CHAPITRE I
LA THÉORIE COLLECTIVISTE
Le collectivisme n’est pas une doctrine absolue, ni un dogme intangible. L’influence des milieux en trouble la sérénité. Selon qu’on le débite, avec les chopes de bière, dans les estaminets du Nord que tiennent les chefs du parti guesdiste, ou qu’on l’expose aux populations diverses et mêlées qui constituent la clientèle électorale, ou bien qu’on le colporte dans les campagnes, où la propriété individuelle trouve encore de nombreux et ardents défenseurs, la doctrine varie, se contredit; mais peu importe! Elle se modifie encore plus si un socialiste accède au ministère. Elle s’accommode à toutes les circonstances, à toutes les clientèles.
Et d’abord quelle est sa définition?
Le collectivisme consiste, en termes exacts, dans l’appropriation par la collectivité de tous les moyens de production, aujourd'hui possédés individuellement.
S’il est, dit M. Jules Guesde, dans le long désert de l’histoire, une sorte d’oasis sur laquelle l’esprit aime à se reposer des horreurs du moyen âge et de l’époque barbare, c’est assurément la Grèce. — Nulle part la fleur humaine ne s’est épanouie comme sous le soleil de l’Àttique; mais pourquoi et comment?Parce que, au-dessous des Aristote, des Phidias, des Eschyle, il y avait tout un monde d’hommes retranchés de l’humanité; c’est grâce aux esclaves, à ces machines de chair et d’os, qui peinaient pour le petit peuple hellénique, que celui-ci a pu connaître la liberté et jouir de l’existence sous toutes ses formes.
L’esclavage semblait alors une institution naturelle, et Aristote lui-même croyait que cette race d’hommes, destinés à la servitude, était nécessaire. Cependant son audace philosophique allait jusqu’à escompter le moment où cette race deviendrait inutile ; mais combien ses prévisions étaient encore incertaines et timorées!...
« Si chaque outil, disait-il avec une ironique incrédulité, pouvait exécuter sans sommation, ou de luimême, sa propre fonction, comme les chefs-d’œuvre de Dédale et les trépieds de Vulcain; si les navettes des tisserands tissaient toutes seules ; le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves. »
Paroles prophétiques! concluent les collectivistes. Ces éléments émancipateurs de l’esclavage, nous les avons à notre disposition. Leurs muscles sont faits de l’acier le plus dur et leur vigueur semble infatigable. Ce sont les chevaux-vapeur, qui représentent, pour
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notre pays, cinquante millions d’esclaves, plus que toute notre population. — A eux, de travailler jour et nuit, sans repos ni trêve. — A l’ouvrier le repos enfin permis. — Et, dans leur foi ardente, les apôtres socialistes comparent la machine au Messie, qui se sacrifia pour sauver l’humanité entière. — Grâce à lui, l’humanité redevient une grande famille émancipée, réconciliée, heureuse. Il suffit, pour cela, que, cessant d’être la propriété privée de quelques-uns, machine devienne la propriété de tous.
Hélas ! ce Messie semble impuissant à faire entendre sa parole de paix à tous les peuples qui se sont multipliés sur la surface du globe. La foule des mercenaires, esclaves et ouvriers, devient inutile. La terre pourra-t-elle la nourrir? ou bien Malthus serait-il le prophète des temps prochains? — Si les frontières sont renversées, le peuple jaune ne va-t-il pas réclamer sa part des riches récoltes de la Bourgogne ou du Bordelais? Notre civilisation ne va-t-elle pas être détruite par les hordes barbares qui préfèrent le pillage au travail, même réduit à sa plus modeste expression? Il n’y a plus de Rhin, il n’y a plus de Danube, il n’y a plus de Caucase, tous les peuples sont frères; mais il n’est pas commode d’assurer la fraternité au milieu d’hommes, dont le plus grand nombre aura conservé ses mœurs de déprédation et de rapines.
D’après la thèse collectiviste, le machinisme serait donc le fléau, il serait aussi le libérateur; tel le sabre de M. Prudhomme.
Contentons-nous donc de voir quels sont, à l’époque où nous vivons, les résultats du machinisme.
Il nous faut remonter dans l’histoire de l’Industrie, pour en connaître les attristants méfaits, et il faut relire Villermé, pour nous rendre compte de son influence néfaste, à ses débuts. — Il serait nécessaire de regarder trop loin devant nous pour en voir l’influence émancipatrice. — Les rêves d’or de M. Jaurès peuvent nous conduire au xxx e siècle.
