A. Colin éditeur
LA THEORIE COLLECTIVISTE
l’exercice delà propriété individuelle? Croyez-vous donc qu’elle laissera anéantir l’œuvre essentielle de 1789.
«Ah! quand le paysan français aura bien compris ce que vous lui voulez; quand la réalité lui apparaîtra clairement à travers toutes les subtilités et tous les artifices d’une rhétorique captieuse ; quand il se rendra bien compte que, si vous lui laissez en fait sa propriété, vous voulez changer la nature de son droit et la valeur de son titre, et que désormais le fruit de son travail, au lieu de ne dépendre que de lui-même, dépendra d’une autre volonté que de la sienne ; alors, essayez de sortir des phrases pour passer aux actes; derrière chaque buisson, derrière chaque haie, vous trouverez un fusil prêt à défendre le droit de propriété et l’œuvre de la Révolution française! *
La conquête du paysan.
Tactique du collectivisme agraire.
Le paysan n'aurait aucun intérêt à l’avènement du collectivisme.
En 1789, on l’a lancé sur les châteaux, on lui a prêché la guerre civile, on a fait miroiter à ses yeux les biens et les richesses dont on allait déposséder les émigrés, pour l’enrichir.
La révolution s’est faite, la bourgeoisie en a profité et le paysan a été aussi pauvre qu’auparavant. 11 a perdu la jouissance des domaines communaux, les droits de vaine pâture ; et les impôts ont été basés sur les revenus probables et non plus sur les revenus réels. Bon an, mal an, ils sont restés les mêmes, ou, pour mieux dire, d’année en année ils ont augmenté.
Nous ne croyons guère au succès d’une révolution collectiviste, dont les plus malheureux d’aujourd'hui seraient les premiers écœurés ; mais un vent de folie peut souiller sur le monde. La première victime
de cette nouvelle révolution serait le paysan, sans organisation, sans moyens de résistance, livré à un despotisme d’autant plus dur que celui qui l’exercera sera un esclave d’hier.
Que pourrait en effet gagner le paysan à ce régime, où il aliénerait sa liberté ? Y gagnerait-il d’être mieux nourri? Mais nous espérons bien qu’il arrivera à ce résultat, par des procédés moins brutaux et plus sûrs qu’une révolution.
Y gagnerait-il d’être mieux babillé? Mais il suffit de voir les propriétaires fonciers les plus riches se déguiser en brigands des Calabres pour piétiner dans leurs champs boueux, et on a la conviction que le paysan prise fort peu l’élégance du costume.
Enfin le collectivisme, ami des arts et distributeur de distractions populaires, va-t-il élever un théâtre dans chaque hameau, pour donner au peuple des campagnes de saines distractions? Évidemment non; mais en revanche il y aura dans le moindre village un chef tout-puissant, comme il s’en trouve dans les tribus sauvages de l’Afrique ; ce sera le plus fort et le plus redouté des habitants. Et, à tous, il distribuera le travail.
Comment s’y prennent donc les socialistes pour faire leur propagande auprès des gens qu'ils veulent dépouiller de toute propriété et réduire au plus dur esclavage ?
C’est fort simple. Ils renoncent purement et simplement à leurs doctrines officielles, ils adoptent provisoirement un langage propre à émouvoir les paysans,
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sans les effrayer. Que leur importent ces contradictions, — si leurs candidats sont élus.
Ces négateurs de toute croyance deviennent les défenseurs* de la religion, que pratique le paysan; ces ennemis de la propriété se transforment en admirateurs attendris de la petite, de la pauvre petite propriété paysanne.
Leur tactique serait amusante, si elle n’était dangereuse.
Des exemples bien choisis montreront mieux que des paroles, ce que nous voulons dire. Nous emprunterons ces exemples à la Belgique qui, au dire dés collectivistes, est économiquement et politiquement organisée pour donner aux autres peuples le premier modèle d’une société établie d’après la conception de Marx. En parlant de la Belgique et du parti ouvrier belge, on parle donc du type que les socialistes internationaux ont choisi pour le présenter à l’admiration et à l imitation du monde entier. Le journal le Peuple , duquel nos citations seront extraites, n’est pas un journal vulgaire, c'est l’organe officiel du parti socialiste belge et ses opinions font loi chez tous les collectivistes orlhodoxes de langue française.
Aux élections de 1896, il s’agissait de séduire les paysans belges, fort attachés au catholicisme. Il fallait donc prouver à ces nouveaux électeurs que le socialisme n'est pas Vennemi de la religion. Voilà comment s’y prenait le Peuple (numéro du 14 juin).
