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L’Espèce

Dans les chapitres qui précèdent, j’ai exposé les idées successives émises par les savants sur les différences ou les ressemblances que présentent les formes végétales, sur les liaisons qui s’établissent entre elles, sur l’enchaînement des grands groupes de plantes.

Mais j’ai laissé presque complètement de côté ce qui concerne l’espèce, c’est-à-dire la définition même de chacune de ces entités, qui ont été réparties suivant leurs similitudes et leurs dissemblances dans les diverses catégories que nous avons examinées.

Reprenons, comme point de départ, la conception primordiale de Linné :

« Les espèces ne sont pas des formes séparées par des différences plus ou moins grandes ; ce sont des êtres différents.

« Nous connaissons autant d’espèces que la nature en a créées à l’origine. — La nature est impuissante à former des espèces nouvelles. »

l’espèce

Ces phrases de l’illustre naturaliste suédois résument en peu de mots la doctrine de la fixité des espèces, et, bien que cela puisse paraître invraisemblable, il y a encore des naturalistes partisans de cette doctrine.

Nous avons vu que Linné dit aussi : « Les variétés sont dues à une cause accidentelle, telle que le climat, la nature du sol, la chaleur ou le vent. » Les nombreuses variations des formes obligeaient l’illustre naturaliste suédois à ajouter cette phrase. On sait, en effet, que les races de chiens, par exemple, diffèrent beaucoup entre elles, ou que les nombreuses formes du poirier cultivé sont très dissemblables. Or, pour Linné, tous les chiens sont compris dans la même espèce et tous les poiriers ne font partie que d’une espèce unique.

La notion banale, d’observation courante, d’après laquelle on désigne sous le même nom les êtres qui présentent entre eux une évidente ressemblance, est tout à fait insuffisante et imprécise. Un observateur superficiel, qui ne considère que les caractères apparents, trouvera qu’un carlin diffère plus d’un chien du Saint-Bernard que ne diffèrent entre eux deux sortes de chacals, qu’il verra étiquetés sous deux noms spécifiques dans une collection zoologique; il pensera qu’un chou frisé est plus éloigné d’un navet, que le chou sauvage de la moutarde sauvage. Et cet observateur sera très surpris d’apprendre que les naturalistes rangent dans la même espèce des formes si dissemblables, alors qu’ils classent dans des espèces différentes des êtres qui lui paraissent presque identiques. C’est que, comme nous allons le voir, la notion d’espèce comporte autre chose qu’une analogie de structure : l’espèce n’est pas une pure

convention : elle est fondée sur l’hérédité des caractères, sur le fait que les descendants d’un être ressemblent à leurs parents; enfin, encore sur ceci que les divers individus d’une même espèce peuvent se croiser et produire des individus fertiles; tandis que ceux d’espèces différentes, ou bien ne peuvent se croiser, ou bien donnent naissance à des individus stériles.

Mais, comment reconnaître si deux êtres voisins appartiennent à deux variétés de la même espèce ou à deux espèces différentes? Peut-on trouver un critérium expérimental? Linné et ses adeptes ne formulent pas cette seconde question ; il leur suffit d’un certain flair de naturaliste pour déterminer l’espèce ou la variété.

Quant aux purs darwinistes, ils ne se posent même pas la première question, car, pour eux, il n’y a pas d’espèces; il n’y a que des degrés plus ou moins séparés les uns des autres par des vides qui ont pu se produire ; il n’existe pas de types originairement distincts ; et les formes diverses des êtres ne sont que des manifestations inégales d’une évolution incessante. Tous les animaux et tous les végétaux, sans exception, seraient parents et seraient tous les descendants d’un même être initial.

Lamarck, qui était transformiste, admettait cependant l’existence d’espèces définies pour une période donnée de l’histoire de la Terre. Il a écrit, en effet, cette phrase dans son article Espèces du Dictionnaire encyclopédique :

« La connaissance des espèces et de leurs rapports naturels est ce qu’il y a de plus certain, de moins variable et de plus utile dans l’histoire naturelle. »

l’espèce

Cuvier, qui était fixiste, trouvait pourtant que cette notion d’espèce était un peu vague, et c’est lui qui introduisit pour la première fois la proposition d’un critérium. Voici sa définition : « L’espèce est la collection de tous les êtres organisés descendus l’un de l’autre ou de parents communs, et de tous ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. »

Cette définition bien connue prête à de nombreuses objections. Tout d’abord, si elle n’implique pas que l’on a réellement constaté la parenté de tous les êtres provenant les uns des autres, la définition conviendrait aux danvinistes, car ils en concluraient facilement qu’il n’existe au monde qu’une seule espèce.

