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La Faune des cavernes

Parlons d’abord des animaux. Quel que soit l’ordre auquel ils appartiennent, quelle que soit la caverne dans laquelle on les observe, leur caractéristique principale est d’être aveugles, soit par l’atrophie ou l’absence totale des yeux, soit parce que les yeux, lorsqu’ils existent, sont mal constitués et ne sont pas, en fait, impressionnés par la lumière.

Les animaux supérieurs, les Vertébrés, ne sont pas fréquents dans les cavernes. On n’en a jamais trouvé dans les cavités du sol explorées en France avec grand soin dans ces dernières années.

Il n’a encore été signalé qu’un seul Mammifère, dans la faune souterraine ; c’est un rat, nommé Néatoma et qui vit dans certaines cavernes d’Amé-

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rique. Ce rat semble avoir des yeux parfaitement conformés, tels ceux d’un rat quelconque ; mais il n’y voit pas.

On pourrait bien aussi citer les Chauves-Souris parmi les habitants des cavernes, car elles vont souvent s’établir très loin des entrées, même dans des galeries où l’obscurité est absolument complète ; toutefois, les Chauves-Souris sortent au

Fig. 225. — Protée aveugle, des grottes de la Piuka.

dehors et n’habitent les excavations, fussent-elles très profondes, que pour y nicher pendant le jour ou lorsque le temps est mauvais durant la nuit. Ces animaux ne doivent donc pas prendre place dans la faune des cavernes ; ils peuvent cependant remplir un rôle important par toutes les substances organiques qu’ils apportent du dehors.

Aucun Oiseau ne reste indéfiniment dans les milieux souterrains, mais on y a rencontré des Reptiles, des Batraciens et des Poissons.

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Ce 11e sont cependant pas les Reptiles des cavernes qui ont pu donner naissance à la légende des Dragons, car on n’en connaît qu’un seul : un Serpent aveugle des cavernes américaines.

Parmi les Batraciens, on doit citer tout d’abord le célèbre Protée des grottes de la Piuka (fig. 225). C’est le premier animal cavernicole décrit par Laurenti à la fin du xvnr siècle. Cette curieuse bête ressemble à une Salamandre incolore, dont les pattes, petites et courtes, paraissent semblables à des morceaux de bois. Les Protées sont de vrais amphibies, car leurs branchies persistantes leur permettent de respirer dans l’eau des lacs ou des rivières souterraines, tandis que, grâce à leurs poumons, il leur est aussi loisible de vivre dans l’air. Deux taches à peine visibles sur la peau indiquent la place qu’occuperaient les yeux, d’ailleurs complètement avortés.

Des Batraciens de formes diverses, voisins des Protées et des Sirènes, ayant quatre pattes, deux seulement ou même ne possédant aucun membre, habitent des cavernes profondes dans l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. On en trouve plusieurs espèces dans la célèbre Mammoth’ Cave.

Les Poissons sont plus nombreux. Comme chez les Batraciens dont nous venons de parler, leur corps est blanc ou incolore, et tous sont aveugles, soit par l’atrophie des yeux, soit avec des yeux insensibles à la lumière. On a décrit ces diverses espèces de Poissons des nappes d’eau souterraines : dans l’Amérique du Nord, en Sibérie, et Apfelbeck en a découvert d’autres encore, provenant des cavernes de Bosnie et d’Herzégovine.

De quoi se nourrissent tous ces Vertébrés aveugles? Presque exclusivement d’insectes ou de

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Crustacés qui sont relativement très abondants dans la faune cavernicole; ce sont surtout des Coléoptères et des Thysanoures (Insectes sans ailes), ainsi que des Crustacés terrestres ou pour la plupart aquatiques. On rencontre aussi dans les cavernes de nombreux Millepattes, des Araignées et quelques Mollusques.

A leur tour, de quoi se nourrissent tous ces Invertébrés des cavernes, aveugles comme les Vertébrés ?

Il y en a qui mangent les autres; mais ce seul mode d’alimentation aurait rapidement détruit toute la faune cavernicole ! Beaucoup de ces animaux, ceux dont les représentants sont les plus nombreux, notamment les Crustacés et les Coléoptères, s’alimentent au moyen des détritus organiques qui sont dans les cavernes.

Mais d’où viennent ces détritus organiques ?

Aon seulement des cadavres des animaux, ce qui ne serait pas une source d’alimentation indélinie, mais des végétaux cavernicoles, notamment des Champignons qui se développent dans l’obscurité.

Or. ces Champignons eux-mêmes, de quoi peuventils bien vivre?

La question est embarrassante. Et certes, si l’on imaginait une caverne n’ayant aucune communication avec l’extérieur, tous ces animaux et ces végétaux, en s’entre-mangeant les uns les autres, auraient bientôt fait disparaître toute trace de vie dans ce monde ténébreux.

Eh bien ! il n’est pas nécessaire d’imaginer de pareilles cavernes. Il en existe, et, en 1905, en construisant une tranchée pour un tramway à vapeur qui se trouve au-dessus de Dinant (Belgique), un ouvrier a découvert de vastes grottes

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nouvelles, qu’il ne faut pas confondre avec les grottes déjà connues à Dinant.

