CHAPITRE VII
Entre le congrès de Tours et celui de Bordeaux, se passa un événement important. M. Millerand était librement descendu du pouvoir. Et cependant, ce fut encore lui dont s’occupa le nouveau congrès.
L’acte d’accusation avait été dressé, d’avance, contre l’inculpé. Et ce ne fut pas sans une certaine surprise qu’on lut, dans la Petite République du 29 mars 1903, dans la Petite République , organe de MM. Jaurès et de Gérault-Richard, le réquisitoire en forme, dressé contre M. Millerand par MM. Gustave Hervé et Pierre Renaudel, deux universitaires !
« Quelle que soit, disaient les deux accusateurs, la volonté manifeste du citoyen Millerand de lier à sa cause d’aujourd'hui les amis qui Font défendu jadis, les faits se chargent de démontrer, mieux encore queles é crits, quelle distance existe entre iaconception de l’ancien ministre du commerce et celle du Parti socialiste tout entier.
« Le scrutin sur le budget des cultes n'est pas le seul qui ait été de nature à soulever l’émotion des socialistes. Si le retentissement s’en est trouvé accru parce queM. Millerand a pensé devoir faire connaître,
par Tintermédiaire de l’agence Iiavas, la rectification par laquelle il déclarait avoir voté le budget des cultes, d’autres faits viennent « illustrer » toute une tactique personnelle. C’est un vote accordant un crédit aux œuvres congréganistes d'Extrême-Orient, c’est un vote contre la suppression de l’ambassade du Vatican, ce sont surtout quatre votes qui, pour les socialistes, ont spécifiquement plus de gravité.
« Lors des interpellations de M. Briand sur les événements de Terre-Noire, et de MM. Dejeante et Jaurès sur la grève générale des mineurs, un ordre du jour fut présenté, qui invitait le gouvernement à ne plus envoyer de troupes dans les grèves. M. Millerand s’abstenait. *
« Puis M. Millerand votait une motion de confiance au ministre de la Guerre, qui avait ordonné des poursuites contre les auteurs du Manuel du Soldat , et, dans la même séance, il s’abstenait sur l’ordre du jour interdisant aux soldats l'entrée des Bourses du travail.
« Enfin, lors des interpellations de MM. Sembat et de Pressensé sur les affaires de Macédoine, il s’abstenait encore sur l’ordre ‘du jour invitant le Gouvernement « à poursuivre le développement de l’arbitrage entre nations, préparant pour l'avenir le désarmement simultané des puissances ». Sur cette proposition, qui ne cachait aucun piège, se comptaient 131 radicaux-socialistes et socialistes.
« M. Millerand tendrait donc à substituer sa politique individuelle à la politique collective du parti et à mettre celui-ci en face du fait accompli, en lui demandant une approbation forcée .
« Faut-il, pour approuver M. Millerand, que le so-
cialisme dise de la séparation des Églises et de l’État, reprenant une doctrine fameuse et justement flétrie : le moment n'est pas opportun P — Faut-il que le socialisme renie son rêve de paix universelle par la préparation du désarmement simultané des peuples ?—Fautil consentir à laisser mutiler les libertés de penser et d'écrire, et se faire complice de condamnations, analogues à celles dont les socialistes furent si souvent les victimes? — Faut-il que les socialistes consentent à Fenvoi, sur les champs de grève, des troupes mises au service du capital, risquant ainsi de provoquer des conflits sanglants?
« Faut-il enfin, concluait ce redoutable réquisitoire, pour approuver le citoyen Millerand, rendre toute unité socialiste impossible en France? — Le citoyen Millerand prend allègrement son parti de la scission actuelle, et il envisage d’un cœur léger la nécessité pour lui d’en provoquer une nouvelle, lorsqu’il nous dit : « Mieux vaut la séparation que l’équivoque ». Nous comprenons bien qu’il lui faut des éléments, pour constituer le parti indispensable au soutien de sa politique. Mais pour nous, nous lui répondons : Il n'y a pas, il ne peut y avoir place pour deux partis socialistes. L'unité se fera, parce qu'il faut qu'elle se fasse, en dépit même des individus. Et d’abord,
« l’équivoque » n'existe plus, ou du moins se dissipe. L’une après l’autre, les fédérations du Parti socialiste français se dégagent de la politique où l’on prétend les entraîner. »
Le Congrès s’ouvrit, le dimanche de Pâques, 12
avril 1903, dans la salle de l’Alcazar, à la Bastide qui est un faubourg de Bordeaux situé de l’autre côté du fleuve. Cent cinquante délégués y représentèrent les fédérations restées fidèles au socialisme opportuniste L
M. Amilcare Cipriani est nommé président, pour affirmer les tendances révolutionnaires du Parti.
Dès le début, nous entrons au cœur de la discussion. Et d’abord l’audition des témoins à charge et à décharge.
