LINNÉ ; L’ « ESPÈCE B
d’une complète incapacité sur toutes les matières, son père renonça à en faire un pasteur et le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais l’enfant persistait dans son amour pour l’étude de la Nature. Un médecin du voisinage l’ayant rencontré herborisant pendant la journée du dimanche, fut frappé de son intelligence et de sa précoce connaissance des plantes. 11 en parla au père de Linné et lui procura l’argent nécessaire pour que le jeune apprenti cordonnier fût envoyé à l’Université de Lund. C’est là qu’il fit ses études, puis il compléta son instruction à Upsal. L’élève déclaré incapable par ses premiers maîtres enseignait déjà à Upsal à l’àge de vingt-trois ans, et à vingt-quatre ans publiait un premier essai sur la classification générale des végétaux.
Il parcourut ensuite la Laponie, dont la végétation très spéciale lui parut devoir receler des plantes inconnues. Malgré la mauvaise saison, rien ne le rebuta pour accomplir ce voyage d’exploration. Il faillit d’abord être tué par un morceau de roc en faisant l’ascension du mont Skula; puis au milieu des privations de toutes sortes, dans une contrée sans chemins, il dut plusieurs fois traverser des fleuves à la nage pour atteindre les Alpes lapones qu’il explora en détail; il parcourut le Finmark, visita les îles d’Aaland et revint à Upsal au mois de novembre de la même année. Avec un équipement presque nul, peu comparable à ceux de nos explorateurs actuels, Linné avait réussi à examiner tous les végétaux de la contrée et à en rapporter des spécimens nombreux. Malgré la rapidité de son voyage, grâce à la sûreté de son coup d’œil, à son travail régulier et incessant, il put revenir avec la presque totalité des espèces qui
LA CONSTITUTION DES GROUPES
croissent en Laponie. Il publia ainsi son premier ouvrage, Florula Laponica , où se révèlent déjà dans leur plénitude les qualités éminentes du grand naturaliste.
Linné parcourut aussi les diverses provinces de la Suède et commença à mettre un ordre parfait dans la dénomination des végétaux en instituant définitivement la nomenclature binaire; chaque sorte de plante était désignée simplement par son nom de genre, suivi du nom d’espèce.
Prenons comme exemple trois Boutons-d’or; Linné les désigne sous les noms de Ranunculus bulbosus, Ranunculus repens, Ranunculus arvensis ; il indique par là que ce sont trois espèces différentes appartenant au même genre Ranunculus (Renoncule). La première est bulbeuse, la seconde a des tiges rampantes, la troisième croît dans les champs cultivés. D’un seul mot, celui qui désigne l’espèce, Linné les caractérise. Par le premier nom il indique à quel groupe elles appartiennent.
La simplicité de cette nomenclature lui a valu d’être partout adoptée, et c’est cette manière de nommer les plantes ou les animaux qui est encore aujourd’hui d’un usage universel.
Les jalousies que suscitèrent à Linné sa carrière rapide le forcèrent à quitter la Suède. Il alla se réfugier en Hollande , chez l’illustre médecin Bœrhaave qui sut apprécier toute sa valeur.
En 1735, Linné fit paraître plusieurs ouvrages à la fois. Le plus important était le Systema naturæ , où 1 auteur entreprit de remplir un programme assez vaste. Il ne s’agissait pas moins que de dénommer, de classer tous les êtres et tous les minéraux connus, afin d’en offrir un tableau méthodique et complet.
LINNÉ J l’ « ESPÈCE »
Après avoir été en Angleterre, Linné revint en Suède (1738), où il fut nommé professeur à Upsal et président de l’Académie de Stockholm. Il publia encore de très nombreux travaux et ouvrages, et son activité ne put se ralentir que lorsque, affaibli par l’àge, il sentit la mémoire lui faire défaut. Il mourut à Upsal, où il eut des funérailles presque royales. Le roi de Suède fit ériger son tombeau dans la cathédrale et donna l’ordre de distribuer au monde savant une médaille frappée en commémoration de Linné.
Auprès de ceux qui se contentaient de recueillir les plantes pour les collectionner, Linné a été longtemps célèbre par son système de classement des végétaux, qu’il ne considérait lui-même que comme provisoire et artificiel. Ce n’est pas làqu’est l’œuvre de Linné, et si le grand naturaliste suédois n’eût publié que ce mode de détermination, il n’eut rendu à la science qu’un service négatif, faisant oublier par là les efforts successifs de Césalpin, de Bauhin , de Ray et de Tournefort. Mais Linné lui-même sentait bien qu’il y avait encore à résoudre un problème capital : relier entre elles les plantes qui présentent des caractères communs, et, en 1738, il publia sous le nom de Fragments de la méthode naturelle un ouvrage où il établit la composition de soixante-cinq groupes dont malheureusement il ne donne pas de caractères précis.
