I.ES ORIGINES DU PANSLAVISME
Les historiens slaves sont d'accord pour signaler chez les Slaves occidentaux, aux premiers temps du Moyen Age, trois tentatives d’union. Le publiciste polonais dont le nom ligure au début de ce travail en a esquissé l’histoire; dernièrement, le comité slave de Pétersbourg mettait au concours le récit de ces trois tentatives. La première eut lieu sous la direction de ce Samo, roi des Yénèdes, que Frédégaire nous présente comme l’adversaire victorieux de Dagobert, roi des Francs ; le chroniqueur nous donne une haute idée de sa puissance, que des historiens slaves ont été trop enclins à exagérer. L’empire de Samo, qui s’étendait des rives de l’Adriatique jusque chez les Slaves sorabes et qui embrassait des groupes très-divers, ne survécut pas à son fondateur. Ce fut un accident éphémère. Le début du neuvième siècle vit la création du Saint-Empire, dont l’ambition insatiable et la prétendue mission civilisatrice constituèrent pour la race slave un danger permanant. Pour y résister, les princes moraves entreprirent de grouper autour d’eux les principales tribus slaves. L’un d’entre eux, Kastiz, pour échapper aux missionnaires germaniques, lit venir de Thessalouique les deux apôtres Cyrille et Méthode, qui faillirent donner aux Slaves l’unité de la
langue religieuse et liturgique L Sous son neveu Svatopluk, la grande Moravie, comme on l’appelait alors, s’affranchit de la tutelle germanique et constitua un puissant État ; elle embrassait la Bohême, une partie des pays slovaques et polonais; les chroniqueurs du temps appelaient Svatopluk le grand empereur qui commandait au monde entier. Quand il mourut, le peuple slave ne voulut pas croire à sa mort. Il se créa sur lui une légende analogue à celle de Barberousse. Aujourd’hui encore, le paysan morave se rappelle ce héros qui faillit donner tant de grandeur à sa patrie, et un proverbe populaire dit en parlant de celui qui cherche une chose impossible: «Il cherche Svqtopluk. »
Malheureusement, les peuples slaves semblent obéir à un instinct anarchique constaté dès les premiers siècles par leurs plus anciens historiens. Svatopluk, en mourant, présenta à ses fils un faisceau de dards unis, en les invitant à le rompre pour leur faire comprendre la nécessité de la concorde. Mais cette leçon allégorique leur servit peu ; d’ailleurs, l’invasion des Magyares survint, et l’empire morave disparut comme un de ces tourbillons de sable qu’une tempête élève et qu’une autre tempête vient balayer. L’établissement des Hongrois en Europe fut pour les Slaves un coup mortel ; désormais isolés les uns des autres, ils ont perdu leur centre de gravité naturel et sont dans un état permanent d’équilibre instable.
1. Voir notre livre sur la Conversion des Slaves au Christianisme. — Paris, Franck, 1868.
LES OKIGINKS DU PANSLAVISME. 329
Au dixième siècle, Boslesiav le Grand, de Pologne, parut devoir être plus heureux que ne Pavaient été Samo et Svatopluk; grâce aune sage politique soutenue par de grands talents militaires, il obtint de l’Empereur le titre de roi des Slaves, et réunit, dans ses États, les peuples situés entre l’Elbe et le Dnieper, entre la Baltique et le Danube. Il se serait étendu plus loin encore sans l’aveuglement des princes de Bohême, que Boleslav essaya vainement d’arracher à l’alliance absorbante de l’Allemagne. Plus tard, menacés par l’ennemi dont ils n’avaient pas su deviner l’ambition, les souverains de la Bohême comprirent les fautes de leur conduite passée. Le sentiment de la solidarité slave apparaît nettement au treizième siècle, sous Przemysl Ottokar, l’adversaire malheureux de la puissance naissante des Hapsbourgs. Dans une lettre adressée à un cardinal romain, ce prince se plaint énergiquement des torts que les frèi-es Mineurs allemands font, en Bohême et en Pologne, aux Frères de langue slave, « à la grande honte, dit-il, de notre royaume et de notre langue slave. » Sa femme, la princesse Cunégonde, tient, dans une affaire du même genre, un langage analogue à celui de son mari; elle recommande à une abbesse silésienne des religieux bohèmes et polonais, attendu, dit-elle, qu’ils sont de notre langue. Et, quaud Przemysl Ottokar voit se dresser devant lui la rivalité fatale de Rodolphe de Hapsbourg, c’est aux princes polonais qu’il demande aide et assistance, au nom d’une commune origine.
« Nous sommes pour vous, écrit-il, le plus sûr rem-
part, et, si nous ne pouvons échapper à la tempête qui nous menace, vous êtes, vous et vos sujets, menacés d'un grand danger. L’ambition allemande ne se contenterait pas de votre soumission; la libre Pologne serait soumise à un joux affreux ; notre peuple périrait tout entier! » Paroles assurément prophétiques.
Il faudrait un travail spécial et fort long pour étudier à fond les rapports de la Bohême et de la Pologne. Les annales de ces deux pays qui, à certains moments, eurent les mêmes rois, s’enchevêtrent et se pénètrent sans cesse jusqu'au dix-septième siècle. Contentonsnous de rappeler qu’à l’Université de Prague, les Polonais formaient une nation qui vota toujours avec la nation bohème, et que beaucoup de guerriers bohèmes prirent part aux luttes de la Pologne contre les chevaliers porte-glaive. Parmi eux figurait Jean Ziska, celui qui devait plus tard commander avec tant de gloire les phalanges hussitesque, dans un manifeste célèbre, il appelait aux armes « pour la défense de la loi de Dieu et de la langue bohème et slave. » « Il faut, disaient un peu plus tard les Taborites, au moment où certains politiques préparaient l’élection d’Albert d’Autriche au trône de Bohême; il faut chercher un souverain de langue slave et ne jamais tolérer un allemand. » Tout le quinzième siècle et une partie du seizième sont pleins de tentatives pour rapprocher intimement la Bohême et la Pologne. Ces tentatives s’accomplissent sous l’influence d'idées religieuses et politiques; la langue bohème, élevée à un haut degré de culture par Jean Huss et ses disciples, est favorablement accueillie