M. Rouanet donne l’appréciation hésitante du groupe parlementaire sur les incartades de l’accusé. Après avoir reproduit les déclarations de l’ancien ministre, lorsqu’il reprit sa place sur les bancs du groupe parlementaire, M. Rouanet fait remarquer que celui-ci ne se trouvait pas dans les conditions exigées par le Congrès de Tours, pour faire partie du groupe parlementaire ; mais... qu’il répugnait au groupe de prononcer une exclusion. Il n’aime pas les excommunications. Personne, j'imagine, ne le lui reprochera. —L’excommunication, lorsqu’il s’agit des vérités humaines, soumises comme toutes les choses à l’évolution et au changement, est un procédé toujours prétentieux et souvent ridicule. Et puis c’est le rôle du Congrès, et non du groupe, de trancher la question. Mais, ajoute
1. Les délégués étaient : MM. Briand, Jaurès, de Pressensé, Millerand, Gabriel Deville, Gérault-Richard, Rouhey-AUex, Piger, Lassalle, Rouanet, Krauss, Fournier, J.-L. Breton, Pastre, députés; Viviani, Reveillard, Lenormand, Calixte Camelle, adjoint au maire de Bordeaux , Maurice Dejean, Audibert, Monjer, Charles Longuet, Jean Longuet, Kosciusko, Persil, Sarraute, D r Coûtant, Alfr. Clément, Ladevèze, Bonnet, Calvignac, Joucaviel, Baudot, Verdier, Imbert, Ollivier, Heppenheimer, Martinet, Minière, Bigot, Walter, Gibeaud, Orry, Thizon, Mesnard, Treich, Amilcare Cipriani, Renaudel, Hervé, Mad e Bonnevial et Mad c Renaud etc...
le sympathique rapporteur — sympathique d’abord à son collègue du Parlement, — quelle que soit l’opinion que l’on ait sur la conduite politique du citoyen Millerand, on ne pourra pas l’accuser de fuir la discussion et le jugement de son parti. Quelle preuve plus grande de la sincérité de ses actes !
Le rapport de la Fédération socialiste de la Seine, dont dépend M. Millerand, est plus brutal. Son secrétaire donne lecture de l’ordre du jour que la Fédération a voté :
« La fédération socialiste de la Seine,
« Considérant que le citoyen Millerand a voté, lors de l’interpellation du citoyen Dejeante, en faveur du Gouvernement,
« Qu’il a voté le maintien du budget des cultes.
« Qu’il ne s’est pas conformé à la tactique du parti socialiste;
. « Comme 'premier avertissement :
« Blâme l’attitude du citoyen Millerand dans ses différents votes, sans préjuger des mesures à prendre, si pareil écart cà la tactique du parti se renouvelait. «
Plus dur encore est M. Hervé, l’ancien rédacteur du Pioupiou de l’Yonne, l’ancien universitaire déplacé par M. Leygues, collègue de ministère deM. Millerand. Il se fait l’accusateur public.
« Bien que frappé par le ministère dont M. Millerand faisait partie, il n’apporte, dit-il, aucune animosité personnelle. Il ne lui reprochera pas son passage au ministère, mais seulement des faits postérieurs et des votes qu’il a émis, comme simple député, alors qu’il n’était plus lié par les nécessités du pouvoir. Ces faits constituent la condamnation la plus complète de la participation gouvernementale, en même temps qu’ils mettent le Parti dans l’impossibilité de faire la critique des votes radicaux et de la tactique radicale, puisque Si. Millerand vote avec les radicaux et s’empare de leur tactique.
* Si le Manuel du Soldat s’inspire des idées anarchiques, ce
n’est pas à un socialiste d’autoriser des poursuites contre ce libelle et de nier ainsi la liberté de la presse.
« Si Millerand agit ainsi, c’est qu’il veut encore tâter du pouvoir. » (Protestations.)
