Le Nouveau Parti, p
Et il ajoutait : « Quelque regret qu'on puisse en éprouver, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce moyen, nous n’avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la Révolution ! »
Cette échéance collectiviste est-elle loin de nous? disent encore les socialistes. — Nullement, son échéance est proche.
Or çà, dit M. Vandervelde ’, regardez donc autour de vous, bonnes gens! Voyez les grèves qui se multiplient, les émeutes qui éclatent de toutes parts, les insurrections qui se succèdent avec la régularité de phénomènes naturels : vous comprendrez que nous sommes dans la fumée de la révolution sociale. — Si l’on veut se rendre compte des transformations de la propriété depuis un siècle, voyez la progression des budgets dans les grands pays démocratiques, et spécialement en France et en Angleterre. — Il en est des Etats comme des hommes; d’après le montant de leurs dépenses, on peut généralement se faire une idée de l’importance de leur domaine. « Saluez ce budget d’un milliard, disait M. Thiers en 1830, vous ne le verrez plus. » Aujourd’hui le budget de l'Etat français dépasse quatre milliards. Le budget anglais dépasse également quatre milliards, rien que pour les services publics, ayant atteint le centuple de ce qu’il était en 1817. Le meme phénomène se produit, avec une évidence plus grande encore, dans les municipalités, dont les dépenses ont doublé depuis vingt ans. Le socialisme communal a conquis droit de cité dans la plupart des grandes villes d’Ecosse et d’Angle-
l. Le Collectivisme, par E. Vandervelde. — Brochure de propagande à la librairie du Peuple , de Bruxelles.
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terre. La ville de Glasgow a organisé l’enseignement obligatoire et gratuit ; elle offre un repas aux enfants nécessiteux fréquentant les écoles publiques ; elle fournit aux habitants le gaz, les appareils d’éclairage et de chauffage, et elle éclaire les escaliers communs des maisons à plusieurs logements ; propriétaire des tramways, elle met à la disposition des ouvriers des trains presque gratuits, le matin et le soir, des salles de natation, des lavoirs publics ; enfin, après avoir exproprié des quartiers encombrés, elle a construit des maisons qu’elle loue aux familles les plus pauvres. Pour subvenir à ces dépenses croissantes, elle recourt aux bénéfices réalisés par les industries socialisées.
Et en même temps que le domaine collectif s’étend, la propriété privée prend un caractère de plus en plus relatif. Avec les progrès de la législation du travail, les industriels en arrivent à gérer leurs usines, de la même façon que les directeurs d’une entreprise collectiviste. Une industrie où la journée de travail sera fixée par la loi, où les ouvriers participeront aux bénéfices, discuteront les règlements d’usine, feront avec les patrons des contrats collectifs, délibéreront avec eux dans les chambres d’explication, de conciliation et d’arbitrage, ressemblera au moins autant à un service public qu’à une entreprise privée.
Dans la répartition des richesses sociales, conclut M. Vandervelde, la part de l’État et celle des travailleurs augmentent; donc, par voie de conséquence nécessaire, la part du capital diminue.
Cette thèse ne semble pas cependant aboutir à la nécessité du régime collectiviste. Nous ne nions pas
révolution de la société vers des groupements sociaux; mais nous ne saurions comprendre que les genres de travaux si différents exécutés par les hommes puissent se prêter à un groupement unique, qui comprendrait les ouvriers du fer, du bois, de la houille, de la terre..., les cultivateurs, les mécaniciens, les comptables, les marins, les charrons..., les Français, les Chinois, les Cafres, les Esquimaux, les Anglais... Non, une telle unification de la force humaine ne se peut concevoir. Le groupement libre et adapté à chaque genre de travail, le groupement possesseur du fruit de son propre labeur et ne devant aucun compte à ceux qui n’ont pas collaboré avec lui, voilà, semble-t-il, vers quel mode d’association évolue l’humanité, éprise avant tout de liberté!
