L'Avenir Social (J89G
et en Belgique, ce serait une faute ; et la nationalisation se butterait à des difficultés insurmontables.
à la grande joie des capitalistes actuels.
« Reste la question de savoir si l'application à l’agriculture des procédés de la grande industrie est possible, ou même utile, en Belgique et en France. — Nous ne le pensons pas.
« Et d’abord est-il possible de pratiquer chez nous la culture en grand, avec machines à vapeur, etc. ?
« Les faits répondent : non. — Le nombre des grandes exploitations diminue. Il y avait, en 1846, 4.383 exploitations de 50 hectares et au-dessus, en Belgique. En 1869, il y en avait 5.527, et seulement 3.403 en 1880. Depuis, ce nombre a encore diminué.
« Puis, si la chose pouvait se faire, quel problème redoutable serait celui, qui consisterait à trouver un emploi pour les 1.200.000 personnes, qui actuellement sont occupées aux travaux de l’agriculture !
« Pour cultiver le sol belge à la façon et avec les formidables mécanismes à vapeur employés aux Etats- Unis, 180.000 hommes suffiraient. Que deviendrait le million d’hommes occupés en plus, aujourd’hui, aux travaux des champs?
« Depuis que nous avons lu la Conquête du Pain, de Kropotkine, nous nous demandons si la petite culture intensive nest pas la meilleure et la plus productive. Il est vrai que cela n’est possible que pour la culture maraîchère. — La petite propriété agricole, déchargée des chancres qui la rongent, serait peut-être Vidèal et nous donnerait une population saine, intelligente, indépendante surtout, qui serait une force pour le pays. »
LA THEORIE COLLECTIVISTE
Il est d’ailleurs difïicile de préciser quels sont les caractères de la moyenne et de la grande propriété et de dresser les listes de ceux qui pourraient avoir intérêt à une transformation sociale.
D’après M. Baudrillart, dans son ouvrage sur les Populations agricoles de la France , les dénominations de grande, moyenne et petite propriété, varient, dans le langage usuel, suivant les départements, parfois même suivant les arrondissements ; mais presque partout, ce terme de petite propriété est attribué à celle qui peut nourrir en tout, en partie, ou avec un léger excèdent , une famille de paysans cultivateurs. En fait, dans la majeure partie des contrées de la France, les limites de cette petite propriété se rencontreraient aux environs de 10 hectares.
Le territoire français embrasse environ 52.857.000 hectares ; mais il faut tout d’abord en distraire — ce qu’oublient de faire les collectivistes — la superficie couverte par les constructions et les cours de la propriété bâtie, ainsi que les propriétés non définies, telles que les lacs, les étangs, les canaux, les rivières, les dunes et les rivages de la mer, les routes, les chemins de fer, et aussi le domaine de l’Etat, des départements, des communes et des établissements publics, et enfin les vastes solitudes couvertes de rochers, qui ne sont pas susceptibles d’être boisées ou mises en culture. — Les glaciers des Alpes et des Pyrénées, par exemple, ne sauraient constituer une propriété agricole.
L’ensemble de ces déductions atteint dix millions
d’hectares, line reste donc plus à répartir que 43 millions d’hectares environ qui se divisent ainsi :
Propriétés de 0 à 10 hectares. 11.706.000 hectares,
de 10 à 100 — 19.818.000 —
— de plus de 100 — 8.393.000 —
Et si encore l’on fait abstraction des landes, bruyères, marais, tourbières, bois, la superficie du sol cultivable se trouve réduite à 33.77G.000 hectares, dont la répartition est ainsi établie :
Propriétés de 0 à 10 hectares. 14.400.000 hectares.
— de 10 à 100 — 14.581.000 —
— de plus de 100 — 4.795.000 —
Les propriétés au-dessous de 10 hectares sont réparties entre plus de trois millions de propriétaires. — Quatre millions et demi de citoyens français possèdent des domaines de moins de quatre hectares. — Comment les attirer vers le collectivisme et les enrôler dans les rangs des électeurs socialistes? Telle fut la question que se posèrent, dèsde début, les propagandistes des doctrines marxistes. Mais ils s’aperçurent bien vite de la difficulté d'une conciliation entre leurs doctrines et le caractère de la propriété foncière. — Il leur semblait nécessaire que s’effectuât rapidement et automatiquement la disparition de la petite propriété; et la petite propriété s’obstinait à ne pas dis^paraître.
