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CHAPITRE

La transformation du socialisme.

Toute chose se transforme, tout programme se modifie suivant les circonstances. Il semble bien que les vieux partis du socialisme français soient en déliquescence et que l’avenir s’ouvre aux formules nouvelles.

M. Joseph Sarraute, dans une excellente brochure intitulée : Socialisme d'opposition. — Socialisme de gouvernement et lutte de classe, l’a excellemment montré.

Tout parti d’opposition, dit-il, est un parti d’abstraction et d’antithèse. Le parti radical réclame la suppression du budget des cultes et des armées permanentes. Mettez-le au pouvoir et le voilà défenseur du Concordat et de l’armée nationale. Son idéal disparaît devant les nécessités présentes du gouvernement. Tout programme d’opposition serait-il donc stérile? Nullement, car cet idéal, immédiatement et peut-être pour toujours irréalisable, exerce son influence sur la réalité. Le service général et obligatoire est un acheminement vers l’établissement des milices.

De même, le socialisme d’opposition ne vit que

d’illusions révolutionnaires, et il quitte l’abstraction pour la réalité, s’il parvient au pouvoir. La destruction de la classe possédante est son idéal et il se rit des réformes bourgeoises. Mais, s’il veut exercer son activité dans la réalité d’aujourd’hui, il ne voit plus dans le régime capitaliste qu’une évolution graduelle vers son idéal entrevu.

C'est le propre du marxisme de ne pas faire de sentimentalité et de considérer l'esclavage, la féodalité et le capitalisme comme des étapes, non seulement nécessaires, mais utiles et fécondes de la marche de l'humanité vers le mieux devenir .

Grâce au régime capitaliste, le travail collectif s’est substitué au travail individuel, la grande usine a remplacé le petit atelier individuel, et des lois générales ont restreint le droit absolu du patron et affirmé le droit de la collectivité à surveiller et réglementer l’exploitation du travail. — Un pas encore et le salariat aura disparu, et, suivant le mot de M. Deschanel, « l’homme ne sera plus un instrument aux mains d’un autre homme ». La coopération aura remplacé le patronat.

Et cela sans violence, car la démocratie aura fourni à toutes les classes le moyen légal et pacifique d’exercer leur puissance. L’égalité politique est la préface de l’égalité sociale; et, contrairement à l’opinion de ceux qui placent la révolution dans l’avenir, il est plus exact de dire que la révolution n’est plus à faire, qu’elle est faite et qu’il ne reste plus qu’à l’organiser.

Gomment peut-on attendre le socialisme de la légalité, puisque la loi consacre la propriété capitaliste et l’exploitation ouvrière? La légalité n’est pas telle ou telle loi déjà faite; elle est ce que la fera la souveraineté du monde, le suffrage universel.

Puisque les socialistes se disent les représentants du nombre, puisque leur doctrine tend à assurer la quiétude de la masse, pourquoi hésiteraient-ils à compter sur cette loi du nombre? Du moment que le socialisme ne se contente plus d’opposition et de négation, il doit s’appuyer sur la légalité démocratique. Du jour où les droits acquis doivent abdiquer devant les décisions populaires, l’œuvre révolutionnaire s’accomplit, le peuple légifère, la bourgeoisie se soumet et la force brutale prouve son inutilité.

La force, observe très justement encore M. Joseph Sarraute, ce fut, dans les conflits internationaux, d’abord le corps à corps grossier, puis l’arc, la lance et l’arquebuse, le fusil perfectionné et le canon géant, la mitrailleuse et les explosifs. Mais de plus en plus on hésite à mettre en mouvement ces armes trop terribles. A mesure que la force pouvait s’exercer plus brutalement, on hésitait de plus en plus à l’employer. — Une évolution parallèle s’est manifestée dans les conflits sociaux. Aujourd’hui la force ouvrière ne se traduit plus en violence, elle s’exprime en traités de paix avantageux avec la puissance patronale.

Ce n’est pas de la part des ouvriers une abdication, c’est la manifestation la plus évidente de leur force. Et si l’on parlait d’abdication, il faudrait parler d’abdication patronale. La démocratie a supprimé la violence, la nécessité de la violence, en donnant au peuple des armes pacifiques et légales.

