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L’Allemagne s’étend partout où résonne l’idiome allemand

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vaux linguistiques et historiques : « On me reproche, dit quelque part Krijanieh, d’être errant et vagabond, mais je ne mérite pas cette accusation, car je suis venu chez ma nation et dans ma propre patrie; je suis venu dans le seul pays où l’on puisse apprécier et utiliser mes travaux... En toute autre partie du monde, plutôt qu’en ce royaume, je serais errant et étranger. » Un peu plus loin il nous apprend qu’il est venu en Russie pour y répandre ses travaux sur les langues slaves, grammaires, dictionnaires et autres, et aussi pour y écrire l’histoire des peuples slaves. Outre quelques livres en latin, Krijanieh a écrit en russe, ou plutôt dans le slavon corrompu du temps, un grand ouvrage que M. Bezsonov a publié, en 1859, à Moscou, sous ce titre : L’Empire russe au XVII e siècle. Ce titre, imaginé par l’éditeur, n’est pas absolument exact; car Krijanieh ne s’occupe pas seulement de la Russie, mais des Slaves en général; il se montre fort avancé pour son temps dans l’étude de la question slave; à maintes reprises, il constate avec douleur l’état d’abaissement du peuple slave, divisé en nations diverses et dont une seule, la Russie, est arrivée à un développement autonome. 11 manifeste une haine profonde poulies Allemands, auxquels il attribue, non sans raison, tous les malheurs de sa race. Sans insister sur les chapitres spécialement consacrés à la Russie, à ses institutions, aux moyens d’y développer le bien-être, nous citerons spécialement les passages qui se rapportent à l’idée même de la race slave. Le chapitre vu de

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l’ouvrage est particulièrement remarquable 1 . C’est un dialogue entre un certain Boris, qui représente la Russie, et un nommé Hervoj, un slave quelconque-, ils s’entretiennent de la barbarie que certains peuples reprochent aux Slaves. « Souvent, dit Boris, souvent, frère Hervoj, j’ai médité sur la triste situation de notre nation slave, qui compte six peuples : les Russes, les Leklis, les Tchèques, les Bulgares, les Serbes et les Croates, et je considère comment nous sommes méprisés par toutes les nations ; les unes nous offensent avec acharnement, les autres nous méprisent; d’autres nous exploitent et dévorent nos biens sous nos yeux, et, ce qu’il y a de plus blessant, nous insultent, sé moquent de nous, nous détestent, nous appellent barbares et nous rangent plutôt parmi les animaux que parmi les hommes. » Hervoj explique à Boris les causes de ce dédain ; il les trouve dans la maladresse des Slaves, dans leur facilité à s’incliner devant les étrangers. Le mal des Slaves, dit-il, c’est d’ètre trop hospitaliers ( xènomanes j, et il cite les épithètes injurieuses que les autres nations donnent aux Slaves, la facilité avec laquelle on exagère les défauts qu’ils ont, ou on invente ceux qui n'existent pas. Il fait du reste, luimême, avec une grande franchise, le procès de sa

1. Pendant mon séjour à Moscou, M. Bezsonov, qui prépare, en ce moment, un travail fort curieux sur Krijanich, a bien voulu mettre à ma disposition le manuscrit autographe du curieux ouvrage qu’il a eu la bonne fortune d’éditer.

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race 1 , il lui reproche trop de penchant à la paresse, une civilisation inférieure à celle des autres peuples européens, une tendance à boire et à dépenser, de la cruauté envers les inférieurs, la mauvaise organisation du pouvoir, anarchie en Pologne, despotisme en Russie, une facilité déplorable à s’allier aux peuples voisins contre leurs propres frères, a Dans notre naïveté, dit-il, nous nous laissons enguirlander, nous combattons pour les autres; nous nous détestons entre nous; nous croyons en tout les étrangers, nous faisons paix et amitié avec eux et nous avons honte de notre nation. Nous nous mettons, sans réflexion, à leur remorque et nous nous querellons, sans cesse, entre nous. » C’est surtout cette affection pour les étrangers que Hervoj blâme chez ses compatriotes. « Les étrangers, dit-il, se nourrissent de la sueur des Slaves, vivent chez eux, se moquent d’eux à leurs dépens. Non-seulement les Slaves se laissent piller par les étrangers, mais encore ils les appellent pour se faire gouverner par eux, comme, par exemple, les Russes qui jadis ont appelé chez eux les Yarègues, les Polonais qui vont chercher des rois à tous les bouts du monde. Qui pourrait compter tous les affronts que les Polonais ont eu à supporter pour avoir appelé des souverains étrangers? On en ferait de gros livres; il y a moins de honte à être comme les Serbes et les Bulgares, soumis aux Turcs, par la conquête. S'il faut choisir un souverain, qu’on le choisisse parmi les

t. Voyez ce que nous avons dit ici môme, p. 32.