D’autre part, cette définition classique a l’inconvénient. de s’appliquer aussi bien à une race ou à une variété qu’à une espèce.

C’est pour parer à ces objections que les zoologistes ont repris la définition de Cuvier en la modifiant : « L’espèce est l’assemblage des individus qui peuvent donner entre eux des descendants féconds. » Le critérium est alors le suivant : l’àne et le cheval appartiennent à des espèces différentes, parce que le mulet est infécond. Un cheval islandais et un percheron font partie de la même espèce, parce que les descendants provenant de leur croisement sont eux-mêmes féconds.

On a pu contester dans les détails la valeur absolue de cette définition modifiée, mais je n'aborderai pas ici la question de la fécondité de certains métis animaux ou hybrides végétaux, ce qui nous entraînerait trop loin et sans résultat.

Une autre objection à la définition de Cuvier, môme ainsi modifiée, est la suivante. La paléon-

tologie nous apprend que les formes fossiles sont presque toutes si différentes des formes actuelles qu'il est inadmissible que l’un de ces êtres, s’il était vivant, puisse produire, avec l’être actuellement vivant qui lui ressemble le plus, une descendance quelconque, et surtout une descendance féconde*

Il existait donc certainement des espèces différentes aux diverses époques géologiques. L’espèce n’a qu’une durée limitée; on est obligé d’admettre que des individus issus de mêmes parents ont dû, par suite d’une cause quelconque, devenir assez différents pour ne plus pouvoir donner par croisement des descendants pouvant eux-mêmes se reproduire. C’est à la suite de cette dernière considération que Gaudry a proposé la définition suivante : «< L’espèce est l’assemblage des individus qui ne sont pas encore assez différenciés pour cesser de donner ensemble des produits féconds. «

Malheureusement, quand on se place à un point de vue pratique, toutes ces définitions, même corrigées et amendées, présentent dans l’application les plus grandes difficultés. 11 est absolument impossible, lorsqu’on veut décrire une espèce, de savoir si tous les individus qui la composent sont actuellement capables de donner des descendants, et surtout de savoir si ces descendants seront indéfiniment féconds. « Mais, dit Duval-Jouve, bien que la notion d’espèce soit loin d’avoir, de nos jours, un sens rigoureusement déterminé et accepté de tous, il faut cependant s’occuper des espèces, nommer et décrire ce qui nous parait différent; car, en définitive, il faut s’entendre et savoir de quoi on parle. »

GRANDES ET PETITES ESPÈCES

Jusqu’alors les zoologistes et les botanistes n’avaient donné des descriptions spécifiques des animaux ou des végétaux qu’en s’adressant aux caractères extérieurs, ou tout au plus, pour les animaux, à ceux du squelette. Duval-Jouve pensa trouver de meilleurs caractères en s’adressant à l’étude microscopique des tissus de l’organisme.

« Il y a, dit-il, dans tout être vivant deux sortes de caractères :

« Les uns, extérieurs, consistant en modifications superficielles, dimensions relatives de l’ensemble des parties, détails des contours et des ' extrémités, couleurs, etc.

« Les autres, intérieurs, qui sont l’organisation elle-même, et que l’on peut constater dans la disposition des éléments anatomiques.

« Les premiers, accidentels, changent ou peuvent changer, sous l’influence des milieux, comme le simple bon sens nous l’indique, et comme l’expérience le confirme.

« Les seconds sont constants et permanents au-dessous des variations de la surface, ainsi que l’observation le constate. »

C’est d’après ces principes, un peu trop absolus, que Duval-Jouve essaya le premier d’introduire l’anatomie dans la classification, c'est-à-dire dans la délimitation des espèces.

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