La façon de penser de l’homme n’est pas la façon de penser de l’enfant. L’homme mûr doit descendre du rêve et prendre pied dans la vie. Il devient pratique. Le socialiste, devenu maître de moyens pacifiques pour exprimer ses idées et les faire prévaloir,

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abandonna le sectarisme, l’abstraction et l’utopie pour vivre de la vie réelle et tenir compte des nécessités de l’existence. Le poète devint calculateur. Le membre de l’opposition devient membre du gouvernement, du gouvernement de tous ; et alors l’utopie de la lutte des classes disparaît, l’internationaliste devient patriote, l’ennemi de la bourgeoisie devient le défenseur de la production capitaliste.— Il s’aperçoit que la différenciation des classes ne peut se préciser et qu’il n’existe pas de cloisons étanches entre la classe populaire et la classe bourgeoise, que cette dernière est peu à peu envahie par les ouvriers et qu’il existe une infinité d’individus qui servent de transition entre les deux : ingénieurs, chimistes, comptables, contremaîtres, ouvriers d’élite, commissionnaires. — Il comprend que c’est toujours et que ce sera toujours l’intérêt personnel qui sera le meilleur ressort de l’activité humaine et que la production, pour être socialisée dans les vastes usines, a besoin d’être dirigée par un directeur responsable et intéressé, et que c’est la responsabilité individuelle qui reste l’âme de tous les perfectionnements apportés, chaque jour, à l’œuvre de production. — Si la plus grande liberté doit être obtenue par les ouvriers de la grande industrie, il n’en reste pas moins la nécessité d’une direction unique et responsable, et le plus déplorable cadeau que l’on pourrait faire aux ouvriers, ce serait de faire retomber sur eux une responsabilité qu’ils ne sont pas en état d’assumer. — Que l’on investisse l’État de cette responsabilité, on sera tenu par là même de l’investir également d’une autorité qui ne différenciera pas sensiblement de l’autorité d’un patron ordinaire. La voie qui conduit à une plus grande liberté de l’in-

dividu n’est donc pas tracée par le socialisme utopique, qui aboutit au collectivisme ; elle est indiquée par le socialisme pratique, qui tend à imposer dans l’usine un régime constitutionnel, respectant les droits du patron aussi bien que les droits des ouvriers.

Ces idées-là sont celles qu’expriment également, au moment des élections, MM. Jaurès et Millerand.

Aux élections de 1902, M. Jaurès faisait appel à l’union de tous les républicains, cette union nécessaire et loyale, qui va s’affirmer partout, sous des formes diverses, mais avec une égale force et un égal succès. — Le Parti socialiste, disait-il, a le droit de faire appel à tous les républicains, parce qu’aux heures de crise il a toujours lutté au premier rang pour la liberté et parce qu’il s’est associé à toutes les réformes, qui pouvaient faire aimer fa République. Et ces réformes, M. Jaurès les indiquait avec conviction, bien qu’elles n’eussent rien d’absolument socialiste, au sens étroit du mot. C’était la réforme du système d’impôts, la réduction vigoureuse (?) du service et la transformation de toute l’institution militaire.

« Nous ne sommes pas des partageux, disait-il, et nous ne voulons pas prendre la terre aux paysans. Je veux organiser les travailleurs ruraux de notre région, propriétaires, cultivateurs et métayers, en mutualités de crédit agricole, en syndicats fédérés. Je veux apprendre aux cultivateurs quelle force incomparable sera pour eux l’association, quand les associations paysannes seront secondées par la commune démocratique, par l’État républicain et socialiste.

« Nous ne voulons pas, ajoutait-il, détruire par la

force les croyances religieuses, démolir ou fermer les églises. La liberté de toutes les croyances, la liberté de tous les cultes est un article essentiel du programme républicain et socialiste. »

M. Millerand n’était pas moins habile dans sa profession de foi. — Ce sera l’honneur de sa vie, proclamait-il, d’avoir été appelé aux côtés de l’homme d’Etat, dont le parti républicain est si justement fier. Et cependant il dénonçait jadis cet homme d’Etat comme le défenseur des grands intérêts patronaux !

« Républicain-socialiste, ajoutait-il, je me présentais en 1889 ; républicain-socialiste, je me présente en 1902. — Aujourd’hui, comme alors, je suis l’adversaire résolu de tous les moyens violents, depuis la propagande par le fait, jusqu’à la grève générale.

