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CHAPITRE VI

Le Congrès de Tours s’ouvrit le 2 mars 1902 dans la salle du Manège, dépendant de la vieille église romane de Saint-Julien.

Une centaine de délégués, à peine, prit place sous un buste de la République drapé d’étoffes rouges et encadré de drapeaux tricolores.

On y compta trente fédérations régionales, qui représentaient 940 groupes plus ou moins fictifs et 360.000 voix électorales, au dire du programme.

Parmi les délégués se trouvaient : MM. Jaurès, Aristide Briand, Gérault-Richard, Gabriel Deville, Rouanet, Devèze, Viviani, Pastre, Breton, Augagneur, maire de Lyon, Camelle, adjoint de Bordeaux, Rozier, conseiller municipal de Paris. Les « jeunes émancipés » du Parti unifié ne sont pas présents (M. de la Porte fait son service militaire).

Le mode de représentation a été modifié. Ce ne sont plus les groupes qui sont représentés, mais les fédérations, auxquelles on accorde un délégué pour deux cents membres cotisants et un délégué pour cinq mille voix, obtenues aux dernières élections. Le nombre des mandats s’élève au chiffre de 171.

Notons, avec M. Gabion, rédacteur du journal Le Temps, qu'au précédent Congrès de Lyon 65 fédérations étaient représentées (non pas régionales mais départementales) et que le chiffre total des suffrages recueillis par les socialistes aux dernières élections, s’éleva à 700.000.

C’est dire que de nombreux éléments socialistes étaient absents de ce Congrès. Et il en résulta qu’il fut d’une placidité à étonner les bourgeois.

Les figures parisiennes y dominent et les ouvriers peu nombreux y sont représentés ou remplacés par des normaliens ou des avocats.

Cependant une bande de calicot porte la fameuse devise :

« L’émancipation des travailleurs doit se faire par les travailleurs eux-mêmes. »

La première séance débuta par la discussion du programme général du Parti.

M. Deville ouvrit cette discussion :

« Le socialisme, dit-il, est né de la Révolution française. Et au moment où l'on affiche la Déclaration des droits de l’homme, il nous faut démontrer que nos principes en sont la véritable application. Les crédits militaires ne doivent être refusés qu autant qu’ils ne sont pas entièrement justifiés par les besoins de la défense nationale. Le mot « révolutionnaire » doit disparaître du programme, car il est équivoque et aurait besoin d’être expliqué. La dette publique ne peut être supprimée. C’est pure folie, car cette suppression équivaut à la socialisation immédiate des moyens de production. Il faut être légaliste , car il n’est pas possible d’agir en dehors des voies légales et sans l’assentiment de la majorité du pays. — La grève générale doit être écartée, car les actes de violence sont néfastes, et, dans une grève générale, on ne peut les empêcher. »

M. Poulain, député des Ardennes, parut encore plus modéré. « Il ne faut pas supprimer le Sénat, ni la

présidence de la République, c’est aller trop vite en besogne. Il ne faut pas, non plus, effrayer le paysan avec le mot de Révolution. Des résultats par la légalité, et même par la force, si on nous fait trop souffrir. »

Ces deux thèses sont combattues par M. Révelin, auteur du projet de résolution, que M. Jaurès devait en séance de commission modifier complètement.

INI. Révelin est, lui-même, professeur de philosophie.

« Le socialisme, dit-il, ne saurait se rattacher à la Déclaration des droits de 1 homme, dont on se sert précisément pour combattre la thèse tyrannique du socialisme. En 1789, il ne pouvait être question de propriété collective, et la Déclaration n’est qu’une énergique affirmation de la nécessité de la propriété individuelle. »

M. Révelin n’est pas d’avis, non plus, de transformer la question ministérielle, de question de tactique en question de doctrine ; enfin il se déclare hostile à la grève générale qu'il considère comme un moyen mystique de réaliser la révolution en une séance de nuit.

M. Briand ne semble pas davantage disposé à accepter l’opportunisme légaliste de M. Deville, jadis révolutionnaire avéré, revenu depuis de ses erreurs. Sa dignité de socialiste se refuse à solliciter humblement des réformes de la classe bourgeoise. — Il lui déplaît de se déclarer antirévolutionnaire et il se défie des heures troubles qui marquent l’approche des élections. — 11 répudie la formule célèbre de M. Millerand : « Ayons peur de faire peur. » Il est impossible de compter sur la majorité pour faire une révolution et il n’est pas permis de repousser a priori

la grève générale, que le Congrès de la salle Japy a déjà acceptée.