Enfin l’orateur se demande si, persuadé que le réformisme doit triompher, Millerand n’a pas le dessein de creuser entre les deux grandes fractions du parti socialiste un fossé que rien ne pourrait plus tard combler. Ce fossé ne doit pas exister.
Mais voici M. Millerand, qui va répondre, avec un indiscutable talent et une admirable habileté.
Éloigné depuis trois ans de son parti, il trouve en y rentrant le « cas Millerand ». Il est vrai que ce n’est pas le même « cas » et qu’il n’entend plus les accusations qui retentirent contre lui pendant son ministère. Ce premier « cas » a été tranché. Néanmoins il défend ses actes, comme ministre, et prouve que, sous son ministère, l’organisation ouvrière s’est accrue dans des proportions considérables.
Il est resté semblable à lui-même dans toute sa politique et dans sa foi socialiste. Il a voulu seulement montrer aux masses populaires indisciplinées et crédules qu’il n’était pas besoin de révolution pour réaliser des ambitions légitimes, alors que le parti républicain était prêt à leur abandonner les réformes indispensables.
Qu’est-ce qu’on lui reproche aujourd’hui? Quelques votes, que certains trouvent imprudents et que d’autres estiment contraires à la tactique du parti ?
« Expliquons-nous, dit M. Millerand.
« Sur la question cléricale, j’ai voté contre la suppression du budget des cultes, parce que je n’aurais vu dans un vote contraire qu’une manifestation platonique et un contresens, au
moment où le Gouvernement entreprenait contre la puissance cléricale une lutte sans précédent. La séparation de l’Église et de l’État ne peut se faire en vingt-quatre heures, et il est besoin de recourir d’abord à des mesures préliminaires. -C’est pourquoi j’ai signé le projet de Pressensé, qui prépare les voies à la séparation.
« Sur la question antimilitariste, j’ai dit que non seulement je ne suis pas hostile aux Bourses du Travail, mais que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour en favoriser le développement. Je pense que rien ne serait plus utile que de laisser aller les soldats dans les Bourses du travail, à condition pourtant que celles-ci ne sortent pas de leur rôle et ne donnent pas aux soldats des conseils de désertion. A la place du général André, j’aurais agi comme lui et je l’ai approuvé. Il est impossible à un ministère de la guerre de laisser les soldats recevoir de pareils conseils. Il n’y a dans le Manuel du Soldat, qui est poursuivi par le ministère de la guerre, que ce refrain répété « Désertez ! >* Ceux qui donnent de pareils conseils n’ont servi qu’à la propagande nationaliste.
« On m’a reproché encore de n’avoir pas voté l’ordre du jour sur la question du désarmement.
« Le ministre des affaires étrangères, qui a la responsabilité des intérêts de la France à l’extérieur, ayant déclaré qu’il ne pouvait actuellement prendre, au nom de la France, l’initiative de proposer le désarmement, je n’ai pas voulu voter un ordre du jour de méfiance contre M. Delcassé.
« En résumé, conclut M. Millerand, tous ces voles , qui me sont reprochés, sont les conséquences d’une idée'cl d’une politique. L’attitude que j’ai prise a été celle de tous les socialistes partisans des réformes pacifiques et légales, repoussant la révolution, au jour d’ailleurs improbable, où le suffrage universel lui-même serait menacé.
« Les faits ont porté leur conséquence. Un parti, qui s’était organisé pour conquérir les pouvoirs publics, a été tout à coup amené à prendre sa responsabilité du pouvoir.
« Je livre à mes adversaires, comme à mes amis, ma pensée et mes actes. Derrière chacun de ceux-ci, vous ne trouverez jamais que la passion ardente d’un républicain socialiste, uniquement préoccupé de servir la République et le socialisme. »
Ainsi parlaM. Millerand. M. Jaurès, se faisant, pour un instant, « l’avocat du diable », riposta que la tactique de Millerand était vraiment trop facile et qu’il
semblait ne retenir du programme socialiste que ce qui est immédiatement réalisable, tandis que l’autre partie du programme ne serait à ses yeux qu’une survivance morte. — La manifestation contre le budget des cultes n’était pas une manifestation vaine. Par cette manifestation, on fortifiait le gouvernement. Il est utile à un gouvernement d’être soutenu par un parti qui le dépasse. On l’a bien vu au Sénat, où, après les déclarations de M. Combes, quatre-vingts républicains — un tiers de l’assemblée — ont voté l’abrogation du budget des cultes. — 11 en est de même pour la question antimilitariste. Il est certain que le Manuel du Soldat est le fruit d’une mauvaise tactique. La désertion, c’est la forme 'militaire de l’émigration. On ne dit pas aux ouvriers : « Quittez l’usine ! Emigrez ! » Non, on leur dit de s’organiser, de se syndiquer. Le Manuel fait appel, non à l’énergie des soldats, mais à leur faiblesse. Enfin la propagande antimilitariste est imprudente, lorsque, au lieu d’attaquer le personnel militaire disqualifié, on se livre à d’injustes généralités. Les socialistes doivent tendre la main aux officiers imprégnés de l’esprit républicain.