Les organismes de la production et de l’échange sont devenus communistes , objectent les socialistes, pendant que leur mode d’appropriation — ou plutôt de direction — restait individualiste.
Jadis, on filait et on tissait, dans chaque famille et dans chaque village. Aujourd’hui la filature et le tissage sont monopolisés par quelques grands industriels, qui travaillent mécaniquement pour toutes les familles.
Jadis, un cordonnier prenait mesure et confectionnait en entier les chaussures de ses clients. Aujourd’hui, les manufactures de chaussures confectionnent pour un client anonyme les chaussures en les faisant passer par vingt mains différentes. Dans cette industrie, affirme M. Jules Guesde, le cordonnier faisait, il il y a soixante-dix ans, 200 paires de chaussures par an. — Il y a dix ans, un seul individu en fabriquait 2.598 paires. Aux Etats-Unis la production a passé de 70 millions de paires de chaussures en 1845 à 445 millions en 1875, alors que le nombre des cordonniers passait de 45.877 (sur une population de 19 millions d’habitants) à 48.090 (sur une population trois fois plus nombreuse).
La production collectiviste, résultant de la division
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du travail, de la machine et de la vapeur, a, en effet, multiplié les produits, au delà de ce que pouvait prévoir l’imagination la plus hardie. Faut-il rappeler le métier Jacquart augmentant de 350 pour 100 la productivité du tisseur, les hauts fourneaux, les fileuses mécaniques qui élèvent la puissance productive de l’homme, dans les industries sidérurgique et cotonnière, à 25 et à 320 fois de ce qu’elle était précédemment? — Ces inventions « classiques » ont été suivies de perfectionnements plus merveilleux encore. Pour séparer le coton de sa tige, un homme, avec les dernières machines, fait maintenant le travail de mille ouvriers ; les dévidoirs, qui faisaient quatre mille révolutions en 1874, en font dix mille aujourd’hui. — Enfin un économiste américain a calculé que le travail de sept heures suffit, avec le machinisme actuel, pour cultiver le blé, le battre, moudre la farine, pétrir le pain et le faire cuire, de façon à nourrir un millier d’hommes.
Dans le commerce, il est facile d’observer la même évolution.
Au xvm e siècle, chaque boutiquier avait sa spécialité, à laquelle les règlements corporatifs l’obligeaient à se restreindre. Aujourd’hui, nous voyons d’immenses bazars qui vendent de tout : chemises, chaussures, vêtements, batterie de cuisine, mobiliers, objets d’art.
Les moyens d’information, de propagande par voies d’annonces et d’envois de prospectus et d’échantillons, sont tous à l’avantage du grand commerce ; il en est de même des moyens de transport, qui demandent des prix plus faibles pour les grosses expéditions que pour les modestes envois, et permettent à quelques
vastes magasins de faire rayonner leur action jusque dans les plus petites bourgades. Cette concentration du commerce de détail porte un coup mortel aux marchands de province, abandonnés de la plus grande partie de leur clientèle.
Enfin, le même phénomène se manifeste, en certains pays déjà, sur la terre elle-même. Dans le Far-West, on trouve des champs de blé, de plusieurs kilomètres d’étendue, qui sont ensemencés et moissonnés mécaniquement.
Comment, de cette évolution, les socialistes en concluent-ils à la fatalité du collectivisme?
Les variations dans les formes de la propriété ne sont pas l’eiïet du hasard, dit M. Jules Guesde, elles sont déterminées par les formes du travail.
A l’époque de la cueillette, il n’y a d’appropriés individuellement que les fruits et les racines. — La terre reste indivise *.
Elle devient propriété de la tribu, lorsque les premières ressources naturelles venant à manquer, il faut faire un effort pour obtenir des ressources nouvelles. C’est l’époque où l’arme primitive — capital productif — devient propriété individuelle, qu’on se prête entre soi, moyennant une redevance sur le
l. Remarquons, en passant, que cette constatation faite par les collectivistes ne signifie absolument rien. La terre était indivise, surtout parce qu’il existait des territoires immenses, des ressources de consommation nombreuses et une population clairsemée. La terre ne devient une valeur que lorsque la paresse humaine est forcée de la cultiver.
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gain obtenu L Pour la défense de ces territoires de chasse, la guerre intervient entre tribus.