Au surplus, mettrait-on fin aux crises industrielles, en monopolisant toute l’industrie aux mains de l’État?
On ne conçoit pas, disait un grand industriel de Paris 1 , l’État intervenant comme régulateur de toutes les industries.
Cette fonction convient à T industrie privée, parce qu’elle se règle elle-même, jour par jour et heure par heure, sur son intérêt qui consiste à réduire ses risques. Or, ses deux plus gros risques sont :
De trop produire, parce que l’encombrement des produits détruit la plus-value dont elle vit ;
De ne pas produire assez> ni en temps utile, parce qu’en pareil cas elle perd sa clientèle en la laissant aller chez le producteur concurrent.
Supposez l’État devenu seul patron et par conséquent seul acheteur et seul vendeur. Il n’aura pas,
l. V. Dehaynin, Société d’Économie politique. Réunion du t> octobre 1900.
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comme l’industrie privée, la préoccupation incessante de conserver, d’augmenter sa clientèle en la contentant. Il ne verra pas venir la disette et ne se rendra compte de la surproduction que lorsque ses magasins seront encombrés. C’est qu’en effet, se trouvant seul sur le marché et toute spéculation ayant disparu, il ne sera pas averti de la raréfaction des produits par la hausse, ni de la pléthore par la baisse des cours. Il n’y aura plus de baromètre pour annoncer la tempête !
Les socialistes-collectivistes ne sont, cependant, pas tous d’accord sur l’emploi des moyens qui serviront à réaliser leurs chimères. Tous ne préconisent pas la violence. Certains comptent même sur la persuasion.
« Les détenteurs du capital des producteurs, écrivait M. Jaurès dans la Dépêche de Toulouse, auront tout intérêt, eux-mêmes, à convertir leur privilège, de moins en moins productif et de moins en moins aisé, en leur juste part des droits nouveaux, que l’ordre socialiste assurera à tous les citoyens. Au besoin même, un arrangement amiable pourra leur assurer des avantages viagers, qui ménageront pour eux la transition. Et ainsi la révolution sociale, la plus violente qu’aient vue les hommes, se fera sans violence matérielle et sans violence morale. » — Doux optimisme !
« Comment se fera l’expropriation? dit également M. Vandervelde. — Sans indemnité, si le Quatrième État, vainqueur, s’inspire des exemples de la bourgeoisie de 1792, confisquant sans scrupule les biens des prêtres et des émigrés. Cela se fera-t-il? Peutêtre. Faut-il le regretter? À coup sûr, car on frappe-
rait, et ce serait une injustice, la propriété due au travail personnel aussi bien que la propriété acquise par le travail des autres. »
Et le grand orateur belge préconise cette combinaison ingénieuse :
« Pour opérer l’expropriation de la classe maîtresse, conformément à la justice et en suivant la ligne de moindre résistance, il faut s’attaquer, au moyen de l’impôt, à ceux qui ne travaillent pas, ou à ceux qui ne travaillent plus : aux propriétaires, en frappant la rente et les valeurs consolidées; aux morts, par la restriction progressive du droit de succession. — Ainsi l’indemnité viagère que l’on paierait aux capitalistes vivants serait prélevée sur la succession des capitalistes morts. Et de cette manière, on frapperait la société moderne dans son vice fondamental : l’inégalité du point de départ. »
Ce collectivisme semble joliment adouci et il résout avec optimisme la difficulté de la transmission fatale de l’industrie privée aux mains d’un Etat omnipotent.
Mais ici nous passons par une pente douce au collectivisme radical et au collectivisme électoral, qui lui ressemble fort.
Le collectivisme agraire.
Toute propriété, pour être légitime, doit être le résultat du travail.
Il est au moins un type de propriété qui n’est pas et ne peut être le résultat du travail. C’est la terre.