Il est deux heures du matin. Les blanquistes, qui sont la majorité du Parti socialiste tourangeau, ma nifestent leur impatience dans les tribunes réservée s au public.

« Envoyons-les se coucher rcvolutionnairement , » crie M. Gérault Richard.

« Si nous y allions aussi? » propose un congressiste . Mais M. Jaurès n a pas encore parlé. 11 n’est pas permis de lever la séance sans l’entendre.

Le discours de M. Jaurès fut des plus vagues :

Il y avait, dit M. Jaurès, dans la Déclaration des droits de l’homme une vertu latente, dont le socialisme et le prolétariat ont su tirer la conclusion... Le suffrage universel est un communisme politique et il n’est pas admissible qu’il puisse servir de soutien à une oligarchie économique... L’affirmation révolutionnaire, sans cesse renouvelée, ne réussit qu’à inciter le prolétariat à ne pas se servir de ses conquêtes : suffrage universel, syndicats, coopératives.Des deux méthodes, — révolutionnaire ou

évolutionniste, — il est impossible de décider quelle est la bonne ; mais il est possible d’affirmer que les révolutions ne peuvent être efficaces qu’avec l’appui des majorités... L’expérience ministéria liste ne doit pas se renouveler immédiatement, et il faut le recul nécessaire pour pouvoir la juger.

Le lendemain, M. Jaurès présenta la charte du nouveau parti.

Sa déclaration posait en principe que le socialisme

LE CONGRÈS DE TOLItS (MARS 1902 ). 197

procède du mouvement de la démocratie et des formes nouvelles de la production :

« Les prolétaires se sont aperçus que la Déclaration des Droits de l’homme resterait illusoire, sans une transformation sociale de la propriété. Comment la liberté, la propriété peuvent-elles être garanties, dans une société où des millions de travailleurs ne possèdent que leurs bras et sont obligés, pour vivre, de vendre leur force de travail à la minorité possédante? Le communisme est donc l’expression suprême de la révolution.

« Dans l’ordre politique, la démocratie se réalise : tous les citoyens participent également, au moins en droit, à la souveraineté. Le suffrage universel est le communisme du pouvoir politique. Dans l’ordre économique, au contraire, c’est une minorité qui est souveraine, c’est l’oligarchie capitaliste qui possède, dirige, administre, exploite. Les prolétaires sont reconnus aptes, comme citoyens, à gérer les milliards du budget national et communal. Comme travailleurs dans les ateliers, ils ne sont qu’une multitude passive, qui n’a aucune part dans la direction des entreprises, et ils subissent la domination d’une classe qui leur fait payer cher une tutelle désormais inutile et arbitrairement prolongée. La tendance irrésistible du prolétariat est donc de faire passer dans l’ordre économique la démocratie, partiellement réalisée dans l’ordre politique. De même que tous les citoyens possèdent et manient en commun le pouvoir politique, ils doivent posséder en commun le pouvoir économique. Ils doivent nommer eux-mêmes les chefs du travail dans l’atelier, comme ils nomment les chefs du gouvernement dans la cité, et réserver à ceux qui travaillent et à la communauté, tout le produit du travail.

« Tout espoir d’universaliser la propriété et l’indépendance par la multiplication des petits producteurs autonomes, a disparu. La grande industrie est de plus en plus la loi de la production moderne. Par l’élargissement des marchés du monde, par la facilité croissante des transports, par la division du travail, par l’application grandissante du machinisme, par la concentration des capitaux, l’immense production concentrée ruine peu à peu ou subordonne les petits et moyens producteurs. Là même où le nombre des petits industriels, des petits commerçants, des petits propriétaires paysans, ne diminue pas, leur importance relative dans l’ensemble de la production décroît sans cesse. Ils tombent sous la dépendance du grand capitaliste. Même les propriétaires paysans, qui semblent avoir retenu un peu

d’autonomie, sont de plus en plus livrés aux forces du marché universel, que manie sous eux et contre eux le capitalisme 1 .

« L’immense progrès de la production et de la richesse n’a pas abouti pour les travailleurs, pour les prolétaires, à un progrès équivalent de bien-être. Le capitalisme lui-même avoue le désordre du régime actuel de la production, puisqu’il essaye de le régler à son profit par les syndicats capitalistes, par les trusts . Mais, s’il parvenait à discipliner, en effet, toutes les forces de production, ce ne serait qu’en portant au plus haut degré la domination et le monopole du capital.