M. Jaurès, dont aucune difficulté ne saurait déconcerter le robuste optimisme, avait fini par trouver une subtile distinction pour séparer la grande propriété de la petite propriété foncière. « 11 y a, disait-il, entre elles, non seulement une différence d’étendue et
LA THÉORIE COLLECTIVISTE
de degré, mais une diversité de nature, — Tune étant une forme du capital et l’autre une forme du travail. »
Mais cette habile distinction a été réduite à sa juste valeur par un député socialiste italien, dans un ouvrage récent 1 :
« Cette thèse ne tient pas debout, dit M. Gatti ; le lot du petit propriétaire n’est pas du travail, c’est un capital , qui lui appartient et sur lequel il emploie son travail. Cela est si vrai qu’il peut faire exploiter son bien et en retirer une rente, sans le cultiver lui-même, ou encore n’en cultiver qu’une partie et, pour le reste, avoir des salariés, et, par eux, un revenu, qui sera la plus-value de leur travail. »
Les mineurs de Carmaux, qui préfèrent — quoi qu’on ait dit de la situation pitoyable des mineurs —* abandonner au métayage leur lopin de terre de la Montagne-Noire, pour venir travailler eux-mêmes à la mine, confirment, par leur exemple, l’exactitude de cette observation. Et dès lors, les socialistes français auront beau essayer d'assimiler un moyen de production à un instrument de travail, pour l’introduire en contrebande parmi les outils professionnels, dans le domaine du collectivisme ; — leur doctrine n’en restera pas moins la condamnation de toute propriété, que ce capital soit représenté par une modeste chaumière et par un champ d'un hectare de superficie.
La vérité, c'est que la petite propriété paysanne est dans l’état de l’industrie au moyen âge. Le ma*
\. G. Gatti, le Socialisme et VAgriculture, Paris, Giard et Rricre.
chinisme y est rudimentaire, les parcelles de propriété rappellent le petit atelier antique. Il serait fou de vouloir collectiviser les propriétés foncières et de courber les paysans sous la dure discipline d’une usine industrielle.
S’il y a des réformes à accomplir, l’association libre leur permet de les accomplir, ainsi que le prouve si bien le remarquable ouvrage de M. de Rocquigny sur les syndicats agricoles *. Et nous ne sommes pas de ceux qui dénient à l’État le droit de favoriser l’industrie agricole par une protection intelligente et prudente.
« Son verre n’est pas grand, mais il boit dans son verre, disait M. R. Poincaré en parlant du paysan ; il est français, c’est-à-dire libre et fier; il aime mieux avoir à lui, bien à lui, une parcelle ou deux, que de partager un domaine immense avec ses voisins. Son champ, fécondé par son travail, fait partie de lui-même, de sa volonté, de son cœur, de son être pensant et sensible. La terre est, suivant le mot de Michelet, « sa maîtresse ». Essayez donc delà lui arracher! »
D’ailleurs, faisait remarquer M. Desehanel, dans son discours de Carmaux : -
« Il faut choisir entre la restauration de l’ancien droit, — celui où le roi ou le seigneur féodal était propriétaire souverain du sol, et où les paysans ne le détenaient qu’en vertu du bon plaisir d’une autorité supérieure, toujours libre de la lui retirer, — et le droit de propriété, tel que l’a consacré la Révolution française, c’est-à-dire le droit inaliénable de chacun sur son bien.
« Croyez-vous donc, ajoutait : il, que, parce que vous aurez transporté de la royauté absolue aux comités de la révolution sociale ce pouvoir tyrannique, vous l’aurez rendu moins redoutable? Croyez-vous donc que la France moderne accepte jamais cette intervention de l’autorité publique, — c’est-à-dire, en fait, du parti le plus fort, — dans la constitution et dans