Plus tard se manifeste le travail individuel, pour la culture d’une terre ou l’exploitation d’une industrie familiale. Le travail individuel entraîne la possession individuelle d’un champ ou d’une maison. Cette appropriation, de temporaire qu’elle était au début, devient de plus en plus permanente, grâce aux répartitions de plus en plus espacées et définitives.
La propriété privée ou individuelle des moyens de production, avoue M. Jules Guesde, a été plus que légitime, indispensable; puisqu’elle était fondée sur le travail personnel du propriétaire. Elle incitait ce dernier, produisant pour lui-même, à produire le plus possible. Elle constituait pour l’humanité le meilleur des régimes, celui qui portait les produits ou les moyens d’existence à leur maximum.
Mais il n’en serait plus de même aujourd’hui. Par suite de la division du travail, introduite parla manufacture, par suite surtout de la machine et de la vapeur, le travail a cessé d'être individuel pour devenir collectif 2 .
Ce sont des collectivités ouvrières (journaliers, chimistes, chauffeurs, mécaniciens) qui, depuis la charrue à vapeur, les moissonneuses, les batteuses, procèdent à la culture du sol, limitée autrefois au seul effort du propriétaire, qui devait lui-même labourer, ensemencer, moissonner, dépiquer le grain.
Ce sont des collectivités ouvrières (mécaniciens, con-
\. Les arguments que nous donnons ici sont littéralement empruntés aux conférences de propagande de M. Jules Guesde et ils sont la justification même du revenu auquel prétend le capital.
2. Le Collectivisme , conférence éditée par la Jeunesse socialiste.
tremaîtres,directeurs, tisseurs des deux sexes, hommes de peine) qui, dans les tissages mécaniques, fabriquent lainages, cotonnades, œuvre exclusive autrefois du tisserand, produisant à domicile avec son métier à bras.
Même collectivité dans les industries du bois, du fer, du sucre.
Mais, pendant que le travail devenait collectif, la propriété des instruments de travail restait individuelle.
De cette contradiction résultent tous les désordres dont souffre l’humanité, et qui ne peuvent disparaître que par le collectivisme.
En effet, ajoutent les collectivistes, dans l’état actuel de l’industrie, il est impossible à l’ouvrier d’accéder à la possession de son instrument de travail, non plus que de lutter contre la concentration capitaliste.
Et ici les collectivistes s’appuient sur M. Paul Leroy-Beaulieu.
La production faite en grand, affirme le savant économiste, rend de plus en plus difficile, presque impossible pour les petits, de lui faire longtemps concurrence.
Les moyens mécaniques obligent à concentrer l’industrie dans de vastes locaux, à avoir un outillage considérable, très compliqué, très coûteux, qu’il faut fréquemment renouveler ou perfectionner, et à distribuer les frais généraux, qui sont énormes, sur une quantité également énorme de produits.
Le champ de la grande industrie s’étend de plus en plus, et l’on ne voit trop quelles limites on pourrait lui
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assigner. Elle ne se renferme pas dans la fabrication proprement dite, par exemple, dans la filature, le tissage, l’apprêt des textiles. La confection, qui transforme les étoffes en vêtements tout faits, supprime les tailleurs indépendants. Les vastes ateliers de cordonnerie font presque disparaître les cordonniers individuels. On fabrique en grand jusqu’aux montres.
Et comme ces immenses exploitations sont la propriété de vagues individualités, c’est une direction anonyme qui les conduit.
« Ce ne sont pas, dit M. Jules Guesde, les propriétaires des mines, des chemins de fer, des hauts fourneaux, des grands magasins du Louvre et du Bon Marché qui exploitent ces gigantesques moyens de production, de transport ou d’échange. U absentéisme est devenu la règle, dans toutes les industries et dans tous les pays. C’est en dehors de l’actionnaire que la production s'opère, c’est sans lui que sa propriété produit. Est-ce bien d’ailleurs sa propriété, et ne seraitil pas embarrassé, s’il devait reconnaître son bien au milieu de la propriété collective ? Un actionnaire des chemins de fer est-il propriétaire d’un wagon, d’une locomotive, ou d’un gare? La propriété est dès à présent devenue commune, indivise et anonyme. Si demain, par suite d’un cataclysme, tous les actionnaires des chemins de fer, des mines, des hauts fourneaux, venaient à disparaître, il n’y aurait pas une tonne de houille de moins extraite de la mine, un wagon de moins roulant sur les voies ferrées. »
Et les collectivistes concluent de cet état de choses que le possesseur anonyme des grandes richesses de la nation est devenu inutile. C’est là un étrange sophisme. Il est trop évident que la propriété des
grands moyens de production ne peut être la propriété d’un seul ; mais c’est la meilleure preuve de la démocratisation de la propriété. Les collectivistes semblent avoir un bandeau sur les yeux, lorsqu’ils ne voient, dans les possesseurs de gigantesques moyens de la production actuelle, que de gros actionnaires. Combien de petits bourgeois, d’employés peu rémunérés ou d’ouvriers économes ont dans leurs tiroirs une modeste action d’une industrie florissante? Les actions du gaz de Paris ou les obligations de notre grande cité se trouvent réparties entre les plus modestes travailleurs. On a même coupé par quarts les obligations dé la ville de Paris pour les mettre à la portée des portefeuilles les plus modestes.