« Tout cela, nous ne l’avons pas assez dit, conclut M. Jaurès, et c’est pourquoi, dans les fautes commises, nous avons une part de responsabilité, et c’est pourquoi ce fut une faute de ne pas repousser les poursuites contre les auteurs du Manuel du Soldai. »
Mais est-ce que ces votes, émis de bonne foi par M. Millerand, doivent entraîner son exclusion? M. Jaurès proteste contre cet ostracisme. La motion d’exclusion est une iniquité et ceux qui la soutiennent continuent à faire peser surM. Millerand l'abominable
esprit de secte, que tous les socialistes présents au congrès ont jadis été unanimes à réprouver.
On a comparé la tactique de M. Jaurès, au congrès de Bordeaux, à l’acte d’un sauveteur qui commence par étourdir celui qu’il peut sauver. M. Jaurès nous rappelle encore le président Dupin, qui encourageait à voix basse un fougueux orateur, son ami, adversaire du Gouvernement, pendant qu’il lui prodiguait, à haute voix, toutes les menaces du règlement. Nous ne dirons pas que M. Jaurès et M. Millerand furent deux compères, — nous n’aurions pas cette impertinence, — mais ce sont deux amis, dont la tactique diffère fort peu et dont les ambitions sont identiques, ainsi qu’en témoigne un article de M. Millerand en réponse aux légères critiques de son ami.
« Mon cher ami, écrivait-il clans la Petite République du 15 mars 1903, c’est pour moi une vive joie, en même temps qu’une grande force, de constater, au bout des quatre articles que vous avez bien voulu consacrer à mon « Socialisme réformiste », noire plein accord sur toutes les questions essentielles , sur la méthode comme sur les principes. De la politique que je soutiens, vous avez, aux heures difficiles, été, trois ans durant, le courageux et tenace défenseur. Nous n’avons changé ni l’un, ni l’autre. Tous deux, nous nous réclamons de la méthode pacifique et légale.
« Conception et méthode sont solidaires. On ne peut être révolutionnaire en théorie et réformiste en action. Résignonsnous à être logiques, au risque de froisser certains sentiments. La probité , plus sûrement que les plus rares habiletés , vaut et maintient à un parti la confiance du pays. »
M. Renaudel essaya de riposter au plaidoyer de M. Millerand, en attaquant vivement la thèse soutenue par l’ancien ministre du commerce.
« L’attitude du citoyen Millerand, dit-il, a été conservatrice et non réformiste, lorsqu’il a prétendu que le moment n’était pas arrivé de supprimer le budget des cultes. — Il en a été de même pour le vote reproché à Millerand. qui autorisait des poursuites contre le Manuel du Soldat. Il n’y a aucun déshonneur à déserter, et les socialistes n’ont pas à se faire juges des opinions individuelles et des actes qui en découlent. Ils ne doivent pas se placerai! point de vue de la discipline bourgeoise, mais rester fidèles à leurs convictions? Il en a été de même encore, pour le vote interdisant les Bourses du travail aux soldats. Et il n’est besoin, pour stigmatiser ce vote, que de reproduire les arguments que Jaurès lui-même a invoqués, pour condamner la conduite de Millerand. Sur le budget des cultes, Millerand a tenu à rectifier son vote et à déclarer hautement qu’il était hostile à la suppression de ce budget. L’Agence Havas a été chargée par lui de porter cette protestation à la connaissance des journaux, afin que nul n’en ignorât. Le citoyen Millerand n’a donc cherché qu’un but. It s’est constamment et manifestement séparé du parti socialiste.
« Son talent, les services qu’il a pu rendre au parti, ne doivent pas excuser les déchirements que cause dans ce parti l’attitude individualiste de Millerand. Comme argument contre lui, il I faut ajouter qu’il a confié sa boîte de bulletins de votes , non pas à un socialiste , mais à un radical , et encore est-il obligé de rectifier ses votes. Eh bien! qu’il suive sa boîte!
