CHAPITRE III
La grande question qui se posa au Congrès international, aussi bien qu’au Congrès national, fut la « questioji Millerand ». Elle déplut fort aux étrangers. M. Auer dit même à ce sujet :
« Venons-nous vous importuner, nous Allemands, avec des questions qui ne regardent que nous? Nous sommes en Allemagne, plus près des portes de la prison que des portes du ministère, et nous sommes dans la situation de ce brave homme, devant lequel on vantait les mérites d’un bon beefteack : « Sans « doute, répondait-il, un bon beefteack est une bonne « chose, mais il faudrait d’abord s’en procurer! »
On ne peut plus galamment dire, en style germanique : « Laissez-nous donc tranquilles avec vos vieilles histoires, qui nous importent peu! »
Cependant, puisque l’oracle était consulté, l’oracle parla, par la bouche de M. Kautsky, grand docteur ès socialisme, théologien de première classe du marxisme intégral. La parole de l'oracle, à vrai dire,
ressemblait fort à ces sentences de la sibylle de Cumes, qu’on ne comprenait qu’après coup et sur lesquelles l’inquiétude humaine pouvait patiemment s’exercer.
« Il est interdit à un socialiste d’entrer dans un ministère bourgeois », disait la sentence ; mais elle ajoutait :
« Si, dans un cas particulier, la situation politique nécessite cette expérience dangereuse, c’est là une question de tactique, et non de principe, dont le Congrès international n’a pas à connaître. »
« Cependant, reprenait le sibyllin Kautsky, le fait ne peut se produire que si tout le parti ou la grande majorité du parti socialiste approuve pareil acte et si le ministre reste le mandataire de ce parti .
« Dans le cas contraire, la présence d’un socialiste au ministère menace d’amener la désorganisation et la confusion pour le prolétariat militant. »
Donc, concluez-vous, M. Millerand doit démissionner aussitôt?
Pas du tout.
« Un socialiste, ajoute l’Écriture, doit quitter le ministère, lorsque le parti organisé reconnaît que ce dernier donne des preuves évidentes de partialité... »
Donc, concluez-vous encore, après l’affaire de Chalon, où le ministère fut blâmé et flétri par tout le parti socialiste, M. Millerand devait quitter le ministère ?
Nullement.
M. Jaurès répond négativement à ces questions, et il explique :
M. Millerand ne pouvait être solidaire du Parti socialiste organisé et unifié, puisque ce parti n existait pas encore .
Le gouvernement n’a pas été blâmé par tout le Parti socialiste , puisque, pour le soutenir, certains députés socialistes ont renié jusqu’à leur foi et sont allés jusqu’à dire que leurs doctrines n’avaient pour but qu’abuser les travailleurs.
Et voilà comment l’oracle fut interprété. Nous ne nous chargerons pas de rétorquer de tels arguments, n’ayant pas à notre disposition la sophistique nécessaire pour une telle réfutation.
Ce qui nous console, c’est que tout le monde parut satisfait de « la savante consultation de M. Kautsky ». M. Jaurès fut satisfait, M. Guesde également, non moins que M. Vaillant; chacun pouvant l’interpréter à sa façon.
Mais il était dit que tout serait équivoque au cours de ces deux congrès. M. Vaillant en eut la preuve évidente, lorsqu’il voulut faire voter à l’égard du ministère une flétrissure.
La fédération socialiste de Saône-et-Loire proposait une résolution catégorique, à l’égard des députés socialistes qui avaient renié leurs principes :
« Considérant que, dans la séance du 15 juin, à la Chambre, un certain nombre d’élus socialistes ont repoussé la proposition d’enquête parlementaire, faite à la suite de l’interpellation
sur les massacres de Chalon-sur-Saône, qu’ils ont de plus, après avoir repousse isolément l’amendement Massabuau, qui représente les doctrines socialistes comme un piège destiné ci abuser les travailleurs, voté ce même amendement dans un ordre du jour qui accordait leur confiance au gouvernement responsable ;
« Le Congrès
« Désapprouve ces députés d’avoir sacrifié à des préoccupations politiques les principes supérieurs du socialisme, acclamés au Congrès général de décembre 1899. »
Au milieu des cris de colère et de menace des représentants de la Fédération à l’endroit de M. Jaurès, cette résolution nette était écartée, pour donner place à une résolution hybride et alambiquée, fruit de la collaboration de M. Turot, ami du ministère, et de M. Vaillant, adversaire de M. Millerand.
« Attendu qu’il ressort des débats, disait M. Turot, que, si des tactiques différentes ont été suivies, tous les membres du Parti socialiste ont agi avec une entière bonne foi et la seule préoccupation de servir leur parti...
« Le Congrès, ajouta M. Vaillant, flétrissant les auteurs responsables des massacres de Chalon et leurs complices , passe à l’ordre du jour. »
D’après M. Vaillant, M. Millerand était atteint par cette flétrissure infligée aux « complices » des auteurs responsables des « massacres ».
— « Nullement, ripostait M. Turot, puisque vous avez reconnu la bonne foi de tous les membres du Parti socialiste. Diriez-vous maintenant que M. Millerand n’est pas socialiste; mais comment expliqueriez-vous alors que trois congrès se soient tenus pour élucider cette question : De Ventrée d'un socialiste dans un ministère bourgeois P »
Alors, pourrions-nous demander à notre tour, que signifie ce mot complices? à qui s’applique-t-il? où
sont les complices? et peut-être satisfaction nous serait donnée par M. Vaillant, homme fin et profond, qui nous répondrait : « Il y a des complices de bonne foi ; mais il existe aussi des complices inconscients. »
Nous ne nous attarderons pas à rappeler les séances bruyantes et les scènes sauvages du Congrès d’union socialiste. Le Congrès^^mTernational qui l’avait précédé avait conservé une certaine tenue. M. Guesde y avait proclamé la trêve de Dieu et M. Jaurès avait répliqué à un interrupteur un peu bruyant : « Mais nous ne sommes pas encore au Congrès national ! » — On avait donc attendu ce Congrès national avec une certaine impatience, et l’on s’était contenté de reconstituer, dans cette première assemblée, l’Internationale, sous forme d’un secrétariat international et d’un bureau parlementaire international, à Bruxelles.
Voici maintenant le Congrès national qui commence : Les étrangers sont partis. Les Français restent entre eux. La journée du vendredi, qui est la première journée, se passe dans le tumulte. Il s’agit de la validation des mandats, au nombre de 2.748, dont 158 sont contestés et 81 annulés. Sur les 2.507 qui restent, une partie revient au parti guesdiste, augmenté des forces du parti blanquiste, de l’Alliance communiste (dissidents allemanistes), des Fédérations de Saôneet-Loire et du Doubs et des syndicats de Saône-et- Loire. En tout, le parti des doctrinaires ainsi constitué dispose de 1.241 mandats.
