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Les grandes espèces et les espèces élémentaires

Malgré l’élément nouveau apporté par l’anatomie des tissus pour augmenter les caractères spécifiques, on peut dire qu’il n’y a pas deux naturalistes

qui soient d’accord sur la limite qui circonscrit les diverses espèces. Chacun, en somme, comprend l’espèce à sa manière, et les contradictions les plus grandes ne cessent d’exister dans les noms ou dans les descriptions des faunes et des flores.

Il se dégage, cependant, de l’ensemble de ces travaux descriptifs, deux manières principales de concevoir l’espèce.

Comprise d’une manière large, à la façon de Linné, l’espèce renferme en général un très grand nombre de formes diverses qui sont considérées chacune comme des variétés ; c’est ce qu’on appelle Y espèce linnéenne , qu’elle ait été définie par Linné ou par d’autres auteurs.

Jordan a cultivé pendant plus de trente ans, dans le jardin qu’il avait établi à Lyon, un nombre considérable de ces formes décrites comme variétés, et de formes plus nombreuses encore qui n’avaient pas eu l’honneur d’être signalées par les descripteurs.

Au printemps, l’une des premières petites plantes que l’on voit développer, sur les murs ou sur les talus, ses rosettes de feuilles d’où sort une minime grappe de fleurs blanches, est la Drave printanière ( Draba verna). Jordan a cultivé et isolé entre autres, plus de deux cents formes de cette plante, et, d’après lui, chacune d’elles est aussi stable qu’une espèce linnéenne de premier ordre, et doit figurer au même titre dans la classification. Ces résultats curieux ont été vérifiés par Boreau à Angers, Verlot à Grenoble, Timbal-Lagrave à Toulouse, et ont été surtout contrôlés à Antibes par Thuret et Bornet.

Les figures 186 et 187 représentent deux de ces espèces jordaniennes.

GRANDES ET PETITES ESPECES

Jordan et ses adeptes ont ainsi décrit un nombre prodigieux de formes analogues (mais non soumises au contrôle des cultures), en les plaçant sur le même rang que les autres espèces, et ces formes ne diffèrent les unes des autres que par des caractères absolument insignifiants. C’est cette manière de concevoir la limite spécifique dans une aire très restreinte qui définit l 'espèce jordanienne, qu’elle soit de Jordan ou d’autres auteurs.

Ces espèces, qu’on appelle maintenant les « petites espèces », étaient, comme je viens de le dire, d’aussi grandes espèces que les autres pour Jordan. Quoi qu’il en soit, l’extension exagérée du jordanisme, non seulement encombre la classification, ce qui n’est qu’un inconvénient secondaire, mais provoque la description d’espèces litigieuses, en ce sens qu'il n’y a aucune raison pour admettre que ces espèces nouvellement décrites soient ou non de simples variétés.

Des recherches, qui ont été faites dans mon

Fig. 186 et 187. — Exemples de deux espèces jordaniennes comprises dans l’espèce linnéenne Draba remet (grandeur naturelle).

laboratoire de Fontainebleau par l’abbé Sarton. ont pour but de proposer un nouveau critérium expérimental de la notion d’espèce.

L’abbé Sarton n’a pas eu la prétention de résoudre une question aussi difficile, mais il a essayé de combiner ce qu’il y a de juste dans les principes de Duval-Jouve avec une culture rationnelle des formes voisines dans des milieux différents.

L’auteur a examiné une trentaine de groupes de ces espèces litigieuses. Prenant, par exemple, comme point de départ deux formes voisines cultivées depuis de nombreuses années dans le même sol et sous le même climat, il en fait croître des rejets dans les sols les plus différents par leurs propriétés physiques ou chimiques : terres calcaires, siliceuses, argileuses, sèches ou très humides.

La question proposée est de savoir si les caractères différents que possèdent ces deux formes et, en particulier, les différences anatomiques que présentent leurs tissus, vont se modifier ou persister lorsqu’on change ainsi de milieu. Si un caractère supporte tous ces changements sans se modifier, l’auteur admet que c'est un caractère dit spécifique; si, au contraire, il change au point que deux exemplaires originaires de la même forme arrivent à différer plus entre eux par ce caractère que les deux formes initiales, il admet que c’est un caractère de variété.

L’abbé Sarton est parvenu ainsi à réaliser expérimentalement le départ entre ces deux sortes de caractères et, par suite, dans beaucoup de cas, à déterminer au moyen de ce critérium si les formes examinées doivent être considérées comme appartenant à une môme espèce, ou doivent être

GRANDES ET PETITES ESPÈCES

rangées, au contraire, sous des noms d’espèce différents.

Je choisirai seulement deux exemples parmi les nombreuses plantes étudiées par cet auteur. Tout le monde connaît la Renoncule bulbeuse, qui est une espèce de Bouton-d’or très répandue dans les prés ou au bord des chemins; une forme voisine décrite sous le nom de Renoncule de Durieu, et qui en diffère à peine par son aspect extérieur, a été cultivée comparativement avec la Renoncule bulbeuse dans des terrains secs ou humides et de compositions diverses. Or, certains caractères anatomiques qui sembleraient indiquer une plante aquatique s’observent dans la tige de la Renoncule de Durieu, et, ce qui est très remarquable, persistent lorsqu’on la cultive en terrain sec. Ces caractères et d’autres encore que je passe sous silence, sont donc, au premier chef, des caractères spécifiques d’après le critérium de Sarton, et l’auteur est amené d'une manière rationnelle à conclure que ces deux formes jordaniennes de Renoncules, si semblables, doivent être décrites comme deux espèces différentes. Il s’agit, bien entendu, d’espèces actuelles, car des recherches anatomiques faites sur d’autres exemples, on peut induire que les types spécifiques de ces plantes ont varié et que des différences constantes aujourd’hui ne sont que le résultat d’adaptations, très anciennes, longtemps maintenues par hérédité.

Autre exemple. La Chélidoine1, ainsi nommée parce qu’elle fleurit à l’époque où arrivent les hirondelles dans nos climats, est une plante très

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