« Pourquoi rester ainsi co^Jsles uns aux autres, sans pouvoir jamais nous entendre? Séparons-nous, une bonne fois , à l’amiable!
« La conception de Millerand ne peut mener qu’à une alliance continue, ininterrompue , absolue avec . la bourgeoisie. »
MM. Pierre Bertrand, Ladevèze, Ballet, le D r Coûtant, Moulinier, Billot vinrent demander à M. Millerand des explications complémentaires. M. Millerand remonta à la tribune, pour leur répondre.
« Mes votes, dit-il, ont leur signification, non pas en euxmêmes, mais dans les motifs qui les ont dictés. Au lieu de faire de la surenchère, j’ai voulu faire un premier pas, qui en préparera un second, et marcher sans arrêt. Si on peut dire qu’en agissant ainsi, un militant trahit la cause laïque, c’est que l’esprit public, par notre faute à tous, a été abusé.
« On m’a accusé d’avoir émoussé les pointes du prolétariat! Nos adversaires les ont bien senties, ces pointes, si l’on en juge
par les clameurs qu’ils ont poussées ! — Non, il n’est pas exact de dire que toute ma politique se borne à retenir de la conception socialiste ce qui est immédiatement assimilable.
« Plus s’impose à nous le devoir impérieux de faire entrer toutes les réformes possibles dans les lois, les faits, les mœurs, plus s’impose ànous, au momentoù nous réalisons ces réformes par voie pacifique légale, le devoir de montrer, dans son entier édifice socialiste, le but vers lequel nous marchons. Ce but, je ne l’ai jamais oublié, pour les réformes immédiates. J’ai tenu à le rappeler comme ministre au moment où j’étais occupé à réaliser ce que je pouvais des réformes partielles. Je l’ai dit à Lille, à Lcns, à Firminy. J’ai dit que j’étais le soldat fidèle du Parti socialiste, me réclamant, au pouvoir, de mon parti et affirmant, au pouvoir, l’intégralité de notre idéal.
« Sur la méthode essentielle du Parti, je suis certain que nous sommes tous d’accord. Nous sommes d’accord sur les principes et sur la participation au pouvoir. Il ne peut donc y avoir divorce sur la question d’application. Je ne demande qu'à marcher en soldat discipliné , d'accord avec mon parti. »
La discussion était close. Une commission fut nommée, composée d’un membre par fédération, pour rédiger la résolution définitive qui devait être proposée au vote du congrès.
La proposition de M. Renaudel, que la commission eut tout d’abord à examiner, était ainsi conçue :
« Le Congrès,
« Tout en reconnaissant que le citoyen Millerand a revendiqué hautement la responsabilité de son attitude et de ses actes,
« Sans renoncer à poursuivre la politique des réformes qui pourraient être obtenues par la légalité républicaine,
« Affirme que le Parti socialiste reste un parti révolutionnaire dans son but : transformation de la société capitaliste en société collectiviste ou communiste; et dans ses moyens : grève générale et recours à la force prolétarienne, pour le cas où l’expropriation bourgeoise serait impossible par voie parlementaire ;
« Déclare n’admettre la politique, dite des réalités, qu’autant qu’elle n’entraîne, pour le socialisme, aucune violation de son programme et de ses principes, aucune abdication de son idéal ;
« Décide quepar ses votes, illustration de sa tactique personnelle, le citoyen Millerand s’est mis hors du Parti socialiste ;
« Décide qu’il n’y a pas place dans le Parti socialiste pour la tactique et la conception du citoyen Millerand. >»
La Commission lui préféra une formule plus simple et plus expéditive, qu’elle adopta par 19 voix contre 16 et 2 abstentions :
« Le Congrès décide que le citoyen Millerand est exclu du Parti socialiste, en raison de ses votes antisocialistes. »
Ce fut alors que M. Jaurès eut à déployer toutes les ressources de son éloquence, pour secourir son ami. Il ne s’agit plus de reprocher àM. Millerand ses votes audacieux, il s’agit de le sauver et, avec lui, tout le parlementarisme socialiste, la participation au pouvoir et le triomphe des ambitions socialistes.