« Qui a fait la terre ? interrogeait Proudhon. — Dieu sans doute! — En ce cas, propriétaire, retire-toi! »
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La terre a, de plus, un caractère spécial, qui la distingue des autres propriétés. Elle est éternelle. Les immeubles tombent en ruines, les titres financiers s’amortissent. La terre est la seule richesse perpétuelle.
Enfin, en admettant meme que la terre puisse devenir le fruit légitime d’une appropriation individuelle, il ne semble pas légitime que cette propriété, devenue licite par les nécessités sociales qui en ont fait une propriété individuelle comme une autre, puisse bénéficier d’une plus-value qui ne provient pas du travail personnel de son possesseur, mais bien du développement de la richesse de tout un pays.
La terre n’est pas le produit du travail ! Sans doute. Pas plus que l’arbre, auquel le sauvage emprunte une branche pour s’en faire un arc; pas plus que le cheval sauvage, que ce même homme prend au lasso; pas plus que le cerf, qu’il perce d’une flèche et qui devient son butin; pas plus que la glaise, dont le potier fait un vase de prix. — Le travail, incorporé à la matière, semble l’emporter sur la valeur de la matière et donner des droits indiscutables de propriété, à l’auteur de l’acte, qui transforma une matière sans valeur en objet utile.
Si l’on nous objecte maintenant que la propriété de la terre est un privilège éternel, nous prouverons par les statistiques les plus certaines que la terre ne reste pas un demi-siècle la propriété d’une même famille et que ce n’est qu’un capital, dont l’accession n’est pas moins aisée que celle d’un autre capital.
Enfin le seul grief qui subsiste est que la propriété
foncière peut augmenter de valeur, non plus du fait de son possesseur, mais par suite de l'augmentation de la population et de ]a richesse publique d’une nation.
« Prenez, dit M. Henry George 1 ; le premier venu. — Dites-lui : Voici une petite ville qui se fonde. Dans dix ans, ce sera une grande ville. Les chemins de fer auront remplacé les diligences, et les lampes Edison auront succédé aux réverbères à pétrole. Pensez-vous que, dans dix ans, le taux de l’intérêt se soit élevé? — Il vous répondra : Nullement. — Pensez-vous que les salaires se seront élevés et qu’il sera plus facile à l’homme, n'ayant que ses bras, de s’y créer une situation? — Pas davantage, vous répondra-t-il. — Alors, que dois-je faire pour m’enrichir? — Allez acheter ce terrain et prenez-en immédiatement possession.
« Et si vous avez la sagesse de suivre cet excellent conseil, vous n’aurez plus besoin de rien faire. Vous pourrez vous coucher sur votre terrain et y fumer votre pipe, vous pourrez vous promener tout autour, comme le lazzcirone de Naples, ou le lepcro de Mexico, vous pourrez flâner au-dessus, en ballon, ou dormir en dessous, dans un trou, et, sans 'remuer un doigt, sans ajouter un iota à la richesse générale, dans dix ans, vous serez riche. Dans la cité nouvelle, il y aura un palais pour vous. Il y aura aussi probablement un hospice pour les misérables. »
La thèse de la terre s’enrichissant par les immigrations et les naissances est exactement vérifiée par les faits. Aux Etats-Unis, la plus-value du sol progresse plus rapidement que l’augmentation de la population, et on a calculé que chaque immigrant nouveau apporte
I. Nouvelles doctrines sur la propriété foncière. Journal des Économistes !, mai 1883.
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une plus-value de 400 dollars à la valeur de la terre L — En Angleterre, M. de Lavergne a estimé que la valeur du sol doublait par période de 70 ans, et cette appréciation semble encore trop modeste, puisque la rente des terres, évaluée à 500 millions en 1800, était estimée à 1.500 millions, 75 ans plus tard, pendant que la population triplait également et passait de 8.890.000 à 24.850.000. — En France la plus-value a été moins rapide, puisque Lavoisier évaluait en 1790 le revenu foncier à 1.200 millions et que la statistique de 1875 l’évaluait à 2.750 millions.