Par contre, 1.266 mandats restent au parti des unitaires, constitué par les forces broussistes, allemanistes, la Fédération des indépendants, les coopératives, les syndicats isolés et les fédérations autonomes.
On voit combien peu ces deux partis différaient sous le rapport du nombre, et combien il pouvait importer aux guesdistes que les mandats contestés fussent examinés sérieusement. Les 158 mandats contestés appartenaient, en effet, presque exclusivement à leurs adversaires. — Ces mandats annulés, la victoire restait aux guesdistes et aux blanquistes étroitement unis et habitués aux marches parallèles, tandis que l'autre camp était composé de forces divisées, ayant des programmes divers, sinon opposés. Les mandats sont validés. Grande fureur des guesdistes qui demandent que le vote, ratifiant les décisions de la commission de vérification, soit émis par mandats. Plusieurs de leurs délégués ont, en effet, jusqu’à dix mandats, et si le vote par mandat n’est pas admis, ces délégués, et avec eux le parti doctrinaire, perdent 9 voix sur 10, alors que le règlement est formel et qu’ils ne se sont chargés de dix mandats, que parce qu’ils savaient devoir obtenir dix suffrages. « Le règlement! » crient les guesdistes. — « Le règlement ! répondent ironiquement leurs adversaires, qu’importe le règlement! » — On décide que l’on votera par tête, malgré les protestations des guesdistes et des blanquistes. Les résolutions de la commission sont adoptées. Un bureau est nommé, malgré l’abstention des guesdistes et des blanquistes, qui ne veulent pas reconnaître la validité du premier vote et vont jusqu’à nier l’existence légale du Congrès. Allemane est nommé président; mais c’est en
vain quïl essaie de faire entendre sa voix. Le côté gauche de la salle hurle la Carmagnole et Y Internationale, qu'applaudit ironiquement le côté droit. On éteint les lumières et tout le monde s’en va dans une bousculade.
La deuxième journée fut d'abord un peu plus tranquille, les guesdistes ayant reçu la consigne de se montrer calmes; mais la consigne ne tint pas longtemps.
Le président, qui est encore le citoyen Allemane, avait formé le projet de faire.sortir les guesdistes de leur rôle passif de spectateurs. 11 fait voter motions sur motions; les guesdistes s'abstiennent. On nomme une commission; les guesdistes s’abstiennent encore. Enfin, comme au jeu de pigeon-voie, le président arrive à une motion en faveur de l’abrogation des « lois scélérates ». — Emportés par la nécessité de faire profession de foi révolutionnaire, les guesdistes lèvent les mains. Le tour est joué : « Je prends acte, s’écrie Allemane, que le Congrès a voté à l’unanimité la résolution. » Dépités et furieux, les guesdistes envoient un des leurs, et non des moins violents, porter à la tribune une motion de flétrissure contre le gouvernement et les fusilleurs de Chalon; mais le pauvre diable ne sait par où commencer la lecture de sa motion. « Le... la réunion, dit-il... (Cris : Non! le Congrès!) Les citoyens réunis salle Wagram... » (Cris : Non! le Congrès!)
Bref le président lui retire la parole, puis il somme l’ancien secrétaire général du Comité général, le
citoyen Dubreuilh, (le remettre les cartes aux 136 mandataires validés, la veille, par la commission. « Je les remettrai, répond M. Duijreuil, qui est blanquiste et partant ami des guesdistes, quand le Congrès sera légalement institué et m’en donnera l’ordre. » Cependant il est obligé de se soumettre, mais il va se venger des indépendants par la lecture de son rapport où sont énumérés tous les votes de blâme pour les députés socialistes et toutes les flétrissures à l’égard de M. Millerand. Le soin de défendre les uns et les autres revient à M. Rouanet, qui, au lieu de riposter, attaque vigoureusement ses adversaires, passant de la tactique défensive à la tactique offensive.
« Les détracteurs d’aujourd’hui n’étaient pas aussi intransigeants, en 1895, lorsqu’ils soutenaient de leurs votes le ministère Bourgeois; et cependant le cabinet Bourgeois n’a rien laissé, alors que le cabinet actuel laissera derrière lui [Du sang! crie-t-on) des réformes sérieuses. »
Des réclamations violentes éclatent lorsque le représentant des députés socialistes proteste contre le rôle de « valets », qu’on veut leur faire jouer, et contre les avanies systématiques, qui n’atteignent pas seulement les élus, mais le parti socialiste tout entier.
Mais le tumulte prend des proportions fantastiques, lorsque, après M. Rouanet, le rapporteur de la commission de propagande de l'ancien Comité général, le citoyen Andrieux, flétrit les alliances compromettantes. « Galliffet! Galliffet! » crient les guesdistes, tandis que les briandistes-jaurésistes montrent ironiquement M. Edwards qui a retiré sa veste et essaie par cette apparence débraillée de faire oublier le luxe
dont il jouit. « En voilà un qui a retourné sa veste ! » hurle un loustic. Nouveau tumulte, lorsque le rapporteur lit, avec un fort accent de la Lozère, les noms des députés qui se sont difficilement déplacés pour les grèves et pour la propagande, et les absences constatées des mêmes députés aux séances de la commission de propagande.
M. Briand a été absent vingt et une fois, M. Jaurès vingt-quatre; ils sont hués par les guesdistes. Mais M. Zévaès a été absent vingt fois, et les indépendants exultent. Dans ce palmarès grotesque, le prix revient à M. Boutié qui n’a pas manqué une séance.