Et voici quelles réformes préconisait le ministre socialiste du commerce :

Le vote définitif de la réforme des patentes, par laquelle on assure au petit commerce un dégrèvement de plus de 25 pour 100. — Le vote des projets de loi sur la juridiction prud'homale étendue aux employés de commerce, sur les mesures d’hygiène et de salubrité introduites dans les magasins, sur les modifications à la loi concernant les accidents du travail, sur la limitation de la journée de travail dans les mines, sur l’amélioration des retraites et des conditions de travail des ouvriers et employés de chemins de fer, sur les retraites ouvrières, sur les modifications à la loi de 1884, sur le règlement amiable des différends relatifs aux conditions du travail.

Ajoutons à cela l’amélioration progressive de l’outillage économique des transports, soustrait à l’iniluence prédominante des intérêts privés, l’impôt sur

le revenu, l’abrogation de la loi Falloux, la révision de la loi électorale et du règlement de la Chambre, l’organisation meilleure du suffrage universel.

C’est ce que M. Millerand appelait sa politique « à la fois réaliste et idéale ».

Le collectivisme radical.

La question s’est posée entre radicaux et socialistes : « Quels sont les plus sincères collectivistes d’entre nous. »

Et les radicaux ont ajouté avec une certaine ironie, en s’adressant à M. Jaurès :

« Voyons, que contenait, en fin de compte, le programme collectiviste de Saint-Mandé?

Les points essentiels qui, de l’avis de M. Millerand, suffisent à caractériser un programme socialiste, sont les trois suivants :

« 1° Conquête des pouvoirs publics ;

« 2° Entente internationale des travailleurs ;

« 3° Intervention de l’Etat pour faire passer du domaine capitaliste dans le domaine national les diverses catégories des moyens de production et d'échange, au fur et à mesure qu’elles deviennent mûres pour l’appropriation sociale.

« Mais le vieux programme radical ne peut-il pas se résumer dans la formule suivante : « La mainmise « de l’Etat doit s’exercer sur toutes les industries qui « ont tourné au monopole et quand ce monopole est « de nature à affecter l’intérêt général » ?

De telle sorte que la discussion ne porterait plus

que sur cette simple et subtile distinction : A quel moment pourra-t-on reconnaître qu'une industrie est mûre pour V appropriation sociale? Sera-ce à la concentration intense de ses capitaux?— Mais l’intensité du capitalisme dépend surtout de l’idée qu’on s’en fait; elle commence à cent sous et finit à cent millions. Quant à la forme collectiviste, elle commence à l’association de deux modestes commerçants pour finir à la grande société anonyme. Où donc sera le fameux critérium de la fameuse maturité? Où sera le densimètre ?

« Ici, dit M. Hue, dans Va Dépêche de Toulouse, la doctrine radicale a le mérite de serrer de plus près le problème. Elle ne se borne pas, comme Jaurès le suppose, à faire rentrer dans le giron de l’État les services publics, créés par lui et dont il aurait concédé, aliéné l’exploitation. La méthode radicale vise plus loin. Elle précise, sans distinction d’industries, les espèces à nationaliser; ce sont les « monopoles » qu’elle fait rentrer dans le domaine national. Elle détermine la condition de la reprise ; la condition est que ces monopoles concernent l’intérêt général. Il importe peu, en effet, qu’un entrepreneur monopolise la fabrication des casquettes. Dans le système radical, f Etat intervient dans l’intérêt politique, économique et social du plus grand nombre. Dans le système du collectivisme intégral, on est trop enclin à nationaliser des jeasquettes.

Clest'-donc à qui des deux partis présentera le collectivisme le plus rationnel. Et les radicaux ne se laissent pas rebuter par les imprécations de M. Jaurès, qui leur déclare tout net que le collectivisme n’est point partiel, mais intégral, et qu’on ne s’arrête pas

sur cette voie, dont la pente est rapide. Il faut aller jusqu'au bout!