Linné avoue d’ailleurs son impuissance à établir rationnellement ces groupes. « Frit mihi magnus Apollo... », dit-il. « Il sera pour moi le grand Apollon celui qui parviendra à fonder la méthode naturelle sur des bases inébranlables. »
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L’influence considérable qu’eut Linné sur ses contemporains et ses successeurs tient aux lois nettes et positives qu’il sut donner à la nomenclature, et surtout à la précision avec laquelle il délimita les espèces.
Les espèces étaient pour Linné des entités intangibles, et il n’attachait aucune importance à leurs variations qu’il désignait sous le nom de « variétés ». Linné dit : « Les espèces végétales ne sont pas des formes séparées par des différences plus ou moins grandes; ce sont des plantes différentes. — Les variétés sont dues à une cause accidentelle, telle que le climat, la nature du sol, la chaleur ou le vent. »
Linné précise encore mieux sa doctrine sur la fixité des espèces dans les phrases suivantes :
« Nous comptons autant d’espèces que la nature en a créé à l’origine. — La nature est impuissante à créer de nouvelles espèces. »
Enoncés ainsi, ces principes paraissent trop dogmatiques. Or, bien que cela puisse sembler paradoxal, c’est précisément dans leur application que se révèle le génie de Linné.
C’est qu’en effet, les formes que Linné a distinguées sous le nom d’espèces, et qu’on nomme encore aujourd’hui « espèces linnéennes », sont presque sans exception déterminées avec un sentiment très juste. Les espèces linnéennes sont limitées de telle façon qu’il est actuellement impossible de passer expérimentalement de l’une à l’autre.
C’est-à-dire que par des cultures dans des climats différents, par des modifications directes des conditions physiques extérieures, ou encore par des semis sélectionnés, on ne peut, eft général,
LINNÉ ; l’ « ESPÈCE »
transformer une espèce définie par Linné en une autre espèce linnéenne.
Et l’illustre naturaliste ne s’est presque jamais laissé tromper par les apparences. Il réunit souvent sous un même nom des plantes qui paraissent fort dissemblables, et qui précisément peuvent passer d’une forme à l’autre par la culture. Parfois, il distingue, au contraire, comme espèces différentes des plantes d’aspect très semblable ; or, aucune culture ne peut transmuer ces plantes de l’une à l’autre forme.
Si l’on veut employer un langage moderne, on peut dire que Linné, en nommant et en définissant les diverses espèces de variétés, avait l’intuition de la différence qui existe entre les caractères acquis par une longue adaptation (qui étaient pour lui les caractères spécifiques), et ceux dus à une adaptation récente, sur lesquels l’expérience peut agir.
A partir de 1750, la nomenclature linnéenne fut appliquée par tous les auteurs, même par les naturalistes qui n’admettaient pas le système artificiel de Linné suivant lequel pourtant toutes les flores furent rédigées.
Une réaction se produisit à cette époque contre l'influence de Tournefort, et en môme temps contre ses descriptions si simples, mises à la portée du plus grand nombre.
Il naquit alors une fausse science, exprimée dans des livres rédigés en latin, et qui avait pour but unique la description des plantes suivant les principes de Linné, dont le dogme était la constance des espèces, et où l’on se proposait de confectionner un catalogue universel des plantes par la rédaction de flores locales.
LA CONSTITUTION DES GROUPES
Certainement, ces travaux de Botanique descriptive ne furent pas inutiles, et les collectionneurs amassèrent des matériaux qui devaient servir à des études ultérieures. Mais l’on vit réapparaître, sous une autre forme, l’état d’esprit des savants du Moyen âge. Pour beaucoup de ceux qui se livrèrent à ces études, le but principal semblait être surtout la synonymie, c’est-à-dire l’art de grouper tous les noms des différents auteurs qui désignent une même espèce. Telle plante avait-elle été décrite par Linné sous tel ou tel nom? La description de Linné s’appliquait-elle entièrement à cette espèce ou seulement à l’une de ses formes ? Comment tel ou tel auteur avait-il considéré la dénomination linnéenne? Telles étaient les questions discutées par ces Aoristes.
Cette école existe encore aujourd’hui, quoique beaucoup plus restreinte. Des curieux de la nature discutent indéfiniment sur la synonymie des plantes. Pour eux, l’anatomie, la physiologie végétale et même l’étude si intéressante et si variée des plantes cryptogames non vasculaires, tout cela, ce n'est pas de la Botanique.
Il en est même qui, sans même décrire d’espèces nouvelles, ne s’intéressent qu’au classement et à la dénomination des plantes vasculaires déjà connues, sans se soucier d’ailleurs de leur organisation ni de leurs fonctions.
Ce sont, comme on dit quelquefois, des « botanophiles », et comme ils poussent à l’extrême le goût des mots techniques employés pour désigner les choses les plus simples, ils passent à bon marché, auprès du grand public, pour des savants de haute compétence.
JUSSIEU ET DE CANDOLLE ; LA « FAMILLE