Les Jussieu et De Candolle. — Idée de la « famille
C’est en France, à l’époque même où s’élaborait le système artificiel presque universellement adopté, que devaient se manifester des tendances toutes différentes. Bernard de Jussieu allait réaliser la méthode naturelle, vainement cherchée par Linné.
Bernard de Jussieu, né à Lyon (1699-1777), avait accumulé de nombreux et importants documents. D’un caractère très timide et d’une modestie exagérée, Bernard de Jussieu, qui était simplement sous-démonstrateur de Botanique au Jardin des Plantes de Paris, n’osait mettre en œuvre les matériaux qu’il avait amassés. La seule trace qui resta de la méthode qu’il proposait furent les catalogues manuscrits qu’il avait rédigés en 1759, pour la plantation du Jardin royal de Botanique que Louis XV l’avait chargé d'établir à Trianon. Le principal de ces catalogues fut publié ultérieurement, et l’on put voir ainsi que Bernard de Jussieu est vraiment le créateur d’une méthode dont il avait expliqué le plan et les idées à son neveu Antoine-Laurent de Jussieu. « Il faut, lui disait-il, peser les caractères et non pas les compter ». De plus, les travaux de Jussieu révèlent la définition de groupes supérieurs aux genres et qu’il a nommé familles. Son neveu devait donner l’exposé de la méthode, en réaliser lui-même le plan jusque dans tous ses détails et y ajouter la marque de son génie personnel.
Antoine-Laurent de Jussieu né à Lyon (1748-
LA CONSTITUTION DES GROUPES
1816), termina ses études à Paris sous la direction de son oncle Bernard. A vingt ans. il était chargé d’un cours de Botanique au Jardin des Plantes, où il fut nommé professeur en 1777.
A.-L. de Jussieu rédigea le premier la description des familles naturelles , en faisant intervenir le principe de la « subordination des caractères ». Suivant ainsi les conseils de Bernard, il attribua à chacun des caractères des plantes une valeur relative très différente. La réunion des caractères communs les plus importants lui servait ainsi à définir une famille, dans laquelle se trouvaient ensuite classés les genres de cette famille , chacun avec leurs diverses espèces.
En 1773, il avait publié sous le nom d’ Examen de la famille des Renoncules , une monographie d’une importance capitale. Il y mettait en évidence les affinités de certains genres en apparence tout à fait différents, tels que Renoncule, Dauphinelle, Ellébore, Aconit, Clématite; ces genres étaient classés par ses devanciers à des distances très éloignées les unes des autres. A.-L. de Jussieu sut démontrer qu’ils sont en réalité très unis et constituent ensemble une même famille, à laquelle il donna le nom de Renonculacées. Ce beau travail lui valut d’ètre nommé à vingt-cinq ans membre de l'Académie des Sciences.
Plus de cent familles naturelles furent ainsi décrites par lui, puis il les groupa ensuite en quinze classes. Pour définir ces classes, Jussieu appliqua la remarque de John Ray sur le nombre des cotylédons, et tout le règne végétal fut divisé par lui en Acotylédones (plantes sans cotylédons, c’est-àdire les Cryptogames), Monocotylédones et Dicotylédones. Dans ces deux dernières divisions générales,
JUSSIEU ET DE CANDOLLE ; LA (( FAMILLE
l’auteur établit les caractères des classes surtout d’après la manière dont les étamines sont disposées relativement aux autres parties de la fleur.
Mais ce groupement d’ensemble, qui sur certains points est inférieur à celui de John llay, n’est pas l’œuvre importante de Jussieu. Actuellement, aucune des classes de cette méthode n'a subsisté. 11 n’en est pas de même des familles, dont la définition s’est trouvée presque tou jours confirmée par les études plus récentes. Prenons un exemple : Jussieu ne s’était pas préoccupé des caractères anatomiques. Or, presque toujours ceux-ci, étudiés depuis avec soin, sont venus confirmer les groupements établis par lui. C’est ainsi que la disposition des tissus, et des vaisseaux conducteurs de la sève en particulier, est tout à fait spéciale chez les plantes que Jussieu a réunies dans la famille des Renonculacées ; rien que par l’anatomie on pourrait caractériser cette famille ; et on associerait ainsi très exactement les mômes genres, que Jussieu avait groupés ensemble d’après des caractères tout autres. La coïncidence de ces deux méthodes absolument différentes fait voir la véritable valeur de ces associations.