M. Vaillant a fait deux campagnes, M. Groussier en a fait quatre, M. Zévaès sept. « Bravo! » crient les guesdistes. M. Sembat réclame. Il n’est que « deux fois nommé », et il a fait trois campagnes. « Citoyens, dit le rapporteur, ce n’est pas la faute de Sembat, ni la mienne, c’est une faute d’impression. »
La matinée du dimanche devait être consacrée à l’audition de M. Briand, chef dû parti des indépendants, membre de la minorité de l’ancien Comité, général. Sa présence n’a pas pour effet d’amener le calme. Il reproche aux guesdistes de « manier les principes comme un coup de poing américain » et au Comité général d’avoir été « une machine de flétrissure ». Quelqu’un du parti blanquiste propose de nommer présidents d’honneur MM. Waldeck-Rousseau et Millerand. Du tac au tac, le président répond : « Ne mêlons pas aux débats des querelles de famille. » M. Edwards est, en effet, le beau-frère de M. Wal-
deck-Rousseau. On crie : « A Chalon! A l’église! » M. Lafargue défend à M. Briand de le traiter de camarade. « Voyez-vous ce monsieur, répond M. Briand, qui, toute l’année, fait l’aristocrate dans les châteaux, et qui vient ici jouer les démagogues! » Les esprits sont tellement montés que deux représentants des sociétés coopératives, ne trouvant pas leurs arguments assez violents, en viennent aux coups de poing. Le sang coule... légèrement. Les guesdistes demandent l’exclusion de « l’assassin ». On ne tient aucun compte de leurs réclamations. Alors, comme un seul homme, ils se lèvent, décrochent leurs larges bannières rouges qui décorent la salle et partent au milieu du tumulte. « Nous fuyons les assassins, clame M. Guesde, nous ne voulons rien avoir de commun avec eux! »
La séance est suspendue. Elle n’est reprise que dans l’après-midi. Les blanquistes sont restés, mais ils se déclarent tout d’abord solidaires de leurs amis. La puérilité du motif de la rupture montre jusqu’à l’évidence le désir manifeste des guesdistes de déserter le Congrès, où ils n’ont pu obtenir la majorité. C’est d’ailleurs dans leur tactique d’agir de la sorte. Ils vont alors constituer à eux seuls un autre congrès, qu’ils déclarent le seul congrès véritable, et ils signent une protestation violente contre le faux congrès, qu’ils viennent d’abandonner.
Il s’agit dans cette séance de l’après-midi d’examiner la motion de flétrissure contre les députés socialistes qui ont repoussé l’enquête parlementaire. Deux
délégués de Saône-et-Loire, MM. Chalot et Journoud, viennent appuyer cette motion, au nom des « victimes » de Saône-ct-Loire. Ils ont été, eux aussi, ministériels, ils ne le sont plus! M. Millerand, qu ils ont été voir, n’a su que leur conseiller de « ne pas avouer leur syndicat et de cacher leur bureau ». Cette conversation avec le ministre comble de joie les blanquistes et les quelques délégués qui représentent, en l’absence des guesdistes, la gauche de l’Assemblée. Contre M. Gérault-Richard, qui attaque l’inutilité de ces narrations, M. Journoud proteste : « Vous étiez tranquillement devant votre bureau, alors qu’on nous assassinait! »
M. Viviani essaie de ressaisir l’opinion déconcertée par ce récit. Son discours est soutenu par les approbations de M. .laurès assis sous la tribune : « Ça va! Ça va! lui crie-t-il, ne vous laissez pas démonter! Dites tout ce que vous avez à dire, tout! tout! N oubliez pas surtout le banquet des maires! » — « Ils n’y étaient pas, les guesdistes! » reprend M. Viviani. — " « Qu’est-ce que ça fait? » répond M. Jaurès.
« En admettant que, par miracle, dit M. Viviani, nous eussions, pour faire l’enquête que vous auriez désiré nous voir demander, obtenu plusieurs socialistes dans la commission, et même que les neuf commissaires eussent été socialistes, qu’aurions-nous pu faire de plus que de sommer le régime bourgeois d’appliquer à ses propres agents sa propre légalité? Or, nous avons obtenu sans enquête tout ce que nous pouvions obtenir. Les gendarmes sont devant le Conseil de guerre ! »
Cette allusion faite à une décision administrative,
rendue publique le jour même de V ouverture du Congrès, ne semble pas heureuse. « Vous réhabilitez les Conseils de guerre, qui ont fusillé les communeux ! » crie M. Vaillant au milieu du tumulte déchaîné.
« Ce que nous aurions dû faire, continue l’orateur, c’est de dire à la majorité parlementaire : Ah ! vous voulez flétrir le collectivisme; mais il vous faut d’abord le connaître, et nous allons vous l’expliquer! Et alors, pendant huit jours, s’il eût fallu, nous eussions fait de l’obstruction systématique. »
M. Vaillant répond qu’ « il ne s’agit pas de savoir quels sont les députés dont les votes ont été les plus corrects; mais qu’il est nécessaire que le Congrès se prononce et dise franchement s’il est avec les victimes de Saône-et-Loire, ou avec les assassins. On dit qu’une enquête n’eût pas abouti. Elle nous aurait toujours permis de saisir l’opinion publique et de faire témoigner nos amis. Ah! on prétend qu’il n’y a pas de ministérialisme! — Et nous prétendons, nous, que ce mal existe et qu’il est d’autant plus grave qu’il est insoupçonné par ceux qui en sont le plus gravement atteints. C’est le mal qui désorganise notre parti, car certains esprits sont tellement préoccupés de l’existence ministérielle, qu’ils subordonnent toute leur conduite et tous leurs votes à cette préoccupation unique. »
Enfin, on vote, et la proposition de la Fédération do Saône-et-Loire et du Comité général est repoussée.. Chacun est satisfait du vote de la proposition Turot- Vaillant, que chacun interprète suivant ses passions.
Le Congrès va être clos. — M. Jaurès, au nom de
i vi
la Commission d’initiative, vient proclamer l'imité du parti socialiste... à brève échéance.
Un nouveau Comité général sera constitué, qui rendra ses comptes à un nouveau congrès d’unité socialiste, réuni dans six mois. D’ici là un large referendum sera ouvert, auprès de toutes les organisations, sur le meilleur moyen de réaliser l'imité.
Le parti ouvrier français (guesdiste) avait manifesté par cette déclaration son intention de ne pas se faire
représenter au Congrès de Lyon.
« Le Parti ouvrier ne se fera pas représenter au Congrès de Lyon.
« C’est à l’unanimité de ses fédérations, agglomérations et groupes, consultés directement, que cette décision a été prise, non pas contre , maispot^r l’unité socialiste.
« Si quelque chose, en effet, a été démontré expérimentalement et par deux fois, gymnase Japy et salle Wagram, c’est que l’unité ne saurait sortir de congrès truqués comme une féerie, dont la composition n’a pu être contrôlée et est restée incontrôlable.
« L’unité, qu’appelle l’organisation du prolétariat en parti de classe, on sait, notre projet l’a dit, dans quelles conditions elle peut et doit être réalisée.
« Ces conditions essentielles, ce n’est ni le P. O. F. 1 , ni le P. S. R., ni l’A. C., ni la Fédération du Doubs, de la Haute- Saône et du Haut-Rhin qui les ont inventées. Ils n’ont fait que les rappeler à ceux qui les auraient oubliées.
•< 1° Parti de classe, de lutte de classe, le Parti socialiste est obligatoirement un parti d’opposition, combattant, au même titre que la société bourgeoise, tous les gouvernements bourgeois, qui n’en sont et n’en peuvent être que l’expression et l’instrument, et auxquels par suite — à peine de trahison
\. Parti ouvrier français. — Parti socialiste révolutionnaire. — Alliance communiste.