Première Preuve. — « Depuis que le parti socialiste existe comme parti distinct, les querelles reli-
gieuses ont été fortement atténuées en Belgique.
« Les socialistes disent qu'il ne sert à rien de discuter là-dessus.
« La Religion, pour les socialistes, relève de la conscience de chacun.
« Ceux qui vont à l'église ont raison d’y aller, si telle est leur conviction. Il ne faut rien faire pour les violenter. Dans le parti socialiste, il y a des travailleurs qui vont à l’église et d’autres qui n’y vont pas.
Deuxième Preuve. — « Il n’y a pas un mot dans le programme socialiste, d’où l'on puisse induire que le socialisme est l'ennemi de la religion.
« Bien au contraire, et pour mettre fin aux querelles religieuses, les socialistes demandent qu’on accorde aux associations religieuses la personnification civile qu'elles n'ont pas, et qui leur permettra d’acquérir toutes les ressources nécessaires aux besoins du culte, sans devoir recourir encore au bon vouloir de l’État.
« Cette réforme, que réclament les socialistes, fonctionne aux États-Unis. Elle est admise en Belgique par de très hautes personnalités du monde catholique, notamment par M gp de Ilarlez et M. le baron de Haulleville, rédacteur en chef <\u Journal de Bruxelles, l’organe officieux du gouvernement catholique.
Troisième Preuve. — « Ceux qui prétendent le contraire sont dans l’impossibilité absolue d'apporter un seul fait de nature à en faire la démonstration.
« Ils sont obligés d'aller chercher d’anciennes chansons, qui remontent à 1789, donc à plus de cent ans, comme un couplet de la Carmagnole.
« Mais nous pouvons citer des faits qui prouvent que le Socialisme n’est pas l’ennemi de la Religion.
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« Dernièrement, mourait à Menin le gérant de la Maison du Peuple, socialiste.
Ce gérant socialiste était un fervent catholique. Et à Menin l’usage veut, lorsque quelqu'un décède muni des secours de l’Eglise, que sa maison reçoive une décoration spéciale : tentures et cierges à la porte. Puis le prêtre solennellement vient devant la porte placer la croix , qui reste là jusqu’au moment de la levée du corps.
« Le gérant de la coopérative socialiste était donc mort et s’était fait administrer les secours de la religion.
« Le parti socialiste a respecté ses croyances.
« Et, ce jour-là, tout le monde put voir la Maison du Peuple de Menin recevoir la décoration spéciale indiquée ci-dessus, et le clergé vint y apposer la croix.
« Si le parti socialiste n’était pas le parti tolérant qu'il est, s'il était l’ennemi de la religion, est-ce ainsi qu'il aurait agi? »
Le 21 juin, le Peuple revient encore sur la question religieuse :
« Le parti ouvrier, dit-il, déclare qu’il se considère comme le représentant, non seulement de la classe ouvrière, mais de tous les opprimés, sans distinction de nationalité, de race, de sexe, ou de culte.
« Qui protégeait à la Chambre l’abbé Daens contre les injures des conservateurs? Etait-ce la gauche socialiste qui l'injuriait? C’était M. Woeste, M. Woeste né juif, passé au protestantisme, finalement devenu catholique.
Le Christ a dit : Paix sur la terre aux hommes
bonne volonté!
sommes
270 LES DIVERSES FORMULES DU COLLECTIVISxME.
bonne volonté, qui croient qu'avant cle se diviser sur les questions du ciel on peut tâcher de s’entendre sur celles de la terre, et que le paradis de l’autre monde n’a jamais empêché qu’on puisse travailler à rendre le monde d’ici-bas un peu plus juste et un peu plus fraternel. »
Telles sont les déclarations qui conviennent aux temps d’élection, lorsqu’il faut gagner le suffrage d’électeurs peu fortunés, désireux, à juste titre, d’améliorer leur situation matérielle, mais foncièrement attachés à leur foi religieuse. Au contraire, lorsqu’il ne s’agit plus de nécessités électorales, les discours changent, et la doctrine s'étale dans toute sa sincérité.
Dans le même journal, les mêmes hommes écrivent alors :
« Oui, il faut le répéter, c’est un des grands devoirs du socialisme et de tous les hommes de progrès d’anéantir cette pieuvre séculaire, le christianisme, dont les avatars successifs ont été si funestes à l’humanité » [Peuple du 7 août 1891).
