Premières recherches sur les Cryptogames
Les plantes cryptogames ou plantes sans fleurs, telles que les Fougères, les Mousses ou les Champignons, avaient été distinguées des autres, comme on l’a vu plus haut, par Phanias, un des disciples d’Aristote.
Mêlées sans ordre au milieu des descriptions des Phanérogames, ces plantes n’avaient été séparées que parCésalpin, puis par John Ray qui le premier les opposait à l’ensemble de toutes les plantes à fleurs.
On peut se rendre compte de l’importance [de plus en plus grande attribuée aux Cryptogames dans l’ensemble du règne végétal, depuis Linné jusqu’à l’époque actuelle, par le nombre relatif de classes ou d’embranchements qui leur a été accordé dans les classifications successives.
Linné fait de l’ensemble des Cryptogames l’une de ses vingt-quatre' classes, Jussieu l’une de ses quinze classes, De Candolle trois de ses huit classes,
76 ' l’étude des cryptogames
et dans la classification actuelle on range les Cryptogames dans trois des quatre embranchements du llêgne végétal. C’est ce qu’indique la figure 17.
Fie.. 17. — Figure représentant l'importance de plus en plus grande attribuée aux Cryptogames dans les classifications successives.
A quoi tient cette méconnaissance des plantes cryptogames jusqu’à une époque récente?
Le nom même qu’on a donné à ces végétaux sans Heurs l’indique. Leurs organes de reproduction sont longtemps restés cachés, insaisissables par leur petitesse extrême, aux investigations des naturalistes.
Pour comprendre l’organisation et le développe-
PREMIÈRES RECHERCHES 77
ment de ces plantes, le microscope était nécessaire.
Et ce n’est pas tout; cet instrument n’était pas suffisant pour donner la clef de l’évolution organique chez toutes ces plantes appartenant à des groupes si variés, plus différents entre eux que ne diffèrent entre elles les familles de plantes à fleurs les plus dissemblables. Il fallait encore pouvoir suivre l’évolution de chaque plante cryptogame.
Avant qu’on ait découvert le microscope, l’étude des Cryptogames n’existe pour ainsi dire pas. Des formes sont décrites; on constate que ces plantes n’ont pas de fleurs ; on ne sait ni comment elles se reproduisent ni comment elles se développent.
Depuis la date de l’invention du microscope jusqu’au milieu du xixe siècle, c’est un autre genre de chaos. On fait çà et là des découvertes de premier ordre; mais ces découvertes sont incomplètes, non reliées entre elles. Des confusions se produisent, des contradictions se présentent. Sauf dans certains groupes restreints, malgré les recherches multiples de divers savants, les nombreux faits nouveaux mis en évidence n’ont guère pour résultat que d’augmenter l’incompréhension générale du développement des Cryptogames.
C’est le naturaliste italien Antonio Micheli, né à Florence, qui a le premier donné la preuve d'une reproduction possible chez les Cryptogames. En 1729 Micheli avait recueilli la poudre blanche ou colorée que produisent différentes espèces de Champignons. On savait déjà que cette fine poudre est formée de petites cellules.
En faisant germer ces cellules sur un sol riche en débris organiques, Micheli vit que chacune
l’étude des cryptogames
d’elles peut donner naissance à des filaments (fig. 18) qui se ramifient dans le sol, et sur lesquels naissent les appareils divers produisant à nouveau cette masse de petites cellules qui s’en détachent en formant une poudre. On a nommé spores ces cellules reproductrices simples, qui, sans formation d’un œuf, peuvent chacune donner naissance à un végétal nouveau.
Peu de temps après, en 1750, Schmiedel, professeur à Erlangen, découvrait pour la première fois la formation de cellules reproductrices doubles, mâles et femelles, chez des plantes sans fleurs. Schmiedel avait porté son attention sur les Hépatiques, petits végétaux verts d’une structure plus simple que celle des Mousses, et qu’on rencontre en abondance dans les endroits frais ou dans les fossés humides.
En étudiant à la loupe et au microscope les organes des Hépatiques, le naturaliste allemand y découvrit, d’une part de petits corps en forme de bouteille (qu’on nomme aujourd’hui archégones ); d’autre part d’autres petits corps saillants en forme de boite allongée (qu’on nomme aujourd’hui anthéridies ) ; ces derniers s’ouvrent au sommet pour laisser échapper une masse de très petits corpuscules. Ces corpuscules pouvaient être à peine entrevus avec les microscopes dont on disposait à cette époque.
Fig. 18. — Figure ancienne, représentant la germination d’une spore de champignon.
PREMIÈRES RECHERCHES
Toutefois, Schmiedel vit dans ces deux sortes de petits organes, les appareils de la reproduction sexuée des Hépatiques.
Il comprit que l’élément femelle qui se trouve au fond de la bouteille, ne pouvait se développer pour donner la fructification de l’Hépatique, qu’après avoir reçu le contact d’une partie de cette masse granuleuse (élément mâle), mise en liberté par les anthéridies de la même plante.
Ainsi donc, dès 1750, on possédait déjà des exemples démonstratifs des deux modes de reproduction des Cryptogames : la reproduction par spores et la reproduction par œufs. Mais ces découvertes restaient des faits isolés, peu connus ou contestés. En 1818, Link et Rudolphi niaient encore la germination des spores de Champignons. En 1842, Adrien de Jussieu n’admettait pas la sexualité des Muscinées et décrivait les anthéridies au même titre que les sporanges.