Ce qui n’empêche pas M. Jules Guesde de conclure que, imitant la noblesse du moyen âge, utile tant qu’elle avait la lance au poing et défendait, en défendant ses propres intérêts, la vie de ses vassaux, la classe propriétaire d’aujourd’hui a cessé d’être utile et est devenue par conséquent nuisible.
« Voyez la noblesse, dit-il; tant que vêtue de fer, elle a servi de bouclier vivant au travail des laboureurs et des ouvriers, elle a résisté à toutes les tentatives faites contre sa prépondérance. Du jour où elle est devenue la noblesse oisive de Versailles, elle était morte socialement, et le Tiers n’a eu qu’à légaliser son décès. Il n’en sera pas autrement de la bourgeoisie. Après avoir incarné tout le travail — manuel et intellectuel — elle n’existe plus que comme spoliatrice du travail, et ainsi elle s’est condamnée. »
Est-il exact de dire que le propriétaire du capital ne joue plus aucun rôle dans la production? J1 joue le rôle de susciter la production. Sans capitaux qui
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s’aventurent, sans capitaux qui paient les frais de premier établissement, sans capitalistes qui créent la possibilité de produire, il n’y a pas de production possible. Et ici le capitaliste est souvent l’ouvrier qui a épargné, le domestique qui a fait des économies, le petit boutiquier qui cherche à placer un gain difficilement acquis. C’est la fourmi qui apporte sa parcelle de ce qui constitue la prospérité générale d’un pays.
Il faut voir les choses telles qu'elles sont, et ne pas essayer de découvrir, dans tout actionnaire d’une mine ou d’une usine, un juif milliardaire, un « baron féodal ».
Le collectivisme de réunion publique.
Ce ne sont pas les collectivistes, disent les apôtres du socialisme dans les réunions publiques, qui veulent enlever au paysan sa terre, au commerçant sa boutique, au petit patron son établi. Ceux-ci sont expropriés, ruinés, dècapitalisés par les « gros capitalistes ». Et, pendant que ces vaincus meurent de faim, les vainqueurs de cette lutte inhumaine s’enrichissent de leurs dépouilles.
La fabrique, dont la force est centuplée par un machinisme sans cesse perfectionné, produit plus que ne peut consommer l’humanité appauvrie ; car les ouvriers se sont vu dépouiller de leur seul moyen d’existence : le travail, au profit de la machine et du manœuvre non spécialisé qui devenait le servant de la machine. La machine a chassé la force humaine, intelligente, de l’atelier, et a pris sa place. Pour un grand nombre de travailleurs, c’est le chômage — fléau jusqu’ici in-
connu, — c’est la morte-saison, autrement dit la saison ou Von meurt.
Pour ne pas mourir, les travailleurs se sont rués à la porte des ateliers et ont offert au rabais leurs bras. Et ainsi, profitant de cette armée de réserve toujours disponible, les employeurs ont pu réduire les salaires.
L’ouvrier spécialisé était ainsi dépossédé de sa capacité technique et de la propriété de son métier. — L’artisan de jadis s’imposait par son habileté. Aujourd’hui, il est détrôné par le premier manœuvre venu. La machine effectuait le travail technique, pendant que l’ouvrier devenait un simple surveillant de la machine, attentif et inhabile. En'même temps, l’homme était dépouillé de sa supériorité physique. La femme et l’enfant le remplaçaient.