Ce qu’il faut donc retenir de l’œuvre des Jussieu, c'est la création des familles naturelles établies d’après le principe de la subordination des caractères.
Un autre élève de Bernard de Jussieu était Michel Adanson1, né à Aix-en-Provence (1727- 1806). Adanson était un grand voyageur et un naturaliste
1. On a dédié à Adanson. sous le nom d 'Adansonia, le Baobab; cet arbre géant d'Afrique a été étudié par lui dans son voyage au Sénégal.
LA CONSTITUTION DES CROUPES
plein d’originalité. Adversaire acharné de Linné et grand admirateur de Tournefort, il tenta d’établir une classification générale des plantes en adoptant un principe diamétralement opposé à celui de son maître. Il tenait compte également des divers caractères. Choisissant 65 caractères des végétaux, et les tenant ainsi pour égaux entre eux, il dressa 65 tableaux de classification fondés chacun sur un de ces caractères seulement ; puis il essaya de combiner ces tableaux entre eux pour établir les classes de sa méthode. Il n’est pas difficile de comprendre que, par ce procédé, Adanson ne pouvait aboutir à aucun résultat qui pût indiquer les affinités des plantes. Cette classification fut jugée trop vaste et irréalisable par ses collègues de l’Académie. Adanson en ressentit un violent chagrin et, devenu misanthrope, ayant employé la plus grande partie de sa fortune aux frais de ses voyages, ruiné par la Révolution, il s'enferma dans un modeste logis, en un isolement presque complet. Après la réorganisation de l’Institut en 1798, lorsqu’on lui écrivit de venir prendre place parmi ses collègues, il répondit qu’il ne pouvait pas se rendre à cette invitation parce qu’il n’avait pas de souliers. Le ministre Benezech lui fit alors accorder une pension de 6.000 francs, qui fut ensuite doublée par Napoléon.
Adanson n’avait pas trouvé la Méthode naturelle qu il cherchait, mais dans son ouvrage : Familles des plantes , on rencontre au milieu d'expressions barbares, écrites avec une orthographe de son invention, le germe de bien des idées intelligentes qui ont été présentées après lui comme nouvelles. On y trouve aussi l’exposé d’une multitude de faits d’un grand intérêt, observés directement par lui,
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et une sagace critique des préjugés régnant alors dans la science.
La dernière feuille du Généra plant arum , d’Antoine-Laurent de Jussieu, a été imprimée à la veille de la prise de la Bastille. L’ouvrage du grand naturaliste parut donc au moment où éclatait la Révolution, et par là même fut jugée à l’étranger comme révolutionnaire. Aussi, la méthode de Jussieu fut-elle d’abord mal accueillie. De même que pour Linné, on confondit l’œuvre réelle de Jussieu avec la manière de trouver les noms des plantes, et comme on arrivait plus rapidement à ceux-ci par le système artificiel de Linné, la plupart des ouvrages descriptifs furent encore rédigés suivant ce dernier système.
Avec Linné, les groupes naturels correspondant aux familles étaient à peine pressentis; avec les Jussieu ils étaient définis; avec De Candolle leur définition est approfondie et raisonnée.
Augustin-Pyrame De Candolle (1778-1841) descendait d’une famille provençale qui s’était réfugiée à la suite de persécutions religieuses, à Genève. C’est dans cette ville qu’il naquit et qu’il fit ses études d’instruction générale. De Candolle se destina d’abord à la littérature. Lorsque les armées françaises envahirent la Suisse, il se réfugia à Champagne, près du lac de Neuchâtel ; c’est là qu’il s’éprit des choses de la Nature. Les plantes fixèrent bientôt particulièrement son attention, et les botanistes suisses Vaucher et Senebier, l’encouragèrent dans ses nouvelles études. Il vint à Paris suivre les leçons de Jussieu et de Desfontaines, suppléa Cuvier et fut ensuite nommé
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professeur de Botanique à Montpellier. Après le retour des Bourbons. De Candolle quitta la France pour revenir à Genève, où il fut accueilli avec enthousiasme et où l’on fonda pour lui une chaire de Botanique et un jardin.
