‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 61 sur 68 · I.K MONDE SLAVE · texte numérisé non relu

I.K MONDE SLAVE

magnifique et par ces qualités mêmes essentiellement propre à la poésie. L’empereur Charles IV, dans sa Bulle d'Or estime que l’étude de cette langue est nécessaire aux princes romains 1 . » Or, ce u’estpas le dialecte dalmate, mais bien le tchèque que Charles IV recommande aux princes du Saint-Empire. Mais Georges Palmotich identifie l'idiome dalmate avec le bohème, et ne croit pas même utile de signaler les différences qui les séparent, l’n peu plus tard, chez le plus populaire des poètes dalmates du dix-huitième siècle, chez le franciscain André Ivatchich Miosich,nous voyons reparaître la légende du testament d’Alexandre qui figure chez certains chroniqueurs polonais: il lègue à la race slave toute la Grande-Sarmatie, la glorieuse Bosnie, la Dahnatie, la Moscovie, la Pologne, la Bohême, la Hongrie... Chez tous les écrivains dalmates, — et nous en pourrions citer encore d’autres, — les mots slave et illyrieu (slovinski, illirski) sont constamment termes synonymes. Ils ne paraissent même pas distinguer la race do la nation; la grandeur de la race les console, pour ainsi dire, de la petitesse ou des misères du groupe auquel ils appartiennent. Ainsi, les poètes dalmates précèdent et annoncent, dans une certaine mesure, les poètes panslaves du

1. Imprimis elegans est etcopiosa... Denique nobilis impriinis et magnis rebus gerendis nata est ut merito in illo aureo Caroli IV imperatoris diplomate inter artes principibus romanis necessarias recenseatur. Krixtiada, etc. P. VIII. u Zagreb». 185*4.

LKS ORIGINES DU PANSLAVISME. 319

dix-neuvième siècle, les bohèmes Kollar et Czelakovsky, le slovaque Stur, le russe Chomiakov •.

Si les chroniqueurs, les historiens, les poètes ont eu, par suite de je ne sais quelle tradition, de je ne sais quel instinct mystérieux, la notion toujours présente de la solidarité des peuples slaves, il est évident que les grammairiens et les philologues ont dû, de bonne heure, se préoccuper de la solidarité des langues. La grammaire comparée est une science moderne-, il n’en est que plus curieux de voir les grammairiens des divers groupes deviner des analogies que la science déterminera plus tard avec précision, affirmer l’identité d’idiomes parlés sous des latitudes et des climats bien éloignés, célébrer l’unité de la langue slave. Presque toujours ils la considèrent

1. Chomiakov, né à Moscou, en 1804, mort il y a quelques années. Voici la traduction d’une do ses poésies.

« Ne t’enorgueillis pas devant Belgrade, Prague fl reine des pays tchèques. Ne t’enorgueillis pas devant Prague, Moscou aux coupoles dorées.

» Souvenons-nous que nous sommes frères, enfants d’une mère unique. Aux frères les embrassements fraternels! La poitrine contre la poitrine, la main dans la main!

» Qu’il ne s’enorgueillisse pas de la force de son bras, celui qui a tenu bon dans le combat ; qu’il ne soit pas honteux

LF. MOX DK SLAVE.

MO

comme une langue une, divisée en plusieurs dialectes, à l’exemple du grec ancien, dont la littérature garde son unité, sous la diversité des idiomes de l’Attique et de l'Ionie, de la Doride et de l’Éolie. Les grammairiens n’apparaissent qu’à l’époque de la Renaissance. Au seizième siècle, Jean Blahoslav en Bohême, énumère les différents dialectes du slave, le tchèque, le polonais, le russe, le moscovite : « Quel est, dit-il, le premier de ces dialectes? C’est ce surquoi il est inutile de disputer, car de telles choses sont pleines d’incertitudes et d’erreurs. Qui pourrait faire une réponse juste et acceptable également pour tous?... 11 me paraît utile, dit-il ailleurs, quand on sait un des dialectes, d’apprendre les autres; par exemple: un Bohême qui entend les autres dialectes comprendra bien mieux les origines, les mutations, les dérivations, les significations des mots. » Un autre grammairien contemporain appelle la langue bohème* la fleur la plus noble de la langue illyrienne (ou slave) et affirme qu'aucune langue n’est parlée sur une plus grande étendue de terrain.

celui qui dans une longue lutte a succombé sous la rigueur du destin.