-• * -, jk,.
non seulement toute collaboration directe, mais toute espèce de subsides doit être refusée.
« 2° Parti de révolution, poursuivant, par l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste, l’avènement d’une société nouvelle, collectiviste ou communiste, le Parti socialiste doit, d’autre part, laisser en dehors de ses rangs, à leur rôle nécessaire d’unification professionnelle, de défense quotidienne et d’amélioration immédiate, les organisations, syndicales ou coopératives, qui se meuvent forcément dans les limites d’une légalité, dont nous n’avons à nous préoccuper que pour la détruire.
« 3° Il est enfin indispensable que, pour couper court à toutes manœuvres et pour bannir toute méfiance à l’intérieur du socialisme unifié, ce soit, non les groupes, inégaux sinon fictifs, mais les membres actifs, c’est-à-dire cotisants, qui soient pris pour base de toute représentation, tant aux congrès départementaux et nationaux qu’au comité exécutif du parti ».
C’était la scission définitive des guesdistes avec les autres fractions du Parti socialiste, sauf avec les blanquistes, qui prenaient cependant part au Congrès pour y maintenir les droits de leurs amis.
Et les guesdistes se moquaient agréablement des faux mandats qui allaient représenter, au Congrès de Lyon, des majorités fictives.
Nous disions, lisait-on dans Le Petit Sou du 22 mai 1901, que les ministériels nous préparaient à Lyon une comédie semblable à celle de la salle Wagram. Les listes de groupes publiées en sont la preuve.
Nous nous consolons à la pensée que nous retrouverons cette année quelques-unes de nos vieilles connaissances de l’an dernier.
Il est vrai que, si l’arithmétique et les almanachs ne nous induisent pas en erreur, le comité de Blancafort (Cher) n’entrera dans sa soixante-deuxième période d’existence que le 27, soit le second jour du Congrès. Mais alors, comme il occupera sa place avec fierté! On sait que ce groupe, semblable à certains
phares, n’est visible qu’à intervalles périodiques, ainsi qu’il appert des documents suivants, envoyés tous deux à la commission de vérification des mandats pour le Congrès de septembre 1900:
Blancafort (Cher), 20 septembre 1900.
« Messieurs,
« En réponse à votre circulaire de ce matin, j’ai l’honneur de vous informer qu’à mon grand regret, je ne peux répondre aux questions que vous me posez, et pour cause : c’est qu’à Blancalort, il n’y a pas moyen de se réunir en comité.
« Léon Azambourg. »
A deux jours de distance :
« Blancafort (Cher), 22 septembre 1900.
« Citoyen secrétaire,
« Nous vous informons que notre groupe est socialiste. Il a été londé on 1898, en vue des élections législatives. Les réunions sont mensuelles et régulières. Elles ont lieu au siège social, chez le citoyen Azambourg, secrétaire.
« Léon Azambourg. »
Nous aurons également le plaisir de rencontrer le délégué du cercle républicain socialiste de Bédoin (Vaucluse), dont les statuts, espérons-le, n’ont pas été changés et contiennent toujours les prudents articles suivants :
Article premier. — Le Cercle républicain socialiste, constitué dans un local indépendant du café Peyre, a pour but de resserrer les liens de franche amitié et de cordiale sympathie qui doivent unir les habitants d’une même cité, à quelque parti q u’i Is appa rlienn en t .
Art. 2. — Nul ne peut faire partie du Cercle s’il n’est pas Français et majeur.
Art. 17. — Toute discussion politique et religieuse est rigoureusement interdite.
Art. 18. — Tout jeu de hasard est formellement interdit. Sont défendus notamment le baccarat, le lansquenet..., le pharaon, le passe-dix et autres similaires, etc.
Quant au groupe de Malancène, du même département, nous pensons qu’il aura pu s’offrir de nouveaux imprimés et qu’il ne
sera plus obligé — comme l’an dernier — de justifier son existence socialiste sur du papier portant en tête : « République Française. — Comité républicain radical ».
A ceux-là viendront certainement s’ajouter de nouveaux venus, les capitaines au long cours, des armateurs et capitaines au cabotage, etc., etc. Ce qui en eux sera le moins nouveau, c’est la façon dont ils auront été inventés, extorqués ou falsifiés.
Les combats passent, la méthode reste. Quelques facultés d’imagination qu’il faille reconnaître aux fabricants de faux mandats, ils ne disposent que d’un petit nombre de trucs, dès longtemps dévoilés. La preuve s’en trouve dans la série des protestations qu’a publiées et que publiera le journal socialiste Le Petit Sou , et dont il a été tenu grand compte dans les modifications apportées aux listes d’adhésions.
Leurs artifices se réduisent à deux ou trois : on fait, par exemple, adhérer un comité, un syndicat, tantôt à son insu, tantôt contre sa volonté formelle. Ce dernier cas est celui des groupes du P. O. F., qui, se trouvant nommés sur les listes, ont, avec ensemble, déclaré qu’ils avaient l’habitude de se conformer aux résolutions qu’ils avaient prises. L’autre avait attiré au comité de l’année dernière des lettres comme la suivante :
« Somain, le 21 septembre 1900.
« La section des ouvriers tisserands de la Tour-Landry (Maineet-Loire) ne s’occupe ni ne s’est jamais occupée de politique.
« Elle n’a donc pour but que l’intérêt des ouvriers, en ce qui concerne le tissage.
« Le secrétaire : Auc.ereau. »
Quant au troisième truc, — le plus simple, —il consiste à copier des noms de communes sur le Botlin et à mettre devant chacun : Comité socialiste. Avec celui-là on est à l’abri des protestations. Leur inexistence ne peut être révélée que par des voisins grincheux ou par les facteurs — lorsque, comme en 1900, la commission de vérification s’avise d’écrire aux secrétaires.
Alors, les lettres ‘reviennent avec la mention inconnu ou avec des mentions plus nettes, comme celles adressées aux groupes de Boisset et de Gaujac (Gard), qui revinrent portant cette déclaration du facteur : « Il n’existe pas de groupe socialiste à Boisset et Gaujac par Anduze (Gard). »
Tout cela, cercles de jeu, comités radicaux, groupes à secré-
LE CONGRÈS DE LYON (iMAI 1901).
taires inconnus, se retrouve sur les listes de cette année et acclamera à Lyon la méthode nouvelle. On s’en tire, il est vrai, par une note disant que « la publication de ces listes ne signifie pas que les groupes, qui y figurent, ont adhéré au Congrès; mais seulement qu’ils sont dans les conditions d’existence requises pour être admis à ce Congrès >». Mais il semble que la volonté d’adhérer soit parmi les conditions à requérir.
Autrement, comme le dit la Voix du Peuple du 5 mai, « les listes auraient pu porter encore bien d’autres syndicats... Il suffisait de copier 1’ Annuaire des syndicats , et on en aurait eu 2,500 >*.