Au début de ses études, De Candolle n’était l’élève d’aucun naturaliste, et c’est certainement à cette circonstance qu’il dut en grande partie l’originalité de son talent. Écoutons-le lui-même raconter comment il fut amené à l’étude de la Nature.
« J’avais subi avec succès mon examen de sortie de belles-lettres, et j’arrivai à Champagne plus occupé d’idées relatives à la littérature qu’à nulle autre étude. Je continuais à faire des vers sur les petits événements de la vie. Je méditais de grands travaux sur les étymologies grecques; je lisais des livres d’histoire et j’avais le désir de me livrer aux études historiques.
« Cependant, au milieu de ces occupations que je regardais comme un travail, j’entremêlais quelque sentiment de curiosité pour les plantes qui m’entouraient. Je ne connaissais aucune d’elles par son nom ; je connaissais encore moins leur classification et n’avais aucune idée d’aucun système quelconque.. Je n’avais auprès de moi aucun livre, aucun ami, aucun maître qui put me guider, et cependant je commençais à observer les plantes avec intérêt...
« Je me rappelle encore la joie que j’éprouvai lorsqu’une dame, qui avait vécu en France, m’apprit que l’arbuste, nommé frésillon dans le patois du pays, se nommait le troène.
« C’est dire à quel point allait mon ignorance sur toute la partie conventionnelle de la Botanique; je suis cependant demeuré convaincu, de-
JUSSIEU ET DE CANDOLLE ; LA (y FAMILLE »
puis, que rien n’a plus influé sur la direction de mes travaux subséquents et ne m’a mieux disposé à l’étude des rapports naturels que cette observation des végétaux faite sur eux-mêmes, d’après mes seules idées, dépourvues de toute hypothèse préalable.
« Celui qui, à cette époque, m’aurait dit que je travaillais à ce qui devait faire l'occupation de ma vie entière m'aurait bien étonné; je ne croyais me livrer qu’à un délassement, et ne me le permettais même que lorsque je croyais avoir donné assez de temps à mes travaux littéraires. »
L’illustre Lamarck avait fait une Flore française dans laquelle il avait adopté la « méthode dichotomique ». Une série de doubles questions nécessaires amène le lecteur à déterminer la plante qu’il tient entre les mains. C’était un procédé pour rechercher les noms des végétaux qui donnait des résultats très supérieurs à celui de Linné.
En 1802, Lamarck chargea De Candolle d’une nouvelle édition de cette Flore. De Candolle refit complètement l’ouvrage d’un bout à l’autre et en modifia le plan. C’est alors qu’il établit nettement la distinction qu’il faut faire entre la détermination des plantes et la recherche de leurs affinités naturelles. Ces deux points de vue si différents avaient été confondus par la plupart de ses devanciers, et cette confusion avait souvent nui aux progrès de la classification.
A partir de 1818, A.-P. de Candolle commença la publication d’un ouvrage énorme, intitulé Prodroinus sgstemàtis naturalis regni vegelabilis, où il entreprit de donner la description des familles, des genres et des espèces du monde entier. Il avait plusieurs collaborateurs, mais le plus grand nombre des familles a été rédigé par lui-même,
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par son fils Alphonse de Candolle, et. plus tard,, par son petit-fils Casimir de Candolle.
La classification du « Prodrome » était une rectification de celle que De Candolle avait adoptée en rédigeant à nouveau la Flore française , qui est un modèle de clarté.
Dans sa méthode générale de classification, De Candolle introduisit une nouveauté par rapport aux précédentes, car il s’adressa, pour établir les premières divisions, aux caractères anatomiques.
Malheureusement l’une de ces distinctions reposait sur une erreur de son maître Desfontaines, qui divisait les végétaux en endogènes et exogènes. Desfontaines, reprenant l’étude des différences déjà signalées par Théophraste entre la tige des arbres tels que le Chêne et celle des arbres tels que les Palmiers, constatait que les premières s’épaississaient de dedans en dehors (exogènes) et admettait à tort que les secondes s’épaississaient de dehors en dedans (endogènes). De plus, De Candolle avait cru que la petite lame verte qui se produit lorsqu’on fait germer une Fougère était le cotylédon de la Fougère, et il avait classé les Fougères parmi les Monocotylédones. Il y avait joint les autres Cryptogames ayant, comme les Fougères, des racines et des vaisseaux pour conduire la sève. Mais, plus tard, il indiqua lui-même la rectification de ces deux erreurs, et il divisa l’ensemble des végétaux de la manière suivante :
à fleurs ^ à ^ cotylédons : Dicotylédones. ( | g
Végétaux \ ( à 1 cotylédon : Monocotylédones. \ J J
vasculaires ( ^ ( Cryptogames é
* ( vasculaires. ( §
^ Létaux non f à fouilles Foliacés. I -s.