« Quelle comédie a-t-on joué depuis deux jours? s’écrie-t-il. Sans cesse on a demandé des explications et des engagements à Millerand. Les explications,il lésa données, les engagements, il les a pris. Et l’on vient dire maintenant que cela compte pour rien? On veut humilier tout le Parti, car ce ne sont pas seulement les votes de Millerand que l’on veut blâmer, c’est sa conception même que l’on veut atteindre. Il ne peut y avoir dans le Parti socialiste de conception, de tactique unique. Il faut la diversité, la contradiction même des méthodes. Il faut qu’elles se corrigent l’une par l’autre. »
L’orateur se sent lui-même atteint par ces votes de défiance et de proscription.
« En me gardant, dit-il, vous me mutilez. Vous allez faire de nous des infirmes balbutiant, obligés de cacher la moitié de leur conscience.
« On prétend que nous ne voulons pas de rapprochement avec
i Vaillant et Guesde. Vous voulez que nous achetions le retour de j ceux qui nous ont quittés par l’abandon d’un des nôtres? Êtesvous sûrs que cet abandon suffira à ramener ces révolutionnaires périodiques? Leur politique d’anathème a commencé bien avant que la question ministérielle, la question Millerand, lut posée. C’est le drame de l’affaire Dreyfus, la réunion de Tivoli-Vaux-Hall où la question de l’unité socialiste fut posée,
• qui les ont déterminés à la scission.
« Quand le Congrès aura donné le signal de l’exclusion, en frappant ainsi une tactique, vous donnerez le signal de l’exclusion dans les fédérations. Vous créerez partout des catégories de suspects.
« Le Congrès est souverain, mais il ne peut modifier la nature des choses. Pour qu’une exclusion soit réelle, il faut que les motifs soient si graves que tous les aperçoivent et en conviennent. Or, vous avez discuté pendant deux jours. Millerand a pris des engagements et le prolétariat va se demander pourquoi vous aurez voté son exclusion.
« Le souvenir des services de Millerand ne disparaîtra pas, et dans quelques mois, lorsque le patronat se coalisera contre l’œuvre ouvrière de Millerand, le prolétariat dira : Millerand est socialiste; et il ne se rappellera que les services de celui que vous aurez exclu. Vous aurez ainsi compromis votre autorité morale par l’abus de pouvoir qu’on vous demande.
« Les auteurs de la motion d’exclusion ne sont pas même d’accord sur son interprétation.
« C’est une tentative équivoque et une surprise qu’on essaye. A un ordre du jour honnête, on a substitué un ordre du jour ne visant que les votes, mais visant implicitement une conception et une tactique.
« Si vraiment la motion de Renaudel ne vise pas la tactique d’une conception particulière, pourquoi certains ne veulent-ils pas se rallier à la motion de la minorité de la commission qui, elle, ne vise que les votes de Millerand? Vous perdez la seule excuse que vous avez. >•
Enfin M. Jaurès, au nom de la minorité de la commission proposait, au vote du congrès la motion suivante :
« Le Congrès,
« Considérant que l’action du Parti socialiste doit être constamment réglée par l’idée d’une transformation complète de l’ordre social;
« Considérant que l’œuvre nécessaire de réforme quotidienne ne peut être séparée de la constante affirmation théorique et pratique de l’idéal socialiste, défini par les congrès nationaux et internationaux, notamment par le congrès national de Tours ;
« Déclare qu’il est du devoir étroit des élus socialistes de maintenir par leurs votes la tradition du Parti socialiste, relative à la séparation des Églises et de l'État, et d’assurer toujours le libre développement de la classe ouvrière, organisée pour la lutte nécessaire contre la classe capitaliste;
« Déclare, en outre, que le Parti socialiste est un parti de pensée libre et de perpétuelle enquête scientifique, mais que son devoir envers le prolétariat est d’exiger de tous les élus l’observation disciplinée des décisions collectives du Parti, réuni en congrès.
« Et prend acte des déclarations faites en ce sens par le citoj^en Millerand. ».
Cet ordre du jour était accepté par M. Millerand lui-même. Du moment qu’on déclarait que le congrès était d’accord avec lui sur les bases du Parti et sur la participation au pouvoir, il ne voyait aucune difficulté à déclarer qu’z7 s'inclinerait devant les décisions prises par le congrès et que, soldat discipliné, il marcherait la main dans la main avec ses représentants.
M. de Pressensé se déclarait satisfait de cette déclaration. Les votes de Millerand étaient regrettables, mais, après ses nouveaux engagements, ils ne se reproduiraient plus.