D’autre part, les chefs syndicaux des Bourses du travail conseillaient aux syndicats de ne pas aller au Congrès de Lyon.
« On veut, disait M. Baume, secrétaire de Y Union des syndicats du département de la Seine \ nous faire servir à établir la prépondérance d’une doctrine sur d’autres doctrines, et de personnalités politiques sur d’autres personnalités. Nous désapprouvons complètement cette tactique, qui ruinerait l’œuvre syndicale, qui a un tout autre but. »
Les blanquistes, par contre, acceptaient de se rendre au Congrès de Lyon, en compagnie de l’Alliance communiste et de la Fédération du Doubs.
« Quelques-uns, écrivait M. Vaillant 2 , s'imaginent qu’ils nous donneraient satisfaction en demandant au Congrès de mettre Millerand en demeure de quitter le ministère. Pas plus qu’en 1899 et moins encore, nous ne pouvons accepter une telle proposition, qui serait la négation des résolutions des congrès, national et international, qui ont dégagé le Parti de toute res-
ponsabililé des actes purement personnels de Millerand. Jamais le Parti socialiste n’a pris part au pouvoir, n’est entré par délégation ou représentation au ministère, pas plus qu'il ne le peut à l’avenir. Demander à Millerand de s'en retirer serait reconnaître qu'il nous y représente. L’exclure du Parti serait admettre qu'il ne s’en est pas séparé en devenant ministre. Ce serait nous rendre responsables de deux ans de gouvernement capitaliste et réactionnaire. « Ce serait du ministérialisme en action... — Le Congrès n’a été convoqué que pour traiter de l’organisation de la constitution du Parti. Il doit se renfermer dans cet ordre du jour. »
Ainsi il ne devait pas être question du « cas Millerand » au Congrès de Lyon ; mais on avait compté sans l’ardeur des jeunes socialistes, qui allumèrent un pétard, au débat du Congrès et avant toute autre discussion.
Le Congrès s’ouvrit le 26 mai 1901; 927 mandats étaient réprésentés par 300 délégués. Le président, M. Augagneur, maire de Lyon, prêcha l’union et déclara que le socialisme n’est pas une religion, mais une doctrine réfléchie et que les congressistes devaient sortir du Congrès en bon accord et la main dans la main.
Dans la séance de l’après-midi on entre immédiatement dans le vif de la question.
Le début de la séance est marqué par quelques es-
carmouches. — M. Augagneur fait voter une adresse de sympathie aux révolutionnaires russes. Les blan quistes profitent de la circonstance pour faire suivre cet ordre du jour d’une addition blessante pour le ministre Millerand :
— « Trop tard, répond M. Augagneur, le vote est acquis. »
— « Ah bien! il est « rigolo », ce président, s’exclame M. Walter. — Monsieur le maire, nous ne sommes pas au Conseil municipal. »
Enfin l’addition suivante est proposée et votée :
* Les Socialistes français protestent contre les génuflexions du ministère français devant le tsarisme. -
Le rapporteur du Comité général, M. Révelin, peut aborder l’ordre du jour qui porte sur « l’unification du Parti socialiste ». — Après lui, l’adjoint de Lille, M. Delesalle, vient faire appel à la conciliation. Il ne représente pas le Parti ouvrier français, et il en est à souhaiter que ce parti reprenne bientôt sa place dans la grande famille socialiste. Mais un blanquiste, M. Argyriadès, géant brutal et bégayant, vient jeter dans le débat le brûlot de la question Millerand. — « Le Congrès doit flétrir le renégat », conclut-il. — Puis, voici le citoyen de la Porte, fils d’un ancien sous-secrétaire d’Etat radical, jeune élève de l’École des Chartes, qui pose la question avec une grande habileté. — Sa proposition va donner au débat toute son ampleur :
« Considérant que la tâche essentielle du Congrès est de faire tomber les obstacles actuels à runifleation des forces révolution-
« Considérant que la présence au ministère d’un député, ayant fait autrefois partie du groupe parlementaire socialiste, crée une équivoque favorable aux divisions intérieures.
« Que cette question de la participation au pouvoir a été tranchée pour le passé et pour Vavenir , mais non pour le présent;
« Le Congrès déclare, une fois pour toutes, que Millerand, s’étant placé lui-même hors du parti, en entrant au ministère sous sa responsabilité et son initiative personnelles, n’a jamais
PU ENGAGER LE SOCIALISME Qü^IL NE REPRÉSENTE PAS;
« Déclare en outre que l’attitude du Parti à l’égard du ministère actuel doit être la même que son attitude à l’égard de tout ministère bourgeois. »
Cette résolution était présentée au nom d’un certain nombre de fédérations autonomes et se trouvait fortifiée par la signature de M. Briand.
« Ah! Ali! » ricanent lesdjlanquisles.
M. Briand monte à la tribune pour s’expliquer :
« J’étais de ceux, dit-il, qui pensaient que, si la question de la participation au pouvoir était posée, une motion générale et de principe s’imposait. Il était nécessaire d’établir que le Parti socialiste, à aucun moment, n’avait été engagé dans le ministère actuel, et il était indispensable de l’inviter à mener son action, hors de toute préoccupation ministérielle ou antiministérielle; des amis m’ont invité à signer la motion de la Porte. Je l’ai fait, après avoir réussi à y faire apporter une atténuation ; en cela, je restais fidèle à l’opinion quç j’ai affirmée au premier congrès socialiste, car je n’ai pas varié et ce n’est pas moi qui ai la plus lourde responsabilité. Ce sont ceux qui se sont montrés les plus durs à l’égard de Millerand.
«« Oui, la première déviation date du discours de Saint- Mandé. Ce jour-là, les chefs autorisés du blanquisme et du guesdisme l , en s’associant aux déclarations plus électorales
l. Voici quel était le toast de M. Jules Guesde au banquet de Saint-Mandé :
« Je bois à la première Union socialiste, à YUnion sans conditions, qui s’est imposée au lendemain des élections générales de 1893 et a été un fait politique de premier ordre. En affirmant à l’état de force constituée le socialisme qui n’avait été jusqu’alors qu’une opinion, elle a redonné confiance au pays, désemparé par la banqueroute successive des opportunistes et des radicaux.