« L’outillage mécanique, dit M. Jules Guesde dans une conférence, en se chargeant de l’effort musculaire et en réduisant le travail à un acte de présence ou de surveillance, a donné lieu à ce crime des crimes : l’industrialisation de la femme et de l’enfant. — Arrachés au foyer domestique détruit, la femme et l’enfant ont été poussés par la pire des violences, par la faim, dans l’usine, où, en leur qualité de force-travail à meilleur marché, moins capables de se défendre, ils ont été substitués à l’homme, et dans des proportions telles que même la loi bourgeoise a dû finir par intervenir pour limiter et réglementer ce double attentat contre la race, compromise, non seulement dans son présent, mais dans sqn avenir. »
Et ainsi se vérifie, d’après les collectivistes, cette thèse du paupérisme croissant.
Cette thèse est-elle absolument exacte? Si nous nous occupons tout d’abord des ouvriers employés — nous
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verrons ensuite ce qu’il faut dire du chômage croissant et à quelles causes on doit l’attribuer — le salaire des ouvriers a doublé depuis 1850, passant de 1 fr. 02 à 2 fr. 20 pour les femmes, et de 2 fr. 07 à 4 francs pour les hommes ; or, d’après des données très certaines fournies par Y Office du travail, le coût de la vie n’aurait guère augmenté depuis cinquante ans. On a même établi la facture d’un certain nombre de denrées courantes, en 1850 et aujourd’hui, et cette facture qui s’élevait alors à 931 francs ne s’élèverait aujourd’hui qu’à 993 francs. Le prix du vêtement a plutôt diminué qu’augmenté. Seul, le logement serait plus cher : de 120 francs en 1850, le logement de la famille ouvrière, à Paris, s’est élevé à 340 francs. En province, cette augmentation n’aurait été que de 40 %. En résumé, d’après les évaluations de M. Souchon^, si le salaire a doublé, le coût de l’existence ne se serait accru que d’un quart.
Quelle était, il y a cinquante ans, la condition des enfants dans les manufactures ! Dans les filatures de coton, ils gagnaient quelques sous comme rattacheurs, à l’âge de six ans, et Villermé raconte qu’à Sainte- Marie-aux-Mines il se trouvait des dévideurs de trames âgés de quatre à cinq ans. Aujourd’hui ces scandales ont pris fin, et il n’y a proportionnellement pas plus de femmes et d’enfants dans les ateliers français qu’il n’y en avait, il y a cinquante ans. En Amérique, cette proportion a même commencé à décroître.'En 1850, il y avait dix femmes pour trente-trois hommes ; aujourd’hui, on n’en compte plus que le même nombre pour quarante-quatre ouvriers.
En résumé, nous arrivons aujourd’hui à la fin d’une crise produite parla trop rapide transformation du travail, par l’introduction inattendue de la machine dans l’atelier.
Les collectivistes accusent la machine :
1° De chasser l’ouvrier de l’usine ;
2° D’abaisser le salaire, en diminuant le nombre des bras employés et en augmentant l’armée de réserve du travail, et aussi en remplaçant l’ouvrier habile par un simple manœuvre ;
3° D’aggraver le chômage par la surproduction.
M. Levasseur a combattu par des preuves certaines ces trois affirmations audacieuses.
Pourquoi accuse-t-on la machine de chasser l’ouvrier ? demande le savant académicien. Parce qu’un entrepreneur, qui adopte une nouvelle machine, peut réduire immédiatement le nombre de ses ouvriers. — Voilà ce qu’on voit! C’est un cas particulier. — Mais, si l’on s’élève plus haut et si on considère l’état général de l'industrie, et non plus un cas isolé, on voit qu’aux États-Unis, par exemple, la force mécanique a doublé de 1860 à 1890, en même temps que s’accroissait la population des ouvriers, par rapport à la population totale. La machine n’avait donc pas chassé les ouvriers de l'usine. Elle en avait augmenté le nombre.
Ce sont d’ailleurs les pays les plus industriels, qui ont la population la plus dense et où elle s’accroît le plus rapidement. Un exemple frappant de la vérité de cette thèse est celui des copistes du moyen âge,
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comparés aux typographes cl’aujourd’hui. Les machines composent et impriment aujourd’hui, en une journée et avec une équipe de dix personnes, ce que des centaines de mille scribes n’auraient pu écrire au xv e siècle, et cependant l’imprimerie occupe infiniment plus d’ouvriers que ne le faisait la copie des manuscrits.
