Petite République du 15 novembre
Les deux éléments (la propriété sociale et la propriété individuelle) se combinent toujours à doses variées, et c’est leur dosage rationnel et scientifique qu’il faut déterminer.
Et comment?
M. Enrico Ferri, dans son volume : Socialisme et Science positive, répond à cette question :
En substituant à la propriété individuelle la propriété sociale de la terre et des moyens de production, il est évident qu'on n'aurci pas supprimé la propriété des aliments nécessaires à l'in* dividu, ni celle des vêlements et des objets d’un usage personnel.
Et la conclusion de tout cela était vraiment outrecuidante :
« Non, les socialistes ne réclament pas la suppression de la propriété individuelle ! »
M. Goblet était édifié.
« Vous avez raison, Monsieur, répondit-il à son adversaire, une controverse courtoise entre deux esprits sincères a bientôt fait de dissiper les équivoques et de mettre les questions au point. C’est pourquoi je me reprocherais de prolonger un débat qui me paraît suffisamment éclairci. Je sais maintenant comment vous entendez ce que vous appelez le dosage entre la propriété individuelle et la propriété sociale, c’està-dire la part à faire à l’une et à l’autre.
« Ainsi telle est bien la doctrine définitive : la propriété individuelle réduite aux seuls objets qui se consomment par l’usage, tels que l’aliment et le vêtement ;
le reste, c’est-à-dire la terre, les maisons, les usines, les machines, les instruments de travail, soustraits à la propriété individuelle, pour devenir propriété sociale appartenant à la collectivité ; par suite, pour ces derniers objets, alors même qu’ils auraient été acquis par le travail de l’individu, plus d’appropriation personnelle possible et plus d’héritage.
« C’est bien ce système que je considère comme la suppression de la propriété individuelle et comme ne devant jamais trouver de majorité dans ce pays. »
La distinction de M. Renard semblait d’ailleurs passablement naïve. Je ne vois pas, en effet, comment on pourrait collectiviser les aliments nécessaires à la restauration des forces de l’individu, ainsi que les vêtements qui doivent le couvrir. Dans les communautés religieuses, où le dédain de la propriété est poussé le plus loin, on n’a pas encore réussi à collectiviser ces objets-là. M. Renard se trouvait donc dans la situation d’un voleur qui crierait très haut son innocence, sous prétexte qu’il n’a pas dérobé les tours de Notre-Dame. Et l’on ne devra pas s’étonner que M. Goblet abandonnât aussitôt une discussion où l’on employait, pour le convaincre, des arguments de cette force !
Le collectivisme électoral.
Le collectivisme électoral est bien différent du collectivisme de propagande.
Les socialistes de 1878 répudiaient le suffrage uni-
versel et préconisaient les batailles de la rue. Il n’était pas question alors de gagner les électeurs.
C’est ainsi que M. Jules Guesde écrivait 1 :
Sous prétexte que le bulletin de vote suffisait et devait suffire à tout, le fusil, le droit au fusil a été rayé de l’arsenal populaire; et de ce bulletin, depuis trente ans qu’elle le pratique, quelle amélioration a retirée la masse laborieuse? Aucune. S’imagine-t-on l’électorat accordé aux nègres de Cuba ou du Brésil, sans que l’esclavage eût été préalablement aboli ? De quel secours pourrait être ce morceau de papier, aux mains cl’liommes qui ne s’appartiennent pas, dont l’existence est suspendue au caprice d’autrui ? — Eh bien! le salariat, sous le rapport de la dépendance dans laquelle il tient le travailleur blanc, ne se distingue pas de l’esclavage noir.
Le suffrage universel, qui a sa place marquée dans une société égalitaire, n’est pas le moyen de réaliser cette société, qui ne sortira que de la lutte.
Et en le présentant comme tel aux déshérités de l’ordre actuel, en le leur faisant accepter comme le salut, Ledru-Rollin a fait peut-être plus de mal à la classe ouvrière qu’avec la saignée qu’il pratiquait en juin, à coups de canon, sur les plus vaillants de ses membres.
Depuis, M. Guesde a singulièrement changé d’opinion, puisque, le 25 juin 1896, il disait à la Chambre :
Rien que par l'arme légale du suffrage universel l’armée collectiviste deviendra fatalement et avant peu maîtresse du pouvoir.
La même année, M. Millerand s’écriait au banquet des municipalités socialistes :
Nous ne nous adressons qu’au suffrage universel. Qu'on ne nous prête pas l’intention bouffonne de n’attendre que de la révolution violente le triomphe de nos idées !