« Nous sommes, disait encore le Peuple du 28 juin 1892, de ceux qui croient qu’entre l’idéal socialiste et l’idéal chrétien, l’antagonisme est irréductible. »
Autres temps, autres discours.
A l’égard des autres préceptes du dogme collecti-
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viste, on suit la même tactique électorale d’atténuation et de dissimulation. Ainsi au moment des mêmes élections belges de 1896, il fallut prouver que le socialisme n'est pas Vennemi de la propriété.
« Un jour, l’un des nôtres, dit le Peuple du 11 juin, Georges Grimard, alla surprendre inopinément à Vonèche M. Georges Cousot, le chef du parti catholique dinantais, qui y donnait une conférence, sous les auspices du curé de Vonèche.
« Georges Grimard reprocha à M. Cousot le langage de ses amis, qui représentent toujours les socialistes, comme voulant partager les biens.
« M. Cousot répondit : « Je n’ai jamais prétendu « que les socialistes voulaient le partage des biens, « car ce n’est pas la vérité. »
Quel sophisme! Non, les socialistes ne veulent pas le partage des biens, puisqu’ils en veulent l'expropriation.
Le programme du parti socialiste belge débute, en effet, par ces articles :
1° Expropriation de la propriété foncière et confiscation de la rente foncière, au profit de l’État;
.2° Impôt fortement progressif;
3° Abolition de l’héritage.
Et ce programme est confirmé par les déclarations de M. Smeets, qui disait, le 19 novembre 1893, au conseil provincial de Liège : « La propriété doit disparaître... sans indemnité » ; et de M. Anseele, qui s’écriait au congrès socialiste de Bruxelles : « Personne dans la société socialiste ne pourra posséder. »
Ainsi, la première preuve que le socialisme n’est pas ennemi de la propriété individuelle est assez convaincante. 11 ne veut pas la partager, mais il veut la détruire !
Mais le Peuple entend réduire à néant toutes les calomnies dont on se sert contre le parti socialiste. « On prétend qu'il veut détruire la famille P » — Allons donc !
Le socialisme ne veut pas détruire la famille .
« De tous les mensonges dont nous sommes victimes, dit le Peuple de Bruxelles du 11 juin 1896, celui-ci est peut-être celui qui nous va le plus au cœur.
« Savoir que le parti ouvrier se compose jusqu’à présent en très grande majorité d’ouvriers, de travailleur s ;
« Connaître toutes les privations que les ouvriers sont obligés de s’imposer;
« Ne pas ignorer avec quelle patience cette classe ouvrière belge a tout enduré ;
« Savoir que presque tous nos travailleurs sont mariés, pères de famille, et — peut-on ajouter pour la majorité — bons pères et bons époux, et venir après cela leur jeter à la tête qu’ils sont les ennemis de la famille! C’est] leur faire une injure sanglante * que les travailleurs relèveront bientôt avec fierté.
Première Preuve. — « Qui donc prétend le contraire, camarades?
1. C’est mettre à la place delà doctrine socialiste la pratique des ouvriers, qui n’a que faire dans la question! Ce ne sont pas les ouvriers qui sont ennemis de la famille, mais la doctrine socialiste elle-même.
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« D’abord des hommes qui ont fait vœu de ne jamais se marier, et qui par conséquent se dispensent de toutes les charges et des nombreuses préoccupations de la famille 1 .
« Dans la classe ouvrière, presque tout le monde se marie. Le contraire forme l’exception.
« Quels sont les ennemis de la famille?— Ceux qui se marient pour en avoir une, et nombreuse souvent, ou ceux qui ont juré de ne jamais se marier?
Deuxième Preuve. — « Comment se marie-t-on dans la classe ouvrière?
« Un jeune homme et une jeune fille se rencontrent. Ils s’aiment. Ils travaillent tous deux. Ils mettront en commun leurs petits salaires et tâcheront de vivre au mieux ; ils se marient. Ah ! ils n’auront pas beaucoup d’argent... mais ils ne s’aimeront que mieux.
« Comment se marie-t-on dans la noblesse?
« Les jeunes gens à marier ne se sont pas encore vusl Déjà le mariage est décidé. Les parents ont arrangé l’affaire. La fiancée a une grosse dot, et le fiancé un beau nom, qui lui permettra de manger dignement l’argent de sa femme.
« Ou bien il faut que le mariage se fasse, car il faut réunir telle grande propriété à telle autre, et les héritiers n’en seront que plus puissants.