Ces plus-values dépendent-elles des frais de la production et de la valeur des engrais enfouis dans la terre? Nullement, puisque, si les produits sont devenus plus communs par la culture intensive, ils ont également baissé de prix. La véritable cause de la plus-value du sol, c’est donc bien le développement de la richesse générale, et, plus particulièrement, l’accroissement de la population. Et cette cause se révèle avec plus d’acuité dans les régions où la population se condense le plus fortement. A Paris, par exemple, pendant que la population triplait, le prix des terrains a quintuplé.
Mais ce caractère de la plus-value n’est pas monopolisé par la propriété foncière. Il existe pour les objets d’art, les valeurs mobilières; tous les capitaux augmentent nécessairement de valeur dans un pays où la population et la richesse s’accroissent, sans que le détenteur de ces capitaux puisse s’attribuer le bénéfice de leur plus-value. Est-ce une raison pour
•1. Il s’agit ici, bien entendu, non d’une plus-value s’étendant uniformément sur la surface du sol, mais se concentrant dans les endroits où la population se concentre elle-même.
accaparer cette plus-value au bénéfice de la Société? Alors, si une moins-value vient à se produire, la Société en sera-t-elle également responsable?
« Si Ton admet le droit de propriété, dit M. Gide 1 , il faut en accepter les conséquences, exprimées dans ce vieil adage juridique : 7'es est periculo domini . Le propriétaire l’est à ses risques et périls, et, s’il doit supporter les pertes, il doit également obtenir les gains. »
Comment serait-il possible de faire bénéficier la collectivité de cette plus-value qui est son œuvre? 11 faudrait, pour cela, pouvoir établir sur la propriété un impôt calculé de façon à saisir cette plus-value. Et ici plusieurs procédés s’offrent à nous.
Est-ce qu’on ira jusqu’à prélever le revenu net de la terre, c’est-à-dire le prix auquel le propriétaire pourrait affermer son domaine? Mais c’est alors une pure confiscation. Et cependant M. Henry George adopte cette thèse.
Se contenterait-on de saisir la plus-value à mesure qu’elle se produirait, tout en respectant la plus-value déjà acquise? « Je ne vois pas quelle objection on pourrait faire, disait Stuart Mill, à une déclaration qui soumettrait à un impôt spécial toute augmentation de rente qui pourrait avoir lieu dans l’avenir. » Mais l’État garantira-t-il aussi les moins-values qui pourront se produire? Et encore, comment fera-t-on le départ entre la plus-value qui sera le résultat du travail ou de l’initiative du propriétaire, et celle qui proviendra du fait de la Société? Si on ne fait pas 1. Loc. cit.
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cette distinction essentielle, on est assuré de décourager tout progrès agricole et toute initiative intelligente. Mais comment établira-t-on cette distinction si subtile? « On peut mettre au défi, dit M. Gide, le propriétaire le plus intelligent et dont les comptes sont le mieux tenus de tracer cette démarcation. » Ainsi, le problème est-il insoluble!
Et alors, nous sommes obligés de revenir au système de l’appropriation complète, par l’État, ou la Collectivité (sous laquelle se dissimule un véritable gouvernement autocratique), de la propriété foncière, qui serait ensuite louée aux individualités. C’est la théorie de Colins, qui se déclare collectiviste agraire et néglige la collectivisation immédiate des autres moyens de production ; ce en quoi il diffère essentiellement de nos collectivistes qui veulent avant tout approprier les grands moyens de production, concentrés par le capitalisme moderne et tout prêts pour l’appropriation collective.
La théorie de Colins n’est, d’ailleurs, pas nouvelle. Dans les pays musulmans, le détenteur du sol n’a qu’une propriété de fait et il doit payer au gouvernement de son pays une rente égale et parfois supérieure à celle qu’un fermier doit payer à son propriétaire.