Et cependant, durant deux siècles, au sujet de la reproduction et du développement des plantes sans Heurs, les découvertes allaient se succéder : les unes de premier ordre ; d’autres moins importantes, d’autres encore, fragmentaires, toutes incomprises ou méconnues.
C’est d'abord l’œuvre d’Hedwig1 qui fit paraître, en 1782. son magnifique ouvrage intitulé : Fundamentum Historiæ A fuscorum, accompagné de belles planches sur cuivre où les figures représentant les organes les plus délicats des Mousses et leur anatomie détaillée, sont exécutées avec une précision parfaite. En examinant ces illustrations, on se
1. Johannes Hedwig, naturaliste autrichien, est né en 1730 à Kronstadt (Transylvanie). Il enseigna la botanique à Leipzig, où il mourut en 1799.
l’étude des cryptogames
rend compte qu’IIedwig avait à sa disposition un excellent microscope dont jl’objectif donnait des images très nettes.
Hedwig retrouve chez les Mousses les anthéridies
et les archégones (fig. 19 et 20) découverts par Schmiedel chez les Hépatiques ; mais il en donne une description beaucoup plus complète, et les organes de la sexualité des Mousses sont
Fig. 19. — Figure d’Hedwig, montrant le sommet d’une tige feuillée de Mousse, où l'on voit des archégones, organes femelles des Mousses ar , jar, entremêlés de poils pp (grossi 60 fois).
Fig. 20. — Figure d’Hedwig, représentant un groupe d'anthéridies ou organes mâles des Mousses, au sommet d’une tige feuillée, et entremêlés de poils pp (grossi 60 fois).
décrits par lui presque aussi bien qu’on pourrait le faire à l’heure actuelle. Il figure les anthéridies à divers états, observe la manière dont elles s’ouvrent et dont elles mettent en liberté une quantité de très petits corpuscules destinés à arriver jusqu’à 1 ouverture du col de l archégone. Hedwig reconnaît
PREMIÈRES RECHERCHES
aussi les filaments constitués par de simples files de cellules et d’où proviennent les tiges feuillées des Mousses. L’anatomie de la tige, de la feuille, de la capsule issue de l’œuf et où se produisent les spores de ces végétaux, rien n’échappe à ses recherches.
Cette belle étude des Mousses, la description si nette de leurs organes reproducteurs aurait dû, semble-t-il, ouvrir la voie à d’autres chercheurs dans l’examen de la reproduction et du dévelop-r pement des Cryptogames. Mais il n’en fut rien, et la confusion la plus grande se manifestait dans tous les ouvrages de Botanique dès qu’il y était question de plantes sans fleurs.
Les successeurs d’Hedwig, partisans par principe de cette manière de voir, émettent les suppositions les plus étranges, voulant à toute force trouver la sexualité chez les Cryptogames, et croient l’aper-' cevoir toujours là où elle n’est pas.
Il semble que, par analogie, on aurait dû chercher chez les Fougères, les Champignons, les Algues, des organes plus ou moins semblables à ceux découverts par Schmiedel et Hedwig dans les Muscinées. Point du tout; poursuivant l’idée préconçue et inexacte de Linné, les auteurs de cette époque voulaient que les Cryptogames se reproduisissent comme les Phanérogames; il fallait à tout prix y reconnaître des étamines et des carpelles renfermant des ovules.
Linné avait décrété que toutes les plantes cryptogames devaient avoir des organes des deux sexes, mais il n’en fournit la démonstration pour aucune d’elles. Son erreur était de vouloir y chercher des ovules et des pistils, et toutes les fois qu’il croit découvrir des organes mâles ou fe-
l’étude des cryptogames
melles chez les Cryptogames, il se trompe complètement.
Déjà le baron de Gleichen-Russworm, en faisant des études anatomiques qu’il publia de 1764 à 1781, avait observé les stomates des feuilles de Fougères. Les stomates sont formés, comme on sait, de deux petites cellules en forme de haricot, entre lesquelles se trouve une ouverture qui fait communiquer l’atmosphère extérieure avec l’intérieur de la feuille. Or, que crut-il voir dans ces stomates? des anthères d’étamines ! Et il pensa que les grains verts de chlorophylle renfermés dans ces cellules' stomatiques (comme dans toutes les autres cellules voisines) étaient les grains de pollen.
Kœlreuter, naturaliste très distingué d’ailleurs, voit des organes mâles dans l’enveloppe qui entoure le pied des Champignons, des anthères dans les poils glanduleux des feuilles de certaines Fougères, des carpelles dans les indusies, ces membranes minces qui protègent comme de petits boucliers les groupes de sporanges au-dessous des feuilles de Fougères.
D’autres naturalistes, au contraire, niaient a priori l’existence de toute sexualité chez les Cryptogames, même chez les Mousses, malgré les descriptions si bien faites des anthéridies et des archégones de ces végétaux.
Tout cela semble absurde et montre simplement jusqu’à quel point d’aberration les idées préconçues peuvent entraîner les esprits les plus distingués.
D’ailleurs, aucune de ces opinions contradictoires émises sur la reproduction des Cryptogames depuis Linné jusqu’à la moitié du xixe siècle, n’était accompagnée de preuves quelconques. C’étaient des vues de l’esprit, de vagues considérations: aucune bonne
PROGRÈS NON COORDONNÉS
observation, aucune expérience, aucune culture de ces végétaux.