« Donc il n’y a qu’un seul remède à cet état de choses ; transférer à la communauté sociale les moyens capitalistes de production. Le prolétariat l’a compris, et il s’oppose comme classe opprimée et exploitée, à tout le système de propriété qui le ravale à n’être qu’un instrument. Il n’attend pas sa libération de la bonne volonté des masses possédantes, mais de la pression continue qu’il exerce sur les privilégiés et sur les pouvoirs publics. Il,ne se suppose pas comme but final une amélioration partielle, mais 'la transformation totale de la société. Le prolétariat est, et doit rester, une classe révolutionnaire.

« Déjà le prolétariat, parles réformes obtenues, a commencé à réagir contre les effets du régime capitaliste. 11 continuera et ne cessera la lutte, que lorsque toute la propriété capitaliste aura été résorbée par la communauté et lorsque fantagonisme des classes unifiées par la propriété commune, aura pris fin.

« Comment s’accomplira cette révolution ? Le prolétariat ne doit pas écarter l’hypothèse d’événements révolutionnaires, qui peuvent être suscités par la résistance des privilégiés. D’autre part, il serait puéril de négliger les moyens légaux dont dispose le prolétariat : action syndicale, action coopérative, etc... La grève générale ne peut être féconde que si elle est préparée par une organisation et une éducation ouvrière suffisantes.

« Aux religions, aux dogmes, aux Églises, doivent être opposées la pensée libre et la conception scientifique du monde... Le socialisme est essentiellement pacifique et international ; il condamne toute politique d’agression continentale ou coloniale et il prépare, par l’organisation de milices nationales, le désarmement simultané des nations. »

1. Il faut ici remarquer ce tour ingénieux de l’habile rhéteur. Ne pouvant affirmer que la propriété des cultivateurs est détruite parla concentration capitaliste, il cherche à leur persuader qu’ils sont les victimes de la concurrence universelle. Mais les collectivités le seraient-elles moins?

La charte était adoptée à grand enthousiasme. Puis le Congrès approuvait le rapport du groupe parlementaire présenté par M. Devèze, avec adjonction, d’un amendement qui condamnait formellement et excluait du parti les députés ayant voté les crédits de l’expédition chinoise. Mais le président de séance, M. Viviani, escamotait habilement cet amendement et oubliait, de le soumettre au vote de l’assemblée.

M. Renaudel, dans le projet de programme qu’il présentait au nom de la minorité, avait inséré un paragraphe n’admettant l’entrée d’un socialiste dans un ministère que comme un expédient forcé, transitoire et exceptionnel. — Une pareille mention, figurant dans la charte du parti, eût pu être gênante. M. Aristide Briand le fit remplacer par la suivante, dont l’ambiguïté cachait la faute du présent.

« Le Congrès, en exécution de la résolution votée par le Congrès socialiste international de Paris sur la participation d’un ou de plusieurs socialistes, au pouvoir bourgeois, décide qu’à partir de la prochaine législature aucun socialiste ne pourra entrer dans une combinaison ministérielle, tant qu’un congrès du parti n’en aura pas décidé autrement ».

Ainsi se trouvait résolue de nouveau, mais pour l’avenir seulement, cette question qui souleva tant d’âpres polémiques et contribua si puissamment à diviser le Parti socialiste!

Le lendemain, le Comité général était supprimé, et les députés débarrassés de ce Conseil des Dix, inquisitorial et autoritaire.

Désormais, le Parti socialiste ne sera constitué que

par des fédérations autonomes, reliées entre elles par un bureau de demoiselles du téléphone> que représenteront, pour la circonstance, les délégués au Comité interfédéral. Les députés ne relèveront plus que de leurs électeurs et de leur fédération. — Quand on prend de la liberté, on n’en saurait trop prendre.

On vota ensuite un projet sur les décorations. M. Parsons voulait que les socialistes, tout en refusant pour eux ces colifichets, aient le droit d’en affliger des bourgeois influents. Quelle gloire, pour les socialistes, que de corrompre des bourgeois. — La plaisanterie sembla de mauvais goût.

Enfin, à onze heures du soir, M. Rouanet faisait adopter à funanimité le programme qui devrait servir aux prochaines élections L Puis, le congrès finissait au chant de l’ Internationale.

f. Nous avons donné ce programme dans l’exposé des doctrines du Parti socialiste français, p. G.

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