Nous ne nous arrêterons pas à cette solution trop brutale de la question.
Par l’expropriation avec indemnité?
Ce ne serait que Pexpropriation pour cause d’utilité publique, et le principe de justice n’est pas entaché par cette solution; mais est-elle possible?
Si l’on se résout à faire une entente amiable avec les propriétaires, on n’aboutit qu’à un résultat incomplet. Nombreux seraient les propriétaires qui se refuseraient à un accord ?
« Si l’État, dit M. Gide 1 , propose aux propriétaires de leur acheter leurs terres payables comptant et livrables clans 99 ans, on n’aurait, il est vrai, à payer qu’une somme relativement minime d’un milliard, prix actuel des cent milliards de francs que vaut la terre, puisque cent milliards, payables dans 99 ans, valent présentement, d’après les tables d’annuité, 798.500.000 francs, mais ce système aurait un caractère d’immoralité, en spéculant sur l’imprévoyance des pères pour dépouiller leurs descendants. »
Ce système aurait bien l’avantage de retirer à la propriété foncière son caractère d’éternité et de la remettre sur le même pied que les propriétés amortissables (actions financières, etc.); mais, par contre, il conduirait tout droit à une révolution, si tous les propriétaires fonciers, dans 99 ans, s’entendaient pour renier la signature de leurs ancêtres et refuser de livrer leurs terres à l’État, puisque, pour tous, l’échéance arriverait en même temps.
Si l’on se contente de recourir à une modification des lois successorales, et à l’abolition du droit de
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succession en ligne collatérale, il faudra également interdire les donations entre vifs et exercer une surveillance active, pour empêcher les propriétaires de disposer de leurs biens, comme ils l’en tendront. Et cette surveillance sera non seulement difficile, mais odieuse.
Mais supposons l’opération réalisée. L’Etat a acheté la terre, à charge de payer aux propriétaires une annuité égale au revenu de leur propriété. Le prix de location que l’État retire de la terre contrebalanceraitil le poids de la dette qu’il aurait assumée? Il est fort probable que non, à l’origine du moins, et que l’avantage de l’opération serait long à se manifester. Il faudrait, pour cela, attendre le renouvellement des baux qui pourraient être repris, dans des conditions plus favorables qu’au début, et la hausse de la valeur de la terre. Mais aussi, que de soucis et de déboires l’État n’aurait-il pas à supporter? Comment s’y serat-il pris pour faire rentrer les loyers des fermiers négligents? Quelle armée de fonctionnaires et d’inspecteurs n’aura-t-il pas dû créer et entretenir? Et le jour, où les excédents feront suite aux déficits — si ce jour vient à luire, — de quelle sollicitation l’État ne serait-il pas l’objet, pour la réduction du taux des fermages, surtout si de mauvaises années se présentent, si la grêle ou le phylloxéra ruinent des contrées entières? « Quel sera le gouvernement assez énergique, remarque M. Gide, pour s’y opposer? S’il le fait, il deviendra plus impopulaire et plus exécré que les landlords irlandais n’ont pu l’être par leurs
tenanciers. Mais il ne le pourra pas; car, en Irlande, les landlords sont les maîtres, et les tenanciers sont les sujets; tandis que, dans les sociétés démocratiques de l’avenir, ce sont les masses qui commanderont et c’est le gouvernement qui obéira. Au point de vue financier, l’opération est faite pour mener un pays à la banqueroute par le plus court chemin. Et pour quel résultat? Pour que chacun reprenne comme concessionnaire ce qu’il possédait naguère à titre de propriétaire. Il est vrai qu’au lieu de verser chez le percepteur une somme quelconque, sous le nom d’impôt, il en paierait une plus considérable, sous le nom de fermage ou de rente; mais, par contre, il aurait à toucher chez ce même percepteur une rente vraisemblablement supérieure à celle qu’il aurait payée : il s’en consolerait donc et trouverait que le collectivisme a du bon. »
La théorie de M. Jaurès.