Ces grottes ne communiquent nulle part avec le dehors. Je les ai visitées très peu de temps après leur découverte; aucun habitant du pays et aucun Anglais n’avait eu le temps d’y casser des morceaux de stalactites ou de stalagmites. Ceux-ci étaient

Fig. 226. — Crustacés des cavernes, sans yeux et à appendices tactiles

très développés.

encore d’une fraîcheur admirable. Or, dans celte grotte on ne pouvait trouver trace d’aucun animal, ni d’aucun végétal quelconque.

Nous sommes donc obligés d’admettre, et d’autres considérations vont nous conduire à cette même conclusion, que la vie des cavernes ne peut s’entretenir que par des apports organiques venant de l’extérieur, c’est-à-dire de la vie à la lumière.

Plusieurs auteurs ont décrit avec soin les Insec-

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tes et les Crustacés cavernicoles. Ce qu’il y a de plus remarquable chez ces animaux de l’obscurité, c’est l’extraordinaire développement de tous leurs appendices, pattes, antennes, prolongement de la queue, qui atteignent parfois une longueur triple et quadruple de celle du corps (fig. 226 et 227). 11 semble que tout l’effort de la différenciation dans l’organisme se soit porté vers le sens du toucher. Ces Insectes et ces Crustacés palpent tout ce qui les environne, soit pour se diriger dans la nuit cons-

Fig. 227. — Exemple d’insecte des cavernes (Campndea) à antennes et appendices caudaux très allongés.

tante qui les entoure, soit pour chercher leur maigre alimentation. Le tact est, en effet, le seul sens qui leur reste, car on a constaté que le sens auditif est atrophié chez eux, comme le sens de la vue. Le silence, aussi bien que l’obscurité, règne en général dans ces cavernes. A quoi bon avoir des oreilles pour ne pas entendre, des yeux pour ne point voir?

Voici l’occasion de nous demander si l’on a affaire, comme les entomologistes l’ont cru d’abord, à de vraies espèces cavernicoles, fixées depuis des temps très longs.

Il n’en est rien.

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En 1889, Packard a constaté, en étudiant la faune des cavernes de l’Amérique du Nord que certains Protées, habitant un milieu complètement privé de lumière, et tout à fait décolorés, pouvaient être cultivés dans des aquariums. Alors, à la lumière, on voyait rapidement les pigments colorés réapparaître comme si ces animaux avaient été autrefois dépouillés de leur couleur primitive par le séjour prolongé à l’obscurité. De même, chez certains Crustacés appelés Gammarus et privés d’yeux dans les cavernes ou ils habitent, la culture à la lumière provoquait la formation deç yeux.

Quelques expérimentateurs, et en particulier Armand Viré (1899), ont fait voir que presque tous les animaux des cavernes correspondent à des espèces qui vivent à la lumière, et qu’on trouve tous les intermédiaires entre les deux types extrêmes. On peut même rencontrer, dans des excavations sans aucune lumière, des animaux ayant encore le sens de la vue et de l’ouïe, et dont les appendices tactiles sont peu développés. Leur structure ne tient pas d’une manière absolue à la distance plus ou moins grande qui existe entre l’entrée et l’endroit où on les trouve, mais bien au temps plus ou moins long qui s’est écoulé depuis qu’ils vivent dans les grottes obscures.

Des expériences analogues à celles de Packard ont été faites avec les Insectes, ou les Crustacés cavernicoles de France, ou encore avec les Protées des grottes d’Adelsberg. Lorsque ces animaux sont reportés à la lumière , leurs yeux se développent, leur corps incolore se couvre de taches brunes sur un fond jaunâtre ; on réussit également en faisant l’expérience contraire.

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Ces diverses transformations peuvent être parfois comme prises sur le fait dans les conditions naturelles. C’est ce qu’a montré Chevreux. La source de la Robine est située non loin du bord de l’étang de Vie, près de la Méditerranée, au pied d’une montagne calcaire qui recouvre des ruisseaux souterrains ; l’un d’eux vient former cette source en donnant naissance à un petit cours d’eau de trois à quatre mètres de largeur. L’eau, venant des profondeurs obscures de la montagne, entraîne avec elle de petits Crustacés, de jeunes Niphargus , et sous les touffes d’herbes et d’algues qui sont dans le ruisseau, près de la source, on rencontre un certain nombre de ces Crustacés, les uns encore tout à fait blancs comme ceux des cavernes, les autres déjà fortement colorés en rose. Ces derniers, bien que repigmentés, sont encore aveugles. Chevreux en a trouvé en Algérie une autre variété, où l’on voit l’œil reparaître sous la forme d’une grosse tache jaune dont l’étude attentive démontre la nature oculaire.

Seuls, quelques Crustacés des cavernes appartenant au groupe des Sphæromiens n’ont, pas d’espèces qui leur correspondent absolument parmi les animaux lucicoles.On a émis l'hypothèse, un peu hasardée, que ce sontdes êtres oubliés dans les cavernes au cours de la destruction de certaines espèces de l’époque géologique appelée tertiaire ; ces petits Crustacés, échappant ainsi à la lutte pour l’existence à la surface du sol, se seraient conservés depuis des milliers de siècles dans l’obscurité de ces milieux.

Mais en somme, malgré ces quelques formes exceptionnelles, il n’en est pas moins vrai que la vie cavernicole n’est possible que si, par les en-

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trées, les fissures ou les rivières souterraines, le milieu obscur souterrain communique perpétuellement avec la nature organique qui s’épanouit au soleil.

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