vasculaires ( sans feuilles Aphylles. J <5
Au premier abord, et telle que l’auteur l’exposait au début, la méthode de De Candolle pourrait sembler n’être qu’une simple combinaison de celles de Tournefort et des Jussieu. Mais il n’en est rien.
De Candolle est le premier qui divise les Cryptogames en trois groupes rationnels et qui sépare les plantes vasculaires de celles qui n’ont pas de vaisseaux, distinction qui coïncide, comme il le fait remarquer lui-même, avec la présence ou l’absence de racines : « Qui dit racine, c’est-à-dire organe spécial pour absorber la sève, dit vaisseaux, éléments spéciaux destinés à transporter la sève des racines jusqu’aux feuilles. »
En somme, Augustin-Pyrame de Candolle, avec ses Phanérogames, Cryptogames vasculaires, Foliacés, Aphylles, indiquait déjà les quatre embranchements du Règne végétal tels qu’ils sont admis par la classification actuelle et tels qu’ils ont été établis ultérieurement par l’étude embryogénique, c’est-à-dire par une méthode toute différente. C’est donc avec de Candolle que sont vraiment constitués les grands groupes de végétaux, dont chacun contient un nombre considérable de familles, de genres et d’espèces.
Parmi les grandes divisions de l’embranchement des plantes à fleurs ou Phanérogames, il est un groupe naturel d’une importance capitale, qui n’avait été reconnu ni par De Candolle, ni par ses prédécesseurs; c’est celui qui comprend nos arbres résineux, Pin, Sapin, etc.
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Le célèbre botaniste écossais Robert Brown (1786-1858) devait apporter sur ce point un très grand perfectionnement dans le classement général des plantes.
Robert Brown était le fils d’un pasteur de Montrose (comté de Forfar). Après avoir fait ses études de médecine à Aberdeen, puis à Édimbourg, il fut appelé en Irlande comme médecin militaire et se vit bientôt adjoint, en qualité de naturaliste, à l’expédition scientifique de l’Australie, organisée en 1801 par l’Amirauté anglaise et dirigée par le capitaine Flinders. John Franklin se trouvait comme enseigne de vaisseau sur le même bâtiment.
Or, à peine débarqué en Australie, le capitaine Flinders se rendit compte que tout était mal organisé dans son expédition et n’hésita pas à retourner en Angleterre pour en repartir avec un équipement plus complet, en vue de l’exploration de ce nouveau Continent. Mais, pendant ce retour, il fit naufrage non loin de l’ile Maurice et fut fait prisonnier par les Français qui le retinrent à Port- Louis jusqu’en 1810.
Les naturalistes de l’expédition, qui avaient été laissés en Australie, ne perdirent cependant pas leur temps, et pendant quatre années Robert Brown parcourut les diverses contrées australiennes pour en étudier la végétation. On conçoit aisément la joie que dut éprouver le jeune botaniste de vingtdeux ans dans la découverte de ce monde inconnu où, presque sans exception, les végétaux étaient formés d’espèces ne se trouvant nulle part ailleurs. Et non seulement des espèces nouvelles étaient à trouver et à décrire à chaque pas, mais des genres, des familles, des groupes entiers dont on n’avait
aucune idée : les forêts d’Eucalyptus géants avec leurs feuilles à limbe vertical et leur singulière écorce déchiquetée, le vaste groupe de ces bizarres plantes, de la famille des Protéacées, réunies par Robert Brown sous le nom de Banksiées, en l’honneur de son protecteur, sir Joseph Banks, qui l’avait fait désigner comme naturaliste de l’expédition; les Xanthorréas, ces arbres en forme de balais qui sont le seul ornement des déserts australiens; l’Arbre-bouteille, les Fougères grimpantes, autant de merveilles inattendues.