Avec M. Jaurès, entrons immédiatement dans le vif de la question et nous apprendrons comment sera régie l’exploitation agricole... après la révolution sociale.
Il existe aujourd’hui dans l’économie rurale de la France quatre modes essentiels d’exploitation :
1° La petite propriété paysanne y c’est-à-dire le domaine possédé par le paysan, qui le cultive avec sa famille, quelquefois avec le secours intermittent d’un valet ou d’un journalier.
2° Le domaine exploité par métayage ou colonat, sorte d’association en commandite, dans laquelle le
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propriétaire apporte le capital foncier; le métayer ou le colon, son travail; et tous les deux se partagent, généralement par moitié, les fruits de la terre fécondée par le travail de F un deux.
3° Le domaine afferme (surtout dans le Centre et dans le Nord).
4° Le grand domaine exploité directement, au moyen de salariés, qui sont tantôt des maîtres-valets engagés et appointés à l’année, tantôt des salariés engagés pour une saison, tantôt des ouvriers entreprenant à forfait une tâche déterminée, tantôt des ouvriers travaillant strictement à la journée.
M. Jaurès demande que, par l’intermédiaire de la nation, qui abolira la propriété oisive, les travailleurs ruraux de toute catégorie (paysans-propriétaires, métayers, fermiers, ouvriers agricoles) soient appelés à la propriété de la terre. — Il veut rendre effective et réelle la propriété du petit paysan, qui n’est aujourd’hui qu’apparente et illusoire. — L’État collectiviste supprimera l’impôt foncier, assurera les dettes hypothécaires et permettra au paysan de s’acquitter — vis-à-vis de lui État — par le simple remboursement du capital; en plusieurs annuités et sans intérêt.
Il n’est pas un paysan qui ne demande à emprunter à d’aussi faciles conditions, d’autant plus que l’État collectiviste sera bon prince et ne poursuivra pas ses sujets pour la bonne raison qu’il devrait les poursuivre tous, et que cela ferait mauvais effet dans les campagnes, où le ppysan préfère un Empereur avec « de bonnes foires » qu’une République, fut-elle sociale, lorsque les affaires périclitent. — L’État remboursera les dettes hypothécaires, et Dieu sait si l’on en présentera des dettes hypothécaires et
factices! mais qu’importe! l’Etat est riche; il n’a rien, il est vrai, dans sa caisse; mais il y renferme le superbe optimisme de M. Jaurès.
Mais le bonheur du paysan ne s’arrête pas là! La Nation, représentée par la Commune, lui prêtera presque gratuitement (ce presque ne pourrait-il pas être supprimé?) les machines agricoles; la Commune ne leur demandera que d’amortir l’usure de la machine. — Avec quel argent la Commune achèterat-elle ces machines coûteuses? Il serait peut-être indiscret de le demander. — En retour de ces avantages incontestables— et de bien d’autres queM. Jaurès n’a pas pris le temps d’énumérer — la Nation ne demandera au paysan qu’une seule chose : c’est, lorsqu’il emploie, par hasard et de loin en loin, quelque ouvrier salarié, qu’il lui paye le salaire intégral déterminé par la Nation et égal à ce que produit, en moyenne, par journée, un cultivateur travaillant une terre qui est à lui. — Et ainsi, conclut triomphalement M. Jaurès, le salarié n’est plus un salarié ; il devient, dans la mesure du travail qui lui est demandé, un co-propriétaire!
Pourquoi et comment?