Toujours est-il que celte confusion entre eux et les radicaux déconcerte les socialistes ministériels, dont M. Jaurès est le porte-parole, et que les radicaux n’ont pas assez de railleries pour souligner cette attitude embarrassée :

« Qu’ils le veuillent ou non, écrivait M. Michel, député radical d’Arles, dans la Lanterne, les Millerand, les Viviani, les Jaurès, les Rouanet, les Fournière, se trouvent rejetés, par la force des choses, hors des rangs du parti collectiviste pur; ce sont de simples radicaux, des bourgeois, on dira bientôt des repus! »

Cette question du dosage du collectivisme est depuis longtemps l’objet de nombreuses discussions entre radicaux et collectivistes mitigés. Les radicaux semblaient, jadis, redouter une confusion possible entre leur doctrine et la doctrine révolutionnaire de leurs concurrents à la surenchère électorale ; avec la même ardeur ils veulent aujourd’hui établir cette confusion. Et c’étaient alors les collectivistes qui cherchaient à montrer quelle frêle barrière séparait les deux doctrines.

Dans un article de la Petite République du l or novembre 1897, M. Georges Renard, collectiviste, insistait vigoureusement pour démontrer la presque identité des deux programmes.

C’était à propos d’un discours-programme de M. Léon Bourgeois, qui n’admettait ni fusion, ni confusion entre les deux partis . Chacun d’eux devait marcher à

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la bataille électorale avec son drapeau déployé.

« Soit, ripostait M. Renard ; mais radicaux et socialistes ont assez de désirs et d’ennemis communs pour qu’il leur soit possible de prévoir, en certains cas, une entente provisoire. Le porte-parole des radicaux, ajoutait-il, essayant de tracer la frontière qui les sépare des socialistes, range d’un côté les défenseurs de la propriété individuelle, de l’autre les partisans de la propriété sociale. N’en déplaise à M. Bourgeois, il y a là une belle et bonne équivoque. La formule est creuse et l’antithèse aussi fausse que possible. Toute société comporte une part de propriété individuelle, une part de propriété sociale. La première, d’après César de Paepe, y est toujours représentée, ne fut-ce que par le pain que mange Vindividu y et la seconde a toujours sa place, ne fut-ce que les routes et les jardins publics. A coup sûr, radicaux et socialistes n’ont pas la même opinion sur ce qui doit être attribué comme propriété à l'individu ou à la collectivité. Mais c’est une simple divergence sur le dosage.

« Si vous m’en croyez, conseillait en terminant l'habile M. Renard, socialistes, mes amis, ne laissez jamais dire sans protester que vous voulez la suppression [d y ailleurs impossible) de la propriété individuelle. Dites et redites infatigablement que vous entendez garantir à l’individu ce qu’il aura gagné par son travail personnel; dites que vous défendez, vous aussi, la propriété individuelle, mais la seule respectable, la seule juste celle qui repose sur le travail individuel; dites qu’il y a propriété individuelle légitime et propriété individuelle abusive y et que, si vous combattez la dernière, c’est pour assurer, étendre; universaliser la première. »

Ce beau discours attira l'attention de M. Goblet, qui s’émerveilla d’entendre un collectiviste prôner le respect de la propriété individuelle. — Et l’indiscrétion de M. Goblet alla jusqu’à solliciter des explications au sujet du collectivisme étrange qui se cachait sous la formule de M. Renard et qui pouvait également se montrer oiseau ou souris, comme la chauve-souris de la fable.

M. Renard continua donc ses explications. La question doit être ainsi posée, répondit-il 4 : Quelle part doit-on faire, dans une société, à la propriété individuelle et à la propriété sociale? En matière économique, on ne saurait concevoir ni le communisme absolu, qui supprimerait toute possession individuelle, ni Y individualisme absolu, qui ne laisserait subsister aucune propriété collective. Le communisme absolu a pour formule : Tout à tous, rien à personne. S’il pouvait être appliqué, nul ne pourrait, ne fût-ce qu’une heure, posséder en propre un logement, un outil, un habit. N’importe qui pourrait entrer dans une chambre et dire aux occupants : *« Cette place m’appartient comme à vous. J’en veux ma part. J’y suis, j’y reste. » 11 pourrait dire au bûcheron : « Quitte la hache dont tu te sers; j’en ai besoin, je la prends. » Il pourrait dire au passant : « Donne-moi la moitié de ton manteau; il est à moi. » Que de colères! de conflits! Ce serait la guerre d’homme à homme, le retour à la vie sauvage, et, plus loin encore, à la bestialité primitive... Aussi personne, à moins d’être fou, n’a-t-il jamais conçu une idée semblable. Le communiste le plus renforcé laisse une part à la vie et à la propriété privées.

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