Bref la motion Jaurès était adoptée par 109 mandats contre 89 et 15 abstentions. Ce succès n’était pas brillant, et cependant il déchaîna l’enthousiasme des partisans de M. Millerand et surtout des députés socialistes, dont les votes ne sont pas et ne peuvent pas être en constant accord avec une doctrine foncièrement révolutionnaire. M. Millerand avait des complices,
et ce sont ces complices qui le faisaient acquitter. Il est vrai qu’ils étaient tranquillement restés à l’écart pendant toute la discussion, sauf M. Jaurès qui ne peut pas voir une table et un verre d’eau sans avoir la tentation de faire entendre longuement son organe claironnant. M. Jaurès manifesta d’ailleurs ses nobles sentiments, en venant soutenir son ami si vigoureusement attaqué. Et telle est l’influence du grand leader socialiste sur les masses, qu’il emportait cette victoire si gravement compromise. M. Millerand ne faisait pas et n’entendait pas faire d'excuses. 11 déclarait nettement qu’il n’acceptait l’entente qu’avec le groupe parlementaire et il se renfermait dans son orgueilleux entêtement. Le « soldat discipliné » du socialisme n’était que le membre discipliné d’un groupe de la Chambre, et la discipline qu’il acceptait n’était ni dure ni inflexible. La discipline des groupes parlementaires est, à peu de chose près, l’émancipation complète. « Prenez garde, avait dit M. Jaurès aux proscripteurs ; vous allez frapper avec Millerand tous ceux qui, dans le Parti, sont partisans des moyens légaux ! »
M. Jaurès, aidé de la muette complicité des parlementaires, venus nombreux au Congrès, avait donc sauvé M. Millerand, en se solidarisant avec lui et en liant à son sort celui de tous les membres du Parlement, habitués aux nécessités, aux tactiques et aux roueries parlementaires et qui se souvenaient encore du vote par lequel un pince sans rire, M. Massabuau, leur fit répudier les doctrines collectivistes.
Mais M. Millerand fut encore sauvé par deux socialistes manuels, deux ouvriers dévoués, qui apportèrent dans la discussion la brutalité de leur fruste logique.
« C’est honteux, dit le verrier Baudot, qui fut l’auteur de la grève de Carmaux, c’est honteux d’entendre employer par un professeur, le langage auquel a recouru le citoyen Hervé contre le citoyen Miller and ! Nous autres, qui avons connu les persécutions bourgeoises, qui avons souffert la prison et la faim, nous en étions écœurés, car nous avons pu faire la différence entre le ministère Millerand et les autres.
« Allez donc, Monsieur Hervé, tenir vos propos sur Millerand, dans les centres industriels, vous verrez comment vous serez accueilli ! »
« Vous vous méfiez de la politique personnelle, disait à son tour l’ouvrier Moulinier. — Eh bienl le pays sait aujourd’hui que l’accusateur de Millerand est le citoyen Hervé. Si \ous vous solidarisez avec lui, votre victoire sera la victoire d’Hervé! »
En conséquence, M. Millerand n’était ni blâmé ni exclu .
La différence entre le vote de la Commission et le vote contradictoire du Congrès provenait de ce que le vote eut lieu à la Commission, à raison d’une voix par fédération départementale, tandis qu’au Congrès il eut lieu par mandat, chaque fédération ayant un nombre de mandats proportionnel au nombre des groupes adhérents et des voix électorales recueillies par les candidats.
Ce fut donc le socialisme parlementaire qui triompha au Congrès de Bordeaux.
En sauvant M. Millerand, M. Jaurès avait sauvé le principe de la collaboration ministérielle. Et on sait que, parmi les socialistes, les candidats aux ministères sont nombreux !
M. Jean Bourdeau, qui connaît à fond les dessous du socialisme, a trouvé une expression pittoresque et juste de la situation actuelle. Entre les diverses fonctions
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du socialisme français* nous dit-il, il n’y a pas opposition de tendances, mais... division du travail ] . La fonction essentiellement utile de M. Millerand, dans le parti, c’est de donner le change sur le caractère du socialisme, d’en présenter au public un aspect bénin, modéré, rassurant; tandis que les autres effectuent dans l’ombre leur œuvre de désorganisation sociale.