Parce qu’il est payé plus cher qu’auparavant, d’une façon plus rationnelle, plus exacte et plus légitime. Quelle plaisanterie ! N’est-il pas toujours le salarié, qu’on est libre d’employer ou de ne pas employer, et qui acceptera de travailler à un salaire plus bas que le salaire fixe par la Nation, s’il ne trouve pas à s’occuper à ce prix? — Et qui punira-t-on, si propriétaire et co-propriètaire (?) s’entendent un jour pour faire fi de la volonté nationale? Ce sera peutêtre le salarié, qui aura proposé au propriétaire de
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l’employer à salaire réduit, et ce sera lui le coupable, l’instigateur du crime, le violateur des lois de la Nation. Tout ceci a un léger relent de 1793, et l’on sait avec quelle ivresse, gens de la bourgeoisie et gens du peuple secouèrent alors les lourdes chaînes dont les sectaires avaient essayé d’entraver la liberté de chacun.
Le fermier ne paiera plus à son nouveau propriétaire, qui sera la Nation, que la moitié de ses redevances. Le métayer ne donnera plus que le quart de sa récolte.
Enfin, pour les domaines qui étaient jusqu’ici exploités directement, au moyen de journaliers ou de maîtres-valets, la Nation en confiera l’exploitation au Syndicat des travailleurs agricoles de la Commune . Celui-ci déléguera, pour chaque domaine, un groupe, une section de travailleurs. Ce groupe sera tenu, au bout de l’année, à une redevance calculée de façon à laisser à chaque travailleur un salaire supérieur à celui qu'il touchait auparavant. La Nation se contentera donc de la moitié de la rente que rapportait le domaine au propriétaire précédent. Mais celui-ci, que sera-t-il lui-même devenu?.
Et c’est ainsi que sera établie, d’après M. Jaurès, lg première période préparatoire et transitoire du collectivisme agricole, celle qui lui permettra d’inaugurer un nouveau régime rural, en utilisant tout d’abord les cadres du travail actuel.
Cette période sera d’ailleurs de courte durée. Le métayage et le fermage auront bientôt disparu; car,
si le domaine est petit, le métayer ou le fermier suffit à le cultiver avec sa famille et paie facilement la faible redevance qu’il doit à la Nation ; si le domaine est grand, le métayer et le fermier, forcés d’employer beaucoup d’ouvriers agricoles et de leur donner des salaires, qui en font en réalité des co-propriétaires, ne seront plus que des chefs de groupes agricoles.
Ainsi, on aboutira rapidement à deux types de culture et d’exploitation :
L’exploitation familiale dans les petits domaines;
L’exploitation syndicale dans les grands domaines. *
Lorsqu’il s’agit de déterminer dans quelles conditions se fera l’appropriation collectiviste, M. Jaurès oublie sa prolixité habituelle, et il escamote les difficultés, en les passant habilement sous silence. — Une seule phrase nous indique quelle est sa pensée intime :
« Un jour viendra, dit notre Prophète, où il suffira de compléter, par les dernières et décisives mesures, l’organisation commencée. Les détenteurs du capital de production auront tout intérêt , eux-mêmes, à convertir leur privilège de moins en moins productif et de moins en moins aisé, en leur juste part des droits nouveaux, que l’ordre socialiste assurera à tous les citoyens. —■ Au besoin meme, un arrangement amiable pourra leur offrir des avantages viagers, qui, pour èux, ménageront la transition L