« Elle a permis de barrer la route à la pire des réactions et de briser
que révolutionnaires de Millerand, ont pris une large part dans
la faute commune. Je tenais à faire cette déclaration, comme socialiste révolutionnaire et comme ami de Millerand. »
À ces mots la tempête se déchaîne. Ce ne sont
qu’imprécations à l’adresse du ministre du Commerce. Au bout de cinq minutes de tapage, M. Briand peut ajouter ces mots :
« Oui, je suis ami de Millerand, que je considère comme un honnête homme. »
Coups de sifflets, cris : « AChalon! » accueillent cette péroraison. M. Briand ne se laisse pas démonter :
« C’est un devoir d’amitié que je remplis ici, ajoute-t-il, au moment même où je me dispose à voter la motion 1 qui
l’homme aux 40 millions qui l’incarnait, Casimir d’Anzin et de l’Élvsée. Pour cette besogne de défense — ou de défensive — républicaine, point n’était besoin d’accord théorique. Derrière notre barricade il y avait, il devait y avoir place pour tous les concours, pour toutes les bonnes volontés.
« Je bois à la nouvelle Union socialiste, à YUnion avec conditions , celle-là, réclamée à la fois par le développement du Parti et par les responsabilités qui peuvent lui incomber demain. Qu’il soit au bout de l’évolution pacifique et légale qui s’achève, ou qu’il doive s’opérer rcvolutionnairement — si le suffrage universel, la seule arme qui nous reste, venait à être entamé entre nos mains —, le prochain avènement au pouvoir politique du prolétariat organisé ne fait doute pour personne. Or, pour que cette victoire soit définitive, pour que le pouvoir ne nous échappe pas, il est indispensable que nous soyons d’accord sur l’usage à en faire; il faut qu’à l’avance les travailleurs sachent comment, dans quel sens, par quelles mesures devra être résolu le problème de leur affranchissement.
« J’applaudis donc aux paroles de Millerand; et, puisque comme nous, après nous, il vient de déclarer que socialisme et collectivisme ne faisaient au’un, ie demande à compléter mon double îoast à l’U-
vous a été présentée et que j’ai défendue dans le journal même dont Millerand fut directeur; mais il ne me convient pas de laisser interpréter mon vote comme une vilenie. C’est le vote d’un socialiste, qui en juge un autre au point de vue des principes. Je ne veux pas que l’on me croie capable d’obéir à des sommations, qui peut-être ne procèdent pas uniquement de préoccupations socialistes. — Quand nous aurons fait cela, nous saurons si la gauche de cette assemblée est venue avec une pensée d’unité. *»
— « Farceur, » crie un assistant.
— « Grossier personnage, » riposte l’orateur.
M. Vaillant monte k la tribune. —Il déclare quïl a voulu empêcher M. Millerand de prononcer son discours électoral de Saint-Mandé.
« Il existe entre nous' de trop grandes divergences, pour que l’unité soit possible. Elle est, en tout cas, immédiatement irréalisable. Si l’on voulait un rapprochement des groupes, on n’aboutirait qu’à une dispersion plus grande. — Nous ne demandons, pour l’instant, qu’une chose : que l’on recherche le meilleur moyen de lier les organisations. Il faut, pour aboutir à l’unité, commencer par l’union entre les groupes. >»
Mais voici M. Jaurès, M. Jaurès, le défenseur et Yalter ego de M. Millerand. Il demande le renvoi de la proposition de la Porte à la Commission, pour éviter une surprise et un vote irréfléchi.
« Il est un fait indéniable, dit M. Jaurès, il serait puéril de nier que l’avènement d’un socialiste au pouvoir a été le signe de la croissance du socialisme; mais, dans tous les cas, il est certain que c’est à titre purement individuel que Millerand est entré au ministère.
« Parmi les signataires de la proposition de la Porte, se trouve le citoyen Hubert Lagardelle, qui, il y a à peine un mois, dans une revue des États-Unis, reconnaissait que, depuis l’entrée d’un socialiste au ministère, l’organisation ouvrière française avait vivement progressé. Comment ce même militant at-il sur Millerand un jugement pour l’Europe et un autre pour l’Amérique?
« Vous prétendez que nous avons voulu imposer la partici-
pation d’un socialiste au pouvoir, contrairement aux décisions des congrès. Mais ces décisions s’appliquent, en même temps qu’au ministère, à d’autres fonctions. La bourgeoisie a deux organes d’administration : le Ministère et la Commission du budget. Je disque participera la Commission du budget 1 c’est participer au pouvoir bourgeois. En dépit des améliorations que peut faire adopter un rapporteur socialiste, c’est exprimer la volonté de la majorité bourgeoise. Je vous demande de ne pas cilvenimer les discussions de tactique qu’il y a entre nous, parce qu’il en est des vôtres qui seront forcés d’assumer des responsabilités. Le citoyen Vaillant parle de divergences de doctrines; vous venez de voir quelle en est la largeur et quelle en est la profondeur. Votre but, c’est la transformation de l’ordre capitaliste en société communiste. Direz-vous que nous sommes des réformistes? Et vous, ne voulez-vous pas arracher des réformes chaque jour? Direz vous que nous attachons trop d’importance à la défense de certaines libertés élémentaires? Je rappellerai au citoyen Vaillant que, pendant la Commune, il répondait aux doctrinaires qu’il fallait avant tout défendre la République et c’était avec les Jacobins bourgeois qu’il combattait. Nous avons le devoir de donner à notre Parti l’unité d’organisation; cela ne veut pas dire que nous voulons réaliser de force l’imité. 11 suffit que certains veuillent conserver les anciennes organisations, pour que nous nous inclinions. Il faut chercher le moyen de les concilier avec le maximum d’unité organique. Comment le ferons-nous? La Commission le recherchera.
« Nous pouvons cependant tracer le plan d’unité complète, qui restera devant nous jusqu’au jour où il deviendra une réalité, pour le triomphe de la Révolution sociale. »
M. Lagardelle répond. Il met à son tour M. Jaurès en contradiction avec lui-même, en lisant des articles où il disait, en 1898, que toute main-mise partielle du parti socialiste sur le pouvoir n’aboutissait qu’à des mécomptes 2 .
1 . Allusion à M. Sembat, rapporteur du budget des Postes et Télégraphes.
2. « Le socialisme ne peut accepter une parcelle du pouvoir, il faut qu'il attende le pouvoir tout entier. Nous pouvons collaborer à des réformes partielles^ et nous y collaborons en effet, mais un parti qui se propose la réforme totale de la société, la constitution d’un principe
La séance du 27 mai était présidée par M. Allemane, qui, dans toute cette affaire, semble avoir servi de paravent aux ministériels.
Par 342 voix de majorité, le renvoi à la Commission de la proposition de la Porte était ordonné.
Pendant que la Commission délibère, M. Viviani demande la continuation de la discussion. Il monte à la tribune pour repousser les accusations dont luimême a été victime. Et il s’étonne de voir les attaques partir d’un groupe (le parti blanquistè) où il voit un député révolutionnaire, qui a failli, dans une voiture où il figurait entre un général et un amiral, l’écraser, à Toulon.
