de Japhet, et leur assigne en partage, les pays serbes, bulgares, croates, valaques, russes et moscovites. Notons ce dernier mot; une théorie contemporaine a essayé de nier aux russes de Moscou la nationalité slave, et de prétendre qu’ils se l’étaient attribuée dans un but de propagande politique. Hajek ne songeait point ii la leur contester. Le même écrivain signale la parenté des deux frères Tchekh et Lekh, auxquels se jqindra plus tard un troisième, Rus. Ce sont les fondateurs légendaires des trois grandes nationalités slaves. Au dix-huitième siècle, cette triade symbolique est tellement chère à l’imagination populaire, qu’elle se retrouve même dans les livres d’éducation rédigés par les Jésuites de Bohême, dont la plupart s’étaient cependant donné pour mission d’extirper de ce pays la nationalité slave. Parmi les Pères de cet ordre, il y en eut un, le jésui te . Ralhi.n qni. passionné pour sa langue maternelle, entreprit de l’arracher à l’état déplorable où l’avait jetée l’oppression germanique. Dans sa dissertation apologétique pour la langue bohème , il énumère avec complaisance tous les pays où se parle la langue

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slave ( lingua slavoniea). Remarquez bien qu'il ne dit pas les langues slaves. Certes, Balbin n’avait point la moindre idée du panslavisme politique; il ne se doutait guère qu’un jour une Assemblée française verrait une manœuvre politique dans cette rubrique Chaire de langue slave, sur les affiches du Collège de France 1 . « La langue slave, dit Balbin, est aujourd’hui la plus répandue de toutes celles qui existent; elle s’étend de la mer Adriatique jusqu’à l'Océan glacial; elle est parlée en Istrie, en Dalmatie, en Croatie, en Hongrie, en Bosnie, en Bohême, en Moravie, en Silésie, en Lusace, chez les Lithuaniens, les Ruthènes, dans une partie de la Prusse, chez les Russes et les Moscovites, dont l’empire est immense. Il n’y a, dans le monde entier, aucune autre langue avec laquelle on puisse, en changeant seulement de dialecte, parler à tant de peuples et de nations. » Ajoutons encore, avant de quitter la Bohême, qu’au dix-septième siècle, un professeur de Prague, Sudetin, entreprenait de démontrer que les Tchèques descendaient des Russes ou Roxolans, et soutenait à ce propos une vive polémique contre d’autres écrivains, qui les rattachaient aux Croates.

Même langage chez les chroniqueurs polonais. Au douzième siècle, Vincen t Ivadlubek attribue à un certain Vandalus les origines de la race slave, qui \

1. Il y a cinq ans, la chaire de langue et littérature slave du Collège de France a vu changer son nom en celui de chaire de langues et littératures d'origme slave sous le prétexte puéril que le titre primitif favorisait la propagande panslavisme.

occupe, suivant lui, la quatrième partie de l’Europe, toute la Russie, jusqu’à l’Orient, la Pologne, la plus grande de toutes les contrées, la Bohême, la Moravie, la Corinlhie, la Croatie, la Bulgarie. Dlugosz, l’historien du quinzième siècle, fait descendre de la plaine de Sennaar le père de tous les Slaves, et Kromerius (seizième siècle), fait rentrer dans la famille slave, non-seulement les habitants de la Dalmatie, de l’illyrie, de l’Istrie, des Carpathes, de la Hongrie, mais aussi les Bulgares, les Serbes, les Croates, les Russes, les Moscovites, les Lusaciens, les Moraves et les Polonais. Assurément, ce n’est pas la méthode critique moderne, ce n’est pas l’étude raisonnée de la craniologie et de la linguistique qui amènent des écrivains aussi divers à des résultats aussi parfaitement identiques ; il n’y a dans tout cela ni propagande politique, ni émissaires, ni académies. La tradition d'une part, la ressemblance frappante des idiomes de l’autre, voilà les éléments sur lesquels s’appuient les chroniqueurs russes, tchèques ou polonais.