« Et ainsi, conclut le doux optimiste, la Révolu-
1. Il n’y aurait pas a ménager de transition puisque l’état futur serait préférable à la situation présente.
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lion la plus profonde qu’aient vue les hommes, se fera sans violence matérielle et même sans violence morale. »
La similitude entre propriétaire et salariés ne saurait, comme le désire M. Jaurès, provenir d’une équivalence de salaires, alors même que cette équivalence pourrait être établie et qu’il fût possible d’assurer à des salariés la permanence du travail. — J^e prix de la journée d’un paysan est extrêmement difficile à établir, il varie par année, par saison, par jour. Tel travail, fait hier, aurait pu être très productif; aujourd’hui, il sera nul. — Qu’un vigneron passe sa journée à sulfater une vigne; une averse vient, qui réduit son travail à néant. — Le salarié ne sera donc pas payé pour ce travail inutile? Et pourquoi le serait-il, puisque le propriétaire ne l’est pas et que son travail égale zéro? Et les jours de pluie, où les travaux des champs sont rendus impossibles, que fera le salarié?... Un petit propriétaire ne gagne pour ainsi dire rien, et il y a des années de mauvaise récolte, où il ne gagne rien absolument, et où il se contente de « vivre sur sa terre », c’est-à-dire des produits de sa basse-cour, de son jardin et de son champ. — Il élève des volailles qui se nourrissent de graines des champs et de détritus de fumier, des pigeons qui vivent de maraude; mais il serait impossible à un professeur de sciences exactes de déterminer le revient de la journée de travail de ce petit paysan, qui, à défaut de vie large et confortable, jouit de la plus complète indépendance. C’est son principal bien, pourrait il dire, et il n’est pas disposé à l’abandonner aux Jules Guesde et aux Jaurès de demain.
Si celle détermination de la valeur de la journée de travail est difficile à faire pour un algébriste, que vient donc faire en pareille matière un philosophe? Indiquer ce que pourrait être une société bâtie sur ses concepts philosophiques? Il ne réussira pas à échafauder une société humaine, qui doit reposer sur des bases matérielles, et non sur des subtilités de songe-creux .
Le salarié ne pourra jamais avoir l’indépendance du propriétaire, ni la certitude du lendemain. —Les jours où il n’est pas employé, il cesse, d’après la théorie de M. Jaurès, d’être, propriétaire. C’est un propriétaire intermittent. Peut-il forcer les propriétaires réels à l’employer tous les jours? Non, et son indépendance est nulle et aussi son titre de co-propriété. Ne serat-il pas, dès lors, forcé d’accepter des journées au rabais; ce qui prouve que le salaire ne dépend pas des estimations fantaisistes de M. Jaurès, mais des demandes de travail.
La conquête du paysan par le collectivisme ne semble d’ailleurs pas chose aisée.
Et M. Turot avait raison, dans la Petite République du 7 novembre 1893, de conseiller à ses coreligionnaires de ne pas trop hâter la divulgation du programme collectiviste agraire.
« Les opportunistes et les réactionnaires, disaitil alors, seraient heureux de trouver, dans un exposé trop précis de nos doctrines, des armes pour nous combattre ! »
LA. THÉORIE COLLECTIVISTE
Au Congrès de Breslau, en 1895, le Docteur Kautszky préconisait une lactique plus mâle :
« Quelles classes devons-nous protéger à la campagne? disail-il. — Les journaliers, les domestiques, non le petit paysan, qui est le plus ferme appui de la propriété. Nous ne les gagnerons pas, ces petits propriétaires. Nous ne les sauverons pas de la ruine. Nous devons leur dire : « Votre situation est désespérée. » — Ne craignons pas de proclamer des vérités désagréables, au risque de nous aliéner des sympathies. »
— « On ne peut pourtant pas, disait à son tour le Docteur Schiepel, favoriser des mesures réactionnaires, pour gagner les paysans. — Les compagnons éprouvés du parti ne se laisseront jamais entraîner par un tel manque de loyauté. J’avais le devoir d’avertir nos jeunes compagnons de ne pas se laisser entraîner à ce charlatanisme. Les gens dont les affaires vont mal, sont portés à s’adresser aux faiseurs de miracles; mais tâchons de ne pas laisser prendre le dessus dans notre parti à de déloyaux charlatans,... danseurs de corde... et dresseurs de pièges à paysans ! »
Quoi qu’on fasse, il est trop évident que les paysans propriétaires se rangent dans la catégorie des propriétaires (qu’il s’agit d’exproprier) et des propriétaires les plus jaloux de leur titre.
« En Angleterre, pays de grande propriété foncière, écrivait M. Louis Bertrand, dans l’Avenir Social *, on peut réclamer la nationalisation du sol, la masse de la population y ayant intérêt. — En France