— « C’est une attaque personnelle, crie M. Allard. — Si j’étais
de propriété et de vie à un autre principe, ne peut accepter que l’intégralité du pouvoir.
« S'il en a seulement une part , il n'a rien , car cette inlluence partielle est neutralisée par les principes dominants de la société présente.
« Les grands intérêts ennemis prennent peur sans qu’on puisse les frapper, l'idéal nouveau n'est point réalisé mais compromis , et il y a une crise capitaliste dont le socialisme ne sort pas.
« Jean Jaurès. »
Cosmopolis, Janvier 1898.
M. Groussier répond à son tour, au nom de M. Sembat absent, qu’on ne peut comparer le rapporteur d’un budget spécial avec un ministre, qui est forcé de prendre sa part de responsabilité du gouvernement bourgeois. D’ailleurs, il suffit que le Congrès intime l’ordre au citoyen Sembat de démissionner de son rôle de rapporteur, pour qu’il obéisse aussitôt.
dans une voiture entre un général et un amiral, c’était pour recevoir le Président de la République. Si vous me le reprochez, quelles seront vos critiques contre un socialiste qui accepte un portefeuille dans un ministère bourgeois? »
On veut alors poursuivre la discussion de l’ordre du jour ; mais les blanquistes et les membres de l’Alliance communiste se retirent, à l’exception de MM. Groussier et Dejeante. Le Congrès discute paisiblement la question de l'admission des coopératives et des syndicats dans le Parti socialiste.
La Commission continuait ses délibérations. La séance, commencée à deux heures et demie, ne se termina qu’à dix heures du soir.
Alors, M. Briand, ayant eu le temps de se ressaisir, avait retiré sa signature de la motion de la Porte et lui avait opposé un nouveau texte, n’en différant que par une équivoque :
« Considérant que la tâche essentielle du Congrès est de faire tomber les obstacles actuels à Punification des forces révolutionnaires de France ;
« Considérant que la présence au ministère d’un député ayant fait partie du groupe parlementaire socialiste, crée une équivoque propice aux divisions intérieures;
« Que cette question de la participation au pouvoir a bien été tranchée pour le passé et pour l’avenir , mais non pour le présent ;
« Le Congrès déclare que Millerand, en entrant au ministère, c’est-à-dire en acceptant, sous sa responsabilité personnelle et de son initiative privée, une fonction qui le met hors du contrôle du Parti socialiste, n’a pu engager au pouvoir ce Parti; que, conséquemment, il ne l’y représente pas et ne l’y a représenté à aucun moment ;
« Déclare en outre que l’attitude du parti et du groupe parlementaire à l’égard du ministère actuel doit être la même qu’à l’égard de tout ministère bourgeois, c’est-à-dire déterminée exclusivement par l’intérêt du prolétariat tout entier. »
On ne saurait trop admirer l’habileté procédurière
de l’avocat qui a rédigé cette proposition. — Qu’on remarque cependant deux points :
1° M. Millerand n’est pas hors du parti; il est hors du contrôle de ce parti, il est en congé... donc le parti n’a pas à s’occuper de ses faits et gestes, et. lorsque son congé sera expiré, il n’aura qu’à revenir prendre sa place dans le Parti socialiste.
2° Le groupe parlementaire ne doit déterminer son attitude à l’égard du ministère Waldeck-Millerand, que suivant l’intérêt du prolétariat tout entier. — Qui nous expliquera jamais quel est « l’intérêt du prolétariat tout entier » ? Quel est le docteur infaillible qui nous dira que telle mesure est à l’avantage du prolétariat et telle’autre à* son désavantage? Est-ce que le prolétariat — puisque prolétariat il y a — ne se divise pas sur toutes les lois, sur toutes les mesures qui le concernent?... Et alors, il sera permis aux députés socialistes de voter constamment pour le ministère. La formule est élastique.
Dans la Commission, M. Jaurès, qu’un assistant dépeignait « une grosse dame sensible », versa des pleurs. Il cria à la trahison, à la trahison de la Porte, à la trahison de Lagardelle, à lst trahison de tous ses disciples. Et il restait seul abandonné, bafoué, injurié L
La séance de la Commission se termina par le vote, à 47 voix contre 10 et 1 abstention, de la motion Briand. L’équivoque continuait.
i. Un jour, dans une-réunion publique, à Toulouse, M. Jaurès se plaignit d’avoir été frappé, injurié par les verriers de Carmaux, avant qu’il devînt leur député. Et il se compara au Christ, à un Christ gras et n’ayant souffert, il est vrai, que de modestes injures. Et la salle emballée des méridionaux de Toulouse l’applaudit et compatit à ses douleurs.
Le 28 mai, au matin, le Congrès était assemblé, pour entendre le rapport de sa commission. M. Briand en fut le rapporteur. Nul ne dira assez le talent de parole et l’habileté consommée de cet avocat ignoré de Saint-Nazaire, devenu l’un des chefs du parti ministérialiste.
« La Commission, dit-il, a dû décider quelle méthode de travail elle adopterait. Le citoyen Vaillant voulait qu’elle adoptât d’abord la question ministérielle. Jaurès demandait que la question ministérielle restât en tète de l’ordre du jour, mais que la Commission abordât ensuite le projet sur l’unification, afin de pouvoir présenter au Congrès un rapport d’ensemble sur tous les points.
« C’est à cet avis que la Commission s’est ralliée. Mais la discussion sur la première question s’étant prolongée très tard, nous croyons devoir seulement présenter le rapport de la Commission sur la question ministérielle.
« Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire {parti allemaniste ), opposé à l’entrée d’un socialiste dans un ministère, propose de déclarer, afin d’éviter les polémiques, que les actes du citoyen Millerand ne regardent pas le Parti et que seule l’organisation à laquelle il appartient a qualité pour le sommer de quitter le pouvoir L
1. Cette rédaction était liabile — M. Millerancl n’appartenait à aucun groupe. Et c’est ce qui prouvait l’imprudence qu’avaient commise les groupes organisés, en laissant prendre place à côté d’eux, en qualité d’amateurs, des individualités se réclamant de l’étiquette socialiste.
Voici le texte de cette proposilion :
« 4° Si Millerand est resté dans la situation où il se trouvait à son entrée dans le ministère, c’est-à-dire s’il n’appartient toujours pas à une organisation nationalement constituée, ses actes ne nous intéressent pas plus que ceux de tout autre ministre bourgeois et échappent à toute sanction effective de notre part, v « 2° Si, au contraire, Millerand est actuellement membre d’une organisation ou d’une fédération socialiste, nous invitons cette organisation à le faire connaître, et dans ce cas le Congrès devra la mettre en demeure, comme ayant seule qualité pour cela, de sommer Millerand de quitter le ministère.