A un certain point de vue, la végétation d’Australie offre un intérêt plus grand encore que celle d’Amérique. Il en est de même de la faune dont les Mammifères, par exemple, diversement adaptés, sont tous du groupe des Kanguroos, c’est-à-dire sont des Marsupiaux, caractérisés comme on sait par l’absence de placenta et par la poche centrale les petits où restent longtemps logés après leur naissance. Parmi eux, il suffit de rappeler ces vertébrés paradoxaux tels que l’Ornithorynque et l’Échidné, intermédiaires vivants entre les Oiseaux, les Reptiles et les Mammifères.
D’ailleurs, l’apparence étrange de cette flore et de cette faune australiennes est facile à comprendre. On sait aujourd’hui que le continent australien s’est vu isolé du reste du monde pendant la période crétacée. Depuis cette lointaine époque géologique, l’évolution des groupes s’y est manifestée d’une manière très lente ; toutes ces faunes vivantes sont analogues aux empreintes fossiles (Eucalyptus, Protéacées, Marsupiaux, etc.), laissées dans les roches crétacées des autres continents, en Asie ou en Europe par exemple. C’est, ainsi
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qu’on a pu dire, sans grande exagération, que les végétaux et les animaux d’Australie sont des espèces crétacées qui sont restées à l’état vivant, comme les témoins actuels des anciens êtres partout ailleurs disparus.
Robert Brown revint à Londres en 1805; il rapportait d’Australie environ 4.000 espèces nouvelles. Il devint alors bibliothécaire et conservateur des collections de sir Joseph Banks. Après la mort de ce dernier, il hérita de ses collections dont il fit don au British Muséum, où il fut nommé conservateur.
Humboldt correspondait avec Robert Brown et avait reconnu sa haute valeur. Il l’appelait Botanicorum facile princeps , le reconnaissant sans conteste comme le plus remarquable botaniste de cette époque. Sur la recommandation de Humboldt, le ministère de Peel accorda à Robert Brown une pension de 200 livres sterling.
En apparence, Robert Brown semble surtout un auteur de « monographies », c’est-à-dire de descriptions complètes des espèces d’un même genre ou d’une même famille. Mais chacune de ces monographies est accompagnée incidemment de remarques et d’observations de Biologie générale. Et c’est dans ces remarques que se révèle la profondeur des vues de l’auteur; c’est là qu’on trouve de temps à autre des découvertes de l’ordre le plus élevé, des aperçus dévoilant une intelligence supérieure, des hypothèses hardies qui se sont trouvées vérifiées ensuite, soit par Richard Brown lui-même, soit par les naturalistes qui lui ont succédé.
Revenons, à ce propos, vers le point de vue qui nous intéresse en ce moment. L’attention de Ri-
chard Brown, dans son étude de la Flore australienne, fut attirée vers les Gycas, les Zamias, qu’on avait souvent confondus avec les Palmiers , et aussi vers d’autres arbres du même groupe, les Dammaras, les Araucarias, ressemblant plus par leur port aux arbres résineux de nos pays.
En 1827, Robert Brown montra clairement que les ovules de ces végétaux ne sont pas renfermés dans un ovaire clos, comme le sont ceux de toutes les autres plantes à fleurs ; il fit voir que le pollen des étamines se rend directement sur les ovules. D’où le nom de Gymnospermes sous lequel elles furent désignées, par opposition aux autres Phanérogames dénommées Angiospermes.
Ainsi donc, les Conifères (Pin, Sapin, If, Araucaria, Dammara, etc.) et les Cycadées (Cycas, Zamia, etc.) que les Jussieu et De Candolle avaient rangées dans les Dicotylédones, devaient en être extraites et constituer un groupe supérieur, un sous-embranchement analogue à celui qui comprend à la fois les Monocotylédones et les Dicotylédones. D’après Robert Brown , les Phanérogames devaient donc être ainsi divisées :
Phanérogames.
. . ( Dicotylédones.
Angiospermes. . ,» J . ,, ,
J 1 ( Monocotyledones.
Gymnospermes.
Les Dicotylédones et les Monocotylédones qui étaient dans la méthode de Jussieu les premières divisions du Règne végétal, devenaient ainsi des classes du sous-embranchement des Angiospermes formant elles-mêmes une division de l’embranchement des Phanérogames.