hommes de la nation slave; que ce souverain, luimême, marie ses filles à des souverains de race slave ou à des nobles du pays. » C’est surtout contre les Allemands que Krijanich exhale sa colère. « Ils nous ont, dit-il, chassés de régions tout entières, de la Moravie, de la Poméranie, de la Silésie, de la Prusse. En Bohême, il ne l’este plus que peu de Slaves dans les villes ; en Pologne, toutes les villes sont pleines d'étrangers et nous sommes leurs esclaves ; c’est pour eux que nous labourons la terre, pour eux que nous faisons la guerre, et eux, ils restent à banqueter dans leurs maisons et nous traitent de chiens et de pourceaux. Ils ont, par leurs attaques et leurs injures incessantes, réduit beaucoup de Slaves, qui vivent parmi eux, dans une situation désespérée, si bien qu’ils ont honte de leur langue et de leur race et se donnent pour être d’une autre nation.J’Tes Allemands, après setre introduits dans tous les Etats slaves, sont furieux de n’avoir pu encore réduire en leur puissance l’empire russe, que Dieu a toujours préservé de leur joug. Aussi, de tous les Slaves, ils délestent surtout les Russes, ils leur font tout le mal possible et répandent sur eux les bruits les plus infâmes. Ils sont arrivés à les faire absolument mépriser en Europe. Pour les diviser, ils sèment sans cesse entre eux des sujets de dissensions intestines. Il faut cependant remarquer que nous, Russes et Polonais, nous sommes des peuples d’une même langue, enfants d’un même père; il ne peut y avoir, pour la Russie, de plus grand bonheur qu’une concorde fraternelle, régnant entre les deux peuples. » Cette haine

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des Allemands est portée, chez Krijanich, au plus haut point : « 11 faut les fuir, dit-il, comme des dragons et des diables. »

Il n’est pas moins acharné contre les Grecs, dont le schisme a été la cause de tant de luttes. Il déplore profondément ce schisme et le rôle qu’il joue dans l’histoire des Slaves. En matière politique, Krijanich est partisan d’un régime essentiellement autoritaire, analogue à celui qui existait de son temps en Russie; il considère, non sans raison, comme déplorable le système d’anarchie permanente des Polonais ; le vrai rôle de la Russie, suivant lui, n’est pas de s'étendre sans cesse vers le Nord et l’Orient, mais de descendre vers la mer Noire, de dompter les Tartares de Crimée, de s’emparer de Perecop et de marcher contre les Turcs pour délivrer les Slaves qu’ils tiennent sous leur domination : « Autrefois, dit-il, en un langage quasi-prophétique, sous les empereurs grecs, nos ancêtres sortirent de la Russie, s’avancèrent vers le Danube et occupèrent la Bulgarie, la Serbie et la Croatie. Mais ils ne surent pas conserver une bonne organisation, ils se querellèrent; c’est pourquoi ils perdirent leurs conquêtes et tombèrent sous la puissance d’autres nations. Une autre partie de la nation slave s'établit autour de la mer Baltique, dans la Poméranie, la Pologne, la Silésie, la Bohême et la Moravie; mais, à cause de leurs dissensions, de leurs rapports et de leurs mélanges avec les Allemands, ils tombèrent dans un honteux esclavage, ils se corrompirent à un tel point que, maintenant, ils ne sont ni Slaves ni Alle-

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l k Monde slave.

mands. Ensuite, les Allemands nous chassèrent, (nous, c’est-à-dire, les Slaves,) des villes de Poméranie, de Prusse, de Livonie et de toute cette mer, aujourd’hui allemande, jadis slave. Puis, à cause de nos péchés, nous avons été rudement châtiés par un peuple sauvage. Les Tartares ravagèrent la Russie et la Pologne et firent cruellement souffrir notre nation. Ensuite vint le temps où les péchés des Tartares furent à leur tour punis et leur orgueil brisé, afin qu’ils ne détruisissent pas entièrement le peuple russe et polonais. Alors, Dieu donna le succès au prince Dmitri Ivauovitch Donskoï, et, plus tard, au tsar Ivan Vasilievitch ; ils chassèrent les Tartares de la Russie, de Kazan, d’Astrakan et de la Sibérie. Ainsi, par la grâce de Dieu, nous nous sommes de nouveau agrandis. Mais, tandis que nous avancions vers l’Orient, nous reculions du côté de l'Occident; car les Allemands nous ont chassés, non par force, mais par ruse, de toutes les rives de la Baltique, et le peuple établi sur le Danube (les Bulgares), a déjà perdu sa langue et n’a plus de souverains slaves, comme ici en Russie. C’est pourquoi, vers toi seul, ô grand Tsar ! se tourne la grande nation slave! Daigne t'occuper, comme un père, de tes enfants dispersés, pour les rassembler! Efforce-toi de rendre la raison à ceux qui sont séduits par les mensonges des étrangers! Beaucoup d’entre eux sont comme enivrés par un breuvage magique, au point de ne plus sentir les affronts que leur indigent les étrangers ; ils ne connaissent point leur honte, au contraire, ils s'en réjouissent et la recherchent, ils appellent eux-

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mêmes des maîtres et des rois étrangers. Toi seul, ô Tsar! nous as été donné de Dieu pour venir en aide aux Slaves du Danube et aux autres...