» Le temps de l’épreuve est dur: mais celui qui est tombé se relèvera; il y a beaucoup de pitié chez Dieu; sans bornes est son amour.

» La brume funèbre se dissipera; attendu depuis longtemps, le beau jour luira enfin ; les frères seront réunis.

» Tousseront grands; tous libres! Contre l'ennemi marcheront leurs rangs victorieux, tous pleins d’une pensée noble, forts d'une foi unique. »

i , es ou h; ines ur panslavisme. 351

Parmi les peuples slaves, les Polonais ont constitué de bonne heure une puissante individualité. On pourrait croire que le sentiment de cette individualité, joint à leur penchant bien connu pour les études classiques et le latinisme, a effacé chez eux la notion de leur origine slave; aujourd’hui, par exemple, ceux qui ont intérêt à calomnier les Polonais affectent de voir en eux les renégats de la race slave. 11 n'en est rien. Dans plus d’un texte littéraire du seizième siècle, le mot slave esi employé comme synonyme de polonais, et les rapports du polonais avec les autres idiomes slaves sont soigneusement étudiés. Parmi ces textes, le plus curieux est celui de Lucas Gornicki, dans son livre intitulé le Courtisan polonais ( Dicorzanin Polski). G’ est un dialogue entre quelques gentilshommes polonais : « Mcsseigneurs, il faut, dit l’un d’eux, que vous sachiez que notre langue n’est pas ancienne par ellemême; mais quelle est née, il y a peu de temps, du slave. Toutes ces langues, le polonais, le tchèque, le russe et le croate, le bosniaque, le serbe, le bulgare et bien d’autres, n’étaient d’abord qu’une seule langue slave, de même qu’il n'y avait qu’un seul peuple slave... Ainsi donc, quand un gentilhomme ne trouve pas de mot polonais, il fera bien d’emprunter à la langue bohème, plutôt qu’à toute autre, car cette langue est considérée chez nous comme la plus achevée. Mais si le mot tchèque est trop difficile, et que le russe, le croate ou le serbe soit plus facile à comprendre pour un Polonais, il faudrait l’emprunter sans hésitation. » Si les écrivains polonais avaient toujours suivi ce

principe, leur langue se serait moins corrompue qu’elle ne l’a été depuis, sous l’influence du latin jésuitique ou du français.

Vers l’époque où Gornicki écrivait son Courtisan Polonais, le grammairien Bohoriez publiait la première grammaire du dialecte slave qui se parle en Carniole, en Istrie et en Carinthie ; Bohoriez appartient à ce petit peuple Slovène, le moins connu peut-être parmi les peuples slaves, qu’on désigne parfois sous le nom d’Illyrien. La littérature Slovène n’a commencé à fleurir qu’à l’époque de la Réforme ! ; elle a débuté par des publications bibliques ; Adam Bohoriez, recteur de l'école provinciale de Lublania (Laybacli), fut le premier grammairien de cette littérature naissante ; il fut chargée, par les Etats de la Carniole, de surveiller l'impression de la Bible Slovène, qui se publiait à Wittemberg. C’est dans cette ville qu’il édita lui-même, en 1584, son essai sur la littérature carniolienne 1 2 , ouvrage d’où l’on peut, dit le titre, fort long suivant l’usage du temps, tirer facilement la connaissance des langues moscovite, ruthène, polonaise, bohème, lusatienne et croate. On lit dans la préface : « sous le nom de Slaves, je n’entends pas un peuple caché dans quelque recoin de la terre et enfermé dans des limites étroites, mais j’appelle slaves tous les pays de tous les peuples où l’on parle slave, où l’on mani-

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