I.ES O H ICI N ES DE PANSLAVISME. 33't
Slaves considèrent avec raison comme un des plus grands malheurs de leur race.
Effacée du rang des nations européennes au moment même où la Russie y prenait place, la Bohême n’eut point avec elle de rapporis politiques. Cependant Pierre le Grand n’ignorait pas la parenté des Russes et des Tchèques; dans une lettre célèbre, il demandait qu’on lui envoyât de Bohême des littérateurs capables de traduire des livres en russe; il demandait aussi des Moraves et des Silésiens, à une époque où l’existence des Slaves de Bohême et de Moravie était à peu près complètement ignorée de l’Europe entière.
C’est là un fait isolé. En revanche, au Moyen Age, les relations des Tchèques avec les Slaves du Sud furent assez fréquentes. La Bohême avait été en partie convertie au Christianisme par le grand apôtre Méthode; elle avait dû, comme les Serbes et les Bulgares, célébrer sa liturgie en langue slave; cette liturgie avait disparu devant les efforts du clergé romain; il en subsistait cependant quelques traces. Au quatorzième siècle, l’empereur Charles IV, trèssympathique aux choses slaves, entreprit de fonder un monastère où il ferait refleurir la liturgie proscrite; ce monastère s'éleva, en effet, sous l’invocation de saint Jérôme, avec l’autorisation du Saint-Siège. Pour le peupler, il fallut évidemment faire venir des religieux des pays méridionaux, où la liturgie slave était encore en usage. Charles IV, qui eut de grandes idées, rêvait l’unification des deux églises latine et
orientale; il s’adressait dans ce but à Douchan, tsar de Serbie : « Si nous nous réjouissons, lui disait-il, de la société de tout homme à cause de l'identité de la nature humaine, à plus forte raison devons-nous vous aimer comme un frère très-cher, vous qu’égale à nous la hauteur du rang royal et l’usage commun de cette belle et généreuse langue slave 1 . » Un peu plus tard, au concile de Constance, au milieu même de l’ardeur des controverses religieuses, le tchèque Procope le Grand et le dominicain ragusain Stoïkovich se reconnaissent et se saluent comme compatriotes par la langue et par la nation. Stoïkovich avait traité Procope d’hérétique : « Comment ! s’écrie le fougueux hussite, notre congénère (conterraneus iste noster) nous injurie et nous appelle hérétiques. » Et le dominicain de répondre : « C’est parce que je suis votre congénère de langue et de nation que je désire si avidement vous voir revenir à la foi catholique. » Ajoutons qu’au dix-septième siècle il se faisait dans les pays croates une exportation considérable de livres de piété en langue bohème. C’est un archevêque de Prague qui nous apprend ce fait peu connu.
Les Slaves du Sud, après la ruine des royaumes Serbe et Bulgare, s’obstinèrent longtemps à espérer leur délivrance des empereurs d'Allemagne, rois de Hongrie. Trompés dans leur attente, ils se tournèrent vers la Russie, à laquelle les rattachait l’identité de la
1 . Ejusdem nobilts slavici idiomalis participatio. Ap. Palacky, Histoire de Bohême.
LES ORIGINES DU PANSLAVISME
foi et de la langue liturgique. Sous le règne de Pierre le Grand, un grand nombre de Slaves méridionaux entrèrent au service delà Russie et s’efforcèrent de faire tourner au profit de leur nation les intérêts de l’Etat moscovite; ainsi, un ragusain, Sava Yladisvavich, traduit l’ouvrage d’Orbini sur le royaume des Slaves et signale au tsar les avantages que la Russie retirera de ses relations avec les populations du Monténégro, de la Bulgarie, de la Serbie, de la Macédoine, de la Bosnie et de la Dalmatie, pays qui ont la même langue et la même foi que la Russie. Pierre le Grand, quand, en 1711, il déclara la guerre à la Turquie, songea sérieusement à s’appuyer sur les Slaves méridionaux et leur envoya un agent, le serbe Miloradovich. On a gardé le texte d’une chanson composée par Miloradovich, où il invite les Monténégrins au combat pour sauver, dit-il, le peuple chrétien, et illustrer le nom slave. Il ne manque pas de rappeler que Russes et Monténégrins professent la même foi et parlent la même langue. Pierre le Grand écrit aux sénateurs de Raguse une lettre pour leur annoncer les succès qu’il a remportés sur le roi de Suède; « J’espère, dit-il, que vous vous en réjouirez comme de bienveillants amis de notre nation et de notre langue. » Deux poètes ragusains, Gradich et Rujich célèbrent avec enthousiasme la gloire du tsar moscovite.
Dans les luttes ultérieures de la Russie contre la Turquie, la propagande slave deviendra de plus en plus un moyen d'action. C’est surtout chez les libres populations du Monténégro qu’elle trouve le terrain
tout préparé. Citons seulement ce fragment d’une lettre que le métropolitain du Monténégro écrivait en 1771 à la république de Raguse: « Nous savons que, dans le temps présent, vous avez beaucoup à souffrir des Italiens et des ennemis de la Croix; nous prions donc le Tout-Puissant de bénir les armes russes, de relever la Croix, d’illustrer de nouveau notre main .slave de la gloire qu’ont eue nos aïeux. » Ecoutons, d’autre part, le langage que tenait, en 1807, le vladyka Pierre au maréchal Marmont qui lui reprochait son alliance avec les barbares de Russie : « Vous détestez et calomniez les Russes et vous flattez les autres peuples slaves pour que votre empereur puisse arriver à ses fins. Mais nous, nous Slaves, nous ne connaissons d’espérance et de gloire qu’avec nos puissants frères de Russie ; s’ils périssent, tous les autres Slaves périront, et qui est contre les Russes est contre les Slaves. » Il n’entre pas dans notre plan de discuter la portée de ces paroles ; l’époque où elles furent prononcées dépasse déjà les limites du cadre que nous nous sommes imposé. Ce n’étaient pas, d’ailleurs^ seulement les Slaves de Turquie qui mettaient leur confiance dans la Russie et qui imploraient sa protection ; les colons serbes établis dans le royaume de Hongrie eurent, plus d’une fois, maille à partir avec le gouvernement de Pesth à propos des privilèges qui leur avaient été concédés. Dans leurs conflits, ils invoquèrent souvent l’intervention de l’ambassadeur russe à Vienne. Ils offrirent leurs services à Pierre le Grand; en 1751, un grand nombre d’entre eux émi-