Chez les Slaves du Sud, les historiens nationaux font à peu près défaut pendant le Moyen Age, et, d'ailleurs, leurs annales se fondent si vite avec celles des nations voisines et conquérantes qu’ils ont à peine le temps de les écrire. Cependant, il ne faudrait pas croire que la conscience de la race soit étouffée chez eux par la difficulté des circonstances; la religion qui tendrait à l’abolir chez les populations du rite latin, l’entretient et le développe chez ceux du rite grec orthodoxe ; ils retrouvent dans la langue même de leur liturgie l’idéç

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de leur nationalité; cette langue, ils l'appellent toujours sloviensky , le slave. Dans leur nom même, beaucoup de ces tribus 'portent celui de leur race. Ainsi, les habitants de la Styrie, de la Corinthie et de la Carniole s'appellent Slovinzi, ceux qui vivent entre la Save et la Drave, Slavonei (Slavons et Esclavons), en Dalmatie, par opposition aux conquérants italiens, ils se nomment le peuple slave (il popolo slavo), et ils donnent leur nom à ce fameux quai de Venise, cette rive des Esclavons, où vont aborder leurs vaisseaux, quand ils arrivent dans la ville des Doges. Au début du dix-septième siècle, un dalmate, Orbini, écrit un livre sur le royaume des Slaves 1 ; en tête de cet ouvrage il traduit à peu près mot à mot le passage du polonais Ivromerins, que nous avons cité tout à l'heure. En toute circonstance, il emploie les mots de lingua slava , nazione slava. « La nation slave est, dit-il, la plus grande de toutes celles qui existent; la langue slave s’étend de la mer Caspienne jusqu’à la Save, et de la mer Adriatique jusqu'à la Baltique. En tous ces pays se trouve la nation slave. » Ce n’est pas seulement la notion théorique de l’unité de langue qui domine chez certains écrivains, quelques-uns devancent, pour ainsi dire, la fameuse formule allemande; So xveitdie deutsclie zunge

1. Il regno degli slavi hoggi corrot lamenté detti schiavoni. Pesaro, 1601, in-4°.

Il est curieux de noter que cet ouvrage, d’ailleurs assez faible, fut traduit en Russe et publié en 1722, à Pétersbourg. par l'archevCquo de N’ovogorod, Théophane Procopovitc}}.

klingtK Ils sont convaincus qu'un ouvrage écrit dans l’un des dialectes slaves aura chance d'être lu chez tous les peuples de la race. Ainsi, un bénédictin dalmate du dix-huitième siècle écrit en tête d’une Vie de saint Benoît : « J’ai rédigé cet ouvrage en langue slave (slovinski) pour embellir, par cette biographie, notre langue, qui est la plus répandue de toutes, et qui s’étend des rives de la mer Adriatique à celles de la mer Glaciale, et des frontières de l’Allemagne aux bords de la mer Noire. »

Si les Slaves du Sud fournissent moins de témoignages à la thèse que nous soutenons, en revanche, c’est l’un d’entre eux, le croa te Kriift pjfih mii. le premier, a formulé avec netteté la solidaritédes peuples slaves, et tiré les conséquences politiques de cette solidarité. La figure de Krijanich mérite de fixer un instant notre attention. Né en 1617, en Croatie, il fit ses études à Vienne, puis à Bologne, et fut ordonné prêtre catholique ; il séjourna long temps à Rome et y étudia, surtout, les moyens de ramènera l’unité les deux Eglises grecque et latine ; la liturgie slavonne fixa spécialement son attention. A Rome, il écrivit un livre surles schismes, avec cette épigraphe : « Il n’y aura pas deux nations, ni deux royaumes, mais il n’y aura qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur. » Ce fut sans doute ce zèle pour l’unité de la foi qui l’entraîna en Russie, sous le règne du tsar Alexis; à ce zèle se mêlait la passion des tra-

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