Les études microscopiques de Robert Brown et les innombrables recherches faites depuis sur cette
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question ont fait voir, de plus" en plus, la grande différence qui existe entre les Angiospermes et les Gymnospermes.
Et cependant la routine est si grande, en science comme ailleurs, que pour la plupart, les naturalistes qui suivirent Robert Brown, ne voulurent pas admettre ce changement.
Bindley en Angleterre (1789-1865 ), Endlicher en Autriche (1801-1849), Adolphe Brongniart en France (1801-1876), se refusèrent à introduire cette importante modification, et continuèrent à placer les Gymnospermes parmi les Dicotylédones, bien que le nombre des cotylédons soit des plus variables chez les Gymnospermes, où il peut osciller entre 1 et 15 !
Bien plus, les Botanistes descripteurs, les auteurs de Flores, ne voulurent jamais admettre la gymnospermie, et plaçaient les pins, sapins, etc., dans le même groupe que les chênes, les hêtres et les noisetiers. On peut encore trouver cette erreur grossière dans des ouvrages qui ont paru récemment ou dont on vient de réimprimer de nouvelles éditions.
Une semblable aberration paraîtrait inexplicable, sans la présence de ces botanophiles descripteurs qui ne veulent connaître, dans la Science des végétaux, que l'art de nommer les plantes, dédaignant d’étudier leur organisation, ne fût-ce que dans ses traits essentiels.
Heureusement qu’à côté de ces naturalistes aveugles ou de ces collectionneurs ignorants, se développa dans sa plénitude, dans son ampleur magistrale, le génie de Hofmeister.
Grâce à l’œuvre de ce grand Maître, dont l’es-
prit est le plus élevé qui se soit jamais montré clans la Science des plantes, le mystère qui planait encore sur le développement des êtres fut tout à coup éclairci ; mais ce n’est pas encore le lieu de rendre compte de ces recherches capitales. Il suffit de savoir pour le moment que les travaux de Uofmeister, publiés de 1849 à 1851, ont établi, par l’étude de l’évolution de chaque type de végétal, les grands groupes de végétaux, tels qu'ils sont admis actuellement.
La classification adoptée par Sachs, professeur à Wurtzbourg, et à peine modifiée depuis sur un point peu important, exprime ces résultats. Van Tieghem l’a résumée très simplement de la manière suivante :
Embranchements :
Tiges, feuilles, racines, fleurs I. Phanérogames
(Gymnospermes et Angiospermes).
figes, feuilles, racines, pas de fleurs. . II. Cryptogames
VASCULAIRES (Fougères, Lycopodes, Prêles, etc.,.
Tiges, feuilles, ni racines, ni fleurs. . . III. Muscinées
(Mousses, Hépatiques),
Ni tiges, ni feuilles, ni racines, ni fleurs. IV. Thallophytes
(Algues, Champignons, Lichens).
On répartit ainsi tous les végétaux dans quatre embranchements, dont le plus élevé, celui des Phanérogames, se subdivise comme il a été indiqué plus haut, d’après Robert Brown.
Telle est la classification actuellement adoptée.
Plusieurs critiques peuvent y être faites, notamment au sujet des caractères très simples qui viennent d’être indiqués pour définir les quatre
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embranchements. De plus, les subdivisions principales sont très difficiles à établir dans certains de ces embranchements.
Quoi qu’il en soit, les travaux qui ont été faits depuis les découvertes de Ilofmeister, l’étude histologique détaillée des phénomènes de la reproduction, tout confirme la cohérence de ces quatre grands groupes.
Quant à la critique de leur définition et de leurs sous-divisions, nous ne pourrons la faire utilement qu’après avoir étudié l’histoire des Cryptogames.
Tout ce qui précède nous a fait assister aux orientations différentes régressives ou progressives qui se sont succédé dans l’établissement de la classification végétale.
Après Césalpin et Bauhin, on croyait que le but était atteint. 11 en fut de même après Tournefort et Linné, après Jussieu et De Candolle. Il en est encore de même aujourd’hui pour beaucoup de naturalistes, après la classification actuelle.
Mais n’oublions pas que nous sommes dans une phase de cette histoire des idées. L’avenir changera, sans nul doute, le groupement aujourd’hui adopté; la classification présente sera transformée comme celle-ci a modifié les précédentes, et nul ne peut prévoir maintenant quelles seront, à ce sujet, les vues futures de la Science.