« Comme conclusion et sanction pratiques, le P. O. S. R. demande si un des groupes représentés au Congrès compte Millerand parmi ses membres.
« Si oui, le Congrès doit inviter ce groupe à demander à Millerand
Sf
« Venait ensuite la motion de la Porte qui déclarait que le ministre s’était mis « hors du Parti ».
« Venait enfin la motion proposée par l’orateur et acceptée par la commission, qui mettait le ministre, non plus hors du Parti, mais « hors du contrôle du Parti ». Ce qui a un sens presque diamétralement opposé.
« Cette motion, ajoutait M. Briand, a l’avantage de satisfaire ceux qui veulent dégager le Parti, sans attaquer les individus. Le P. S. R. (parti socialiste révolutionnaire, ou blanquiste) n’a pas cru devoir s’y rallier.
« Camarades, vous allez avoir à déclarer que jamais le Parti n’a été engagé dans le pouvoir bourgeois. Ainsi, vous ferez cesser une équivoque, une confusion fâcheuse.
« Millerand n’est pas exclu du Parti; ou alors tous ceux qui ont soutenu Millerand à la Chambre, devraient en être exclus, eux aussi ! 11 vous est impossible, camarades du parti blanquiste, d’accepter cette interprétation, qui serait votre condamnation, car vous l’avez quelquefois soutenu de vos votes, notre ami Millerand ! La motion de 1 la Porte consiste à aller mettre un revolver dans la chambre d’un individu, en l’engageantau suicide, n’osant pas soi-même le tuer.
« Vous voulez chasser Millerand sans l’entendre? Nous ne le permettrons pas. Jamais nous ne consentirons h lui donner un pareil croc-en-jambe, étant donnée la façon dont il est entré au ministère.
« Millerand ne s’est jamais cache de vouloir un jour accepter le pouvoir. Le programme de Saint-Mandé en est la preuve. On le considérait comme un homme ministrable. Vous n’avez jamais rien fait pour empêcher cette situation.
« Millerand se présente un jour au groupe socialiste et l’avertit des offres qui lui sont faites. Il dit que la combinaison n’est plqs à envisager, car elle a avorté. — Si un socialiste ne devait pas accepter le pouvoir, si pareil acte était un si grand crime, pourquoi alors n’avez-vous pas violemment protesté ?
« Le citoyen Vaillant était trouble ; sa conscience de révolutionnaire devait bien l’éclairer encore, mais ce n’était plus qu’un petit fanal tremblotant qui éclairait mal la route; le blanquisme travaillait Vaillant, et il songeait, lui aussi, au salut de la
sa démission immédiate, afin d’éviter toute division et dans l’intérêt supérieur du Parti.
a Si non, le Congrès constate que Millerand n’appartient pas au Parti socialiste, et que celui-ci, en conséquence, ne saurait, en aucune façon, être rendu responsable de ses actes.
« Et demande le vole par mandat et la priorité pour sa proposition. »
République, si bien que, tout amicalement, il dit à Millerand : « Vous savez, si vous devenez ministre, ce sera sous votre res- « ponsabilité personnelle, le Parti ne sera pas engagé. »
— « Millerand est un assassin, » crie M. Létang.
— « Aux assassins on permet d’avoir des juges, répond
M. Briand, décidément admirable dans son amitié pour le ministre socialiste, à moins qu’il ne songeât, en ce moment, à défendre la situation des futurs ministres socialistes, dont il espère illustrer la série. .
— ~ « Qu’il vienne ici ! » reprend M. Létang.
— « C’est donc qu’il n’a pas été exclu, que vous l’autorisez à venir, riposte M. Briand. — Toute la différence entre nos deux motions est là. Nous voulons que Millerand puisse être jugé par son parti. Vous, vous désirez le juger sans l’entendre. — Demain les travailleurs vous jugeront 1 . Ils se prononceront entre ceux qui veulent dégager un principe et ceux qui poursuivent des satisfactions d’amour-propre ou des triomphes de comités. »
M. de la Porte, au nom de la minorité de la Commission, prend à son tour la parole.
« Aucune différence, dit-il, ne doit être faite entre le ministère actuel et les autres ministères bourgeois. Vous perpétuez les équivoques en substituant aux mots « Hors du Parti » les mots confus « Hors du contrôle du Parti ».
« La question est très simple : ou dire que Millerand doit être considéré comme ayant quitté le Parti, ou lui demander des explications.
« C’est abuser des mots que dire que l’entrée de Millerand au ministère n’a pas soulevé de protestation. Il y en a eu, puisque le groupe parlementaire s’est divisé.
« Le citoyen Millerand s’est exclu du Parti, et lorsque la cause qui aura motivé son exclusion aura disparu, il pourra demander son admission, et cette demande, le Parti l’examinera; mais il sera libre d’y opposer la question préalable, comme il l’opposerait aune demande semblable, provenant de M. Méline ou de M. de Mun. — Pour nous, nous voterons cette question préalable; et, à vous, il sera loisible alors de faire valoir vos arguments pour son admission. »
1. Les ouvriers n’étaient ni pour ni contre les défenseurs de M. Millerand. Ils sé désintéressaient entièrement de ces arguties ridicules. Aucun syndicat important n’était représenté à ce'Congrès doctrinaire.
La motion de la Porte fut repoussée par 910 mandats contre 286 L
M. Landrin monta alors à la tribune.
« Vous n’avez pas voulu faire cesser l’équivoque, dit-il. Il nous est impossible, clans ces conditions, de continuer à travailler avec vous, pour le moment du moins. »
Et le Parti blanquiste, suivi de l’Alliance communiste et de quelques fédérations, quitta la salle du Congrès.
« Maintenant, s’exclame M. Jaurès, tous les voiles, tous les masques sont tombés. Nous savons ce que valaient les protestations pour l’union de ceux qui viennent de s’en aller. Ceux qui nous accusent de manquer a la discipline viennent de refuser de s’incliner devant la majorité... La France socialiste n’est pas diminuée par le départ d’une secte! Vous êtes le prolétariat ! »
— « 11 n’y a pas à apprécier la fuite de ceux qui viennent de partir, dit à son tour M. Viviani; on les trouve dans les antb chambres ministérielles, on lésa vus, esclaves de journaux d’outrage, de chantage, de calomnie. Si ces messieurs sont partis, ils n’ont pas emporté tous les dévouements. Nous devons des sacrifices au prolétariat; à son appel, nous répondrons toujours. »
La motion Briand fut alors acceptée par 904 mandats contre 42.
Puis le projet d’unité était adopté et une Commission nommée, pour rédiger un manifeste à la France socialiste 1 2 .
1. La Commission de vérification des mandats avait admis en bloc tous les mandats, dont beaucoup étaient contestés.