Des Slaves du Danube ont depuis longtemps perdu non-seulement leurs royaumes, mais encore toutes leurs forces, toute leur raison; ils ne peuvent, par eux-mêmes, se délivrer; il leur faut une force extérieure pour les remettre sur leurs pieds et les faire rentrer au sein des nations. Toi, Tsar, si tu ne peux, dans le temps présent, les aider à se réformer complètement, si tu ne peux amener le royaume à son premier état, tu peux du moins corriger la langue slave dans les livres; tu peux, par des livres appropriés et raisonnables, ouvrir leurs yeux pour qu’ils commencent à savoir où est l'honneur et à réfléchir sur leur situation. Ensuite, les Bohèmes et les Polonais sont tombés dans la même misère que les Slaves du Danube; ils ont perdu leur royaume, leur langue, leur raison. Sans doute les Polonais se vantent d’une ombre trompeuse de royauté et de liberté illimitée; néanmoins, le monde sait que les Polonais ne peuvent sortir par eux-mêmes de leur misère, mais qu’ils ont besoin d’une force extérieure pour se remettre sur leurs pieds. Quant à la Poméranie, à la Silésie, à la Bohême et à la Moravie et aux villes de la Baltique, jadis slaves, Hambourg, Lubeck, Dantzig, Riga et autres, il est inutile de songer à les reconquérir. Car il faut remarquer qu’il arrive bien rarement qu'un peuple revienne dans les pays qu’il a jadis perdus. Ainsi, nous autres Slaves, nous devons renoncer aux

lit II I.E MON DR SLAVE.

terres et ports (le la Baltique; au contraire, il faut nous étendre vers la mer Noire et vers ses rives, bien plus utiles pour nous que celles de la Baltique... 0 Tsar! tu tiens en main la verge merveilleuse de Moïse et tu peux accomplir de grands miracles; tu as une complète autocratie, tu es absolument obéi par tes sujets; tu peux, avec l’aide de Dieu, non-seulement venger et illustrer cet empire, mais toute la race slave, tu peux obtenir les éternelles bénédictions de la race slave. » | Ce sont là assurément de curieuses paroles; elles tracent pour ainsi dire à la Russie le programme de sa politique slave, programme qui a déjà été en partie réalisé; Krijanich signale les plaies profondes de la Bologne et prédit sa chute prochaine; il se trompe, il est vrai, en ce qui concerne la Bohême, il la regarde comme un pays perdu pour les Slaves. Mais la Bohème était tellement accablée à l’époque où écrivait Krijanich, il a fallu pour sa résurrection un tel effort de volonté et de persévérance que l'on doit excuser notre auteur de n’avoir prévu ni cet effort, ni cette résurrection.

Il ne faut d’ailleurs pas s’exagérer la portée pratique de l’ouvrage auquel nous avons emprunté les citations qui précèdent. C’est un accident isolé dans l’histoire delà littérature russe; le manuscrit resta inconnu jusqu’au dix-neuvième siècle; si quelques contemporains en prirent connaissance, ils le considérèrent sans doute comme une rêverie d'utopiste. M. Pypine, l’adversaire le plus acharné du panslavisme, suppose que le tsar Alexis fut choqué des idées de Krijanich, et que

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pour se débarasser de ce rêveur, il l’exila en Sibérie. Le biographe croate de Krijanich attribue avec plus de raison cet exil à quelque tentative maladroite de propagande catholique.

Les Slaves du Sud eurent, comme nous l'avons dit, peu d’historiens nationaux; en revanche, la Dalnialie vit fleurir aux seizième, dix -septième et dix-huitème siècles, toute une école poétique, imitatrice et rivale de l’école italienne. Les œuvres des poètes dalmates se rattachent généralement au grand courant de la littérature occidentale; néanmoins, malgré l’éclat de la civilisation vénitienne, malgré le patriotisme local qui les inspire, ils ont la notion de la race slave et ne négligent pas d’en célébrer la grandeur. Ainsi, Gnndulich (ou Gondola), l’auteurde la grande épopée ragusainedu dix-huitième siècle, 1 ’Osmcinide, fait d’Orphée un poète slave, et déclare « qu’il a laissé ses chants à sa race pour célébrer les hauts faits des héros slaves, d’Alexandre 1e Serbe (c’est-à-dire Alexandre de Macédoine), des Nemanias, des Marko-Kralievich, des Sigismond de Pologne, des Jagellon et des Bathory. » Palmotich ou Palmota dans sa Christiade , brillante amplification du poème classique de A ida , annonce qu’il veut chanter le Christ dans cette langue slave qui résonne des bords de l’Adriatique à ceux de la Mer glaciale. Son frère, Georges Palmotich, dédiant la Chrisliade au cardinal Iîarberini, lui rappelle que la langue illvrienne (ou slave) est la plus répandue de toutes celles en lesquelles oi invoque le Christ: « C’est, ajoute-t-il, une langue élégante, abondante,

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