« Bref, l’affaire est conclue. Puis les jeunes gens se voient, ils se plaisent ou non. Ils se marient...! Mariage de raison! disent alors les parents,
« Union de deux bourses et non de deux cœurs ! répondrons-nous.
1. N’oublions pas qu’il faut prouver que le socialisme n’est pas l’ennemi de la famille. Parce que les prêtres ne se marient pas et que les ouvriers se marient, cela prouve-t-il quelque chose en ce sens?
« Que deviendront ces deux mariages? Le couple ouvrier verra se resserrer les liens de la famille. Le couple noble les verra se dénouer.
« Est-ce le socialisme ou la noblesse qui détruit le mariage ?
Troisième Preuve. — « Comment vivent deux ménages, l’un de travailleur, l’autre de grand et riche propriétaire ?
« Ménage de travailleur : L’homme travaille autant qu’il peut. Il gagne honnêtement sa vie. Il est époux fidèle. Il élève bien ses enfants.
« La femme est bonne ménagère et économe.
« Ménage de riche : L’homme ne travaille pas. Il court les fêtes, les courses, les salles de jeux ; il aime tellement la famille qu’il a deux ou trois unions illégitimes ! Il faut bien passer le temps !
« La femme ne s’occupe pas de son ménage, elle s’en rapporte à ses gens de service. Les enfants sont élevés en pension !
« Où sont les destructeurs de la famille?
Quatrième Preuve. — « Dans les localités industrielles, hommes et femmes' ouvriers sont obligés de gagner chacun leur journée pour vivre.
« Quand l’un des époux a fini l’ouvrage et rentre à la maison, l’autre en sort et se rend au charbonnage ou à l’atelier.
« Les époux se croisent en route, c’est tout, il en est tous les jours ainsi!
« Qui a créé cette odieuse situation qui détruit la famille ? Le régime capitaliste .
« Qui veut lui en substituer un autre meilleur, augmentant le salaire de l’ouvrier, pour que la femme puisse rester chez elle, à son ménage ? Le socialisme.
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Cinquième Preuve. — « Nos adversaires disent que nous voulons supprimer le mariage. Les hommes et les femmes, écrivent-ils, seront unis en régime socialiste « à la manière des animaux » ; les enfants seront enlevés et confiés à l’État.
« Ce sont 1 h d’odieuses calomnies qu'ils ont inventées pour que les femmes soient contre nous. »
« Nous les mettons encore au défi de dire où cela se trouve dans le programme socialiste.
« Au contraire, nous voulons que la recherche de la paternité soit permise. »
Si ces preuves ne sont guère convaincantes, car elles semblent reposer sur l’illogisme le plus absolu, les preuves que le socialisme est l’ennemi de la famille sont autrement puissantes, car elles sont fournies par les socialistes les plus autorisés et les théologiens les plus savants de cette moderne religion.
« Si, disait l y Almanach de la question sociale de 189k , le mariage est une institution fausse dans son principe et à peu près impossible à respecter, il faut le supprimer. »
« L’idéal socialiste, disait encore Jules Guesde, est de réduire la famille à la mère et à l’enfant. » Et encore : « L’enfant ne sera laissé à sa mère que pendant la période de l’allaitement. » — Plus tard, « des fonctionnaires, disait le Vooruit du 6 juin 1891, se chargeront de former les enfants. La Société ne peut pas tolérer qu’un enfant soit élevé en particulier ».
Ainsi ce n’est que masqué, transformé, dénaturé,
que le Socialisme ose se présenter aux électeurs et aux paysans. Il emploie pour leur plaire les sophismes les plus grossiers.
Sa critique de la société actuelle, bien qu’exagérée, est souvent vraie. Mais, cette société, nous en critiquons tous les défauts.
Nous trouvons que la belle ordonnance de la nature doit se retrouver dans l’ordre économique et social. La condition de l’ouvrier doit se modifier avec les conditions du travail. Ce n’est pas le régime de la collectivité que nous souhaitons, mais le régime de la solidarité, du secours mutuel et de la prévoyance.
Sans rêver une société chimérique, nous désirons l’amélioration d’une société qui a été transformée dans ses bases profondes, et dont la trop brusque transformation a bouleversé la situation économique du travailleur. 11 n’est pas nécessaire delà détruire, mais de modifier certaines de ses conditions. Lorsqu’on veut embellir un édifice, on ne commence point par le jeter à bas, on se sert de tout ce qui est utilisable. Il n’est nul besoin de faire de nouvelles fondations, ni de démolir des murs encore sains, et dont on peut tirer parti.