Mais toute modification dans l’augmentation du travail implique une crise, et c’est cette crise seulement qu’on aperçoit, sans se douter qu’elle n’est et ne peut être que passagère.
Le chômage est-il aggravé par la machine? C’est la thèse socialiste que le machinisme engendre la surproduction et que la surproduction fait naître les longs chômages. Eh bien! il n’y a pas, à proprement parler, de surproduction; il n’y a que difficulté d’écoulement des produits, provenant de ce que la clientèle n’est plus aussi fidèle qu’autrefois, qu’elle se déplace, qu’elle désire des nouveautés, des innovations, et qu’il faut, coûte que coûte, satisfaire son goût et non vouloir lui imposer des types qui ne lui conviennent plus. Et ainsi l’industrie moderne va, par à-coups, différente de la vieille industrie d’autrefois qui écoulait ses produits lentement et sûrement, au fur et à mesure de leur création. Les longs chômages sont peut-être plus fréquents qu’autrefois ; mais il faut cependant se rappeler que jadis l’ouvrier chômait 103 jours par an, rien que pour les fêtes religieuses. Enfin, avec la centralisation extrême des diverses industries, une crise de chômage attire bien plus nos regards qu’elle ne l’aurait fait, au temps du petit atelier familial.
Remarquons, d’autre part, qu’un petit industriel, qui dispose d’un machinisme peu compliqué, fait facile-
ment chômer ses ouvriers. Il n’en est plus de meme du grand industriel, qui a un gros capital engagé dans l’outillage de son usine, et qui emploiera tous les moyens avant de se résigner à un chômage, pendant lequel tout son capital industriel est improductif d’intérêt. Avant de s’y résoudre, il travaillera sans bénéfices, s’il le faut. On pourrait donc presque affirmer que le machinisme est une cause d’atténuation de chômage.
Enfin, l’influence du machinisme sur le salaire estelle une cause déprimante pour celui-ci? — Non. On peut constater que les salaires ont surtout augmenté pendant la seconde moitié du xix e siècle, c’est-à-dire pendant la période où le machinisme s’est le plus fortement développé. Nulle part, les salaires ne sont aussi élevés qu’en Angleterre et surtout aux États-Unis, qui sont les deux pays où le machinisme est le plus puissant.
Il est bien certain cependant que le salaire n’augmente pas dans la proportion de la richesse créée, remarque M. Levasseur, parce que, si la richesse est produite plus économiquement et plus abondamment, la concurrence fait baisser le prix de vente. Pas plus que l’industriel, l’ouvrier ne peut gagner dix mille fois plus qu’à l’époque où il produisait dix mille fois moins de marchandises. Le plus souvent même, l’ouvrier, de l’aveu même des économistes, reçoit un tant pour cent de la valeur du produit moindre qu’auparavant, parce qu’il faut employer et rémunérer plus de capital pour produire mécaniquement. Enfin, il arrive parfois que la machine fait baisser certains salaires, en substituant le travail de la femme à celui de l’homme.
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En résumé, la thèse collectiviste n’offre pas la rigueur mathématique, que lui supposent ceux qui l’exposent devant le peuple. Cependant le fléau dont se plaint la population ouvrière, celui dont elle souffre le plus, subsiste : c’est le chômage, le chômage périodique. L’industrie n’est pas organisée et elle subit l’influence de crises redoutables.
Que l’on suppose, disait M. Neymarck*, que, du jour au lendemain, tous les transports par traction animale soient transformés en automobiles, que les Compagnies des voitures, des omnibus, n’aient plus besoin d’un personnel aussi nombreux que celui qu’elles emploient ; il est clair que les cochers, conducteurs d’omnibus,, palefreniers, garçons d’écurie, seront inquiets sur leur propre sort; et cette inquiétude explique, dans une certaine mesure, les préjugés qui existent parmi un grand nombre de salariés contre l’emploi des machines. Ces préjugés, ces hostilités meme ont existé de tout temps, en tout lieu, et existeront toujours. — En Angleterre, il y a quatre siècles, on s’opposait à l’introduction des métiers à bras. A une époque plus rapprochée de nous, les prud’hommes de Lyon ont fait brûler le portrait de Jacquart. Margraves, l’inventeur du métier à filer, a été poursuivi par les ouvriers et est mort dans la misère. Dernièrement, un Conseil général, celui de l’Orne, demandait au gouvernement de prendre des mesures contre le développement des automobiles, pour protéger l’élevage des chevaux.