M. Âllemane, ancien député socialiste de Paris, semble ennemi de cette division du travail et n’approuve pas la participation ministérielle. M. Millerand, à son avis, a été amené, malgré lui, au socialisme. On l’a emprisonné dans son propre programme de Saint-Mandé, et, maintenant, son rêve est de former une union générale des partis d’extrême-gauche, sur un nouveau programme minimum. Le parti socialiste serait alors noyé et deviendrait purement opportuniste.
Du moment qu’on a accepté, un jour, dit d’autre part M. Jules Guesde, de participer au pouvoir bourgeois, il faut aller jusqu'au bout. D’ailleurs, dans ce Congrès, on n’a parlé que de Millerand; Millerand a seul occupé toute la scène. Quelques socialistes l’attaquèrent et firent preuve d’énergie; mais, à la façon des poissons qui se débattent dans le filet où ils sont pris, ils combattaient un politicien alors qu euxmêmes avaient adopté le réformisme.
Mais, demande-t-on à M. Jules Guesde, si le Congrès avait exclu Millerand, est-ce qu’un rapprochement aurait été possible entre le Parti socialiste français et votre parti?
« Jamais, jamais, répond-il, nous ne serons des réformistes.
Les réformistes sont des marins ballottés sur l’Océan Capitaliste et qui n’atteindront jamais au port. C’est la forme sociale, c’est l’esprit même de la société qu’il faut changer. Savez-vous à quoi servent les réformes? A faire durer et survivre la société bourgeoise , en Vaméliorant. Rendre une société meilleure, c’est lui donner des chances de vie? »
C’est l’opinion des révolutionnaires. —Jusqu’ici rien n’a été plus maladroit et stupide que le rôle de la bourgeoisie française, se refusant à toute réforme, disant éternellement non à toutes les revendications du prolétariat. M. Waldeck-Rousseau lui a montré une attitude plus intelligente, et depuis, nous nous acheminons vers une nouvelle forme conservatrice du régime bourgeois, vers Je gouvernement de la société capitaliste, par un personnel à étiquette socialiste et hardiment réformiste.
Dans cette voie, disait un guesdiste 1 , nous verrons bientôt :
M. Waldeck-Rousseau comme président de la République; M. Millerand, président du Conseil; M. Clémenceau, président du Sénat; M. Jaurès, président de la Chambre; M. Viviani, gouverneur de l’Algérie, et comme ambassadeurs, consuls, receveurs particuliers et préfets, tous les ambitieux issus du radicalisme, ou détachés du vieil opportunisme stérile.
La société capitaliste pourrait alors couler de bien longs jours tranquilles, sans que le peuple apaisé par des réformes et des promesses de réformes songeât à murmurer.
Le Socialiste de la Gironde , organe du guesdisme girondin, exprime la même croyance.
l. M. Raymond Lavigne.
« Lorsque M. Waldeck-Rousseau sera président de la République, lisons-nous 1 , Millerand sera son président du Conseil. Pour qui observe attentivement la marche de ces deux hommes — extrêmement habiles ou audacieux, d’une rare froideur qui les protège de tout entraînement irréfléchi, également pénétrés d’un profond scepticisme sur le caractère de leurs contemporains et d’un suprême dédain de l’opinion d’autrui comme de toute discipline gênante de parti — ce but solidaire de leur vie politique apparaît clairement. » ^
(Urw
Le Socialiste , organe du Parti socialiste (blanquiste-guesdiste), publie un appel aux travailleurs, pour les mettre en garde contre les compromissions dans lesquelles veut les entraîner le parti de MM. Jaurès et Millerand.
« Malgré ce vote pour le budget des cultes, pour l’application des lois scélérates, contre la non intervention de l’armée dans les grèves, Millerand a trouvé une majorité pour le retenir dans les rangs des néo-socialistes. — En bonne logique, c’est Millerand qui avait raison. La solidarité des choses une fois admise dans le partage du pouvoir central, toutes les autres solidarités s’imposent : solidarité dans l’établissement du budget, solidarité dans l’obligation de maintenir la discipline dans l’armée. »
Rien de plus juste. — On ne voit pas en effet un ministre socialiste au pouvoir, rester inactif, lorsque éclaterait une grève générale. Et cependant la grève générale est, pourrait-on dire, Tunique programme de l’armée syndicale ouvrière.
M. Hubert Lagardelle, dans le Mouvement Socia-. liste y est aussi dur pour les socialistes à la bordelaise .
« Les triomphateurs du Congrès de Bordeaux, écrit-il 2 , ont
révolutionnaire.